28 février 2019

Un Prince Disparaît...

Sa silhouette était unique, à la fois classieuse et excentrique, iconique jusqu’à l'outrance mais parfaitement contrôlée, le tout teinté d’auto-dérision (il s’appelait lui-même “logofeld”).
Hormis le blanc et le noir, les couleurs étaient rares dans ses tenues, mais le strict arrangement de ses cheveux disciplinés en un catogan neigeux très XVIIIè, l’extravagant collet monté faisant office d’instrument exquis de supplice, l’écran de fumée de ses lunettes voilant pudiquement son regard, la moue mi-narquoise mi-contrite qu’il affichait en toute circonstance, tout cela lui donnait une dégaine un peu hautaine, dégageant toutefois un charme fou et une belle originalité. L’allure d’un prince en somme, même s’il ne régnait que sur le domaine frivole de la haute couture.


Fou, il ne l’était assurément pas, lui qui sortit Chanel de la désuétude et qui remit la marque sur les rails prestigieux du luxe à la française. Derrière l’image d’un dandy dilettante, il travaillait paraît-il sans cesse, avec un sens aigu de l’observation, un souci obsessionnel du détail et une verve artistique rare à notre époque. Son amour de la beauté l’accaparait sans relâche et il l’exprimait avec une sincérité confondante.

Il était la mode personnifiée, pourtant il semblait totalement intemporel, au dessus des trivialités et des niaiseries du monde. Il fut le mentor d’une marque qui avait acquis sa notoriété en sublimant les signes du classicisme le plus intangible (le double C, le fameux tailleur éponyme, le canotier, le camélia, le sac à main matelassé...). Son boulot, se plaisait-il à répéter c’était “de donner un aspect nouveau à tout ça tous les six mois”. Le moins qu’on puisse dire, est qu’il n’a pas trop mal réussi...
Derrière la froideur distanciée qu’il mettait entre lui et les autres, l’être était sans doute passionnant, cultivant à travers une solitude assumée, un goût pour l’élévation d’âme et un subtil mélange de dédain et de tendresse pour tout ce qui fait la vie.
Participant de l’écume des jours, il se voulait superficiel et léger (sans être c… pour autant, précisait-il), attaché avant tout au renouvellement, ne prenant en somme rien au sérieux sauf le chemin qu’il s’était tracé, sur lequel il était en perpétuel mouvement, considérant que “c’est bien de faire, ce n’est pas intéressant d’avoir fait.”
L’existence relevait pour lui du même principe : sitôt interrompue par la mort, le charme se brise, rien ne sert de se lamenter ou de tenter de prolonger ce qui n’est plus. “Quand c’est fini, c’est fini”. Foin des enterrements, foin des cérémonies, il faut disparaître en toute discrétion, en ne laissant à la surface qu’un aimable souvenir…
On dira pour finir qu’il passa sa vie à sublimer la féminité. On voudrait tant pouvoir admirer ses innombrables dessins, restés à ce jour secrets, par lesquels il en magnifia si subtilement les lignes et les formes. En contribuant à donner un sens à l’éternel féminin, rayonnant, gracieux, changeant, émouvant, mystérieux, il fit cruellement ressortir l'ineffable stupidité de ceux qui voudraient le nier au motif de l’égalité des sexes !

Aujourd’hui qu’il est passé de l’autre côté, l’esprit de Karl Lagerfeld peut avec son accent teuton à couper au couteau, murmurer en anglais, en français ou en allemand, mais à la première personne, les vers que Shelley écrivit pour son ami le poète John Keats, trop tôt disparu : “he hath awakened from the dream of life…”

26 février 2019

L'été précoce des mimosas

Cette belle période ensoleillée en février : c’est mauvais signe.
Il fallait s’y attendre: “Il s’agit d’une douceur anormale qui inquiète certains Parisiens” titrait le quotidien gratuit 20 Minutes. “Certains évoquent une conséquence du réchauffement climatique, d’autres pointent la pollution…”
Soyons juste, selon la même source, il y a des gens plus optimistes : « On revit avec ce beau temps. Nos vies sont tellement stressantes avec du bruit, de la pollution, des trajets incessants que dès qu’il y a du soleil quelques jours, cela rend les gens heureux »
Il n’empêche, avec ces premières chaleurs, et faute d’hirondelles, reviennent tels des oiseaux de mauvais augure, les manchettes sinistres alertant sur les pics de pollution, la fonte des glaciers et même les incendies de forêts en Corse. On est donc bien foutus, il n’y a pas de doute !
Tant pis, pour l’heure profitons de cette météo clémente, et de ce soleil timide qui réchauffe délicieusement nos carcasses et les recharge en calcium au sortir de l’hiver. Cette année la floraison des mimosas est explosive et leur fragrance vivifie l’esprit givré par la morne monotonie des mauvais jours. Il fait presque chaud, même en Bretagne, et je jubile à l’idée de faire des économies de chauffage.
Bref, si tout cela est causé par le changement climatique, le moins qu’on puisse dire est que ses effets ne sont quand même pas tous si mauvais...
La vie est belle !

25 février 2019

l’État dans tous ses états

Que restera-t-il du mouvement des Gilets Jaunes, qui pour l’heure s’étiole et s’étire en longueur au fil des week-ends avec son cortège écœurant de violences et de dégradations ?
Où nous emmène le Grand Débat qu’Emmanuel Macron eut l’idée de lancer dans l’espoir de freiner la révolte populaire ?
Quelles seront les propositions susceptibles d’être retenues pour être inscrites dans le projet présidentiel, en dehors de ce lancinant Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) qui veut tout et rien dire ?
S’agira-t-il d’abaisser la pression fiscale pour tous ?
Dans ce cas sera-t-il possible de diminuer enfin les dépenses de l’État ?
Et si oui, quel consensus pourra-t-il se dégager pour cibler les secteurs où les économies devront s’imposer ?
Beaucoup de questions en somme et à ce jour beaucoup d’incertitudes demeurent alors que le pays s’enfonce dans des querelles idéologiques relevant, soit de lubies égalitaristes, soit de préjugés archaïques.

La France avec son modèle social à bout de souffle, n’a pourtant plus guère de choix si elle veut sortir de l’impasse dans laquelle elle s’est enferrée. Ce système est un des plus redistributif des richesses, un des plus protecteurs qui soit. Pourtant, on n’a jamais autant entendu crier à l’injustice. On n’a jamais vu tant de gens se plaindre des inégalités et affirmer souffrir de la pauvreté.
Il est donc devenu indispensable de redéfinir la notion de service public et de manière plus générale le périmètre des prérogatives de l’État. Celui-ci doit impérativement se réduire, conformément au vœu de Tocqueville, ce qui suppose que les Français comprennent enfin que la maturité d’une société se juge à la capacité de ses citoyens à vivre libres et responsables bien plus qu’à l’emprise de l’État-providence.

