31 août 2006

V pour vendetta : vers le meilleur des mondes ?

Cette histoire qui reprend le thème rebattu du vengeur masqué évoque naturellement de prime abord le personnage emblématique de Zorro : solitude du héros, cape et chapeau noir, voltiges à l'arme blanche, paraphes en lettres de feu...
Pour s'en démarquer, les scénaristes ont tenté d'instiller un peu d'ambiguïté dans l'intrigue, et d'inattendu dans le manichéisme. Hélas ça donne en fait une sorte de galimatias sans queue ni tête, nourri d'allusions plutôt équivoques : D'un côté on découvre l'Angleterre soumise à un régime totalitaire qui justifie sa pression policière par des périls imaginaires, mais dont le peuple s'accommode assez bien, accroché qu'il est à son confort matériel. L'église y est comme il se doit, pervertie et inféodée au Pouvoir, l'homosexualité, synonyme d'intelligence et d'ouverture d'esprit est persécutée, et le Coran constitue la relique émouvante d'une culture bannie. L'Amérique quant à elle est en pleine décomposition « à cause des guerres qu'elle a entreprises... »
De l'autre côté, on suit les péripéties d'un justicier censé incarner le bien mais dont les jugements sont expéditifs. Il n'hésite pas « pour la bonne cause », à tuer, brutaliser, terroriser, ou à faire sauter joyeusement les symboles même de la démocratie que sont le Parlement et le Palais de Justice en se servant du métro pour véhiculer ses bombes...
Au final le sentiment qui domine, c'est celui d'assister à une farce sinistre qui s'épuise en bavardages sentencieux et invraisemblances ridicules. L'esthétique léchée de BD post-moderniste ne parvient à sauver cette douteuse aventure qu'on voit s'achever non sans un certain soulagement. INDEX-CINEMA

28 août 2006

Retour vers le meilleur des mondes


A la fin des années cinquante, près de 30 ans après avoir écrit Le Meilleur des Mondes, Aldous Huxley jugea nécessaire de revenir au problème « énorme » de la liberté et de ses ennemis.
Son propos reste par bien des aspects d'une brûlante actualité, même si certaines de ses craintes ne paraissent à ce jour pas trop fondées : la surpopulation par exemple, qui l'incitait à préconiser des remèdes malthusiens, ne menace guère les régimes démocratiques. Aujourd'hui c'est plutôt la dénatalité qui constitue pour elles un problème.
De même on n'est plus trop effrayé par la propagande subliminale ou bien celle infligée pendant le sommeil, qu'il appelle hypnopédie. Leurs dangers paraissent pour l'heure assez théoriques.
Il reste toutefois une réflexion pénétrante sur la fragilité de la liberté, menacée aujourd'hui encore par toute une série de fléaux très concrets :
-L'excès d'organisation qui conduit à la bureaucratie, à la centralisation, à l'uniformité, et à la perte progressive du contrôle par les citoyens des leviers de commande la société : « L'organisation est indispensable, car la liberté ne peut naître et avoir un sens que dans une communauté d'individus coopérant sans contrainte à la réglementation de l'ensemble.
Mais bien qu'indispensable, elle peut aussi être fatale. Son excès transforme hommes et femmes en automates, paralyse l'élan créateur et abolit la possibilité même de l'indépendance. »
-La propagande et l'endoctrinement qui restent très présents en dépit de la mort des grandes idéologies du XXè siècle. Huxley est très convaincant lorsqu'il montre comment on peut par l'endoctrinement, anéantir la personnalité la plus affirmée et avoir raison de la raison la plus solidement ancrée : « Si l'endoctrinement est bien fait au stade voulu de l'épuisement nerveux, il réussira. Dans des conditions favorables, pratiquement n'importe qui peut être converti à n'importe quoi. »
La montée du fanatisme islamique est la preuve flagrante de la permanence de ce démon qu'on croyait terrassé. Il serait instructif de savoir pourquoi autant de jeunes gens acceptent de mourir en kamikaze, en se rendant coupables dans le même temps de carnages démentiels. Il est impossible que des êtres doués de raison en viennent à de telles extrémités, surtout au nom de Dieu, sauf à avoir été contraints par une diabolique propagande « à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. » Il faut donc conclure qu'il existe des infrastructures puissantes d'endoctrinement et de coercition, au sein même parfois d'authentiques démocraties. Ce sont les pépinières des totalitarismes de demain.
-Le plus grave enfin : l'abandon progressif de l'attachement à la liberté. Huxley cite des sondages de l'époque objectivant que : « La majorité des adolescents au dessous de 20 ans ne croient pas aux institutions démocratiques, ne voient pas d'inconvénient à la censure des idées impopulaires, ne jugent pas possible le gouvernement du peuple par le peuple et s'estimeraient parfaitement satisfaits d'être gouvernés d'en haut par une oligarchie d'experts assortis, s'ils pouvaient continuer à vivre dans les conditions auxquelles une période de grande prospérité les a habitués. »
Cette sorte d'insidieuse démission constitue peut-être le venin le plus dangereux. C'est sans doute à cause d'elle que tant de gens à se fermèrent les yeux sur le péril hitlérien lors des négociations de Munich, préféraient être « rouges plutôt que morts » lorsque les hordes communistes surarmées trépignaient d'impatience aux portes de l'Europe, ou de nos jours se lavèrent les mains du sort des Irakiens soumis à un despote sanguinaire, sous-estiment complaisamment la dictature terrifiante de Castro, ou enfin semblent se résigner à la disparition pure et simple d'Israël, qualifié de plus en plus souvent de corps étranger en terre d'islam...
A la fin de son ouvrage, Huxley évoque le Dodo, cet oiseau sans aile, autrefois endémique sur l'île Maurice et aujourd'hui disparu : « Tout oiseau qui a appris à gratter une bonne pitance d'insectes et de vers sans être obligé de se servir de ses ailes renonce bien vite au privilège du vol et reste définitivement à terre. »
Et il conclut : La Liberté, « un certain nombre d'entre nous croient encore que sans elle les humains ne peuvent pas devenir pleinement humains et qu'elle a donc une irremplaçable valeur » INDEX-LECTURE

