22 août 2019

Le grand barnum du G7

C’est désormais une sorte de rituel des temps modernes. Les “sept pays réputés être les plus grandes puissances avancées du monde” se réunissent en G7 et en grande pompe pour leur symposium annuel. Cette fois c’est Biarritz qui sera l’arène de ces nouveaux jeux du cirque. Comparaison d’ailleurs guère appropriée car le spectacle est un huis clos claquemuré à l’abri des regards. De fait, durant les festivités, la moitié de la ville se transforme en cité interdite pour permettre aux grands de ce monde de deviser en toute tranquillité.
Le peuple des gueux est tenu pour sa part à distance, repoussé jusqu’en Espagne. Il se compose de hordes disparates d’altermondialistes, d’écologistes, d’anti-capitalistes, dont le point commun est une profonde détestation de ce que représentent ces chefs d’états.
Vous dire exactement pourquoi serait une gageure, tant c’est confus, utopique et bourré de contradictions. A travers les slogans éculés et les banderoles mitées, c’est une sorte de désespoir qui s’exprime, véhiculant un nihilisme d’autant plus virulent qu’il n’a rien d’autre à proposer que la chimère “d’un autre monde.”

Pour contenir cette fange gesticulante, les Pouvoirs Publics ont prévu la mobilisation de plus de 13.000 policiers et gendarmes !
On se demande jusqu’où l’on poussera ces coûteuses absurdités. Quel est donc l’intérêt d’un tel spectacle où l’on voit quelques dirigeants s’auto-congratuler à l’intérieur de leur petit club très fermé, tandis que des foules de plus en plus ensauvagées vocifèrent aux portes de leur palais, face aux forces de l’ordre dont le nombre semble inversement proportionnel à la capacité d’empêcher les saccages, les pillages et les destructions, que les médias quant à eux prennent un plaisir évident à filmer, en long en large et en travers.

Il y a quelques années, la Russie fut exclue des ces happy few pour d’obscures raisons. On se demande bien pourquoi elle avait été admise puisqu’elle n’a jamais été une démocratie et qu’elle ne figure qu’en dixième position en termes de PIB. Pourquoi la Chine, guère plus démocratique mais seconde puissance économique mondiale n’eut jamais son ticket d’entrée. Pourquoi l’Inde, septième au palmarès du PIB et authentique démocratie, des plus peuplées qui plus est, n’a jamais été conviée… Et pourquoi cette multitude de petits pavillons européens aux côtés de celui, unique, supposé les rassembler ?
Cette année l’Italie déchirée aura bien de la peine à envoyer un représentant pour poser sur la photo de famille. And then they were six...
Et tout ça pour quoi ? Pour parler d'après ce que nous en dit le ministre de l'intérieur, des inégalités hommes/femmes, de l’avenir du climat et du risque terroriste. La belle affaire qui, a n’en pas douter, va contribuer à l’augmentation du bonheur des nations et à la prospérité de tous...

16 août 2019

La liberté d'être libre

La publication récente d’un texte inédit* de Hannah Arendt, retrouvé dans les archives de la Bibliothèque du Congrès à Washington DC et daté du milieu des années soixante, est l’occasion de mettre au jour d’intéressantes réflexions sur la vraie nature des révolutions et sur l’aspiration à la liberté qu’elles se font fort de propager habituellement.
Cet écrit entreprend de montrer que cette dernière est souvent un leurre, agité non pas par le peuple mais par ceux qui s’arrogent le droit de parler en son nom, lorsqu’ils font  par leurs écrits et leurs discours le lit de l’insurrection, ou lorsqu’ils parviennent au pouvoir de manière violente.
De fait, Hannah Arendt affirme “qu’aucune révolution, si largement qu’elle ait ouvert ses portes aux masses et aux miséreux - les malheureux, les misérables, les damnés de la terre, comme les désigne la grande rhétorique de la Révolution française -, ne fut jamais lancée par eux”.
La raison en est que “là où les hommes vivent dans des conditions de profonde misère, la passion pour la liberté est inconnue”; elle ne peut naître et prendre corps que chez “des hommes ayant des loisirs, des hommes de lettres n’ayant pas de maître et n’étant pas toujours occupés à gagner leur vie”.