Il n’est sans doute pas nécessaire d’annoncer comme certains politiciens maladroits l’ont fait, qu’il faille réduire le nombre de fonctionnaires. Cela ne peut pas être un but en soi mais tout au plus la conséquence d’une meilleure gestion des institutions des services et des entreprises.
Il faut en revanche tordre le cou au mythe de la gratuité des services publics. Toute peine mérite salaire, et les fonctionnaires ne vivent pas plus d’amour et d’eau fraîche que les salariés du privé. Ils ne sont donc pas les derniers à réclamer rétribution pour leur travail.
Les services prétendus gratuits ne se le sont donc qu’en apparence. Ce sont tous les fameux prélèvements obligatoires, charges, impôts et taxes qui les financent. Ainsi, contrairement à une idée très répandue, ni l’éducation ni la santé ne sont gratuites dans notre pays, loin s'en faut.
Au surplus, les prestations fournies par des entreprises assujetties à l’État ne sont pas toutes fournies gracieusement. Sauf erreur, chaque citoyen paie son électricité, son gaz, son eau, ses billets de train, de bus ou de métro…
De l'autre côté, il est devenu très tendance de conchier les grands groupes américains, communément assimilés aux GAFA et de réclamer à grands cris de nouvelles taxes pour sanctionner leurs bénéfices exorbitants. Tout le monde à notre époque utilise Google et beaucoup de gens sont devenus adeptes des réseaux sociaux ou bien d’outils de communication tels les serveurs de messageries électroniques, Skype, Whatsapp... Ont-ils réalisé que dans leur grande majorité, ces applications logicielles sont gratuites ? Ne s’agit-il pas en somme de "services publics" d’un nouveau genre ? A vouloir trop leur en demander, ne risque-t-on pas de tuer la poule aux œufs d’or ?

Selon quel principe immanent, serait-il possible d’affirmer que l’État soit meilleur qu’une entreprise privée pour garantir les services qui n’ont de public que la vocation à être à la disposition de tout un chacun ? Et quelle loi pourrait l’autoriser à s’affranchir de la concurrence en lui conférant un statut intangible de monopole ?
Au fil des ans, les gouvernants, même les plus entichés de socialisme ont bien dû convenir : l’État ne peut pas tout faire.
L’exemple le plus emblématique est Renault, brillante et innovante entreprise à ses débuts, mais spoliée par l’État à son patron Louis Renault à la fin de la seconde guerre mondiale, pour en faire une régie poussive, puis à nouveau privatisée, avec le succès que l’on connaît (fors les mésaventures actuelles de Carlos Ghosn).

Pour peu que l’on accepte ces constats avec pragmatisme, quelques préconisations pourraient être avancées afin de rééquilibrer le rôle de l’État et redonner un peu d’air à la Nation :
-En premier lieu, se garder de jeter l’opprobre sur les fonctionnaires, et tout faire pour préserver leurs émoluments et leurs retraites, voire même les augmenter, au même titre que ceux des salariés du privé. La baisse de la CSG pourrait y parvenir le plus simplement du monde...
-Faire enfin avancer concrètement la réflexion sur la bureaucratie administrative supposée entretenir la forêt de réglementations. Élaguer cette jungle étouffante et tailler dans les agences d’État, qui coûtent au bas mot 50 milliards d’euros par an. Pareillement, veiller à juguler la pléthore des collectivités locales et territoriales, tout en renforçant leur pouvoir dans le cadre d’une subsidiarité bien pensée. Réduire dans le même temps le nombre d’institutions quasi inutiles (Conseil Économique et Social, Défenseur des Droits, Cour des Comptes, Commission Nationale du débat public, Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, CNIL, Hautes Autorités en tous genres : HAS, HALDE,HADOPI, HATVP...)
-Faire maigrir le char de l’État. S’il n’est pas question de toucher au principe éprouvé d’un parlement bi-caméral, il semble indispensable de revoir à la baisse le nombre d’élus. A l’exemple des États-Unis, on pourrait par exemple limiter à 2 par département les sénateurs, ce qui en ferait tout au plus 202 au lieu de 348. Il serait logique de diminuer en proportion l’effectif de l’Assemblée Nationale qui compte à ce jour pas moins de 577 députés (contre 435 aux USA, cinq fois plus peuplés). Il y aurait lieu enfin de resserrer le gouvernement sur ses missions prioritaires et redonner du sens aux ministères, trop nombreux et dont l’intitulé même est souvent des plus abscons.
-Donner plus d’autonomie et de responsabilité à nombre d'institutions publiques : hôpitaux, écoles, collèges, lycées, universités...
-Supprimer le monopole de la Sécurité Sociale (régime général et indépendants) et ouvrir à la concurrence le champ de l’assurance maladie.
-Réformer vraiment le système des retraites en introduisant, à l’instar de presque tous les pays voisins de la France, un étage de capitalisation. ce qui suppose d’encourager l’épargne, a contrario de la politique actuelle.
-Redonner à l’impôt sa fonction : ni punitif, ni redistributif, mis servant le bien commun et proportionnel aux moyens de chacun, répondant au quadruple impératif : assiette large, taux faible, simplicité et stabilité…
En dépit de quelques petites phrases bien senties, du chef de l’État, rien ne permet de supposer qu’on adopte ce type de mesures avant longtemps, hélas...
Illustration: Le Char de l'Etat . Carte Postale

19 février 2019

Fisc encore, fisc toujours

Pour compléter le précédent billet, et puisque le Grand Débat s’apparente de plus en plus à une vraie foire aux taxes, quelques remarques me viennent à l’esprit, doublées de suggestions.
La réflexion peut s’articuler autour d’une double problématique, celle de la pression fiscale d’une part, et celle des dépenses publiques d’autre part. Les deux sont liées, on peut en convenir, et peuvent être ressenties comme étant complémentaires ou bien contradictoires.
On critique souvent les Gilets Jaunes parce qu’ils veulent tout à la fois une diminution de la pression fiscale et une augmentation des services publics. Il est vrai qu’au premier abord, il semble difficile, selon le bon sens populaire, d’exiger le beurre et l’argent du beurre.
Pourtant ce double challenge n’est pas obligatoirement antinomique. Tout dépend de ce qu’on entend par allègement fiscal et par service public.
S’il s’agit comme on l’entend parfois d’exiger la baisse des taxes qu’on paie, tout en réclamant l’augmentation de celles qu’on ne paie pas, c’est pure hypocrisie. S’il faut de l’autre côté entendre le service public comme étant nécessairement l’ensemble des prestations sous contrôle de l’Etat, définies par les démagogues comme étant gratuites, alors c’est évident, tout le monde paiera à un moment ou un autre…
La crainte est donc que le Grand Débat soit largement biaisé et qu’en définitive il finisse par s’enliser dans une impasse bornée par les lieux communs et les chimères idéologiques.

Le prélude à la révolte dite des Gilets Jaunes fut le constat que la cote d’alerte avait été atteinte en matière de prélèvements obligatoires. En cause à n’en pas douter : les hausses incessantes des taxes sur les carburants, au motif de moins en moins crédible de la protection de l’environnement. Également fautive, la nouvelle augmentation de la Cotisation Sociale Généralisée (CSG), prétendument compensée mais de manière inintelligible par les baisses de certaines charges salariales. Enfin, la diminution des aides personnalisées au logement (APL), même dérisoire, fut ressentie comme très agressive sur le pouvoir d’achat.
L’allègement de l’ISF fut dans ce contexte une maladresse insigne. Il vint fort mal à propos, donnant l’impression qu’on prenait au pauvres pour donner aux riches. Quant à la suppression annoncée, puis remise en cause avant d’être à nouveau promise, de la taxe d’habitation, il faut bien dire que personne ne la demandait, et que tout un chacun imagine sans doute à juste titre, qu’il ne s’agit que d’un simple transfert de charges.

