23 octobre 2018

Le Crépuscule d'une Espérance

A l'occasion du récent remaniement ministériel, on a beaucoup glosé sur l'allocution du Président de la République, et la tonalité automnale, quasi sépulcrale, qu'elle a donné au mandat que lui ont confié les Français. Navrant paradoxe, on le dirait finissant alors qu’il devrait entrer dans son midi rayonnant.
Clarté crépusculaire, voix blanche, monocorde, pour aligner laborieusement et avec une lourde solennité, une kyrielle de platitudes ronflantes.

La dynamique, au moins verbale, à laquelle nous avait habitués le chef de l’état semble vraiment cassée. En témoigne le temps qu’il lui a fallu pour accoucher d’un nouveau gouvernement cacochyme, répondant semble-t-il à une seule problématique en forme de casse-tête, celle du respect des parités: des sexes, des tendances politiques, des statuts. Triste constat qui révèle le mal être d’une époque sans inspiration, sans dessein, sans détermination. «Donc, on agite les milieux politiques français au nom d'un remaniement qui n'a pas lieu» a déclaré sarcastique, l’ancien président Valery Giscard-d’Estaing...

Monsieur Macron a beau dire que le courant des réformes ne déviera pas d’un iota, le projet est pour le péquin moyen de plus en plus illisible et la direction dudit courant aléatoire.
Un seul exemple, la réforme de la taxe d’habitation, que personne ne demandait et dont on peine à percevoir l’intérêt, puisqu’il ne s’agit que d’un jeu de vases communicants. Pour l’heure elle ne fait que des déçus. Non seulement sa disparition reste hypothétique, mais pour les bénéficiaires d’une baisse, celle-ci s’avère inférieure aux promesses. Pour les autres, c’est la potion amère, c’est à dire un nouvel alourdissement de la charge.
Il faut dire que de nombreux maires ont sournoisement profité de l’occasion pour augmenter préventivement les taux qu’ils infligent à leurs administrés. Ils font ainsi d’une pierre deux coups: ils se servent sur l’allègement octroyé par le gouvernement, et anticipent le calcul de la dotation qui leur sera allouée un jour peut-être, lorsque l’Etat aura décidé la suppression, et qu’il lui faudra comme promis compenser pour les communes le manque à gagner.
Ainsi donc, le poids croissant de l’impôt repose sur un nombre de plus en plus restreint de contribuables qui voient dans le même temps les services s’étioler : éclairage, traitement des déchets, voirie, propreté, sécurité….

Après un début en fanfare, le quinquennat d’Emmanuel Macron s’est mis à patiner, ressemblant de plus en plus à celui de Nicolas Sarkozy. Les belles paroles et les déplacements “sur le terrain” ne suffisent plus à masquer le manque d’action. Pire, ces gesticulations s’accompagnent de grossières erreurs de communication, ruinant peu à peu le crédit d’une politique par trop indécise, et remplie de contradictions. Puisque plus rien n’a de sens pourquoi donc s’émouvoir des violences qui gangrènent la société, jusque dans les écoles, puisque le Président n’hésite pas à poser fièrement avec des délinquants arrogants qualifiés angéliquement “d’enfants de la République” ?

En revoyant les images de cette désormais fameuse autant que lugubre allocution, on peut se demander si tout n’est pas joué pour la jeune mais déjà sclérosée “République en marche” ?

13 octobre 2018

Mister Bad Blues

Il est là. Silhouette improbable de flibustier hirsute du Big Bad Blues*.
Avec sa barbe légendaire qui s'effiloche au souffle des ventilos et se confond avec les volutes évanescentes de son cigarillo, avec ses lunettes noires et son vieux galurin, il est venu pour faire du boucan. N'allez pas croire qu'il s'agisse pour autant d'un excité, il flirte tout de même avec les soixante-dix piges et sait ménager ses articulations. Tout au plus amorce-t-il de ci de là, quelques pas chaloupés en balançant les décibels.


Il faut dire qu'avec sa sono démesurée formant un vrai mur d'enceintes, quand il s'empare de sa guitare, ça remue en soute. Il ne s'agit pas de faire le mariole.
Avec sa Gibson rutilante, mécaniques chromées, table et manche éblouissants, Mr Gibbons lâche avec délectation la purée. Ça rugit comme un dragster au démarrage, appuyé par une ligne de soutien en béton.
A l’arrière, aujourd’hui* ce ne sont pas ses compères du ZZ Top mais c’est du pareil en même pour l’efficacité déménageuse: Joe Hardy à la basse, Greg Morrow à la batterie, et pour compléter le trio, James Harman à l’harmonica, Mike Flanigin aux claviers, Austin Hanks à la guitare, and co...