Autre constat, aussi frappant que paradoxal, “les révolutions ne sont en règle pas la cause, mais la conséquence de la chute de l’autorité politique.” De manière plus générale, “aucune révolution n’est même possible là où l’autorité du corps politique est intacte, ce qui dans le monde moderne signifie là où l’on peut être assuré que les forces armées obéissent aux autorités civiles.”
En d’autres termes, les révolutionnaires ne s’emparent pas du pouvoir, ils ne font que prendre la place laissée libre par l’effondrement du précédent. Cela diminue singulièrement leur mérite, ce d’autant plus que l’expérience montre qu’ils peinent en général à le conserver dans les conditions qu’ils s’étaient fixées. Par une cruelle ironie du sort, la figure allégorique de “la Liberté guidant le Peuple”, le mène bien souvent à une nouvelle tyrannie, pire que celle dont il s’est affranchi !

Ces réflexions sont particulièrement prégnantes à notre époque, marquée par une crise profonde de la démocratie, où l’on voit l’autorité publique battre souvent en retraite ou faire preuve d'impuissance devant des factions de plus en plus virulentes, et où paradoxalement on l’accuse de plus en plus souvent d’être à l’origine de “violences policières”. N’y a-t-il pas là le début d’un pourrissement du Pouvoir, dont l’aboutissement pourrait mener au chaos et à tous les excès ?
Combien de fois entend-on critiquer le modèle de société dans lequel nous vivons ?

Aujourd'hui, contrairement à nos aïeux, nous avons la liberté d'être libres. Mais que faisons nous de cette liberté ? On n'a de cesse de la rogner !
Nous ne pouvons pas, tout au moins dans nos pays, prétendre combattre pour la liberté, puisque nous en jouissons comme jamais sans doute aucun peuple dans l’histoire. Que veulent donc les révolutionnaires de tout poil qui vocifèrent à nos oreilles leurs revendications ? C'est tragiquement simple : qu’ils appartiennent à la vieille garde socialiste, aux religions les plus rigoristes, ou bien aux nouvelles chapelles érigées au nom de l’écologie, ils exigent moins de liberté et plus d’intolérance !


Puisse ce texte exhumé par bonheur du cimetière des papiers oubliés, servir de leçon pour notre temps. Puisse-t-il également inviter à la réflexion objective et peut-être à plus de sagesse dans l’analyse des événements.
Comparant les deux révolutions française et américaine, quasi contemporaines à la fin du XVIIIè siècle, Hannah Arendt s’interroge: pourquoi la première, “qui se termina en désastre, devint un tournant dans l’histoire du monde”, alors que la seconde “qui fut un triomphe, demeura une affaire locale” ?

Vraie question à laquelle l’auteur tente de répondre en invoquant “la tradition pragmatique anglo-saxonne” qui aurait “empêché les Américains de réfléchir à leur révolution et d'en conceptualiser correctement des leçons…”
Sans doute y-a-t-il du vrai dans cette remarque, en filigrane de laquelle on perçoit avec inquiétude les dangers que font courir les idéologies, souvent préférées hélas au pragmatisme.
On ne peut que partager la sombre réflexion clôturant l’ouvrage, dans laquelle Hannah Arendt évoque “ceux qui sont disposés à assumer la responsabilité du pouvoir” : “Nous avons peu de raisons d’espérer qu’à un moment quelconque dans un avenir assez proche, ces hommes auront la même sagesse pratique et théorique que les hommes de la révolution américaine, qui devinrent les fondateurs de ce pays. Mais je crains que ce petit espoir soit le seul qui nous reste que la liberté au sens politique ne sera pas à nouveau effacée de la surface de la terre pour Dieu sait combien de siècles…”
Hannah Arendt : La liberté d'être libre. Payot 2019.

06 août 2019

Viva Zapata !

