25 mai 2020

COVID-19 : Raoult avait raison

Durant cette crise, on aura tout vu, tout lu et tout entendu, et notamment une foule de rumeurs non fondées et d'informations contradictoires. Beaucoup d’experts, de consultants, de sommités scientifiques se sont succédé sur les plateaux télés. La présence de certains, inconnus la veille, est devenue quasi quotidienne. Depuis quelques mois, ils abreuvent les téléspectateurs d’hypothèses, d’opinions et de prévisions plus ou moins farfelues. Que restera-t-il de leur gloriole éphémère, sitôt le péril écarté ? Autant en emporte le vent sans doute…

S’il est une personne qui cristallisa les débats, largement à son corps défendant, c’est bien le désormais célèbre professeur Didier Raoult.
Paradoxalement, lui ne fut vu sur aucun plateau. Il resta tranquillement dans son Institut Hospitalo-Universitaire (IHU) à Marseille, distillant sur Youtube, comme à son habitude, bien antérieure à la crise, de petites vidéos filmées directement dans son bureau. Hormis une ou deux interviews, données dans le même lieu, le rituel était toujours identique : quelques constats et des graphiques démonstratifs illustrant les données statistiques produites par son établissement. Et une stratégie simple et limpide, d’une cohérence exemplaire.


Il fut le premier à rappeler les 3 règles qui selon lui doivent prévaloir en période d’épidémie : diagnostiquer, isoler, traiter. Il fut le premier à exploiter méthodiquement les chiffres et les études produites par les pays asiatiques, notamment la Chine, frappés de plein fouet par le virus. Très précocement, il put tirer parti des expériences vécues là bas, sur la nature du virus, sa contagiosité, le temps d’incubation, la durée de portage de l’agent infectieux. Grâce à cela, il fut en mesure de mettre très rapidement en œuvre un test diagnostic fondé sur la technique d’amplification génique (PCR) et de proposer une solution thérapeutique originale et raisonnable, fondée sur l'évolution comparée de la charge virale, à base d'hydroxychloroquine et d’azithromycine.

Jamais il ne fit d’annonce spectaculaire, jamais non plus de prédiction, ce dont beaucoup l’accusent pourtant. Mais très tôt, il révéla par exemple que les enfants étaient préservés des formes graves, qu’ils ne portaient en règle qu’une charge virale minime, et donc qu’ils étaient probablement peu contagieux. Très tôt il put avancer que la gravité de la maladie concernait préférentiellement certaines populations, notamment les personnes âgées, et qu’il était impératif de les protéger, donc de tester sans réserve, pour éviter d’en arriver au confinement généralisé, qu’il qualifia de solution moyenâgeuse.
S’appuyant sur la maîtrise spectaculaire de l’épidémie par Taiwan ou par la Corée du Sud, il lui arriva sans doute d’être un peu trop optimiste et d’imaginer à haute voix que le virus pourrait être rapidement circonscrit. On le lui reproche encore, tout comme on le poursuit opiniâtrement pour avoir osé préconiser un traitement sans avoir préalablement procédé à un essai clinique en bonne et dûe forme, c’est à dire prospectif, randomisé, en double aveugle, validé par moultes commissions éthico-bureaucratiques. Il s’est expliqué à maintes reprises sur les raisons pratiques qui l’ont poussé à adopter une attitude empirique face à une maladie aiguë, contagieuse, potentiellement grave, pour laquelle une réaction rapide s'imposait. Mais il n’y a pas pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre et c’est une véritable bronca qui s'est levée, et qui le poursuit sans discontinuer.


Partant de son expérience en matière d’épidémies, le professeur Raoult avait très tôt évoqué le possible caractère saisonnier de l’infection à coronavirus, et il avait émis l’hypothèse qu’il n’y aurait pas de deuxième vague lors du “déconfinement”, l’évolution des grandes contagions suivant habituellement “une courbe en cloche et non en chameau”. Il fut également sur ce sujet critiqué sans ménagement.
Aujourd’hui, plus que jamais, les faits sont en passe de lui donner raison. Aucun retour de flamme n’a été observé dans les pays asiatiques ayant maîtrisé rapidement le fléau et pas davantage dans ceux qui en Europe, ont déconfiné, plusieurs semaines avant la France.

Il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives de l’épisode COVID-19, mais force est de constater dès à présent que notre pays s’inscrit dans le peloton de tête de ceux qui ont le plus mal géré la crise, en s'obstinant étrangement à faire exactement le contraire de ce que préconisait l’équipe de l’IHU de Marseille.
Pire que l’impréparation dans laquelle la France se trouvait, il y eut les mensonges, le parti-pris et la mauvaise foi des gouvernants. Si la prestation de madame Buzyn fut calamiteuse, celle de son successeur Olivier Véran, ne fut pas meilleure. Très sûr de lui, jusqu’à l’arrogance, il s’opposa systématiquement  aux propositions du Professeur Raoult, tout en propageant nombre d’affirmations non vérifiées, et usant de son nouveau pouvoir pour imposer toutes sortes de diktats arbitraires. Tout récemment, sur la foi d’une étude rétrospective semée de biais méthodologiques, il s’est cru autorisé à renforcer encore la tutelle absurde qu’il avait imposée aux médecins souhaitant prescrire de l’hydroxychloroquine.
Les laborieuses démonstrations et auto-justifications télévisées pilotées par le Premier Ministre, les onctueux prêches du professeur Salomon, et les leçons dogmatiques du Dr Véran resteront probablement comme des ponts-aux-ânes, révélateurs de la vanité et de l’auto-suffisance de l’Etat-Providence.

Quant au Professeur Raoult, il apparaîtra quoiqu’il arrive désormais, comme une sorte de phare, rassurant dans la tempête, constant et éclairant. Les résultats obtenus par son équipe sont spectaculaires et incontestables, à l'image de ceux des meilleurs pays d'Asie. Avec plus de 130.00 PCR réalisées, Marseille est une des villes où l'on a le plus testé au monde, et dans la cohorte suivie et traitée par l'IHU la mortalité est la plus faible qui soit, de l'ordre de 0,5%. Personne ne pourra lui retirer cela. 
On ne comprend vraiment pas bien pourquoi ce Français, dont l'autorité scientifique est reconnue dans le monde, fait l'objet de tant de critiques, voire de mépris de la part de gens qui n'arrêtent pas de vanter la souveraineté nationale, le made in France  les relocalisations, et autres cocoricos bruyants mais inconséquents.
Avec beaucoup de simplicité, M. Raoult a redonné au raisonnement médical toutes ses lettres de noblesse, en le dépouillant de la gangue technocratique qui finissait par l’obscurcir et l’étouffer. Fasse le ciel que ses leçons finissent par porter et sourions avec lui lorsqu’il conclut qu’à défaut d’être efficace dans la lutte contre le coronavirus, l’hydroxychloroquine est sans doute un remède préventif de la folie, car il faut bien reconnaître que tous ceux qui s’opposent férocement à son usage, ont perdu la raison !

graphiques IHU Marseille, au 19/05/20

13 mai 2020

COVID-19 : Le Monde d'après

On entend beaucoup de voix ici ou là, pour évoquer déjà “le monde d’après” l'épidémie de COVID-19. Pourtant si cette dernière devrait nous réapprendre une chose, c'est que l’art de la prédiction est parmi les plus hasardeux qui soient. S’il n’est pas difficile de prévoir que les conséquences de ce fléau se feront sentir longtemps et qu’elles affecteront profondément l’économie de nombreux pays, il paraît spécieux de recourir aux amalgames idéologiques pour dessiner l'avenir.
Rien de plus stupidement partisan que celui affirmant que la propagation du virus a été favorisée par la dégradation de l’environnement, la course à la croissance, la mondialisation ou je ne sais quel mal dont on attribue la cause, selon le refrain bien connu,  au capitalisme ou au libéralisme. Une chose est certaine en revanche, l’opportunisme reste une constante du raisonnement politique. On voit ainsi l’ineffable Nicolas Hulot, nullement affecté par ses erreurs et ses échecs passés, sortir son wagon de propositions “nouvelles” destinées à éviter la fin du monde qu'annonce, à n'en pas douter pour lui, l'émergence de ce virus, suggérant au passage qu'il s'agit d'une punition sanctionnant nos mauvais comportements …
D’autres comparaisons avec le passé ne valent pas forcément mieux, telle celle faite avec l’immédiat après-guerre par le ministre de l’économie Bruno Lemaire, affirmant notamment que la récession sera la pire qu’on ait connu depuis 1945. Il y a quelque indécence à comparer la guerre, ses destructions massives et ses millions de morts avec une épidémie, aussi grave soit-elle, surtout lorsqu’on fait partie des responsables qui ont méthodiquement organisé, planifié les mesures susceptibles d'entraîner une crise économique ! On se souvient des rapprochements oiseux qui avaient été faits en 2008 entre la crise dite des “sub-prime” et celle de 1929. A force de manier l’emphase et l’excès, les discours des politiciens deviennent insignifiants et contribuent toujours plus à tuer la confiance qu’on devrait avoir en leur clairvoyance. Contrairement à l’adage, gouverner, c’est de moins en moins prévoir !

Il est donc vraisemblable que nombre de convictions resteront solidement ancrées dans les esprits. De ce point de vue, le monde ne changera guère, selon toute probabilité. Les écologistes resteront écolos, probablement de plus en plus dogmatiques, les socialistes et apparentés seront toujours cramponnés aux vieilles lunes collectivistes et au mirage de la justice sociale, les étatistes s'accrocheront au pouvoir et l'Administration centrale, ses innombrables succursales, et sa pléthore de réglementations continueront de proliférer.

