02 novembre 2010

Les joueurs de flûte

On voit par les temps troublés qui courent, prospérer d'étranges gourous, rappelant par leur petite musique doucereuse, le fameux joueur de flûte de Hameln. Ils proposent en effet aux maux bien réels dont souffre la société, des remèdes salvateurs, si simples et si séduisants, qu'un nombre croissant de ceux qui les écoutent paraissent littéralement envoûtés.
Abandonnant tout esprit critique et tout bon sens, ils se mettent soudain à ânonner en chœur les  rengaines magiques de ces mirobolants guides "alternatifs" et à les suivre vers je ne sais quelle destinée...
On connaissait déjà par exemple les nouveaux prophètes de la finance, qui déclament que la dette est un mythe inventé par les banquiers. Qu'il suffit pour y remédier de laisser l'Etat fabriquer autant d'argent que de besoin, afin de n'avoir plus à leur emprunter. Selon les plus audacieux, il faudrait même accroitre massivement les dépenses publiques, seul moyen selon eux de résorber la dette, grâce à la relance qui est supposée s'ensuivre mécaniquement.
On sait aussi les belles théories stipulant que le chômage serait un fléau inexistant. Qu'il suffirait pour faire cesser les délocalisations, cause première de nombre de disparitions d'emplois, de revenir au protectionnisme. On sait que certains vont encore plus loin, en affirmant qu'il n'est que d'interdire les licenciements pour résoudre définitivement le problème...
On découvre aujourd'hui, à l'occasion de la problématique des retraites, de nouvelles idées révolutionnaires auxquelles manifestement personne n'avait pensé auparavant tellement elles sont évidentes. Il en est ainsi de celles émises par M. Bernard Friot, sociologue et membre fondateur de l'I.E.S (Institut Européen du Salariat), dans son ouvrage récent : "L'enjeu des retraites".

Pour commencer, M. Friot affirme tranquillement  que contrairement à l'argument principal de la réforme en cours, il n'y a pas de souci démographique. Non seulement il le réfute, mais il prétend qu'il s'agit d'un "bobard" inventé par le Gouvernement à seule fin de diminuer les droits et les acquis sociaux, "de fragiliser une population"...
On quitte dès lors le registre de la douce plaisanterie, et  un artifice de raisonnement particulièrement désagréable se démasque, assez caractéristique de tous les penseurs affiliés peu ou prou à cette nouvelle école.  Outre la tendance au raccourci simplificateur, la démonstration dérape  en effet assez invariablement dans le procès d'intention. Et cet état d'esprit partisan dérive même assez vite vers le militantisme le plus caricatural, en parlant notamment du Président de la République : "on se fait bourrer le mou par un petit excité".
Avec de telles prémisses et des a priori aussi grossiers, tout devient évidemment très facile : "il n'y a de problème que dans nos têtes". 

S'ensuit une alternance savamment dosée de propos tantôt lénifiants quant aux périls, tantôt accusateurs contre le Pouvoir en place. Par exemple pour ce prédicateur béat, l'avenir du financement des retraites est assuré du seul fait de l'augmentation régulière du PIB, qui permet selon lui de redistribuer largement les abondantes richesses produites par le pays. 
Il va sans dire qu'il se pose en défenseur intransigeant du système par répartition n'évoquant même pas la capitalisation, mot qui lui écorcherait manifestement la bouche. D'ailleurs il exclut par principe dans le PIB, toutes les richesses produites par le Capitalisme honni... Il faut préciser que pour lui, la productivité de type capitaliste ne génère de richesses qu'artificiellement, au profit d'une petite minorité de nantis, en dévastant sans vergogne l'environnement, et en pillant les ressources naturelles...

La suite de la démonstration est un modèle, dans le genre qu'affectionnait le savant Cosinus : puisqu'en 1970 il fallait 4 actifs pour payer pour un retraité, et qu'en 2010 deux suffisent, pourquoi un seul ne ferait-il pas l'affaire en 2050 ? CQFD...
Au passage, M. Friot qui n'est pas une outrance près, semble d'ailleurs trouver qu'il y a encore trop d'actifs. Il n'hésite pas en effet à affirmer que le tiers des emplois sont "nocifs" (par exemple la police, évoquée de manière elliptique, et avec force mauvais esprit : "ceux qui attendent dans un camion le dérapage d'une manifestation qui ne se produit pas, sauf si on l'organise").
 
Evidemment, à aucun moment de son discours, ce brillant esprit ne prend en considération l'endettement massif imposé par l'Etat aux malheureux actifs qui produisent le fameux PIB. D'ailleurs, ni le déficit annuel croissant des caisses de retraite, ni la fabuleuse dette nationale qui s'est accumulée au fil des prétendues "conquêtes sociales" ne sont évoqués ne serait-ce que d'un mot. Probablement estime-t-il qu'il s'agit comme tout ce qui contrevient à sa théorie lumineuse, de vilains mensonges...
De même à aucun moment il ne semble interpellé par le fait que tous les pays alentour semblent avoir anticipé la "fallacieuse logique démographique" suivie par l'actuel gouvernement français. Faut-il en déduire que le monde entier soit aussi sot que nos dirigeants ?

Toujours est-il qu'occultant habilement tous ces menus détails, il pourrait sans difficulté entonner l'air  célèbre de la Marquise. Sa rhétorique utopique va d'ailleurs même jusqu'à asséner que sur la tranche des 20-60 ans, nous n'avons jamais été aussi proches du plein emploi, et que la retraite, c'est le bonheur de pouvoir travailler tout en étant "libéré du marché du travail" ! On aurait bien tort de s'en priver...
Et pour finir en beauté, il se paie le luxe de conclure avec une logique toute mélanchonienne, qu'il suffirait pour restaurer tout son sens au travail, "de se débarrasser des employeurs", et pour investir, de faire de même avec les "parasites absolus" que sont les investisseurs.
Dialectique bien huilée en somme, qui fait toujours beaucoup d'effet sur des auditoires crédules, d'autant qu'elle débouche sur la menace, si elle n'était pas suivie d'effets, de voir l'avènement du Front National ou de "Sarkozy au carré", ce qui pour lui est "à peu près la même chose.."

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