23 août 2006

Honni soit qui Google y pense...

En feuilletant distraitement le dernier numéro de l'Express, je tombe sur un entretien accordé à la revue par Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque Nationale de France.
Ça commence plutôt bien car il commente avec enthousiasme le fabuleux développement de l'internet et cherche à convaincre des bienfaits des techniques de numérisation qu'il voit comme « un moyen de sauvegarder les livres », et « de mettre à portée de tous les richesses accumulées au long de siècles ».
Mais il émet aussitôt des réserves sur la manière d'y parvenir, critiquant sans ménagement l'initiative de Google, qui prévoit de numériser en 6 ans pas moins de 15 millions d'ouvrages.

On peut certes comprendre qu'il soit un peu frustré par l'ampleur du projet. Ça fait évidemment beaucoup par rapport à celui de la BNF, Gallica, qui propose à ce jour 80.000 livres en ligne et qui espère en produire désormais 120.000 par an.
En réalité, c'est la nature même de la démarche qui le chiffonne : Google, « c'est un environnement américain qui préside au choix des livres et à la manière de les présenter », « C'est le royaume du vrac », asservi « à une logique marchande », dans lequel « un algorithme aussi secret que la recette du Coca-Cola », privilégie quelques références « comme les têtes de gondoles dans les librairies ».
Mr Jeanneney est choqué et il enfonce le clou. Pour lui c'est clair, « si l'état ne surplombe pas le marché, la diversité culturelle sera écrasée ».
Curieuse manière de raisonner : il s'insurge contre « les grands monopoles » tout en constatant la profusion difficilement égalable de leurs offres, il craint la « loi du marché » qui présente en premier ce qui se demande le plus, et il en déduit étrangement que seul l'Etat, par ses serviteurs zélés, est capable de régenter l'univers culturel !
En citant le général de Gaulle : « Ne soyez pas aveugle en face du marché », il donne pourtant lui-même une clé intéressante. On a vu par le passé les ravages de la culture d'Etat. Le marché quant à lui, n'impose les choses qu'aux gens qui se les laissent imposer. Soyons éclairés et le marché le sera. Mais pourquoi donc abandonner à d'autres les choix qui nous incombent ?

Aujourd'hui même on pouvait lire dans la presse que la Commission de Bruxelles n'avait jamais enregistré autant de fusions d'entreprises qu'en 2006, plus de 345 ! Ce qui est habituellement salué comme un évènement heureux et encouragé par les Pouvoirs Publics, autant d'ailleurs pour les entreprises nationalisées que privées, ne laisse pas d'inquiéter. J'aimerais, en bon libéral jeffersonien que je suis, être certain que cette tendance concentrationnaire ne constitue pas un danger pour l'émulation et le progrès...
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L'enfer est souvent pavé de bonnes intentions