Il y a peu de chances qu’on assouplisse l’organisation du système de santé qui fut pourtant impacté au premier chef, et littéralement débordé par la crise. Il y a peu d’espoir par exemple, qu’on supprime les Agences régionales de Santé (ARS) qui ont montré une fois encore leur inertie et leur inefficacité. Il est tout aussi improbable qu’on donne aux établissements de santé un peu plus d’autonomie et qu’on les incite à faire évoluer leurs services de soins en unités à géométrie variable, capables d’augmenter massivement leurs capacités en situation de crise. Sauf miracle, la Sécurité Sociale restera sans nul doute un monopole chroniquement en faillite et la bureaucratie précautionneuse supposée protéger les patients lors des essais cliniques répandra toujours plus sa glu asphyxiante.

Sur le terrain, on découvrira peut-être, au rang des effets latéraux de l’épidémie, que certains malades victimes d’autres affections que "la" COVID ont pâti de la déprogrammation quasi systématique de tous les soins non urgents, même dans les zones peu touchées par le virus. Mais, revers positif de la médaille, peut-être prendra-t-on conscience du caractère superfétatoire de certains soins. Peut-être comprendra-t-on que bon nombre de suivis routiniers peuvent s’effectuer de manière moins coûteuse et plus pragmatique, grâce à la télémédecine.
Peut-être réalisera-t-on que les mesures prises pour lutter contre le nouveau fléau ont protégé la population contre d’autres maladies, infectieuses ou non. Les gestes barrières ont en effet probablement été bénéfiques pour empêcher la propagation d’autres agents viraux ou microbiens que le coronavirus. On peut par voie de conséquence espérer que cette expérience conduise à l’avenir à améliorer les mesures d’hygiène et de prévention lors des viroses saisonnières  et a fortiori face à un éventuel retour du COVID-19... Enfin, le repos forcé occasionné par le confinement a peut-être limité le nombre d’affections dues au stress, notamment les maladies cardio-vasculaires. Et la quasi suppression de toute circulation a possiblement réduit le nombre de patients dans les services de traumatologie...

Au plan économique, si beaucoup d’experts prévoient des mois, voire des années sombres, il est bien difficile de faire des supputations trop précises sur la reprise. Beaucoup dépendra de la volonté des gouvernants et du peuple, d’affronter la réalité de manière réaliste et de casser enfin la spirale infernale des taxes, des dépenses et des déficits.
Partout on entend qu’il faudra “relocaliser” quantité d’industries et d’entreprises, notamment celles fabricant les médicaments, les tests biologiques et les masques. Mais il y a peu de chances que le choses changent spontanément car il ne suffit pas hélas d’émettre un vœu pour qu’il se réalise. Acceptera-t-on dans la période “d'appauvrissement généralisé” annoncée par le Premier Ministre en personne, de payer plus cher des produits que nous ne sommes plus en mesure depuis belle lurette de fabriquer à bon marché ? Ou bien se résignera-t-on à procéder à de réelles baisses d’impôts et de charges, tout en diminuant en regard la protection sociale, pour retrouver un peu de compétitivité. Cela semble illusoire....
La situation risque même de se tendre un peu plus, sachant que les quelques réformes entreprises, notamment celle des retraites, risquent de se trouver définitivement abandonnées… Il est donc à craindre que la pression fiscale continue son inexorable progression, jusqu’à un hypothétique point de rupture.

Certains changements comportementaux à rapporter à l’épisode COVID-19 peuvent en revanche déboucher à l’avenir sur une vraie évolution de la société, non sans dégât parfois, mais plus favorablement dans d’autres occasions.
Une vraie crise profonde et durable du tourisme de masse est à craindre, avec ses conséquences désastreuses sur des pans entiers de l’économie, mais il faut bien avouer que même à ce prix, le résultat aura quelques aspects bénéfiques, en minimisant la pollution due aux transports aériens et les dégradations de sites magnifiques mais fragiles.
Pareillement, si les grandes surfaces et les centres commerciaux risquent de souffrir, ce sera peut-être au profit de la réhabilitation des centres-villes, et plutôt des cités de taille moyenne que des mégalopoles. A l’heure d’internet, quel est l’intérêt en effet de s’entasser dans ces enfers urbains où tout est cher, où l’air est vicié, où la délinquance fait rage et qui constituent un terreau idéal pour les grandes contagions ?
Cette évolution pourrait être dopée par le développement des télé-consultations, du télé-enseignement, et du télétravail qui ont pris un essor soudain grâce au confinement.
En définitive, à condition d’être résolument optimiste, on pourrait même imaginer enfin une mondialisation heureuse, associant une concurrence plus équilibrée et des échanges plus transparents. L’acquisition rapide de connaissances sur le coronavirus fait peut-être partie des prémices d’une nouvelle concertation internationale. On est encore loin du gouvernement mondial, mais qui sait ce que l’avenir réserve….

Bref on n'a pas fini de parler de ce foutu coronavirus et de cette année 2020, climatérique s’il en fut. Rappelons pour terminer ce propos, qu’à ce jour, on compte à travers le monde un peu plus de 280.000 victimes, sachant que la grippe saisonnière est responsable chaque année d’un nombre de morts se situant entre 300.000 et 600.000, et que le paludisme fait quant à lui autour d’un demi million de victimes. Et que tout cela reste modeste en regard des ravages liés à l’alcool, décimant tous les ans, au bas mot 3 millions de personnes...

12 mai 2020

COVID-19 : l'apocalypse

Sur la gestion de la crise du COVID-19, on retiendra bien sûr avant tout les tergiversations concernant la protection par les masques, celles portant sur le diagnostic biologique de la maladie, et enfin celles liées aux éventuels traitements médicamenteux.
Sur aucun des 3 sujets la situation n’est claire à ce jour, c’est à dire plus de 4 mois après le début de l’épidémie, et la position des dirigeants paraît toujours aussi ambiguë lors du fameux "déconfinement" qu’au moment des premiers “clusters”.
La polémique sur les masques qui donna lieu à tant de contradictions et de revirements est loin d’être close. A tout moment le gouvernement s’est trouvé débordé. Face à ses diktats ubuesques et ses affirmations contradictoires, le système D s’est néanmoins mis en branle pour proposer toutes sortes de protections, des plus sophistiquées, les FFP2 qu’on trouvait facilement avant le confinement dans les magasins de bricolage, aux masques artisanaux faits à la maison, plus ou moins efficaces. Le moins qu’on puisse dire est que la tâche n’a pas été encouragée ni même facilitée par les Pouvoirs Publics. On reste songeur quand on pense aux destructions massives de stocks opérées par le Gouvernement avant l'épidémie. Et on ne put que s'insurger lorsque pour tenter d’atténuer les effets de son incurie, on le vit réquisitionner toutes les commandes faites par les entreprises privées, les collectivités locales, et même les petits stocks détenus par les particuliers à qui on avait affirmé qu’ils ne servaient à rien, ainsi que ceux des professionnels, tels les dentistes, sommés de remettre en haut lieu leur précieuses ressources. Les bougres n’en avaient certes plus besoin, vu qu’ils avaient perdu le droit d’exercer, mais avait-on songé qu’un jour il faudrait bien reprendre le travail ?

Pendant ce temps, le ministre de la santé essayait de rassurer le peuple en égrenant tranquillement les chiffres astronomiques de ses commandes... qui n’arrivaient jamais ! 500 millions, puis 1 milliard, puis 2 milliards… Aucune limite, “quoiqu’il en coûte” disait le Président de la République !
S’agissant des tests, la problématique fut comparable. Après avoir mis en cause leur utilité, contrairement à de nombreux pays qui en multipliaient avec succès leur usage, on promit des commandes massives, tout en mettant des bâtons réglementaires absurdes dans les roues de ceux qui étaient en mesure de répondre à la demande, notamment les laboratoires vétérinaires.

A ce jour, le gouvernement annonce la possibilité de réaliser 700.000 tests par semaine dès la levée du confinement, mais il fait tout pour empêcher les entreprises de les mettre en œuvre, s'ils ne peuvent attester du volontariat des salariés et s'ils n'ont pas obtenu le blanc-seing de syndicats plus obtus que jamais. Même la simple prise de température des employés fait l’objet d’un encadrement administratif rédhibitoire ! Les syndicats dont le mauvais esprit est à nouveau à l’œuvre, ont d’ailleurs obtenu d’une justice partisane, le blocage complet du fonctionnement du géant Amazon, lequel a même été privé du recours au dispositif de chômage partiel pour ses salariés. Et ils sont également parvenus, grâce à un simple vice de forme, à empêcher Renault de rouvrir ses usines le 11 mai !
On ne sait donc pas trop à quoi servira la profusion de tests annoncée, pour peu qu’ils soient disponibles là où on en aura besoin. Pareillement, on ne sait toujours pas s’il existe un traitement un tant soit peu efficace pour combattre la maladie ou au moins la prévenir. Il y a autant d’études pour affirmer que l’hydroxychloroquine plus ou moins associée à l'azithromycine est efficace que l’inverse ! Pour les experts, attachés au “respect du protocole” comme à un dogme religieux, elles sont toutes biaisées, donc non contributives. En dépit des statistiques édifiantes du professeur Raoult, qui est en passe localement d’avoir éradiqué le fléau en multipliant les tests et en traitant empiriquement ses patients, la réticence si ce n’est le mépris des Pouvoirs Publics subsiste à son égard. On se demandera longtemps pourquoi le Président Macron en personne a cru bon de lui faire une visite très médiatisée, et pourquoi il s’est répandu en éloges à son propos, puisque son gouvernement s’est échiné à faire l’inverse de ce qu’il proposait depuis le début de l’épidémie…
D'une manière générale on aura rarement vu autant d'annonces mirobolantes, sans lendemain: lopinavir, remdesivir, ivermectine, chlorpromazine, nicotine, arénicole… Quant au fameux essai multicentrique européen Discovery, dont M. Véran attendait tant, il semble se terminer en fiasco faute d’un nombre suffisant de patients inclus, et faute d’une lourdeur de mise en œuvre qui a découragé d'autres pays que le nôtre d'y participer (hormis 1 patient du Luxembourg ) ! On vit pareille déconfiture avec l’essai promu par l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris vantant un peu prématurément les mérites du tocilizumab…