Le fait est que la France est désormais devenue championne toute catégorie des impôts, taxes et prélèvements obligatoires. On peut rire des gens qui réclament une harmonisation fiscale européenne. Elle ne pourrait se faire à l’évidence qu’au détriment de l’Etat français…
On est effrayé par exemple par la hausse régulière et irrépressible de la CSG depuis sa création en 1991 par Michel Rocard. Pudiquement qualifiée de cotisation, elle n’est qu’un prélèvement obligatoire de plus, même si elle ne figure pas habituellement au chapitre des impôts. Son taux initialement presque indolore (1,1%) s'est accru au fil des ans pour atteindre grâce à M. Macron le chiffre de 9,2 %, faisant d’elle la deuxième source de ressources piochées dans les poches des contribuables, après la TVA, et loin devant l’impôt sur le revenu. Elle fait rentrer bon mal an 100 milliards d’euros dans les caisses de Bercy. Lorsqu’elle fut mise en oeuvre, le déficit budgétaire de l’Etat était déjà routinier, mais la dette publique n’était “que” de 400 milliards d’euros. Or non seulement ce trou n’a pas été résorbé par ce nouveau prélèvement mais il s’est creusé démesurément pour dépasser aujourd’hui aujourd'hui les 2300 milliards d’euros !
La CSG qui se voulait simple, modeste, et d’assiette large a failli à tous ses objectifs. Elle n’a cessé d’enfler, de se complexifier, et s’est vue pondérée par une kyrielle de dérogations et d’exonérations de plus en plus illisibles. Pire que tout, elle a fait des petits, bâtis sur le même modèle pervers : CRDS de Juppé (1996), CSA de Chirac (2004), puis plus récemment Prélèvement social, contribution additionnelle au prélèvement social (CAPS), prélèvement de solidarité (RSA)...

La preuve est donc faite que l’impôt n’est rien face à la gabegie des gouvernants, régulièrement pointée par la Cour des Comptes, institution sérieuse et vénérable mais dont les rapports accusateurs s’avèrent totalement inutiles…
Aujourd’hui le gouvernement se trouve dans une impasse. Face un déficit qui flambe, à une croissance et un chômage qui végètent, il ne sait plus comment ponctionner le contribuable. Il en est réduit à envisager à nouveau l’alourdissement de la taxe carbone, celle-là même qui provoqua la crise actuelle !
Si la révolte des Gilets Jaunes nous a appris quelque chose c’est qu’on ne peut plus augmenter la fiscalité, et qu’il est devenu impératif de l’atténuer. Le vrai problème est de savoir comment, puis de trouver les moyens d’inverser la courbe des dépenses publiques.

Pour être parlante et efficace, la diminution de la pression fiscale doit être visible par tous. Il aurait été intéressant de supprimer purement et simplement l’Impôt sur le Revenu qui paie à peine les intérêts de la dette mais plus de la moitié des foyers n’y verront que du feu puisqu’ils en sont exonérés. On a vu que la suppression de la taxe d’habitation n’est qu’un leurre, qui de toute manière ne touche qu’une partie des ménages et qui conduit à renforcer encore un peu plus le centralisme bureaucratique tout en déresponsabilisant les “territoires périphériques”.
Il est impératif d’éviter la création de nouvelles niches fiscales dont on voit les effets pervers.
Les seuls impôts qu’il serait envisageable d’alléger sont ceux qui s’exercent indirectement. Il semble difficile de diminuer la TVA ce qui aboutirait certes à augmenter le pouvoir d’achat mais sans doute au bénéfice de produits importés.
Il ne reste donc plus que la CSG… Sa diminution, voire son abolition (notamment celle qui pèse sur l’activité) serait immédiatement perceptible sur les salaires et les pensions de retraite. Elle favoriserait les particuliers mais également les employeurs et après tout, c’est une invention récente dont on a prouvé plus haut qu’elle n’avait amélioré ni le budget de l’Etat, ni le bien-être social.
Il resterait juste à trouver 100 milliards à économiser.

Suite au prochain épisode….
 

07 février 2019

Le Grand Débat : piège ou con-fisc-ation ?

Depuis le lancement de la fameuse pétition de Priscilla Ludovsky le 29 mai 2018, intitulée “Pour une baisse du prix des carburants à la pompe”, beaucoup de barils furent écoulés et un grand tumulte s’est fait dans le pays dans le sillage de la colère d'automobilistes définitivement lassés par l’irrépressible hausse des taxes et le nombre croissant des réglementations et des contraintes.
Où en est-on aujourd’hui ?
Les récriminations ont été entendues en haut lieu et le résultat obtenu est loin d’être négligeable, si l’on s’en tient à l’objectif principal. Certes les taxes n’ont pas vraiment diminué, mais leur hausse s’est arrêtée net.
S’agissant de la loi limitant à 80 km/h la vitesse sur le réseau routier secondaire, elle est sérieusement ébranlée et tout porte à croire qu’elle sera aménagée avec plus de souplesse prochainement à l'échelon départemental.
En prime, le Président de la République a donné des gages de sa bonne volonté, lâchant quelques 10 à 12 milliards d'euros (qu'il n'a pas...) d’aides diverses au pouvoir d’achat. Il a également ouvert un Grand Débat national, auquel il apporte sa contribution personnelle en rencontrant autant qu’il peut, les maires de France.

Ce catalogue de bonnes intentions, a calmé l’agitation confuse qui secoue depuis 3 mois le pays et redoré un peu le blason du Chef de l’État, au moins dans les sondages, mais y a -t-il pour autant grand chose de changé ?
On peut en douter.
De la baisse de la fiscalité qui était le socle initial des revendications, on est passé étrangement à des perspectives haussières tous azimuts.
Sans doute a-t-on assisté progressivement à la récupération politique du mouvement et a-t-on beaucoup trop entendu dans les médias les voix de gauche. Le fait est qu’on a vu rechuter la névrose obsessionnelle typiquement française, de “taxer les riches”, de lutter contre “l’évasion”, “l’optimisation” et la “fraude” fiscales supposées priver l’État de précieuses ressources.
Une fois encore le débat dérape et quitte le champ du pragmatique pour s’enliser dans les lieux communs de l’idéologie. Logiquement on réclame rituellement le retour du bon vieux et inutile impôt de “solidarité” sur la fortune (ISF). C’est l’occasion de souligner une fois encore l’erreur funeste d’Emmanuel Macron qui l’a simplement transformé en Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI). Ce faisant, il mécontente tout le monde: les ultra-riches qui sauf à n’avoir aucun bien immobilier n’ont guère vu la différence et dont la défiance est sans doute inchangée, et les autres qui croient dur comme fer qu’on a fait à ces derniers un nouveau “cadeau”...

Tout cela serait presque comique, puisqu’en définitive rien ne change sauf les mots.
Le plus grave est ailleurs. Dans ce Grand Débat qui commence, il n’est pas un jour sans qu’on entende de nouvelles propositions pour augmenter directement ou indirectement la pression fiscale et les réglementations biscornues qui pèsent sur les contribuables et sur leur sacro-saint pouvoir d'achat !
La première, déjà entrée en application, est cette mesure dont bizarrement tout le monde se réjouit, consistant à encadrer les promotions commerciales faites par les grandes surfaces. Dégoulinant de bonnes intentions comme d’habitude, elle va se traduire à coup sûr par une augmentation des prix, notamment pour les plus modestes, ceux-là même qui cherchent avec le plus d’assiduité les ristournes et autres rabais. Les commerçants vont en revanche accroître mécaniquement leurs gains, ce d’autant qu’ils auront un boulevard pour promouvoir leur propres marques. Quant aux producteurs, et aux petits commerces, il ne leur restera sans doute que des miettes…
Autre sujet de satisfaction quasi générale, c’est l’imminence annoncée joyeusement par le ministre de l’économie Bruno Lemaire, d'une surtaxe infligée par notre pays aux fameux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) ! Il semble en effet avoir trouvé le moyen (des plus flous à ce jour...) de s’affranchir de l’Europe et de faire rentrer dès 2019 dans les caisses de l’État quelques mirobolantes recettes supplémentaires... sur le dos des consommateurs ! Qui paiera en effet, si ce n’est eux, encore une fois par l’inévitable hausse des prix qui s’ensuivra ?

