Ce blog a vingt ans. C'est beaucoup et c'est peu. Tout dépend du point de vue qu'on adopte. Mais quel qu'il soit, y a-t-il un sens à poursuivre avec autant d'assiduité un objectif aussi chimérique, aussi dénué d’utilité ?
Écrire peut être considéré comme un aimable passe-temps, lorsqu'on a remisé toute autre ambition, notamment celle d'être écrivain, reconnu comme tel. On pourrait en dire autant de n'importe quel violon d'Ingres : peindre, dessiner, sculpter, faire de la musique ou bien encore broder, cuisiner, ou cultiver de jolies fleurs. Mais sans public, quelle finalité à tout cela ?
Imagine-t-on des acteurs de théâtre déclamer leur texte sans spectateur ?
Tenir un journal intime relève a priori de la même absurdité. Pourtant cette activité est vieille comme le monde, au moins aussi ancienne que l'écriture. Cela tient de la même nécessité que celle d'entretenir un jardin secret. Est-ce pour autant une manie quelque peu nombriliste?
Narcisse admirait son propre reflet dans l'eau mais il ne créait rien. L'artiste maudit, sûr de son talent, tente d'exprimer sa passion, envers et contre le monde qui l'ignore ou le méprise. Il obéit à un fatum dont il est certain de l'immanence. Il souffre mais il n'est pas inquiet. Il sait que son heure de gloire viendra tôt ou tard. Il peut se consoler en se disant qu'il œuvre pour les temps futurs.
Il n'en est pas de même pour l'auteur d'un journal intime. Il n'a pas ou bien il a perdu l'espoir de quelque reconnaissance. Celui qui n’écrit que pour satisfaire le besoin d'écrire est de la famille de Sisyphe. Sans cesse il remet l'ouvrage sur son métier, sans cesse il retombe dans le néant. N'empêche, il continue, et pour paraphraser Camus, “il faut imaginer Sisyphe heureux”…
Internet a permis l'éclosion d'un nouveau genre, celui du journal extime. Le blog en est sa manifestation la plus aboutie, mais les réseaux sociaux participent de la même logique, plus succincte, plus instantanée, sans doute plus égocentrée, mais tout aussi vaine.
La différence avec les écrits confidentiels ou secrets est qu'ils s’exposent au monde. Cela ne change pas grand-chose car ce dernier y est largement indifférent ou n'y apporte au mieux qu'une attention distraite et très éphémère.
Mais dans l'esprit de celui qui déverse dans le grand bain du Web ses pensées, ses opinions, ses états d'âme, il y a forcément un espoir d'être remarqué, de susciter quelque réaction plutôt qu’une vaste indifférence.
Bien souvent, cela se heurte au paradoxal anonymat derrière lequel certains restent cachés. Être illustre et inconnu comme le souhaitait le peintre Edgar Degas, peut constituer un objectif louable après tout. A l'instar de celui de s'inscrire dans un semblant de pérennité.
Vingt ans, ce n'est déjà pas si mal en somme. Et puis, pouvoir s'exprimer en toute liberté à l'image des oiseaux qui dessinent sans contrainte dans le ciel leurs trajectoires versatiles mais toujours renouvelées, ça contribue à donner le sentiment d'exister…
Epilogue: Cette liberté n'a pas de prix et grâce soit rendue à Google qui l'offre sans contrepartie à qui veut, et ce, tant qu'il peut. Pourvu que ça dure en ces temps de nouveau moyen âge où pullulent les tribunaux inquisitoriaux en quête de procès en sorcellerie, d’anathèmes et de fatwas…

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