Rarement la machine administrative n'a déployé autant d’ardeur à pondre ses réglementations, ses autorisations, ses interdits, et toute sorte de mesures coercitives. La première fut cette inénarrable auto-attestation permettant de sortir brièvement de chez soi. Elle illustre parfaitement l’infantilisation des esprits causée par L’Etat-Providence, vis à vis de laquelle Tocqueville nous avait alerté en son temps, en vain hélas…
Parallèlement, on vit une multitude de dispositions plus ou moins farfelues si ce n’est contradictoires entre elles, que l’Etat se crut autorisé à prendre en vertu de sa certitude de détenir la sagesse et la vérité: encadrement des prix des gels hydro-alcooliques, puis des masques, ce qui ne fit qu'accentuer la pénurie ressentie. Barrage hypocrite au traitement associant en ville l’hydroxychloroquine et l’azithromycine (les médecins pouvaient prescrire mais les pharmacies avaient interdiction de délivrer les produits aux patients, à l’instar des masques lorsqu’ils en disposaient !). On a beaucoup parlé de l’application pour smartphone baptisée Stop-Covid, plus ou moins calquée sur le modèle coréen, qui devait permettre d’identifier les personnes-contacts de malades. Elle fut jugée contraire aux libertés fondamentales, avec lesquelles on ne plaisante pas dans une des démocraties pourtant les plus liberticides qui soient… Peu importe, on voit mal comment elle aurait pu fonctionner sur le mode du volontariat, si tant est qu’elle eût pu fonctionner tout court… Les mêmes doutes s’appliquent aux “brigades” que le gouvernement entend lâcher un peu partout pour traquer le virus.

En matière de rumeurs, de fausses nouvelles, ce fut un vrai festival. Le gouvernement lui-même qui avait cru bon de publier une page web destinée à lutter contre les canulars et autres fake news subtilement baptisée désinfox coronavirus a dû la remiser tant elle s’est avérée inefficace. Il faut préciser que le professeur Raoult eut l’honneur lui-même d’y figurer, à son grand amusement. Le ministère quant à lui ne s’est pas privé de diffuser des informations non vérifiées. Il y eut bien sûr les mensonges éhontés sur les masques, il y eut aussi l’alerte lancée par M. Véran au sujet de l’ibuprofène et des anti-inflammatoires non stéroïdiens qu’il ne fallait absolument pas prendre sous peine de finir en réanimation. Affirmation jamais prouvée par la suite et même démentie par l’Agence Européenne du Médicament !
Parallèlement, les Pouvoirs Publics toujours prompts à mettre en avant leur mérite, ont fait grand bruit autour d’une étude assurant que le confinement généralisé avait permis de sauver au moins 60.000 personnes. S’il on peut penser que l’enfermement des citoyens limita par la force des choses en partie le désastre, il est difficile d’occulter que la France déplore malgré tout un nombre de morts par million d’habitants, parmi les plus élevés au monde (près de 400). S’il fallait y ajouter les 60.000 miraculés, nous serions vraiment les peu enviables champions toutes catégories. A contrario, nombreux sont les pays qui ont obtenu de bien meilleurs résultats que nous sans avoir été contraints de recourir à des mesures de confinement aussi strictes.
Il y a d’ailleurs lieu de s’interroger sur la qualité de nos indicateurs, tels qu’on les voit publiés sur les grands sites internationaux. Notamment sur le ratio nombre de morts / nombre de cas déclarés. Avec près de 15% de mortalité affichée, la France fait une bien piètre performance (rappelons que cet indicateur est pour l’Allemagne de 4,1, et pour la Corée du Sud de 2,3. Même aux États-Unis dont on dit qu’ils ont géré la crise de manière catastrophique, il n’est que de 5,7 soit près de 3 fois inférieur au nôtre). Quant à la cohorte suivie par le Pr Raoult, elle affiche tranquillement 0,4… On objectera qu’un tel indicateur, comme tous les autres, est sujet aux biais. Sans doute, mais s’il mesure imparfaitement la réalité, il donne tout de même un reflet peu flatteur de notre recueil de données épidémiologiques. En effet, un chiffre si haut témoigne soit d’une qualité des soins défaillante, soit d’une sous évaluation du nombre de cas, soit des deux… S’il n’y a pas de raisons objectives de penser que nos soins soient franchement moins bons qu’ailleurs, la seconde hypothèse en revanche est beaucoup plus plausible… (à suivre)

11 mai 2020

COVID-19 : le contexte

A la veille de la levée partielle du confinement national, et alors qu’une lueur d’espoir semble annoncer la fin du cataclysme, une question revient de manière térébrante: et après ?
Des leçons seront-elles tirées de cette crise ? Le monde sera-t-il différent ? Si oui, sera-t-il meilleur ou pire ?
Il est permis d’avoir des doutes, tant on a entendu, lu, ou vu tout et son contraire durant cette étrange période, qui restera comme une illustration édifiante de “l’effet papillon”. Un maudit petit virus de 3 microns à peine, apparu inopinément au cœur de la Chine, on ne sait trop comment, a bouleversé la planète durant plusieurs mois. Ses conséquences n’ont pas fini de se faire sentir et une chose est sûre, on parlera longtemps de cette pandémie et de ses méfaits.

Les gloses concernant la prise en charge de la maladie vont sûrement faire encore couler beaucoup d’encre. Les comparaisons internationales permettent déjà de mesurer l’impact des mesures prises par chaque pays. S’agissant de la France, il apparaît hélas dores et déjà que le résultat n’est pas brillant. Notre pays figure dans le peloton de tête des plus touchés. Et ce qui paraît difficile à admettre en l’occurrence, ce ne sont pas vraiment les faiblesses, mais l’auto-satisfaction de nos gouvernants, jointe à la pompe rhétorique dont ils ont accompagné leur médiocre prestation.

Passons sur le déni initial de la maladie et de ses conséquences, asséné à grands coups de sentences rassurantes, tout à tour par la peu regrettée madame Buzyn, par son fougueux mais brouillon et péremptoire successeur, par la verbeuse autant que versatile porte-parole du Gouvernement, par l’inénarrable Directeur Général de la Santé dont la bonhomie pleine de certitudes ronflantes semble sortie tout droit d’un conte d’Alfred Jarry, et même enfin par le fumeux Conseil Scientifique, composé d’illustres savants aussi anonymes qu’irresponsables. C’est sur les conseils de ces gens peu avisés qu’on autorisa la tenue d’un match de football impliquant l’entrée massive sur le territoire de tifosi turinois au moment même où le virus commençait à  faire ses ravages là bas. C’est après avoir consulté ces augures qu’on persévéra à organiser le calamiteux premier tour des élections municipales…

Passons sur les pénuries multiples auquel notre auto-prétendu “meilleur système de santé au monde” s’est trouvé confronté: masques, tests diagnostics, gels hydro-alcooliques, lits d’hospitalisation, notamment en Réanimation, respirateurs, médicaments... On peut dire qu’à l’instant crucial, on a manqué de tout. On peut certes évoquer la responsabilité des gouvernements antérieurs, mais l’ennui, c’est que la totalité des responsables d’aujourd’hui étaient déjà en poste hier dans les vertigineux dédales de l’aréopage étatique... Olivier Véran pour ne citer que lui, qui fut nommé ministre de la santé au pire moment, aurait a priori l'excuse d'avoir été mis devant le fait accompli. Mais ce serait oublier qu'il avait déjà une assez longue carrière dans les coulisses agissantes du Pouvoir.
Elle débuta en 2012 en tant que député,  socialiste bon teint, en remplacement  de madame Fioraso, devenue ministre. A ce titre, il siégea à la commission des affaires sociales de l'Assemblée Nationale et fut le rapporteur en 2015 du volet prévention de la loi Touraine (obtenant notamment des choses aussi fondamentales que l'ouverture de salles de shoot, l'interdiction de faire travailler des mannequins dénutris, et l'introduction de nouvelles taxes "hygiéniques" sur les sodas). En 2016 il pilota le comité de la réforme dite "de modernisation du système de santé" au ministère. Entre autres titres de gloire, il obtint l'arrêt du remboursement des actes médicaux et chirurgicaux hors quota préétablis par les agences étatiques, et proposa en revanche qu'on paie les hôpitaux pour ne pas prendre en charge certaines urgences considérées comme non urgentes ! Il  facilita la prise en charge des immigrés en situation irrégulière et fut enfin, juste avant d'être nommé ministre, chargé du volet organique de la réforme des retraites. C'est dire qu'il connaissait les arcanes du système...