A la suite de ces quelques réjouissances, se succèdent des légions d’idées, de propositions, toutes plus innovantes (à condition de faire de la spoliation étatique un dogme).
On a vu par exemple le Think Tank auto-prétendu social-démocrate Terra Nova, suggérer benoîtement d’alourdir massivement la fiscalité pesant sur les successions, déjà l'une des plus lourdes d’Europe, qu'il faudrait si l’on suit ces experts, augmenter de 25% !
Une proposition alternative ou complémentaire serait de rogner les quelques maigres avantages fiscaux qui persistent encore sur les plans d’Assurance Vie. Proposition particulièrement incongrue, au moment où la question va se poser d'introduire un étage de capitalisation dans le système des retraites, comme l'ont fait la plupart des pays voisins.

Pendant ce temps le Président fait son show. Lors de celui qu'il fit à Bourg-de-Péage (le bien nommé…), on a compris qu'il écoutait avec beaucoup d’attention ceux qui recommandent de taxer les plus-values réalisées lors des ventes de résidences principales (Figaro). Il est vrai qu’elles faisaient l’objet d’une exonération, contrairement à celles des résidences secondaires taxées à hauteur de 36% ! Il n’est pas inutile de préciser qu'à ce jour, les droits de mutation (improprement appelés frais de notaire) sont déjà parmi les plus lourds d’Europe...
Les propriétaires de logements, déjà bien assaisonnés par le fisc, risquent de se voir par ailleurs littéralement assommés par la révision en cours du calcul de la taxe foncière (fondé sur la valeur cadastrale, non réévaluée paraît-il depuis les années soixante-dix). Selon les spécialistes, cela pourrait se traduire par des hausses allant jusqu’à 150% à l’horizon 2023.
Pour donner un ordre de grandeur, les recettes des prélèvements "récurrents" opérés en France sur les propriétaires sont cinq fois plus élevées qu'en l'Allemagne.... Et pour nombre de ces derniers, ils attendent toujours la baisse si ce n’est la suppression de la taxe d’habitation, promise par M. Macron, sans se faire beaucoup d’illusions. Ils savent trop bien qu’il ne s’agit que d’un leurre puisque “dans le même temps”, le Président a promis de compenser auprès des communes le manque à gagner “à l’euro près” !


En termes d’imagination fiscale, M. Macron est bien servi par ses ministres. Ils font irrésistiblement penser aux satrapes de Père Ubu, ceux-là mêmes qui actionnaient avec zèle la Pompe à Phynances.
On a vu l'enthousiasme communicatif avec lequel M. Lemaire s’emploie à siphonner le chiffre d'affaires des GAFAM. On sait également combien il s’insurge contre le “dumping fiscal” qui pousse nombre de gens très fortunés à s’exiler hors de France. Il est persuadé le bougre, que la concurrence fiscale est néfaste aux pays qui en profitent ! Mais ses arguments, cherchant à les convaincre que le bonheur est dans l'impôt, sont loin de faire mouche. Il semble n’avoir pas encore compris ce qui est à la portée de tout collégien normalement constitué : à savoir que pour éviter les fuites hors du chaudron fiscal, rien ne sert de colmater ni d'augmenter la pression régnant tout autour. Il suffit de la faire baisser à l’intérieur…
Quant à M. Darmanin, sémillant ministre de l’Action et des Comptes Publics, il s’évertue, chaque jour que Dieu fait, à nous gratifier d'une trouvaille. Parmi les dernières citons celle consistant à baisser le plafond des exonérations relatives aux niches fiscales. Fixé arbitrairement à 10.000€, il permet très artificiellement d’alléger ici ou là un peu la charge pesant sur les contribuables tout en favorisant certains domaines d’activité (les emplois relevant du service à la personne par exemple). Autrement dit la "simplification" qu’il propose ne serait qu’un moyen détourné de relever le niveau de l’imposition, sans pour autant s’attaquer au problème de fond qui est la prolifération de cette jungle invraisemblable dans laquelle on ne compte pas moins moins de 474 niches différentes…
Ce jour même, afin sans doute qu’il n’y ait plus de doute, M. Darmanin annonce fièrement (Le Figaro) que sa proposition permettrait de trouver au bas mot 1 milliard de ressources supplémentaires qui seraient mises à profit pour “adoucir l’entrée dans l’impôt des foyers modestes”. Les malheureux peuvent toujours rêver. La plupart sont déjà exonérés et on sait par expérience que la générosité redistributrice du fisc fait généralement long feu. Même lorsqu’elle est mise en œuvre, elle s’avère inefficace, comme en faisait le constat désabusé M. Macron lui-même dans sa fameuse saillie : “On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les pauvres restent pauvres…” 
Bien que cette provocation lui fut reprochée, à l’évidence elle est fondée. Comme le rappelait les invités de l’émission C dans l’Air du 5/02/19, le modèle social français est l’un des plus redistributifs au monde. L’écart des revenus avant impôt est de 1 à 22. Lorsque la tondeuse fiscale est passée, il n’est plus que de 1 à 5,6 ! Jusqu’où faut-il donc aller dans l'égalisation, sans tomber dans la version la plus aboutie du socialisme qu’est le communisme ?

Alors que le Grand Débat fait rage, tout porte à croire que le pays aura bien du mal à sortir de l’ornière dans laquelle les politiciens l’ont embourbé par leur incurie et leur démagogie. Le Peuple, dont ils se gargarisent à longueur de journées, l’aura une fois de plus dans l’os. Il faut dire qu’il est en partie responsable de ce qui lui arrive puisque nous sommes, qu’on le veuille ou non, en démocratie.
Pour l’heure en tout cas, rien n’est précisé sur le devenir des hausses de taxes soi-disant écologiques sur les carburants, lorsque le moratoire en cours sera parvenu à son terme. Vont-elles reprendre leur rythme insensé en 2021 ?
Rien ne dit non plus s’il sera envisagé de simplifier les réglementations qui empoisonnent de plus en plus le quotidien. On dit qu'un impôt pour être efficace doit être simple, avoir une assiette très large, et un taux faible. En France, c'est clair, on a tout faux !
Quant à espérer la réduction des dépenses publiques, autant se tamponner la rétine avec une patte de cloporte enfarinée...