Il y a un petit côté image d'Epinal dans ce gros blues texan monté sur jantes inox, et qui carbure au kérosène. Tout est loin d'être génial assurément, mais quand la cavalerie s’ébranle, « ça le fait » quand même rudement bien comme on dit. Le moteur tourne rond et les oreilles ravies boivent goulûment ses vibrations au ronronnement exquis. Aussi bien sur les standards éprouvés de Muddy Waters et de Bo Diddley (Bring It To Jerome, Standing Around Cryin’, et un Rollin’ And Tumblin’ absolument démoniaque) que sur les compositions originales (toute la gomme avec Missin’ Yo Kissin’, puis un Hollywood 151 bien acidulé, les puissants et capiteux My Baby She Rocks, Let The Left Hand Know, Mo’ Slower Blues, et le suave et pulpeux Crackin’ Up pour terminer en toute sérénité…).
Billy Gibbons a de l’énergie à revendre. Ses riffs chauds et lourds se mêlent avec volupté à la mousse bien fraîche d’une Bud additionnée de jus de cactus, dans la touffeur de l’air moite, et sa voix grasse et graveleuse associe la saveur du bitume brûlant au parfum du vieux cuir délicieusement tanné. Je ne m'en lasse pas...


* Big Bad Blues. Billy F Gibbons. 2018

11 octobre 2018

Le Christ est-il libéral ?

C’est la question que pose l’abbé Robert Sirico dans un récent ouvrage* décapant.
Ce prêtre américain au parcours contrasté commença sa carrière dans la mouvance de ce qu’on appelle parfois la Théologie de la Libération, venue d’Amérique Latine et dont le pape François est également issu. Il baigna durant ses années de séminaire dans le bouillon marxiste qui infusait toute bonne pensée de l’époque, celle des sixties et des seventies. Cela lui valut de vivre la religion comme un engagement résolument ancré “à gauche”.
Il était toutefois très à cheval sur les usages et le dogme, considérant par exemple que l’homosexualité était contraire aux préceptes de l’église. La destinée étant parfois cruelle, cela lui posa un vrai cas de conscience lorsqu’il dut convenir qu’il était lui même gay…
Se trouvant en porte à faux avec l’église catholique, il se fit alors protestant, fonda la Seattle's Metropolitan Community Church, et plaida pour une plus grande tolérance, réclamant notamment activement le droit pour les prêtres de se marier (entre eux pourrait rajouter facétieusement Laurent Baffie…). Il fut le premier à célébrer un mariage entre deux personnes du même sexe en 1975 à Denver.

Redevenu par la suite catholique, Robert Sirico fut ébranlé par la lecture des oeuvres de Friedrich Hayek (La Route de la Servitude) et de Milton Friedman (Capitalisme et Liberté). Ce fut un choc, entraînant une nouvelle conversion, cette fois pour les idées libérales, c’est à dire l’inverse de la perspective dans laquelle il s’était jusqu’alors engagé de bonne foi, si l’on peut dire, menant au socialisme.
Son dernier ouvrage paru cet été s’est donné pour objectif de préciser “les raisons morales” qui le poussent désormais à se faire l’avocat d’une économie libre.
Non seulement cette option ne lui semble pas contradictoire avec le message du Christ, mais il donne quantité d’exemples montrant qu’il n’y a rien en somme de plus naturel.
Jésus n’a-t-il pas dit et répété que l’homme était libre et que c’était justement en exerçant cette liberté qu’il était susceptible de s’émanciper des contingences et de s’élever spirituellement ?
Si l’on sait qu’il est “plus difficile à un riche d’entrer au Paradis qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille”, personne ici bas, et aucun pouvoir n’a pour autant la moindre légitimité pour empêcher quiconque de devenir riche. Cela relève de la responsabilité individuelle, autant d’ailleurs d’être riche que de faire usage de cette richesse. Si la pauvreté n’est pas indigne et peut être choisie en toute conscience, l’abondance de biens n’est pas immorale en soi.

S’agissant de l’organisation de la société, Sirico remarque que la Capitalisme est le modèle le plus propice à garantir la prospérité au plus grand nombre. Si le Socialisme a réussi sans peine à appauvrir les gens, il n’est jamais parvenu, ni aucun de ses innombrables avatars, à donner la richesse au peuple, hormis à la Nomenklatura.
Entre autres vertus, la société capitaliste est également la plus réactive pour se préoccuper des problèmes sociaux et environnementaux. Syndicats et lobbies écologistes y sont bien plus puissants et aptes à défendre leurs causes qu’en régime hyper réglementé collectiviste.