Passons donc sur ces errements, qui furent partagés il faut bien le dire, par d’autres dirigeants un peu partout dans le monde. Le plus choquant dans l’histoire, furent les revirements, contradictions, et jusqu’aux mensonges dont ils usèrent pour occulter leur incurie. Ce fut le déferlement d’injonctions, de textes et de normes administratives qu’ils ont déversé sur nos pauvre têtes, nous enfermant dans un carcan digne du moyen-âge, et plus grave encore, qui asphyxia tout bon sens, brida l’esprit d’initiative, tua la confiance, éroda un peu plus la responsabilité citoyenne et freina l’adaptation du pays au génie évolutif du virus, tout en cassant méthodiquement les ressorts, déjà fragiles, de l'économie. Enfin, plus insupportable que tout peut-être, ce fut l’auto-congratulation permanente de ces gens, qui passent une bonne partie de leur temps à justifier en toute circonstance le bien fondé de leur action, à affirmer qu'ils ont fait, qu'ils font, et qu'ils feront tout ce qui doit être fait et plus encore. Sans doute espèrent-ils se faire un bouclier de leurs bonnes intentions et de leurs vœux pieux, pour se prémunir d'accusations futures, ce qui au surplus, leur évite de se remettre en cause dans l'instant présent... (à suivre)
Illustration: Le Déluge par Francis Danby (1793-1861)

25 avril 2020

Le Déclin des Astres

Tout est confus, tout est instable
En ce pathétique moment
Qui s'imprime comme un tourment
Sur nos pauvres fronts qu’il accable

L’avenir est indécidable
Dans le mortel confinement
Où s'effondre languissamment
Ce qu'on croyait inébranlable

Tandis que défilent des jours
Faits de stupeur et d’indolence
Naît une muette souffrance

Ponctuée d’impuissants discours
Elle évoque de vieux désastres
Et signe un lent déclin des astres.

16 avril 2020

Pandémie

D’un virus devenu soudain la plaie du Monde
Que dire et ne pas dire et que penser du mal
Qui échut à la Chine en ce jour automnal
Pour essaimer dès lors à l’image d’une onde ?

Sans doute ne faut-il rien y voir qui abonde
Telle croyance en Dieu ou dans le Capital
Ou dans la perfidie d’un diable libéral
Ni même dans le fait que la Terre soit ronde !

La pauvre a enduré cent fois par le passé
Ce type de fléau, d’orage épidémique
Mais pris de vanité, nous l’avions oublié

Et tandis qu’on suppute une issue théorique
Ou qu’on pense déjà tout révolutionner
La planète, aussi bleue, continue de tourner...

05 avril 2020

Le Chemin de la Liberté

Quel beau titre que celui donné au documentaire consacré à Raymond Aron (1905-1983), récemment rediffusé sur le Canal Parlementaire (LCP 02/04/20) !
Il retrace avec sobriété la vie discrète et laborieuse mais moralement irréprochable et d’une grande rectitude, d’un de nos grands intellectuels, sans doute trop méconnu, et plus que jamais d’actualité en ces temps d’errance idéologique.

Issu d’un milieu, “imprégné d’hégélianisme et de marxisme”, il se débarrassa progressivement de cet heritage encombrant sans toutefois perdre son attachement au triptyque résumant selon lui les valeurs de gauche : liberté, rationalité, égalité… Valeurs perdues à ses yeux, après les monstruosités que la plupart des grandes consciences engagées furent amenées à proférer, à soutenir, à encourager jusqu’au totalitarisme, au mépris de tout bon sens et de toute honnêteté intellectuelle.

L’affrontement qui opposa Aron à Sartre fut la pierre d’achoppement sur laquelle se heurta durant des décennies tout le débat politique en France, et le malheur voulut qu’on préférât les dangereuses illuminations sartriennes à la sagesse clairvoyante de son calme contradicteur...
Par un étonnant paradoxe, Aron ne s’est étrangement jamais totalement affranchi de Marx qu’il avait étudié comme personne. S’il répudia totalement le marxisme-léninisme, il persistait à se dire “marxien” et avouait même avoir été plus sensible à l’alchimie pleine de “mystères” du philosophe allemand qu’à la “prose limpide mais triste” de Tocqueville. Cela ne l’empêcha pas de promouvoir avec force le message de ce dernier et de grandement contribuer à lui donner la place qu’il mérite dans l’histoire des idées. Le cœur a ses raisons que la Raison ne connaît pas, mais à la fin c’est quand même bien cette dernière qui doit triompher....

Sans doute la pénombre médiatique relative dans laquelle est resté Aron tient-elle à sa modestie. Sans doute tient-elle également à l’expression un peu lourde et contournée avec laquelle il a exprimé sa pensée. Des plus de 35 ouvrages qu’il a publiés, c’est à peine si l’on connaît “L'opium des Intellectuels”, paru en 1955, et qui résume l’essentiel de ses convictions. Il faut bien se résoudre à l’évidence: Sartre avait le talent littéraire mais c’était un songe creux. Aron voyait juste et sa pensée était forte mais il eut du mal à l’exprimer, ce qui lui valut de la part de ses détracteurs l’accusation vile de “manquer de style”...
Mais en définitive, on peut se demander si la raison principale du discrédit dont a souffert son œuvre ne réside pas dans le fait qu’il lui fallut naviguer vent debout, très seul, contre une intelligentsia omniprésente monopolisant tous les canaux médiatiques...

Pour paraphraser Jean-François Dortier, on pourrait structurer la pensée aronienne selon deux axes déterminants. De sa longue fréquentation avec Emmanuel Kant, il avait retenu l’attitude critique. De la tradition positiviste française, il conserva le respect des faits, qui conduit à ne pas se laisser emporter par ses jugements. Bien qu’il ne soit pas si éloigné qu’on l’a dit de penseurs radicaux tel Hayek, il serait à ranger parmi les libéraux modérés, conservateurs, pour lesquels selon sa propre appréciation "La réalité est toujours plus conservatrice que l’idéologie."
Tout l’oppose donc à la Gauche soi-disant progressiste dont l’inexplicable aveuglement fut parfaitement résumé par cette interrogation qu’il livra lui-même lors d’une émission télévisée : “Est-il si difficile pour de grands intellectuels d’accepter que deux et deux font quatre et que le goulag, ce n’est pas la démocratie ?”
De fait, on croit rêver lorsqu’on pense à Sartre, qui parvenu à la fin de sa vie, continuait de soutenir mordicus, en contextualisant ses prises de positions, “qu’il avait eu raison d’avoir tort !”
Cette perversion incurable du raisonnement explique l’indulgence dont fit preuve avec obstination, une bonne partie de l’élite intellectuelle vis à vis du totalitarisme socialiste pourvu qu’il s’inspirât d’une idéologie bien pensante. C’est en prétendant que “la fin justifie les moyens”, ou “qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs” que ces clercs condamnèrent des peuples entiers à l’une des tyrannies les plus abjectes que l’Homme ait engendrées. Encore de nos jours cette falsification reste admise, ce qui permit au journal Libération de titrer sans vergogne en 2017: “Raymond Aron avait raison, hélas...
Il faut préciser qu’avant les horreurs du communisme, Raymond Aron avait débusqué très tôt la nature pernicieuse du National-Socialisme, dont il avait vu les prémices lorsqu’il étudiait en Allemagne dans les années 30. Sartre, quant à lui n’avait rien perçu jusqu’en 1939 et s’accommoda plutôt confortablement à l’occupation allemande…

Parmi les nombreux sujets sur lesquels Aron eut l’occasion de s’exprimer, le film rappelle ses prises de position sur Israël. Certes son ascendance fut un facteur important le conduisant à choisir son camp. Tout en comprenant les souffrances et les revendications de chaque bord, il ne pouvait se résoudre à voir disparaître l’État israélien, et raisonna comme Camus avec sa mère, en expliquant que sur ce type de conflit, “inévitablement la prise de position est affective...”
Sur l’Algérie française, il se démarqua d’une bonne partie de la Droite à laquelle on le rattachait habituellement, jugeant la décolonisation inévitable, ne serait-ce que pour des raisons ethno-religieuses.
Sur mai 68 enfin, quoique opposé à l’élitisme universitaire, il assimila ces troubles à une “une farce”, un “grand n’importe-quoi”. On a dit à l’époque qu’il n’avait pas compris le sens de cette "révolution". Pourtant, une fois encore il se bornait surtout à ne pas accepter l’inacceptable. S’il trouvait "des éléments sympathiques" à ce désordre, d’autres l’étaient à ses yeux beaucoup moins, comme ces “crève salope” adressés sous forme de graffitis au recteur de la Sorbonne...

En forme de conclusion, on pourrait avancer que le principal titre de gloire de Raymond Aron reste d’avoir été un des rarissimes penseurs français du XXè siècle à avoir vu juste, ce qui n’est déjà pas si mal. Il est de ce point de vue condisciple d’Albert Camus ou de Jean-François Revel et sa discrétion, sa droiture n’ont pas de meilleure illustration que cette phrase, rapportée par un proche, alors qu’il venait de témoigner au procès de Bertrand de Jouvenel: “Je crois que j’ai dit ce qu’il fallait dire...”

02 avril 2020

Incohérences françaises

Même pendant les crises les plus graves, telle cette terrible épidémie, on retrouve hélas la France, dans ses constantes les plus médiocres.

Certes, il y a les séances d’applaudissements enthousiastes adressés aux soignants, devenues un rituel, le soir à 20h à partir des fenêtres d’immeubles. Certes il y a de nombreuses actions de dévouement et de courage de la part de beaucoup de professionnels exposés au risque de la maladie et leur volonté de se battre envers et contre tout pour soigner, faire leur devoir et plus généralement faire survivre leur entreprise dans cette période des plus difficiles.

Mais à côté de ces actions louables voire admirables, l’actualité révèle également de nombreuses exactions, incohérences, contrevérités ou petites lâchetés.
Il y a tout d’abord le Gouvernement, manifestement dépassé par les évènements, qui cherche à masquer son impéritie derrière des faux-semblants, voire des contre-vérités flagrantes. On peut comprendre qu’il cherche chaque jour par la voix de ses ministres et du Directeur Général de la Santé à faire valoir ses efforts pour essayer de rattraper une situation qui a dangereusement dérapé. On est presque malheureux pour le professeur Salomon, contraint d’égrener chaque soir une litanie mélodramatique, tristement répétitive et de moins en moins crédible, à force de pieux mensonges et d’injonctions contradictoires.
On nous a dit que les contrôles aux frontières étaient inutiles puisque le virus "n’avait pas de passeport". On a affirmé ensuite que les tests n’avaient d’intérêt que pour les patients symptomatiques. Puis on a répété que les masques étaient inutiles pour la population générale, qu’ils ne protégeaient nullement contre le risque d’être contaminé. On a même recommandé aux gens qui en disposaient de les remettre à leur pharmacien ou bien à leur médecin !