30 janvier 2019

PMA, GPA, aux confins de l'être

Les progrès scientifiques et techniques plongent de plus en plus dans l’embarras les docteurs es morales et autres comités habilités à définir ex cathedra ce qu’est l’éthique. Les manipulations génétiques, les tripatouillages sur l’embryon donnent le vertige aux censeurs de la bienséance, voire de la bientraitance pour utiliser un terme à la mode. Derrière les considérations philosophiques, surgissent également des problématiques économiques de plus en plus inextricables.
Les débats qui font rage actuellement sur la Procréation Médicalement Assistée (PMA) et la Gestation Pour Autrui (GPA) illustrent le désordre grandissant qui s’installe dans les esprits.
La PMA est positionnée jusqu’à présent, comme son nom l’indique, dans le champ médical. Ce sigle abstrus est utilisé pour décrire l’ensemble des techniques permettant d’offrir aux couples infertiles la possibilité d’avoir des enfants, soit par insémination artificielle soit par fécondation in vitro. Dans les deux cas l’embryon résulte chaque fois que possible, de l’union des gamètes de chacun des deux parents. L’impossibilité de procéder de la sorte oblige à recourir à un ou deux donneurs ce qui crée une complication en terme de filiation car la loi stipule dans ce cas que les donneurs ne peuvent revendiquer aucun droit sur leur progéniture biologique.
Le problème se complique encore lorsqu'il s’agit d’étendre ces techniques aux femmes célibataires ou vivant en couples homosexuels. Il est indispensable en effet de recourir dans ces cas à un donneur de sperme nécessairement anonyme, ce qui prive de facto l’enfant de père biologique. On objectera que cet état de fait existe déjà lorsque une maman accouche sous X par exemple. Mais est-il légitime d’exciper de ces cas de figure dramatiques et peu souhaitables pour permettre voire organiser légalement et prendre en charge financièrement des techniques aboutissant peu ou prou au même résultat ?
On atteint un niveau supplémentaire de confusion lorsque la démarche émane d’un homme ou d’un couple homosexuel masculin.
Dans les pays où cette pratique est légale, il faut alors non seulement recourir à une donneuse d’ovocyte mais également à une femme porteuse, assurant la gestation de l’enfant fécondé in vitro à partir du sperme d’un des deux conjoints, parfois aléatoirement, ce qui induit pour l’enfant un doute qui peut s’avérer déstabilisant.
Précisons enfin que si les donneurs de gamètes restent anonymes, il est impossible d’exiger l’anonymat de la mère porteuse. De fait, le rôle de cette dernière est ambigu, parfois objet de discorde, sans parler des problèmes liés à une éventuelle rémunération plus ou moins officielle de la prestation...

A ce stade, on peut se demander où commence et où finit la morale, si ce n’est l’éthique. Pourquoi ne pas imaginer un couple formé par un frère et une soeur, s’aimant d’amour tendre ? Pourquoi d’ailleurs ne s’agirait-il pas de couples de même sexe, associant deux frères ou bien deux soeurs ? Et pourquoi en définitive s’arrêter à deux personnes ? Qu’y a-t-il d’immoral à imaginer des unions à trois, voire davantage ? Pourquoi enfin, de telles “associations” seraient-elles exclues par principe, du champ de la PMA et le de la GPA ? Et en fin de compte, pourquoi interdirait-on à un couple “standard” de recourir à une mère porteuse pour éviter les désagréments d’une grossesse ?
Selon le principe qui veut qu’une fois que les bornes sont franchies il n’y a plus de limites, jusqu’où peut-on aller ? La pente est des plus glissantes. On voit bien qu’on est en passe de faire sortir la PMA de son cadre strictement médical pour le généraliser à toute convenance personnelle. Comment dès lors empêcher de faire de même pour la GPA, ce que certains pays ont déjà entériné ?
La moralité n’est en l’occurrence peut-être pas le problème principal. Après tout, qui suis-je pour décréter ce qui est moral et ce qui ne l’est pas ? En vertu de quel principe immanent puis-je réclamer l’interdiction de pratiques susceptibles de procurer du bonheur aux autres, sachant que je n’ai pas besoin d’y recourir personnellement ?
On a vu émerger une problématique similaire avec la fameuse “interruption volontaire de grossesse” (IVG). Bien que le législateur se soit prononcé depuis belle lurette sur le sujet, croyant naïvement et en toute bonne conscience avoir épuisé le sujet, la controverse fait toujours rage. Et les arguments relèvent le plus souvent de la subjectivité, se réclamant de la Morale ou bien de la Foi. Mais qui peut raisonnablement prétendre avoir raison ? Qui peut affirmer par exemple qu’avant 12 semaines de gestation le foetus ne soit qu’un embryon, et qu’il devienne un être humain dès ce délai passé ? Où donc s’arrête le bon sens et la raison et quand commence l’eugénisme ? On voit trop que le sujet prête hélas le flanc à tous les débordements, à tous les excès doctrinaux...
Même si l’on fait fi de la morale, il est toutefois un constat dérangeant. Celui qui permet d’objectiver que malgré des méthodes de contraception toujours plus efficaces et nombreuses, on compte une IVG pour quatre accouchements ! Pire, ce ratio n’a aucune tendance à s’infléchir au fil du temps, traduisant un vrai problème de société, surtout lorsqu’on sait que l’IVG est prise en charge par l’Assurance Maladie d’Etat.

Là est sans doute le noeud du problème. Est-ce à la Sécurité Sociale de couvrir des frais occasionnés par des convenances personnelles ? L’IVG et par extension les techniques de PMA ou de GPA, hors du champ strictement médical, doivent elles être considérées comme des risques de la vie ou des accidents de santé qui doivent nécessairement être couverts par un système de protection dont la particularité est d’être obligatoire, et en situation de monopole absolu ?
La dérive incessante depuis des décennies des dépenses de santé couvertes par le système étatisé devient préoccupante. A force d’étendre le périmètre des prestations prises en charge, le risque est désormais grand de plonger le système entier dans la faillite.
Qui dit liberté devrait dire également responsabilité… En définitive, la morale est peut-être à ce prix, même si comme toujours, certains seront nécessairement mieux lotis que d’autres !

20 janvier 2019

Canned Blues

Foin des Gilets Jaunes, du Grand Débat, du RIC ou de l’ISF, voguons une fois encore vers les sixties flamboyantes pour faire un retour sur le blues et en la circonstance, sur un groupe météorique autant qu’incandescent, Canned Heat.
Cette formation existe encore mais ses plus riches heures furent brèves, se situant à la fin des années soixante, entre 1967 et 1970 pour être précis.

L’histoire commence par la rencontre improbable de deux êtres que tout oppose hormis le Blues. D’un côté Bob Hite, exubérant colosse gras et barbu, surnommé “the bear”, vendeur et collectionneur de disques de son état, de l’autre, Alan Wilson, frêle et timide garçon, doux rêveur épris de nature et de science musicale, on l’appelle “the blind owl” en raison de sa gaucherie et de ses lunettes de myope qui lui donnent un petit côté chouette égarée.
L’alchimie fonctionne à merveille quasi immédiatement. Autour d’eux vont se greffer quelques musiciens aussi talentueux que déjantés: Henry Vestine guitariste, Larry Taylor, bassiste et Adolfo De La Para, batteur. L’affaire est conclue, ces gars là vont débouler très vite sur les ondes radio, dans les bacs des disquaires et sur les scènes des plus grands festivals de l’époque, à Monterey, à Woodstock...
Ah, la belle époque ! A travers les fumées et les vapeurs exquises, plus ou moins illicites, on entrevoyait la liberté et l'on rêvait d'un retour idyllique au passé et la nature. Pendant ce temps la prospérité régnait et la science galopait. On pouvait être dans la Lune au propre comme au figuré, nom d'une pipe ! Et question musique, c'était le pied...