Au cœur d’un été splendide (le plus chaud de tous les temps à ce qu'il paraît...), le vol du flyboard de Franky Zapata au dessus de la mer fut un petit évènement assez réjouissant.
D’abord pour l’exploit réalisé par cet original surfeur des airs, à la fois concepteur et pilote de son intriguante planche volante.

Mais également parce qu’il tranche avec la sinistrose chronique que nous distille avec délectation chaque jour que Dieu fait, le concert monotone des médias.

Lorsqu'on vit le gars tout en noir s’élancer dans l’azur, on aurait dit un super héros américain, du genre Superman ou Batman. Mais ce n'était rien d'autre qu'un petit Français qui se portait audacieusement sur les traces prestigieuses de Louis Blériot !
Et cette fois, il l'a fait ! Cent-dix ans après son vénérable ainé, il a donc traversé la Manche avec sa drôle de machine.

Les pisse-vinaigre eurent tôt fait d'objecter qu'il s'agissait d'une action “climaticide” en raison de la quantité de kérosène consommé (70 litres pour faire 35 km ça fait plus de 200 aux 100, doux Jésus…). Ils ont fait remarquer qu’il ne s'agissait pas d’une réelle innovation puisqu’un homme fusée aussi performant fit à peu près le même numéro de haute voltige lors des jeux olympiques de Los Angeles, en 1984 ! Enfin ils ont émis des doutes quant aux débouchés pratiques d’un tel engin, si gros producteur de CO2 pour un rayon d'action ridicule, et très bruyant de surcroît. Il n'y a pour l'heure que l'armée et la police qui s'y intéressent ! Pas trop exaltant pour le bien-pensant moyen.  Pourtant, nul doute que plus d’un vacancier, plus d'un banlieusard, coincé dans les bouchons routiers rêverait d’échapper à l'enfer bituminé avec autant d'aisance et de panache. Et plus d’un migrant rêverait de disposer d’un tel appareil pour fuir Sangatte et gagner l’El Dorado britannique…

Bref, on retiendra envers et contre tout de ce funambule turbo-propulsé, son agilité à se mouvoir et la grâce aérienne de sa silhouette sillonnant l’immensité profonde. Le spectacle avait quelque chose d'indéniablement poétique et a probablement réveillé chez maint spectateur, le démon de la liberté, si malmené par les temps qui courent. Rien que pour ça, chapeau l’artiste !

04 août 2019

L'Impossible Monsieur Bébé


Bien que j'y aie déjà consacré un billet, il ne me semble pas superflu de revenir sur la problématique de la procréation médicalement assistée.
Derrière le texte de loi en préparation sur la PMA "pour toutes", que d'idéologie ! Que de contradictions également !
L'égalitarisme dit républicain, mais en réalité très démagogique, apparaît plus que jamais comme la clé de voûte de ce texte conçu dans la confusion, et qui engendrera sans nul doute toutes sortes de dérives, à commencer par celle du budget de l'Assurance Maladie déjà chroniquement et lourdement déficitaire.

"Pour toutes" révèle bien l'inspiration qui entoure ce nouveau projet de loi. Pour un peu, on se croirait revenu au temps du chef-d’œuvre d'hypocrisie du "mariage pour tous" concocté par le petit père Hollande dopé par le zèle doctrinaire de la passionaria Taubira...
D'une délicate procédure médicale permettant à certains couples stériles d'avoir un enfant on va passer à un gadget technique offert par l'État bienveillant à qui le souhaite, pour convenances personnelles.
On ignore où tout cela s’arrêtera, sur la pente savonneuse sur laquelle nous sommes engagés.

En dépit de toutes les dénégations, la grossesse pour autrui (GPA) suivra évidemment, pour les mêmes raisons qui justifient la généralisation de la PMA. On pourrait même être choqué s'il en était autrement. Mais une multitude de questions se feront jour, auxquelles il faudra bien répondre ce qui laisse entrevoir de belles polémiques et de toniques empoignades.