Chacun sait désormais que ces propos ne visaient qu’à minimiser le fait que la France se trouvait gravement dépourvue de toutes ces ressources si nécessaires en contexte épidémique.

Passons sur la sous-estimation initiale de la probabilité de voir le pays soumis à une déferlante infectieuse.
Passons sur l’inertie des pouvoirs Publics face à l’expérience que vivaient les pays asiatiques et leur apparente absence d’intérêt pour les solutions qui furent mises en œuvre précocement à Taiwan, en Corée, au Japon et même en Chine...
Passons sur les atermoiements fâcheux concernant la politique de confinement, tantôt laxiste, tantôt rigoriste…


Que dire aujourd'hui des commandes faramineuses annoncées : plus d’un milliard de masques, 10.000 ventilateurs, des millions de tests diagnostics... Pour la plupart, ces ressources ne sont pas même fabriquées, étant donné la saturation des lignes de production ou les difficultés techniques pour les mettre au point… Quant aux 14.000 lits de réanimation promis sous peu par le ministre, on se demande bien avec quel personnel ils pourraient fonctionner, sachant que la France n’en a que pour un tiers...

Dans un autre registre, que penser de la condescendance affichée pour les actions therapeutiques proposées par le Professeur Raoult à Marseille? 

Certes nos dirigeants sont influencés par le scepticisme radical d’une partie de la communauté médicale. Et peut-être s’apercevra-t-on en fin de compte qu’ils avaient raison, mais si c’est l’inverse, que de temps aura été perdu à tergiverser et à ergoter sur la rigueur des études publiées…
Et que dire dans ces conditions de la demande impérative faite par le ministre de la santé de ne plus utiliser les anti-inflammatoires tel l’ibuprofène au motif qu'ils aggraveraient le pronostic des patients atteints par le COVID-19 ? 

Aucune étude ne fut présentée à l’appui de cette thèse qui fut contredite sans ambiguïté par l’Agence Européenne…
On peut également s’interroger ces derniers jours sur les transferts tous azimuts de patients très gravement atteints des régions les plus touchées vers celles qui le sont un peu moins. Espérons qu’il ne s’agisse pas d’une nouvelle erreur d’appréciation des Pouvoirs Publics mal conseillés par la panique. La logistique imposée par ces transferts est en effet coûteuse à tous points de vue, elle prive potentiellement les hôpitaux d’accueil de toute solution en cas d’afflux de patients issus de leurs propres régions, et fait peser le risque de dissémination du virus, via le personnel soignant et leurs familles…

On pourrait enfin s’interroger sur la curieuse propension de notre pays à appeler à la solidarité tout en critiquant les gens auprès de qui elle la réclame. Ainsi, c’est au moment où l’on demande à la Chine de nous livrer des masques en grande quantité qu’on l’accuse d’avoir falsifié ses chiffres de mortalité due au coronavirus. C’est au moment où l’on implore l’Allemagne - qui semble s’en sortir mieux que nous - de bien vouloir prendre les patients du Grand Est débordé, qu’on insinue qu’elle fait cavalier seul et qu’à l’instar de la fourmi de la fable, elle montre quelque réticence à partager le fardeau budgétaire avec les pays cigales…

Pendant ce temps le Gouvernement s’étonne de l’explosion du chômage partiel, qui touche dès à présent plus de 3,6 millions de personnes. Après avoir annoncé généreusement qu’il financerait sans limite le dispositif tout en insistant sur la nécessité de rester chez soi, il s’aperçoit un peu tard de son erreur d’appréciation. Du coup, la ministre du travail a cru bon de sermonner les entreprises et de leur donner des leçons de civisme assez mal venues.
Parallèlement, l'État se voit confronté à une levée croissante de boucliers par de nombreux professionnels et leurs syndicats, qui se plaignent de l’absence de protection lors de leur activité. On a pu ainsi apprendre incidemment, que pas moins de 10.000 postiers avaient fait valoir leur droit de retrait, expliquant les défaillances multiples des services postaux.
Enfin,  si la situation n'était pas aussi sérieuse, on pourrait sourire des revirements idéologiques des gouvernants dans ces situations de crise. On se souvient des discours violemment anti-capitalistes de Nicolas Sarkozy en 2008, lui qui affirmait résolument le contraire un an auparavant. Aujourd’hui c’est Emmanuel Macron qui fait mine de devenir soudainement souverainiste et qui promet au pays de retrouver son indépendance en matière de ressources sanitaires. Hélas, il ne suffit pas de faire des vœux pieux pour qu’ils se réalisent. Hier encore un reportage vantait les mérites d’un laboratoire français, capable sous peu de produire des tests sérologiques fiables et rapides, qui seront précieux lorsque le confinement sera levé. Le Directeur de cette entreprise avouait toutefois que s’il avait la capacité technologique de mettre au point de tels dispositifs, il serait contraint de passer par la Chine pour mettre en œuvre leur production industrielle, impossible en France pour des raisons de coûts. CQFD...

25 mars 2020

Le savant de Marseille

Entre autres péripéties plus ou moins dramatiques émaillant l’évolution de l’épidémie causée par le COVID-19, on retiendra sans doute l’empoignade épique opposant le Professeur Didier Raoult et son équipe à une grande partie de la communauté scientifique.
La polémique concernant la solution thérapeutique proposée par l’infectiologue marseillais à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine pour écourter la maladie est devenue caricaturale. On trouve d’un côté les partisans de la mise en œuvre immédiate de ce traitement sur la base de données scientifiques préliminaires, de l’autre des adversaires non moins radicaux refusant ce qu’ils qualifient de faux espoir dangereux. Entre les deux, se trouvent les Pouvoirs Publics qui tergiversent, tel l’âne de Buridan, ne sachant pas trop vers qui se tourner et qui proposent en désespoir de cause des demi-mesures et notamment de rigoureux mais lourds et complexes essais cliniques, dont les résultats ont peu de chances d’être connus avant la fin du pic épidémique...
Comment se terminera ce bras de fer ? Au point où en sont rendus les esprits, l’alternative risque d’être très manichéenne, aboutissant soit à la béatification scientifique du génial précurseur, soit à sa déchéance sous l’accusation de charlatanisme. Pourtant, il y a fort à parier qu'aucune des deux options ne sera méritée. Selon toute probabilité, son traitement n'est pas miraculeux (comme le fut la streptomycine dans la tuberculose par exemple), car il est évident qu'on le saurait déjà. Au mieux sera-t-il démontré qu'il constitue un moyen de se débarrasser du virus plus vite et plus radicalement, ce qui pourrait éviter à certains patients de basculer dans une forme grave. Ce serait essentiel pour endiguer le raz-de-marée qui s'abat sur les hôpitaux, mais ce n'est pas facile à démontrer pour une maladie dont 98% des malades guérissent spontanément en quelques jours et dont la grande majorité expriment peu ou pas du tout de symptômes... Rappelons que c'est en diminuant la charge virale qu'on est parvenu à maitriser le SIDA. A ce jour, il n'existe toujours aucun traitement curatif ni de vaccin... Rappelons enfin que certaines infections courantes comme la pneumonie à Pneumocoque est due à un germe sensible aux antibiotiques, souvent des plus simples telle la pénicilline. Pourtant lors des rares formes très graves, qu'on dit fulminantes, ces antibiotiques très efficaces restent sans effet face au déréglement massif du système immunitaire qui cause la mort des malades...

Pour le Professeur Raoult, c’est en tout cas le point d’orgue d’une carrière hors normes…
Venu tardivement à la médecine par la voie littéraire, il n’a pas un cursus obéissant aux canons établis par le clergé scientifique parisien.
On ne peut toutefois pas lui retirer quelques faits d’armes couronnés de succès dans la lutte microscopique contre les microbes et une notoriété internationale qui n’a sans doute rien d’usurpé. On ne peut pas non plus accuser l'administration de l'avoir méprisé vu l’impressionnante armada scientifique dont on lui a confié la responsabilité au sein de l'Institut Hospitalo-Universitaire (IHU) méditerranéen désormais célèbre.
Il est vrai qu’il est coutumier des provocations et qu’il n’a jamais manifesté beaucoup de sympathie pour le consensus, et pas davantage pour la technocratie qui gère de sa main de fer notre système de santé.
Face au péril actuel, sa démarche est la cible de nombreux doutes si ce n’est de critiques virulentes. Pourtant elle semble cohérente et ne déroge pas à la logique scientifique. Certes les propos qu’il tenait en janvier, au moment où l’épidémie faisait rage en Chine, paraissent aujourd’hui un peu légers. Il parlait alors de deux ou trois malheureux morts et considérait qu’il ne s’agissait jusqu’à preuve du contraire pas d’un problème de santé publique majeur pour la planète.
Aujourd’hui si cette appréciation est choquante, elle ne l’est pas plus que celle de la ministre de la santé qui à la même époque affirmait publiquement que le risque de contamination de la France à partir du foyer de Wuhan était “quasi nul”...