Qui n’a jamais entendu ou fredonné le riff entêtant de la flûte enchantée qui parcourt leur fameux “Going Up The Country” ? Qui n’a pas cédé aux modulations fragiles mais poignantes du chant d’Alan Wilson ? On y retrouve toute l’émotion et l’authenticité des lamentos du delta du Mississippi. Une fraîcheur troublante vous envahit, d’autant plus que le gars s’accompagne à l’harmonica aussi bien qu’à la guitare, avec un feeling pour lequel on serait presque prêt à se damner. Pas de doute, le Blues est bien la musique du diable…
A ses côtés, Bob Hite n’est pas en reste. Il fait plus que contrepoids, tirant de sa masse impressionnante et de sa voix de stentor une puissance phénoménale, chauffée au rouge par le shuffle toujours impeccable du boogie distillé par ses petits camarades.
Sur cette recette détonante mais gagnante sont conçus toute une série de blues et de rocks brûlants parfaitement calibrés : On The Road Again, Let’s Work Together, Future Blues, Fried Hockey Boogie, Bullfrog Blues et quelques reprises survitaminées de bons vieux standards ; Dust My Broom, Rollin’ And Tumblin’...


Mais attardons nous encore quelques instants sur Alan Wilson et sur son ensorcelante précarité. Elle donne toute son originalité à cette musique tonitruante solidement charpentée, et son chant haut perché plane extatiquement sur la puissante et indéréglable mécanique rythmique. On dirait tantôt un vol de papillons multicolores au dessus d’un troupeau de bisons, tantôt une légère brise s’insinuant dans la touffeur caniculaire d’un soir d’été. C’est magique, ravissant et envoûtant, quoiqu’un peu désespéré, lorsqu’on songe aux paroles qui s’égrènent mine de rien: The Owl Song, My Mistake, My Time Ain't Long, Shake It And Break It, Poor Moon, Human Condition, Time Was, London Blues…

Hélas le charme ne dure pas. Alan à la manière de l’albatros de Baudelaire est terriblement malhabile et malheureux sitôt qu’il redescend sur terre: “ses ailes de géant l’empêchent de marcher...”

Son corps sera retrouvé inanimé un matin de septembre 1970, imbibé d’alcool et de barbituriques, alors qu’il s’était assoupi en pleine nature, à la belle mais fatale étoile, tel Endymion, amoureux éperdu de la Lune, devenu par la volonté de Zeus, dormeur éternel.

Juste avant cette issue tragique, il avait, avec ses camarades, réalisé son rêve: jouer avec John Lee Hooker. Ultime consécration qui lui donna l’occasion d’être définitivement adopté par la famille du blues. Hooker ira jusqu’à le qualifier de meilleur joueur d’harmonica de tous les temps.
En définitive, la reviviscence du blues à laquelle il n’a pas peu contribué par ses compositions, son jeu, et son chant inspirés, en font l’alter ego de Robert Johnson, disparu comme lui à l’âge de vingt-sept ans, âge fatidique comme chacun sait...
Après sa mort, Bob Hite essaiera courageusement de faire survivre le groupe mais il manquera toujours quelque chose, et depuis sa disparition elle aussi prématurée, en 1981, il ne reste plus qu’une formation accrochée aux tubes d’antan et de qualité respectable, mais privée de génie. Faut-il préciser que l’époque non plus n’y est plus...

Uncanned Blues
Le soir où il devait partir
Des arbres montait un murmure
Qui cherchait à le retenir
Mais hélas il n’en avait cure

C’était un beau jour pour mourir
Au cœur même de la Nature
Et l’été avait fait sortir
Des fleurs, peuplant cette heure obscure

Il avait tout dit tout chanté
Sublimant sa timidité
Par sa voix intense et fragile.

Mais l’amour est trop versatile
Qui sans cesse lui résistait.
Fort du Blues il partait en paix…


11 janvier 2019

Le monde selon Hölderlin

Goethe affirmait qu’il existait entre les êtres des affinités électives, à l’image de ce qui se passe dans le monde de l’infiniment petit, entre certains atomes et certaines molécules. Il est possible de faire sienne cette hypothèse lorsqu’on songe aux mystères de l’amour et au fameux "coup de foudre". Elle n’est pas moins crédible si l’on pense à certaines communautés spirituelles, philosophiques ou artistiques. La poésie offre quant à elle le champ libre à toutes les fantaisies, et certaines destinées ont tant de points communs qu’on est tenté d’y voir à l’œuvre cette alchimie qui relie peut-être les âmes entre elles.
Depuis ma plus tendre adolescence j’éprouve une fascination pour les poètes romantiques, spécialement anglais et allemands. Parmi eux, quatre font une sorte d’ensemble à mes yeux presque indissociable : Percy Bysshe Shelley (1792-1822), John Keats (1795-1821), Novalis (1772-1801) et Friedrich Hölderlin (1770-1843).


C’est Hölderlin que je voudrais évoquer aujourd’hui et autour duquel me vient l’idée d’opérer quelques téméraires rapprochements.
Premières constatations, tous quatre furent quasi contemporains et tous quatre restent auréolés d’une éternelle jeunesse devant l’éternité, frappés qu’ils furent par un destin tragique se terminant autour de la trentaine. Certes Hölderlin vécut 73 ans, mais il avait à peine atteint l'âge de 32 ans lorsque la folie gagna son esprit, altérant de manière croissante et irrémédiable son génie...

De ce quatuor incandescent, Hölderlin est sans doute celui dont l’art est le plus difficile à pénétrer. La langue y est sans doute pour quelque chose. C’est une vraie gageure pour quelqu’un qui ne maîtrise pas bien l’allemand, de percevoir l’harmonie musicale de ses vers, qui n’a d’égale que la puissance et la somptuosité des flots du Neckar, sur les rives duquel il vécut. Mais plus encore, ce qui peut rebuter c’est surtout la teneur de son chant, tout en symboles, en ellipses hermétiques et en envolées lyriques.
Pour tenter de dire en quelques mots ce qui constitue l’essence de la poésie hölderlinienne, il faut trouver quelques axes forts, dont il est possible d’imaginer des prolongements chez les trois autres poètes.


La Grèce antique fut en quelque sorte son berceau spirituel. Mais quel jeune artiste de cette époque aurait pu rester indifférent à la magnificence du passé hellénique ? “Ô Grèce bienheureuse, demeure de tous les Immortels !” s’écrie-t-il dans l'une de ses plus célèbres élégies, “le Pain et le Vin”.
De fait, ce sera l’alpha et l'oméga de sa pensée, inscrit dans une recherche ardente de la beauté sous toutes ses formes. La Grèce et ses vestiges illuminés, c’est le royaume par excellence de l’art, de la philosophie, des Dieux et de la mythologie, ainsi qu’on le trouve exprimé dans le petit roman poétique, Hypérion: “le premier enfant de la beauté, le premier enfant de la beauté humaine, de la beauté divine, c’est l’art**”, anticipant en quelque sorte Keats, dont la réflexion sur une urne grecque fera écho un peu plus tard: “Beauté, c'est Vérité, Vérité, c'est Beauté, voilà tout ce que vous savez sur terre, tout ce qu'il vous faut savoir…”

Au détour de ses vagabondages éthérés, quasi parnassiens, parfois un peu ardus, Hölderlin se révèle parfois étonnamment pragmatique.

S’il fut proche de Fichte qu’il eut comme professeur, de Hegel et de Schelling avec lesquels il partagea les bancs de l’université, et une partie de l’idéalisme, c’est à Kant qu’il voua une vraie admiration, le comparant même à Moïse ouvrant la voie pour guider son peuple. L’auteur de la Critique de la Raison Pure lui apprit en effet à distinguer le champ du réel de celui de la métaphysique.
S’il aime s’abandonner aux songeries, dans lesquelles tout est permis, le poète se méfie de la “raison raisonnante”. Ainsi selon lui “L’homme est un Dieu quand il rêve et un mendiant quand il réfléchit...” Plus fort encore, il affirme que ”l'intellect pur n'a jamais rien produit d'intelligent, ni la raison pure rien de raisonnable. (Hyperion**)...”
Il tira de son expérience philosophique une morale éprise d’espérance et de liberté, totalement liées selon lui, comme il s’en épanche dans un hymne magnifiant cette dernière : “Il me suffit d’avoir goûté au calice de l’espérance, d’en avoir savouré le douce aurore. Voici que dans un lointain sans nuage, je vois briller le terme sacré de la Liberté..”