Le raisonnement suivi par Robert Sirico n’est en soi pas d’une originalité fracassante. Il est celui tenu par nombre de philosophes libéraux depuis des décennies, voire des siècles.
Ce qui en l’occurrence est frappant, détonnant, c’est qu’un prêtre affirme qu’il soit possible de l’inscrire sans difficulté dans le message chrétien. On croit rêver…
En cela, l’auteur se distingue du Pape François, qui affiche des conceptions par trop partisanes, pour ne pas dire bornées, et qui continue rituellement de vouer la liberté aux gémonies.
De leur côté, les penseurs libéraux ne font habituellement pas de référence à la religion, considérant que l’amour de la liberté est compatible par nature avec toute foi digne de ce nom. Pour tout dire, le libéralisme ne se définit pas par rapport au Divin. Il s’oppose catégoriquement en revanche, aux théories assujettissant l’homme à un Dieu hypothétique et à Sa Loi, surtout si celle-ci est dictée par des ignorants qui s’octroient le droit de parler en Son nom. Il s’oppose pareillement aux credos athées, pires encore, qui soumettent le peuple à un Parti sans visage et sans âme, mais si cruellement et stupidement humain...
Robert Sirico apporte fraîcheur, ouverture et espoir à ce champ de réflexion, habituellement plombé par les a priori et par un prêt-à-penser à sens unique. En définitive, il illustre bien cette citation tirée des évangiles : “Si donc le Fils vous affranchit, vous serez réellement libres” (Jean 8:36)
* Catholique et libéral: les raisons morales d’une économie libre. Robert Sirico Salvator. 2018

08 octobre 2018

Une Histoire De Volonté

En plus d’avoir été un grand artiste, Charles Aznavour (1924-2018) fit preuve d’une volonté féroce, capable de déplacer des montagnes en quelque sorte.

On sait combien ses débuts dans le petit monde cruel du Music Hall furent difficiles. Découragé de toute part en raison de son physique peu avantageux, de son manque de charisme, et pire que tout de la qualité prétendument médiocre de sa voix, il s’accrocha envers et contre tout. Magnifique leçon de courage et de détermination. “On m'a pas aidé, je n'ai pas eu d’veine mais au fond de moi je suis sûr au moins que j’ai du talent” dit sa fameuse chanson, la première à lui ouvrir enfin les portes de la gloire à plus de 35 ans…
On connaît la carrière admirable qu’il fit par la suite, marquée par une inspiration très féconde et une personnalité unique, par une longévité exceptionnelle, et par une aura bientôt planétaire.
Le personnage était resté des plus simples, parcourant l’espace médiatique sans en avoir l’air, et réagissant avec patience, bon sens et humour aux questions parfois un peu niaises des journalistes qui l’interviewaient. Il eut le triomphe modeste, certain de son génie mais magnanime vis à vis des imbéciles qui le méprisèrent et ceux même qui le trainèrent dans la boue.
On se souvient de ses démêlés avec le fisc, au cours des années soixante-dix qui allèrent jusqu’à lui valoir une condamnation à la prison. Heureusement après maintes péripéties dont le pouvoir politique n’est pas sorti grandi, cet épisode se termina en non lieu. Mais il fut l’occasion de révéler au grand jour les vieilles rancunes et la névrose obsessionnelle minant les mentalités dans notre pays au sujet de la réussite et de l’argent.
Après lui avoir dénié la qualité de chanteur, on avait voulu réduire à néant sa bonne fortune. De chanteur “sans voix” il était devenu star “bling bling”. Aznavour exprimera sa colère : ”En France, on taxe les artistes et les créateurs comme si on voulait les faire crever !
Le mal était fait. Il causa son exil pour la Suisse, lui qui se disait si français...

Français, il le fut assurément par toutes ses fibres. Par ses chansons avant tout qui magnifient le génie de notre langue et porte haut ce que l’esprit français peut faire de mieux. Bien qu’il chanta dans toutes les langues, et bien qu’un de ses plus grands succès s’appelle “She”, c’est par son style à la fois populaire et très travaillé que tant de ses refrains se sont imposés. La ribambelle des titres chante dans l’âme au gré des mots et des mélodies : “Hier Encore, Non Je N’ai Rien Oublié, Je M’voyais Déjà, Il Faut Savoir, Voir Les Comédiens, La Bohème, Emmenez Moi, J’aime Paris Au Mois De Mai, Nous Nous reverrons Un Jour Ou L’autre...”
Français, il le fut enfin par sa façon d’être. Il alla jusqu’à franciser son nom et son prénom, comme pour donner raison à Eric Zemmour, mais surtout pour ancrer son personnage dans l’histoire de son pays d’adoption.
Bien que les observateurs tentent des amalgames douteux, il n’y a pas grand chose de commun entre son destin et la tragédie actuelle des migrants. S’il avait gardé de l’Arménie quelques racines, il avait totalement assimilé les us et coutumes de notre pays. On lui reprocha d’ailleurs il n’y a pas si longtemps les mots crus avec lesquels il plaida pour une immigration maîtrisée et raisonnable...

A la mort du crooner, les éloges fusent de toutes parts, tout se mélange, tout s’estompe et sous la pluie des hommages le petit homme acquiert une stature de commandeur. C’est mérité et c’est tant mieux...