Au demeurant, cela fait des années que le Pr Raoult alerte sur le risque de pandémies et sur l'organisation déficiente de notre système de soins pour les combattre. Si l’on avait suivi la procédure qu'il recommande, le problème n’aurait peut-être pas pris l’ampleur qu’il a aujourd’hui, spécialement en Europe.
M. Raoult préconise en effet de réaliser massivement et précocement des tests diagnostics qu’il affirme être à la portée de n’importe quel laboratoire (tout est un problème d'organisation, dit-il). Cette attitude permet selon lui de repérer très vite les personnes contaminées et de les isoler, ainsi que leurs contacts, ceci pour éviter le recours au confinement généralisé, qu’il qualifie de solution moyenâgeuse.
La Corée du Sud qui a suivi ce chemin semble en passe de juguler la contagion sans avoir été contrainte de confiner toute sa population. La Chine, qui avait pris un peu de retard, a été obligée d'isoler sévèrement toute la région du Hubei, mais elle a suivi ensuite cette politique qui lui vaut aujourd’hui d’avoir réussi à circonscrire le problème. Avec quelques 80.000 malades et un peu plus de 3000 décès rapportés à la maladie, sur une population d’un milliard et demi d’habitants, on pourrait dire que son bilan est meilleur que celui de la France face à une épidémie de grippe...
Le Professeur Raoult propose en outre un protocole thérapeutique original, élaboré par ses soins, à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine, sujet de tant de controverses. Certes les données sur lesquelles il se fonde sont fragmentaires. Mais en période critique, ne sont-elles pas suffisantes pour être mises en œuvre sans délai, partant du principe qu’il ne s’agit que de nouvelles indications de médicaments connus de longue date, faciles à se procurer, peu onéreux et de toxicité modérée ?
C’est sur ce point que les “sachants” s’étripent. Pour une bonne part d’entre eux, ils soutiennent mordicus qu’il faille passer par un essai clinique
en bonne et due forme, à savoir randomisé et en double aveugle, qui selon toute probabilité, prendra des mois avant de livrer ses conclusions. Qui a raison, l’avenir seul le dira peut-être.

L’attitude quelque peu iconoclaste du Pr Raoult a en tout cas le mérite de mettre en lumière des problématiques, pas très nouvelles, mais inhérentes à notre système de santé, régi par une centralisation bureaucratique toujours croissante et un principe de précaution poussé à l’extrême mais trop souvent à côté de la plaque, car manquant de pragmatisme. Peu importe en somme qu’il ait raison ou tort sur le sujet obsédant de la chloroquine, l’essentiel serait de pouvoir tirer les leçons du drame que notre société est en train de vivre, une fois le coup de feu passé...
En attendant, les files s'allongent devant l'IHU de Marseille et l'irrationnel guette plus que jamais...

20 mars 2020

Confinement

Ainsi la progression inexorable du coronavirus contraint les dirigeants de la plupart des pays européens, dont la France, à ordonner le confinement généralisé de leur population et à décréter l’état d’urgence sanitaire. Situation terrible et aveu d’échec encore impensable il y a quelques semaines et qui rappelle les plus sombres heures de l’histoire. On peine à comprendre comment on a pu en arriver là. On peine encore à croire que la vie puisse ainsi s’arrêter si brutalement et qu’au tintamarre insouciant du quotidien succède pour un temps indéfini ce mortel silence de plomb.
A travers ce drame on découvre avec stupeur une réalité implacable. Il n’y a plus moyen de la contourner et tout le reste devient tout à coup dérisoire. L’actualité toute entière semble devoir s’engloutir dans ce trou noir qui s’ouvre sous nos yeux.
Il s’agit pourtant d’une maladie bénigne pour 80% des gens atteints et dont 98% guérissent. Mais voilà, si le mal s’étend, les malheureux dont l’évolution sera fatale ou bien qui auront besoin de soins hospitaliers risquent de représenter une vraie catastrophe en matière de santé publique, par leur nombre absolu.
Face à cette épreuve inédite, les pouvoirs publics paraissent quelque peu désemparés. N’ayant de toute évidence pas pris à temps la mesure du fléau, ils sont contraints de courir après et d’ajuster leur stratégie à la va-comme-je-te-pousse au risque de sombrer parfois dans l’incohérence. Les mots sont parfois lourds de conséquence et les revirements incessants n’inspirent guère la confiance.

Quand faut-il croire le Président de la République ? Lorsqu’il affirme gravement le 16 mars que “nous sommes en guerre” et que cela justifie que chacun reste “au moins quinze jours” totalement cloîtré chez lui, ou bien lorsqu’il déclarait cinq jours auparavant de manière un peu grandiloquente qu’on ne renoncerait à rien et surtout pas aux terrasses, aux salles de concert
Faut-il croire M. Blanquer lorsqu’il annonce qu’au moins la moitié de la population française sera contaminée ? La moitié, c’est au bas mot 30 millions de personnes. Avec une mortalité estimée de manière optimiste autour de 1%, cela ferait 300.000 morts ! Même “lissés dans le temps”, il y a de quoi avoir froid dans le dos...
Faut-il croire madame Buzyn qui en janvier estimait que le risque de propagation à partir de Chine était quasi nul et qui maintenant nous affirme qu’elle avait prévu le tsunami qui allait arriver et alerté le gouvernement à son sujet, et qui se lamente aujourd’hui en se demandant si dans 6 mois nous serons encore vivants...

Faut-il croire enfin ceux qui claironnent que cette épidémie signe le retour de l’Etat, la fin du capitalisme et de la mondialisation ?
S’agissant de notre pays, on pourrait au contraire, à l’occasion de cette crise, mettre à nouveau en accusation l’Etat déjà omniprésent, omnipotent, et qui se révèle en la circonstance quasi impotent, dépassé par les évènements à chaque étape de l’épidémie. On pourrait une fois encore mettre en cause les innombrables rouages de la machine technocratique centralisée qui ont mis à mal le système de santé et qui dans les situations critiques freinent sa réactivité. Aujourd’hui le Président de la République promet de déverser des sommes astronomiques pour atténuer les effets probablement désastreux du confinement généralisé sur l’économie. Mais d’où proviendra l’argent puisque les caisses sont à sec ?
Quant à la faillite du système capitaliste annoncée rituellement à chaque crise par les socialistes et apparentés, elle n’est évidemment pas à l’ordre du jour, du moins faut-il l’espérer. Le krach boursier auquel on assiste a été organisé si l’on peut dire, par les Pouvoirs Publics, sous la pression d'un virus. Il ne traduit nullement une crise intrinsèque du système, qui du reste en a connu d’autres, toujours surmontées, c'est d'ailleurs sa force.
S’agissant enfin de la mondialisation, c’est seulement la toile de fond de cette pandémie. Si le tourisme de masse est en train de prendre un sacré coup, probablement durable, la Terre continuera de tourner et le monde continuera d’être ce que le progrès en a fait, à savoir un village planétaire. Le retour au monde cloisonné d’autrefois paraît impensable. Il faudra simplement prendre des mesures plus efficaces pour enrayer précocement ce nouveau type de contagion, rançon de la liberté des échanges. Cela justifie de penser les décisions ensemble et de faire preuve de concertation et de coordination. Le Gouvernement mondial pressenti et souhaité par Kant est plus que jamais d'actualité.
Certains pensent non sans raison mais un peu tard à relocaliser les entreprises. Ils oublient toutefois les causes de l’exode économique, purement conjoncturelles, liées essentiellement au poids des impôts, des taxes et des charges sociales. Si l’on n’y remédie pas de manière pragmatique plus qu’idéologique, il n’y aura pas d’issue nouvelle à cette problématique.

L’Europe, ce conglomérat sans ambition sans dessein, aujourd’hui pointé du doigt comme épicentre du fléau, risque quant à elle, d’exploser définitivement en tant qu’entité. Certains affirment que le mal vient qu’il y a trop d’Europe, et d’autres objectent qu'il n'y en a pas assez. Pour ceux qui pensent qu’on a fait trop de chemin pour revenir au temps des nations, et qui espèrent toujours voir un jour une vraie Fédération, la grande question qui se pose est de savoir si les peuples qui la composent sauront enfin trouver la force d’œuvrer vraiment à un destin supranational en abandonnant certaines prérogatives égocentrées. Pour ne pas donner raison aux adversaires de l'idée européenne, il faudrait aussi que les politiciens comprennent que la démagogie, l’indétermination et les grands principes, peuvent être mortels… Mais le fait est qu’en démocratie, on a les gouvernants qu’on mérite….

14 mars 2020

Un monde pétrifié

A mesure que le coronavirus progresse, l’ambiance prend un tour de plus en plus dramatique. Selon l’OMS il s’agit désormais d’une pandémie. La Presse, quant à elle se livre chaque jour au décompte macabre des victimes, et les titres se font de plus en plus alarmants, pour qualifier un virus “peut-être plus dangereux qu’on ne le pensait”, pour évoquer "le monde entier à l’arrêt" et pour gloser sur le "grand krach boursier", suggérant, non sans délectation pour certains médias de gauche, qu’il prélude à la grande crise économique du capitalisme….
Avec son allocution du jeudi 12 mars, le Président de la République a poussé un peu plus loin encore le tragique de la situation, tout en cherchant à minimiser les conséquences de la catastrophe. Étrange mélange d'onction et de gravité. Bien qu’il se soit montré rassurant en assurant ses concitoyens du soutien total de l’État Providence, le ton a laissé penser qu’on avait franchi un pas de plus. Et ce discours a fait naître une interrogation désagréable: sommes-nous encore en mesure d'enrayer la diffusion du virus, ou bien sommes-nous déjà réduits à courir après ?

Tant que le mal ne concernait réellement que l'Asie, on n’était pas trop inquiet, d’autant plus qu’on laissait entendre que la maladie n'était pas si grave et que les premiers cas sporadiques survenus chez nous étaient en passe d'être maitrisés. A-t-on fait preuve de légèreté, sommes-nous passés à côté de quelque chose pour que tout à coup, l’Europe soit devenue le nouvel épicentre de l’épidémie ?