Cette fois c’est Shelley auquel on pense, et à son combat intransigeant contre toutes les tyrannies et tous les esclavages tel qu’il l'a superbement transcrit dans son Ode à la Liberté, dans laquelle il voit par une prescience inspirée, naître un grand espoir, à l’ouest, du côté de l’Amérique : "A l’heure où Minuit rêve, à l’occident sur les flots, les hommes, tressaillant, chancelèrent, pleins d’une stupeur heureuse, sous les éclairs de tes yeux, qu’ils avaient oubliés..."
Hölderlin alla quant à lui encore plus loin et se révéla dans son Hypérion, étonnamment libéral et même anti-étatique : “Par le ciel ! Il ne se rend pas compte de son péché, celui qui veut faire de l’État une école des mœurs. C’est, après tout, ce qui a fait de l’État un enfer, que l’homme ait voulu en faire son paradis. L’écorce rugueuse autour du noyau de la vie, et rien d’autre, voilà ce qu’est l’État. Il est le mur autour du jardin des fruits et légumes cultivés par l’homme, mais à quoi sert un mur autour d’un sol desséché ?**”

Autre thématique puissante, qui traversa la vie de Hölderlin comme celle de ses gémeaux en poésie, c’est bien sûr l’Amour. Véritable pont-aux-ânes pour les amateurs de vers, propice à toutes les effusions et à tous les poncifs, ce fut une révélation pour Hölderlin, un chemin de Damas en quelque sorte qui transfigura littéralement son existence et ne fut sans doute pas pour rien dans le basculement dans ce qu'il est convenu de nommer folie.

Il le rencontra sous les traits d’une jeune femme mariée, Susette Gontard (1769-1802), dont le banquier de mari cherchait un précepteur pour leur fils.
Devenue Diotima, par référence à la déesse philosophe dont parle Platon dans son Banquet, elle est le sujet de maints poèmes, et le cœur même de son roman épistolaire Hypérion.
Amour impossible s’il en fut, il resta sans doute en grande partie platonique, c’est le cas de le dire, et dura bien peu de temps, puisque Hölderlin fut remercié par le mari pourtant compréhensif, mais lassé sans doute d’une situation guère tenable. Les amants eurent quelques occasions de se revoir et continuèrent durant plusieurs années à entretenir une correspondance fournie. En 1802, alors qu’il avait trouvé un poste de tuteur à Bordeaux, la nouvelle lui parvint que Susette était tombée gravement malade. Il traversa à pied toute la France pour rejoindre Nürtingen, mais arriva trop tard, juste pour apprendre qu’elle venait de mourir...
Dès lors, le Poète entra dans une étrange nuit spirituelle. Diotima était en quelque sorte son alter ego et se retrouver seul face à l’existence se révéla une épreuve insurmontable. Il y a dans la noirceur du désespoir et dans toute douleur, une sorte de brûlante exaltation qui n’est pas sans évoquer les sensations que procurent les ténèbres venant après la lumière. Hölderlin l’avait si bien chanté sans son hymne au Pain et au Vin :
“La Nuit vient, peuplée d’étoiles, et toute indifférente à notre vie ;
Brillante et mystérieuse, étrangère parmi les hommes
Elle monte triste et splendide au dessus des collines…*”

On pourrait évoquer également à ce propos, Novalis dont la vie fut si courte, si brillante, et marquée elle aussi par le drame de l’amour en la personne de Sophie von Kühn, qu’il aima d’une passion mystique alors qu’elle était encore une enfant, et qui lui fut arrachée par la maladie, deux ans à peine après leurs fiançailles. De ce chagrin indicible naquit les bouleversants Hymnes à la Nuit.
Hölderlin se retrouva terriblement seul sans sa muse en laquelle il avait cru approcher le monde idéal qui emplissait ses rêves. Un très beau texte de Bernard Groethuysen*** traduit excellemment ce sentiment : “Il y eut un moment dans sa vie où il croyait avoir trouvé ce monde. Le poète ne peut-il rencontrer dans l’être qu’il a aimé ce qu’il n’avait pu retrouver qu’en lui-même ? Le monde est là, il a pris forme; tu es à moi. l’infini c’est toi. L’infini dans le fini. Le Moi a trouvé le Toi que le poète avait appelé vainement dans le silence du Tout…
La voix s’est tue et le poète a connu les peurs de la solitude qui se sait et du silence qui s’écoute…”

Dans cette obscurité envahissante, il y eut bien quelques éclairs pour illuminer encore un peu le génie du Poète, mais bientôt le chant devint de plus en plus décousu, se réduisant à des bribes, célébrant la nature et les saisons, avant de s’éteindre tout à fait.
Fût-ce le signe de l’incurable “mélancolie d’un ange exilé qui se souvient du paradis” comme le suggéra Stefan Zweig ?
Fut-ce l’incapacité à exprimer l’alchimie secrète entre le monde antique et le génie du christianisme comme l’évoquait subtilement Groethuysen : “Dionysos a rejoint son frère le Christ qui a survécu à Dieu. Dieu est mort et le monde est seul...”
Fut-ce enfin l’immensité du chagrin dû à la perte de l’être aimé, comme on pourrait le supposer en lisant quelque part dans Hypérion « C'est un terrible mystère qu'un être pareil soit destiné à mourir !»
Sans doute y a-t-il un peu de tout cela.

Toujours est-il que Hölderlin s’était forgé à travers son beau poème en forme d’adieu (Der Abschied), une vraie philosophie consolatrice :
“Je m’en irai. Peut-être un jour, beaucoup plus tard te reverrai-je ô Diotima. Mais alors le désir aura saigné sa dernière goutte, et paisibles comme deux bienheureux, l’un à l’autre étrangers, nous irons côte à côte, au gré d’un long entretien, songeant, hésitant mais soudain ce lieu de notre adieu se rappellera à nos âmes oublieuses, le coeur se réchauffera en nous….*”


Sources:
*Hölderlin, Poèmes traduits par G. Bianquis. Aubier Montaigne
**Hölderlin, Hypérion traduit par Philippe Jaccottet. Poésie Gallimard
***Bernard Groethuysen, dit par Pierre-Jean Jouve (Friedrich Hölderlin, folie et génie, France Culture 1951)
Illustrations:
Hölderlin d'après Franz Karl Hiemer
Susette Gontard par Landolin Ohmacht


06 janvier 2019

Bon an, mal an

Étrange début d’année. Rien ne semble vouloir bien redémarrer vraiment, après l’agitation désordonnée qui marqua la fin 2018.
Gilets jaunes, gouvernement, chacun se cherche.
Le président de la république s’est montré sous un jour martial lors de la traditionnelle allocution consacrée aux vœux. Il a fait comme si la rébellion était maté, affichant une détermination sans faille. Il entend bien poursuivre ses réformes sans trop préciser la direction dans laquelle il veut les engager, même si pour beaucoup d’observateurs ou d’opposants c’est l’option libérale qui semble toujours privilégiée. Plutôt bizarre, car le chef de l’Etat affirme que “le capitalisme ultra-libéral et financier va vers sa fin..."

