18 décembre 2011

Entre Grâce et Nature, un grand vertige...


Il est bien difficile d'aborder d'un œil critique le cinéma de Terrence Malick. Il ouvre parfois des portes magnifiques, mais pour les passer, il faut être initié et si patient, si attentif, qu'on craint toujours de manquer ce qui se cache derrière...
Ses trois premiers longs métrages s'inscrivent dans une superbe ascension. La Balade sauvage affirmait d'emblée mais dans un style assez brut, le conflit farouche dans lequel devait s'inscrire toute la carrière du cinéaste : à savoir, l'affrontement terrible entre la cruauté, parfois la violence de la destinée humaine, et la beauté sublime et mystérieuse de la nature. Les Moissons du Ciel donnait à ce questionnement un lyrisme et une ampleur époustouflants, qui devait culminer avec le chef d’œuvre de la Ligne Rouge. Sur la toile de fond infernale de la guerre, vibraient avec une prégnance lumineuse, aérienne, ces interrogations existentielles, voire métaphysiques.
Malheureusement après ce coup de maître, la suite devenait problématique. Le Nouveau Monde fut une sorte de douche froide. La grâce subtile du propos devenait tout à coup artificieuse. Le discours lumineux s'abîmait dans la niaiserie et les somptueuses images n'étaient plus que l'illustration fade et maniérée d'un récit trop empreint de mièvrerie.
C'est dire l'appréhension qui pouvait étreindre le spectateur avant de voir le dernier opus de cet artiste si singulier.
Autant le dire tout de suite : en dépit de beaucoup d'efforts, Malick ne parvient pas dans ce Tree Of Life, à renouer avec la magie de la Ligne Rouge. On retrouve bien sa patte si particulière : prises de vues très travaillées, angles inhabituels, plans statiques ou d'une lenteur extatique, nature omniprésente, scènes aquatiques, voix off interrogeant l'indicible, personnages un peu étrangers à leur propre destinée, ou porteurs d'une symbolique envahissante...
Ici s'intercalent en plus, et de manière pour le moins incongrue, des séquences censées sublimer le spectacle sauvage et inouï de la nature. Elles sont certes magnifiques, mais la résonance de ces visions lyriques avec le destin simple d'une famille "sans histoire", perdue au fin fond du Texas, paraît quelque peu décalée. C'est peu dire qu'on passe du coq à l'âne. On se croirait soudain plongé dans un documentaire à prétention écologique et les scènes de début du monde, notamment celles intégrant des dinosaures, semblent franchement hors sujet, et diluent singulièrement la force du récit.
D'autant que les personnages auxquels le scénario nous ramène par épisodes, errent dans un continuum spatio-temporel plus que fluctuant. Le présent, le futur, le passé s'entremêlent, parfois dans la même scène, et l'attention se disperse à force de chercher à recoller les morceaux de ce puzzle éthéré, ou d'essayer de comprendre la symbolique des rôles, supposés incarner tantôt "la voie de la grâce", tantôt celle "de la nature..."
Jessica Chastain, la mère de famille, qui personnifie délicieusement la première, déploie un charme indéniable mais un peu lointain et inconsistant. Ses robes très fifties sont toutefois d'une grande élégance (on songe parfois à Maggie Cheung dans In The Mood For Love). Brad Pitt, le père, guindé dans un froid stoïcisme, quant à lui se cantonne à un registre très conventionnel, voire parfois caricatural. De leur côté, les enfants que Malick cherche à montrer au plus près de leurs jeux, de leurs émotions, manquent de naturel et de spontanéité. Incarnant l'un d'eux devenu adulte, Sean Penn est parfaitement absent. C'est le problème majeur de ce film : les êtres humains semblent n'être que des mirages. Ils n'ont pas de substance. On dirait même qu'il n'ont pas de chair...
Au total, ce film reste à côté de ses gigantesques ambitions. Certaines scènes familiales ne manquent pas de poésie, les images sont toujours splendides, mais l'ensemble est trop décousu, trop hermétique, trop boursouflé pour que l'objectif soit atteint. Gardons toutefois espoir : Terrence Malick n'a peut-être pas dit son dernier mot...

6 commentaires:

Philippe POINDRON a dit…

Cher Pierre-Henri, il y a bien longtemps que je n'ai pas fait de commentaires sur votre Blog, toujours aussi intéressant. Je n'ai pas vu le film que vous analysez avec tant de précision. Mais vous me donnez l'envie d'aller le voir. Je voulais simplement commenter le titre de votre billet. Dans le réel, il n'y pas de vertige, selon moi, entre grâce et nature ; il y a une extrême continuité. Thomas d'Aquin l'a déjà dit : il n'y a pas de grâce sans nature. Et c'est pourquoi, indépendamment de toute référence religieuse, il est impossible à l'homme au ventre creux de penser. Notre ardente obligation est de tout faire pour que la nature humaine soit satisfaite dans ses exigences afin de permettre à l'homme de s'élever et de nourrir la vie de l'esprit en lui (encore faut-il savoir ce qu'est la nature humaine ; là-dessus nous avons des points de convergence, mais aussi de divergence. Je persiste à croire que la conception que les philosophes des Lumières est fausse et que nous payons le prix de leurs erreurs).
Bien amicalement.

Pierre-Henri Thoreux a dit…

Le vertige est à mon sens avant tout dans la vision de Terrence Malick, cher M. Poindron.
Car il s'agit d'un cinéaste passionnant mais un peu hermétique parfois. The true of life mérite toutefois largement d'être vu et il m'intéresserait de connaître votre opinion. Je vous recommande tout particulièrement la Ligne Rouge, si vous n'avez pas eu l'occasion de voir ce film. Je suis certain que vous éprouverez un choc.
Quant aux Lumières, le débat n'est pas clos !

Alexandre STOJKOVIC a dit…

N'empêche, en faisant abstraction de quelques boursouflures, Malick est le seul cinéaste à ce jour à sortir ce genre de production dans l'industrie cinématographique.

Il est vrai que cela reste difficile (voir impossible) d'égaler un film comme The Thin red line.

"Cinéma hermétique", le spectateur lambda peut, il est vrai se sentir perplexe devant la richesse thématique de ce cinéaste de génie.

Un conseil, mieux vaut voir le film en VO de préférence pour en saisir toutes les saveurs.

Alexandre STOJKOVIC a dit…

PS: Si ça vous intéresse, j'ai consacré un long commentaire sur son oeuvre cinématographique.

Adresse URL: http://www.alexandrestojkovic.blogspot.com


Cordialement.

Pierre-Henri Thoreux a dit…

OK, Alexandre, beau blog en effet. Sans vous offenser, sur Malick votre commentaire aurait toutefois pu s'étoffer davantage à mon avis.
Ce cinéaste me fascine et je tiens La Ligne Rouge pour un des dix meilleurs films que je connaisse.
Malheureusement je ne retrouve plus cette densité dans les oeuvres qui ont suivi....

Alexandre STOJKOVIC a dit…

Merci du compliment au sujet du Blog, Pierre...

Je comprends votre point de vue concernant la chronique de Malick, qui me laisse sur ma faim moi aussi, je n'ai pas votre plume en effet.. je reste cinéphile avant tout chose.

Comme vous avez pu le constater, je mets plus en avant les photos que le texte lui-même, après c'est une question de point de vue..

Je pense que le mieux serait de trouver des ouvrages sur son travail pour en apprendre davantage sur ce cinéaste d'exception.