Sans vouloir jeter d’anathème, étant donné la complexité du problème et la difficulté pour les Pouvoirs Publics de prendre des décisions lourdes de conséquence dans un contexte quelque peu aléatoire, certaines réflexions viennent tout de même à l’esprit. Avant tout concernant l’immixtion de considérations idéologiques dans une problématique purement épidémiologique.
On a entendu par exemple nos plus hauts dirigeants ressasser que le virus se moquait des frontières, qu’il “n’avait pas de passeport”, pour reprendre les mots du chef de l’État. Il s’agit à l’évidence d’une simplification hasardeuse, dictée par la correction politique, car si le virus n’a pas de papier, les porteurs eux en ont. Et la première des précautions eut logiquement été de les contrôler précocement pour éviter, autant que faire se peut, la dissémination de l’agent infectant.
Forte de ses “principes républicains”, la France a rechigné à le faire et ces tout derniers jours encore, la circulation des personnes était parfaitement libre entre l’Italie et notre pays ! On a même laissé passer des cars entiers de tifosi se rendant à un match de football, alors qu’il était plus que probable que le virus se propageait à grande vitesse chez nos voisins transalpins. Résultat, la France fut stupéfaite de voir un nombre croissant de pays, dont les États-Unis, fermer "de manière unilatérale" leurs frontières à ses ressortissants… Elle n’avait pas même pris conscience qu’elle était devenue aux yeux du monde un des foyers brûlants de la contagion !

Autre exemple de propos révélateurs d’une subjectivité néfaste, on a pu entendre il y a quelques jours le ministre de la santé juger “stigmatisant” le qualificatif de “super contaminateur” utilisé par un professeur d’infectiologie pour décrire les patients susceptibles de diffuser abondamment le germe !


On peut également émettre des réserves sur cette fâcheuse tendance qui consiste à penser que notre système de santé est au dessus des autres et que nous n’avons guère de leçon à recevoir de quiconque. On a ainsi observé avec une certaine condescendance ce qui se passait en Chine, puis dans les autres pays d’Asie où le mal s’est rapidement propagé.
On aurait pu pourtant tirer quelque enseignement de ce qui s’y passait et anticiper ce qui allait très probablement nous arriver.
Force aujourd’hui est de constater que nous n’étions pas vraiment prêts à affronter ce fléau.

Lorsque le virus a débarqué, nous avions hélas trop peu de masques, qui furent chichement distribués sur prescription, et trop peu de solutions hydro-alcooliques (SHA). On a d’ailleurs appris à l’occasion, que les pharmacies devaient disposer d’une autorisation du ministère pour confectionner elles-mêmes ces préparations ! Résultat, un vent de folie s’est emparé des foules, accentuant la pénurie et privant sans doute de protection des personnes très exposées. Face à la spéculation, notre inénarrable ministre de l’économie crut bon d’encadrer les prix des SHA. Autant faire un cautère sur une jambe de bois. Ce type de mesure n’améliore évidemment en rien l’approvisionnement, et ne peut qu’accentuer la pénurie ressentie !

Enfin, nous avions trop peu de tests diagnostics et nous avons donc réservé leur prescription aux personnes symptomatiques.


L’observation attentive de certains pays asiatiques nous aurait appris comment avait réagi Taiwan qui à ce jour se pose en modèle (à peine 50 cas recensés et 1 seul décès). Elle a su prendre la mesure du fléau très rapidement. Des contrôles sévères furent mis en place très précocement pour les personnes en provenance de Chine, la sensibilisation de la population fut prompte également et très suivie grâce à l’esprit civique de la population. Le port du masque y est quasi systématique en période d’épidémie, notamment dans les lieux et transports publics. Le pays se souvient du SRAS et a réorganisé son système de santé pour garantir une réactivité maximale.

La Corée du Sud qui fut frappée de plein fouet à partir d’un foyer né au sein d’une congrégation religieuse, a été prise au dépourvu, mais elle a mis en place des actions massives qui ont rapidement porté leurs fruits. Un plan de grande envergure consista à soumettre sans limite la population au test diagnostic, notamment sur les places publiques, les parkings, les gares et les aéroports. Cela permit de mieux circonscrire la propagation du virus en identifiant les porteurs sains ou très peu symptomatiques. Au surplus, cette stratégie a fourni sans doute l’idée la plus juste de la mortalité qui se situe là bas selon les tout derniers chiffrres autour de 0,9% (à pondérer peut-être en fonction de l'âge des patients).

Avec des mesures similaires, le Japon semble également en passe de stopper la progression de la maladie. Quant à la Chine, on connaît la vigueur de sa réponse, malheureusement un peu tardive et sans doute difficile à reproduire au sein d’une démocratie, mais dont l’efficacité est indéniable et qui impose le respect s’agissant de sa capacité à étendre en un temps record le nombre de lits d’hospitalisation dédiés.


Aujourd’hui la France semble avoir pris la mesure de l’ampleur de la crise. Les dernières actions “drastiques” annoncées en urgence aujourd’hui même par le Premier Ministre confirment que nous sommes bien dans une situation “à l’italienne”. Pourtant, on ne prononce le mot “stade 3” que du bout des lèvres. Et tandis qu’on ferme écoles, musées, salles de spectacles, boutiques, cafés et restaurants, tandis qu’on demande impérativement aux gens de rester confinés chez eux, on maintient les transports publics sans imposer ni même conseiller le port du masque. On se limite à la recommandation absurde de tousser dans son coude, et comme si l'on souhaitait favoriser les contacts inter-humains, la RATP et la SNCF annoncent la diminution du trafic... Enfin, on conserve envers et contre toute logique l'échéance des élections municipales qui n’ont aucun caractère d’urgence et qui risquent de se terminer en eau de boudin, si ce n’est en désastre.


Et dans ce monde qui se pétrifie, l’Europe montre une fois encore ses mortelles divisions et son absence de dessein commun. Hormis quelques vœux pieux, aucune coordination n’apparaît et chacun raisonne pour lui. Le gouvernement français se targuait de réquisitionner tous les masques que ses entreprises pouvaient fabriquer, obligeant l’Italie à quémander auprès de la Chine. Cela n’empêche pas notre pays d’en appeler à la solidarité et de réclamer auprès de ceux qui se sont efforcés d’avoir une gestion économe, le droit de s’endetter toujours plus. Ce foutu virus aura-t-il le mérite de faire enfin comprendre la nécessité d’agir avec plus de pragmatisme et moins d’idéologie ?


11 mars 2020

Du vert pas très écolo...

Les algues vertes, on en parle. On en a parlé même beaucoup depuis des décennies, et le moins qu’on puisse dire est que le sujet est riche de controverses. Il y a des faits bien établis, mais aussi pas mal de supputations plus ou moins partisanes, et des accusations plus ou moins fondées.
Que les nitrates soient en cause dans la pullulation de cette végétation marine indésirable, qui verdit régulièrement les plages des Côtes d’Armor, c’est un fait. Que ces nitrates soient un produit dérivé de l’élevage intensif de porcs, c’est également certain. Que ces algues puissent être toxiques par leurs émanations, lorsqu’elles échouent sur le littoral et qu’elles entrent en putréfaction, c’est indiscutable. Enfin, que les Pouvoirs Publics, Agences Régionales de Santé en tête, aient comme en beaucoup d’autres occasions démontré leur inertie et leur indécision, c’est une triste évidence.
Le problème est qu’autour de ces constats objectifs, s’agitent les écologistes, alter-mondialistes, et anti-capitalistes de tout poil, à l’affût de tout ce qui peut alimenter leurs théories à sens unique, et leur incurable névrose anti-système. Dès lors, le débat perd toute mesure, opposant les auto-proclamés gentils à ceux qu’ils qualifient de méchants. Les uns étant sourds aux arguments des autres, le ton monte inexorablement à mesure qu’on se les jette à la figure. Et in fine, c’est toute la société libérale qu’on veut jeter avec les algues vertes... On peut d'ailleurs émettre quelques doutes sur l'objectivité des auteurs, notamment d'Inès Léraud qui se dit très influencée par Daniel Mermet, journaliste auto-proclamé "de gauche", bien installé sur le "service public", dont on connait les nombreux reportages partisans, et qui fut co-fondateur d'ATTAC, groupe d'influence revendiquant un anti-capitalisme sans nuance...

Cet ouvrage s’inscrit donc dans le tumulte idéologique insensé, qui devient la marque de notre époque en mal de repère et de bon sens. A commencer par le titre qui évoque une “histoire interdite”. Rien de plus faux évidemment, comme l’atteste la publication de l’ouvrage, qui loin d’être censuré, affiche le soutien du Centre National du Livre, sous l’égide du ministère de la Culture ! Au passage, ça n’empêche pas les auteurs, de le faire éditer en Pologne, alors qu’ils se disent nostalgiques du terroir breton d’avant les immixtions étrangères.

Pour eux en effet, l’origine du mal se trouve outre atlantique. La faute aux Etats-Unis comme d’habitude, qui figurent ici au premier rang des accusés avec leur plan Marshall de 1947, le remembrement agricole et l’augmentation de la productivité qu’ils auraient soi-disant imposé à la France. Fallait quand même y penser ! Surtout que dans le même temps, les auteurs font un sombre portrait de la Bretagne de l’immédiat après-guerre, si pauvre que “la plupart des maisons n’étaient pas équipées d’eau courante, de sanitaires, d’électricité et leur sol étaient en terre battue…”

Tout le reste du bouquin est à l’avenant. C’est un réquisitoire sans nuance, qui fait bien entendu le procès du “grand capital”, illustré pages 92-96 par quelques diagrammes en forme de nébuleuses rassemblant à peu près toutes les grandes entreprises françaises, groupes de pression, et rouages politiques. Le tout est qualifié de manière caricaturale de “lobby breton” et cherche donc à nous faire comprendre que le scandale a été quasi organisé par ces collusions occultes, et bien sûr que leurs instigateurs ont tout fait pour le couvrir d’une omerta mafieuse.
Tout cela est évidemment grotesque et fait totalement silence sur la complexité de la problématique de fond, consistant à pérenniser l’agriculture bretonne face à la concurrence étrangère et à maintenir sa compétitivité, notamment en matière d’élevage porcin. Cette stratégie s’opposait hélas par ses effets collatéraux à la vocation touristique de cette région de Bretagne déjà défavorisée par une météo capricieuse, mais dans un pays étranglé par les réglementations, la pression fiscale et les charges sociales, c’était un vrai challenge que de parvenir à ménager la chèvre et le chou.
On ne peut d’ailleurs pas dire que rien n’a été fait pour endiguer la production de nitrates, dont les taux dans les nappes phréatiques sont passés en 25 ans de plus de 100 à 20 mg/l (de l’aveu même des auteurs). Ce n’est certes pas suffisant pour résoudre définitivement le problème, mais parallèlement le ramassage régulier des algues échouées a permis d’assainir les plages, tandis que les efforts sont poursuivis pour réussir à faire descendre le taux autour de 10mg/l.