Est-il attristé par ce constat (très incertain au demeurant) ou bien prend-t-il ses désirs pour la réalité? Imagine-t-il qu’il a le destin du monde en mains ? Où donc a-t-il à vu l’œuvre ce fameux ultra-libéralisme en France ? Trouve-t-il donc qu'il n'y a pas encore assez de réglementations, de taxes, de bureaucratie dirigiste ?
Tout ça n’augure rien de bon d’autant que dans le même temps, une rafale de sondages confirme l’impopularité profonde dont il est frappé lui et ses ministres. Pire, d’après les mêmes sondages, quasi personne ne connaît ces derniers ce qui le laisse bien seul, exposé à la vindicte populaire...

Il est vrai que le mouvement des Gilets Jaunes paraît lui aussi mal en point. Bien malin qui sait précisément ce qu’ils veulent désormais. Les médias nous ont annoncé à grands renforts de publicité un "acte VIII", mais tout ça n’a plus aucun sens. Ils ne sont que quelques poignées ici ou là, de plus en plus violents à l’image de leurs slogans radicaux. Spectacle écoeurant dont on ne voit pas bien vers quelle issue il emmène le pays.

Les sondages nous disent que 75% des personnes interrogées souhaitent le rétablissement de l'ISF. Etrange pour des gens qui réclament moins d'impôts et de taxes...
Dans le but de préparer la grande concertation nationale voulue par Emmanuel Macron,
une consultation 
vient d'être organisée sur internet par le très superfétatoire Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE). Elle apprend que la première revendication et de loin, serait d’abroger la loi Taubira instituant le mariage pour tous !
On a vu également sur le web se croiser de manière assez comique deux gigantesques pétitions, l’une demandant l’arrêt des taxes sur les carburants promulguées parait-il pour protéger l’environnement, l’autre voulant au contraire poursuivre devant les tribunaux le gouvernement pour inaction en matière d’écologie !
Simultanément, le Think Tank socialoïde “Terra Nova” faisait la proposition insensée d’alourdir de 25% la fiscalité déjà écrasante pesant sur les successions et de revoir à la baisse les avantages dont bénéficient les titulaires d’un plan d’assurance vie.
Autant dire qu’on ne sait pas bien où on va…
A l’image du dernier roman de l’ineffable Michel Houellebecq, abondamment promu par toute la Presse, et subtilement intitulé du nom de l’hormone du bonheur, “Sérotonine”.

On y retrouve semble-t-il le nihilisme insipide dans lequel “l’écrivain français vivant le plus connu au monde” patauge depuis ses débuts, et dont il s’est fait une très juteuse marque de fabrique. Une chose est sûre, il a le flair pour être dans le courant des idées reçues et des poncifs charriés par l’actualité. Autant intellectuellement que physiquement, il accompagne merveilleusement cette décadence informe aux vagues accents d’insurrection qui ronge le pays.
Est-il plus inspiré lorsqu’il déclare que Donald Trump “est un des meilleurs présidents américains qu’il ait jamais vus” ? On peut en douter, car l’instant d’après il explique le fond de sa pensée (si l’on peut dire): ce serait grâce au locataire actuel de la Maison Blanche que les Etats-Unis ont cessé de «répandre» à l'étranger leurs valeurs comme la démocratie ou la liberté de la presse… En définitive, après avoir jeté en pâture aux nigauds de journalistes quelques sentences aussi provocatrices qu’ineptes, il rejoint le consensus, affirmant que «sur un plan personnel, (Trump) est bien sûr assez repoussant», notamment pour «s'être moqué des handicapés» lors d'un meeting électoral fin 2015…
Pendant ce temps, le président américain bataille ferme au Congrès contre des Démocrates revanchards, requinqués par les mid-terms, pour appliquer le programme sur lequel il a été élu, notamment la maîtrise de l’immigration par l’achèvement du fameux mur entre les USA et le Texas.
Le journal Le Monde, peu suspect de sympathie pour Trump révèle quant à lui que depuis son arrivée au pouvoir en 2016, plus de cinq millions d’emplois ont été créés.
On croit rêver…
Excellente année 2019 à tous les lecteurs réguliers ou de passage de ce blog !

19 décembre 2018

Vita Nuova

A l’aube d’une vie nouvelle
Le jour hésite à se lever
Comme s’il se trouvait privé
De ce qui dans la nuit l’appelle

L’habitude a perdu son aile
Et je ne suis donc plus couvé
C’est le moment de retrouver
Une attache, oui mais laquelle ?

Tel un marin à son réveil
Découvrant à perte de vue
La mer inondée de soleil,

Magnifique mais dépourvue
De repère ou de continent,
Je m’interroge exquisément...

Illustration : Odilon Redon. Pégase noir.

14 décembre 2018

Point d'Orgue

Peut-on encore trouver une manière originale d’interpréter la musique de Johann Sebastian Bach ?
La réponse est oui, je le dis tout de suite et en connaissance de cause, après l’écoute des partitas no 4 et no 6, jouées au piano par Anton Batagov*.
Il s’agit de quelque chose d’inattendu, d’exceptionnel, de bouleversant, pour tout dire quelque chose qui vous transporte ailleurs.
La première chose qui frappe évidemment c’est le tempo ralenti à l’extrême que l’artiste adopte. Pour s’en donner une idée, il faut imaginer que chaque œuvre dure plus d’une heure et qu’il faut donc 2 CD pour les contenir, là où la plupart des pianistes casent l’intégralité des 6 partitas !

Il faut passer cette première surprise quelque peu déroutante, ne pas avoir d’obligation trop pressante à satisfaire, et faire preuve d’un peu de patience. Mais au bout du compte, la récompense est là. On comprend peu à peu qu’on a plongé dans un nouveau et merveilleux continuum espace temps dans lequel on évolue avec une troublante délectation.
Chaque mouvement s’étire avec suavité au gré du toucher gracile de mains inspirées, et de la plénitude ronde, quasi parfaite, de la prise de son. C’est chaud, lent et indicible. Le temps fait presque mine de suspendre son cours ou en tout cas de se perdre en d’ondoyants détours.

Par une étrange coïncidence, je découvre cet enregistrement au moment même où ma vie professionnelle arrive à son terme, et ces notes de musique tournant autour de l’infini me procurent un sentiment étrange. C’est une sorte de vide inouï qui se déploie dans mon esprit, mais je n’éprouve aucun vertige ni aucune crainte car il se remplit tranquillement d’une délicieuse certitude. Je n’éprouve pas d’appréhension à m'y laisser flotter en douceur et à m’y abandonner sans retour sachant que rien de mal ne pourra plus arriver.
Une fois encore la preuve est faite de l’universalité de la musique de Bach.
Il n’y a dans cette interprétation ni trahison ni infidélité, mais une tentative réussie de transcender ce que l’on croyait acquis et de voir les choses sous un jour nouveau.
Tout étant relatif, à l’approche de Noël, la joie naît de l’éternel recommencement. Le mystère de la Nativité n’est pas moins éclairant que les lumières de l’été et l’insondable stupidité humaine se noie pour un instant dans le génie de l’Être…

* JS BACH : Partita n° 4 en ré majeur, BWV 828, Jesus bleibet meine Freude, choral de la Cantate Herz und Mund und Tat und Leben, BWV 147, Partita n° 6 en mi mineur, BWV 83. Par Anton Batagov. Melodiya 2017.