Dès à présent, on voit céder les unes après les autres les vieilles digues morales s'opposant au cours irrésistible de la justice sociale. Elles relèvent de combats d'arrière garde pour les auto-prétendus progressistes. Il devient par exemple tout aussi ringard d'émettre des doutes sur le bien fondé de la PMA que de vouloir remettre en cause l'IVG "pour toutes".

Il en est ainsi du professeur Israël Nisand, gynécologue de son état, qui se targue d’avoir "le cœur à gauche". Il soutient l'extension de la PMA au nom d'une bio-éthique qualifiée par lui "d'ouverte", par opposition à la morale qui serait "fermée". Renvoyant les adversaires du nouveau texte à d'obscurs non-dits idéologiques (on traduit sans peine d'extrême droite ou encore catho-traditionaliste), il appuie son raisonnement sur des truismes assez stupéfiants de simplisme. Ainsi pour lui, la libéralisation de la PMA est légitime car "ça se fait ailleurs". Au surplus, il renvoie aux défenseurs de la famille traditionnelle que "personne ne peut prouver qu'il soit grave de n'avoir pas de père". Il balaie enfin les inquiétudes relatives aux éventuelles dérives, en affirmant que la loi sera si bien faite qu'il n'y aura aucun risque de dérapages marchands ou eugéniques. Comment peut-il en être si sûr le bougre ?
Et surtout, pourquoi serait-il choqué par ces évolutions après tout ?
Lui qui comprend qu'une femme accepte de porter l'enfant de sa fille ou bien de sa sœur par pur amour, comment peut-il douter de l’altruisme de celles qui le feraient pour rendre service à d’autres. Et comment peut-il s’offusquer qu’elles demandent une contribution financière ? La "marchandisation des corps" est un concept contre lequel il existe un vaste consensus, mais c'est surtout un vain mot lorsqu’il s’agit de restreindre la liberté et la responsabilité de son prochain. La peine endurée, les coûts endossés et le risque encouru par les mères porteuses justifie bien une gratification tout de même...
Selon le même principe, lorsque l'on comprend qu'on puisse mettre au baquet un enfant qu'on ne veut pas, comment peut-on s'offusquer qu'on demande à choisir la couleur des yeux ou de cheveux de celui qu'on désire ?
On voit bien là qu'on peut faire varier en fonction de l'humeur ou bien des circonstances les bornes de la morale comme celles de la vérité, "en deçà ou au delà des Pyrénées"...

A ces considérations morales si ce n'est éthiques, ajoutons l'écheveau de contradictions que font naître ces problématiques.
En tout premier lieu figure la question de l'anonymat des donneurs de sperme que madame Buzyn voudrait rendre facultatif. Il faut dire que son maintien signifie l'impossibilité définitive pour un enfant de remonter à son père et donc à une partie de ses origines. La suppression fait courir en revanche le risque de voir s'effondrer le nombre déjà faible de donneurs, par crainte de devoir un jour ou l'autre assumer une paternité embarrassante. Quant au ni-ni proposé par la ministre, il est la pire des solutions comme le fait remarquer non sans raison le Pr Nisand. Il conduirait en effet à la génération de 2 types d'enfants…
Autre contradiction, celle des Verts qui voudraient limiter le nombre d'enfants dans les pays développés, accusés d'être des surproducteurs en puissance de CO2, et dans le même temps qui ouvrent sans retenue la porte de la PMA au nom de l'égalité des droits ("qu'est-ce qu'on attend ?" s'exclame Jadot sur son site…).
Enfin, il y a quelque chose d'incohérent de la part des Pouvoirs Publics, à vouloir maîtriser le budget de la Sécu et en même temps à donner libre cours à de nouvelles dépenses non strictement médicales.

Cette politique déresponsabilisante se heurtera de toute manière sous peu à une déferlante de progrès techniques dont il sera de plus en plus illusoire de faire profiter tout le monde gratuitement: GPA, utérus artificiel, ectogenèse, modifications génétiques, gamètes artificiels….
Nul ne sait si c'est la sombre perspective du Meilleur des Mondes selon Huxley qui se profile, mais une question de morale très prosaïque va vite s'imposer, qu'on le veuille ou non: à la fin des fins, qui paiera ?