Le drame est donc à relativiser, lorsqu’on le compare à d’autres catastrophes. Si l’on compile les histoires de chasse décrites par le menu dans l’ouvrage, et si l’on se fie au quatrième de couverture, on peut conclure que “depuis la fin des années 80”, au moins “quarante animaux et trois hommes se sont aventurés sur une plage bretonne, ont foulé l’estran et y ont trouvé la mort”.
Passons sur le fait que ces morts n’ont pas toutes été rapportées avec certitude aux émanations d’hydrogène sulfuré. Passons sur le fait qu’on a vu certaines personnes imprudentes fouler cet estran avec leur chien ou leur cheval en dépit de mises en gardes dûment affichées.
Mais en tout état de cause, ces chiffres sont à mettre en regard du scandale du sang contaminé par le VIH, de celui de l’hormone de croissance, de la vache folle… Autant de circonstances où la machine d’État, bien plus que le capitalisme, a été lourdement mise en défaut, bien qu’on n’ait trouvé que “des responsables non coupables”...

06 mars 2020

Avec Pessoa dans Lisbonne (3)

Derrière la morgue du solitaire qui s’isole du monde, il y a toutefois la sagesse du philosophe. Revenu de tout et sans illusion sur l’humanité et les sentiments, Pessoa exprime une morale fort simple: “ne faire à personne ni bien ni mal.” S’il n’y a pas de chaleur dans sa manière de se comporter, il n’y a pas d’animosité non plus à l’égard de quiconque: “Je suis hautement sociable et l’être le plus inoffensif qui soit, mais je n’ai foi en rien, espoir en rien, charité pour rien…”
Pessoa aime à l’évidence la liberté, mais dans son esprit, c’est avant tout “la possibilité de s’isoler.” Car c’est seulement dans la solitude que l’être peut s'émanciper: “Tu es libre si tu peux t’éloigner des hommes et que rien ne t’oblige à les rechercher, ni le besoin d’argent, ni l'instinct grégaire, l’amour, la gloire ou la curiosité, toutes choses qui ne peuvent trouver d’aliment dans la solitude. S’il t’est impossible de vivre seul, c’est que tu es esclave… A un autre moment, il va plus loin encore: “l’argent est beau parce qu’il libère…”
Grand rêveur, Pessoa n’éprouve pas non plus le besoin de voyager pour s’évader ou se sentir libre. Rien que l’idée lui donne la nausée, et avant même d’être parti, il est revenu de tout:” J’ai déjà tout vu ce que je n’avais vu. J’ai déjà vu tout ce que je n’ai pas vu encore…”. Comme tous les êtres “doués d’une grande mobilité mentale”, il éprouve “un amour organique et fatal pour la fixité” et il déteste “les nouvelles habitudes et les endroits inconnus”. Lisbonne qui n’a plus de secret pour lui suffit à son bonheur.
A la fin des fins, c’est la résignation qui l’emporte sur tout, car “l'esclavage est la loi de cette vie, et il n’en est pas d’autre, car c’est à cette loi qu’on doit se soumettre, sans révolte ni refuge possibles.../… Ne pas tenter de comprendre; ne pas analyser…. Se voir soi-même comme on voit la nature; contempler ses émotions comme on contemple un paysage - c’est cela la sagesse.../… Personne ne pourra me dire qui je suis, ni ne saura qui j’ai été.”
Il ressent le temps qui passe “comme une immense douleur”, et pour en atténuer les effets, selon lui, “sage est celui qui monotonise la vie” dans l’attente de la mort, laquelle n’a pour lui rien de dramatique, bien au contraire: “Nous sommes faits de mort. Cette chose que nous considérons comme étant la vie, c’est le sommeil de la vie réelle, la mort de ce que nous sommes véritablement. Les morts naissent, ils ne meurent pas…” Paradoxalement, il n’est pas pressé, et reste attaché à la vie pour des raisons étranges, voir un brin contradictoires: “Je n’ai jamais envisagé le suicide comme solution, parce que je hais la vie, précisément par amour pour elle !”

Sur Dieu, son opinion n’est pas définitive, mais il se rapproche de l’agnosticisme voltairien: “si l’on considère sérieusement ce fait essentiel qu’est la grande horlogerie de l’univers, je n’ai jamais compris que l’on puisse en même temps nier l’existence de l’horloger.”
Il repousse en tout cas les arguments habituels de ceux qui doutent, et plus encore de ceux qui professent avec assurance l’athéisme : “Je comprends qu’on attribue à cette intelligence suprême quelque élément imparfait. Je comprends également, si l’on tient compte du mal qui existe dans le monde, on ne puisse admettre l’infinie bonté de cette intelligence parfaite. Je le comprends, sans l’admettre.../… Quant à nier l’existence de cette intelligence, c’est à dire de Dieu, cela me semble l’une de ces imbécilités qui affectent sur un point l’intelligence d’hommes qui, sur tous les autres points, peuvent fort bien être des esprits supérieurs…”

Pour achever cette incursion dans l’univers foisonnant de Pessoa, il ne reste plus qu’à s'appesantir un peu sur le seul sujet qui lui tint à coeur dans sa vie, la littérature. Il s’agit sans aucun doute pour lui, “du plus beau des arts”, un domaine “où seule compte l’excellence”. On a vu son intransigeance vis à vis de la langue. S’agissant de l’art en général, Pessoa n’est pas moins exigeant, ce qui l’amène à répudier maintes formes prétendues artistiques, qui ne sont rien d’autres pour lui que l’expression de banalités sans intérêt. La création n’est pas à la portée de tout le monde, et si le fond importe, la perfection de la forme lui paraît essentielle: “lorsque le critère de l'art était une construction solide, un respect scrupuleux des règles, bien peu pouvaient se risquer à être des artistes, et parmi ceux-là, la plupart étaient fort bons. mais lorsque l’art cessa d’être considéré comme une création, pour devenir l’expression des sentiments, alors chacun put devenir artiste, puisque tout le monde a des sentiments…”
La littérature quant à elle, constitue la quintessence de ce que l’esprit humain peut construire, et sa force est sans nul doute d’être en lien direct avec les rêves. Elle s’en nourrit pour l’auteur et les alimente pour le lecteur : “ce mariage de l’art et de la pensée, cette réalisation que ne vient pas souiller la réalité - m’apparaît comme le but vers lequel devrait tendre tous les efforts de l’être humain s’il était vraiment humain, et non pas une excroissance superflue de l’animal.../… Pour être son être véritable, on n’y parvient qu’en rêvant, parce que la vie réelle, la vie humaine, loin de vous appartenir, appartient aux autres. remplace donc la vie par le rêve et ne te soucie que de rêver à la perfection. Dans aucun des actes de la vie réelle, depuis celui de naître jusqu’à celui de mourir, tu n’agis vraiment: tu es agi; tu ne vis pas: tu es seulement vécu.”

Avant tout poète, et attaché à la beauté des formes autant qu’à la force du rêve, Pessoa a quelque chose de parnassien. A l’instar de Mallarmé, il se plaît à évoluer dans une symbolique éthérée, ce qui éclaire une de ses devises, qu’il livre au lecteur en forme de conseil: “Deviens aux yeux des autres un sphinx absurde.”
Il y aurait encore des foules de choses à dire et à retirer de cet étrange et envoûtant Livre de l’Intranquillité, tantôt caustique et désespéré, tantôt extra-lucide et résigné. Avant de le refermer, voici deux extraits poétiques en diable qui disent bien l’essence de ce rêve éveillé, et de l’âme lisboète, célestes mais nourris de sensations:

Rêve triangulaire
La lumière avait pris une teinte jaune d’une lenteur excessive, un jaune sale et blême. Les intervalles entre les choses s’étaient élargis, et les sons, espacés selon un ordre nouveau, résonnaient de façon décousue. On les avait à peine entendus qu’ils cessaient d’un seul coup, comme cassé net. La chaleur, qui semblait avoir augmenté, paraissait - chaleur à l’état pur - toute froide. Les volets intérieurs de la fenêtre, juste entrouverts, laissaient apercevoir par cette fente étroite l’attitude d’expectative exagérée, du seul arbre visible. Il était d’un vert différent, tout imbibé de silence. dans l’atmosphère se fermaient des pétales. Et dans la composition même de l’espace, une corrélation différente, entre des choses analogues à des plans, avait modifié et brisé la façon dont les sons, les lumières et les couleurs utilisent l’étendue.

Enfin, une incantation aux ténèbres que Novalis n’aurait pas reniée: “Ô nuit, où les étoiles mentent de leur lumière, ô nuit, seule chose à la taille de l’Univers, change-moi, corps et âme, en une partie de ton propre corps afin que je me perde, devenu pur ténèbre, et devienne nuit à mon tour, sans rêves telles des étoiles au fond de moi, sans astre dont l’attente resplendirait depuis l’avenir…