A l'évocation du nom de Paul Morand, le premier livre auquel on pense est évidemment L'Homme Pressé.
Important succès littéraire dès sa publication en 1941, il fut adapté au cinéma en 1976 par Edouard Molinaro avec Alain Delon dans le rôle-titre. L'acteur y incarne avec élégance et brio Pierre Niox, l'infatigable voyageur, boulimique de découvertes et toujours préoccupé d'anticiper les événements en espérant gagner du temps, à défaut de pouvoir le remonter. Ce faisant, il croit mieux embrasser le réel, mais il ne voit du monde que ce qu'un passager aperçoit du paysage, à travers la fenêtre du train, ou pire encore par le hublot de l'avion. Tout est lointain et ça défile à toute vitesse, ne laissant dans l'esprit que des impressions impalpables, sans chair ni substance. Comme d’une drogue, il en faut toujours plus.
Pierre Niox est-il le double de l'auteur que certains se plaisaient à portraiturer de manière un peu simpliste sous les traits d’un dandy impatient et superficiel ? Sans doute un peu, mais le moins qu'on puisse dire est que ce dernier ne brosse pas un portrait très élogieux de son personnage, qui fonce droit devant, sans état d’âme, courant de manière effréné après le temps, cherchant à être en avance sur tous les événements de sa vie, et négligeant avec dédain les avertissements de son entourage. Cherchant à stopper cette fuite éperdue, Hedwige, sa femme, épousée à l’occasion d’un bref moment de répit sentimental, l’interroge, en vain : “A quoi reconnaître qu’on est arrivé si l’on ne s’arrête jamais ?”
Hélas, le héros ne prête qu’une attention distraite aux êtres qu’il côtoie, même à ceux qui ont de l’affection pour lui. Il les regarde sans les voir, il les entend sans les écouter. S'il donne parfois l'impression de ralentir, c'est pour mieux repartir.
Résultat, il passe à côté de l'essentiel et se retrouve gros-jean comme devant lorsque le temps le rappelle à l’ordre brutalement. La course ne peut être perpétuelle. Elle s’achève un jour en forme de drame dans lequel il entre sans vraiment réaliser qu’il “était arrivé au pied de l’éternité”.
En somme, ce roman échevelé illustre à merveille l’adage selon lequel rien ne sert de courir, il faut partir à point. Loin d'être un hymne à la vitesse, on peut y voir une critique acérée du monde moderne et de la technique.
L'homme Pressé est en fin de compte l'anti roman de la vitesse. S'agissant de l'écriture, son rythme syncopé, fait de phrases courtes, percutantes, fait irrésistiblement penser au mot de Louis Ferdinand Céline qualifiant Morand de premier écrivain à avoir "jazzé la langue française"....

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