Toujours dans l'Express, Claude Allègre s'interroge gravement au sujet de la peine de mort : en la supprimant, « n'a-t-on pas instauré une torture plus barbare encore ? »
Il rappelle qu'il approuva sans réserve l'abolition, inscrite dans le programme électoral de François Mitterrand en 1981 pour plusieurs raisons : elle rend l'erreur judiciaire moins irréparable tout en n'ayant aucune influence péjorative sur les statistiques de criminalité, et elle prend en compte le bon vieux principe rousseauiste qui veut qu'un homme ne soit jamais « définitivement bon ou mauvais ».
S'il paraît ne pas regretter son choix, il se lamente cependant sur l'alternative retenue : « Pour satisfaire une opinion publique toujours plus répressive et désormais privée de sang, on a institué la réclusion perpétuelle incompressible ». Elle ne fait en effet selon lui que fabriquer « des fauves dangereux » ou « des dépressifs profonds ».
Mais au delà de ces propos quelque peu réducteurs et méprisants pour le peuple, le problème est qu'il ne dit pas ce qu'il faudrait en définitive faire.
Ah ces gens bien intentionnés, qui ne veulent pas de bourreaux parce que c'est inhumain, qui ne veulent pas de « perpète » parce que c'est cruel, et qui ne veulent pas même de prisons parce qu'il vaut mieux construire des écoles et des logements sociaux...
Avec leurs bons sentiments, ont-ils seulement imaginé qu'ils avaient une part de responsabilité dans le grand délabrement de la justice en France ? Les victimes d'assassins récidivistes, les prisons surpeuplées, les outrances judiciaires dont Outreau fut le tragique révélateur, n'ont-elles pas quelque chose à voir avec leurs doutes larmoyants, issus contre toute attente d'une morale somme toute très dogmatique ?
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Trois enterrements

Ça commence par la mort d'un homme, tué par balles, dont on découvre le corps au milieu de nulle part, entre le fin fond du Texas et l'orée du Mexique, alors que les coyotes s'apprêtent à le dévorer.
Mais cette entrée en matière brutale, évoquant un thriller brûlant, se met à patiner un bon moment en tergiversations, supputations, et allers et retours incessants entre le passé et le présent, autour de personnages et d'évènements qu'on peine à mettre en cohérence. On se demande même si quelque chose va vraiment démarrer au sein de cette atmosphère desséchante, ivre de poussière et de soleil.
D'autant que la vie est dure dans cette contrée reculée. La police des frontières omniprésente, n'est pas tendre avec les malheureux qui tentent de fuir leur pays pour gagner un hypothétique eldorado. D'une manière générale les gens ne sont pas très avenants, à l'image de Tommy Lee Jones avec sa silhouette hâve et sa gueule burinée, mal rasée de vieux cow boy désabusé. L'ennui est sur toutes les têtes. Les femmes le trompent en trompant leur mari et les hommes en buvant, et en baisant les femmes qui trompent leur mari...

Et puis les morceaux épars du puzzle se rassemblent tout à coup.
Cet homme, on apprend par qui et pourquoi il a été tué. On découvre qu'il avait un ami qui tenait vraiment à lui. On comprend que pour cet ami, le crime ne peut rester impuni et que les dernières volontés du défunt doivent être exaucées.
Une vengeance se dessine alors, car la justice doit passer, même si ceux dont c'est le métier s'avèrent incapables de la rendre.
Elle va donc s'accomplir au travers d'une hallucinante chevauchée, une sorte de vertigneux et insensé huis clos itinérant. Un véritable voyage expiatoire, rude, terrible, dont la simplicité implacable évoque naturellement les errances solitaires des héros du western classique.
Tommy Lee Jones, dont c'est la première réalisation, en fait un peu trop dans le sordide. Mais il signe toutefois une oeuvre originale, magnifiquement dirigée et servie avec brio par des acteurs excellents : lui-même, Barry Pepper, mais aussi par exemple Levon Helm - le batteur du groupe mythique The Band - qu'on découvre en vieil ermite aveugle qui supplie qu'on achève sa vie sans espoir. Le tout s'appuie sur un scénario dur, mais fort heureusement pas aussi gratuit qu'on pouvait le craindre. Les situations sont plus complexes qu'il n'y paraît. L'assassin avait des raisons d'en vouloir à sa victime, mais il ne le savait pas. Le mort était gentil mais un peu menteur. Quant à l'immigration clandestine, elle est là comme un fait tragique, incontournable, pas comme le prétexte à un parti pris idéologique...
Bref, c'est diablement humain...
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22 août 2006

The constant gardener

On ne voit pas bien ce que vient faire le jardinier dans cette histoire. On ne voit pas bien pour tout dire, l'intérêt de l'histoire tant elle est compliquée, obscure et invraisemblable...
Il faut dire que rien ne tient vraiment debout dans ce montage tarabiscoté et manichéen qui voudrait nous faire croire, sur fond de romance à l'eau de rose, que les entreprises pharmaceutiques occidentales n'ont qu'une idée en tête : s'enrichir sur le dos des pays pauvres, en tuant au passage leurs enfants, utilisés comme cobayes sans âme, pour des médicaments pourris. Tout cela naturellement avec la bénédiction des gouvernements dont ils dépendent...
La coupe est décidément pleine de ces chevaliers blancs qui semblent se faire un devoir de pourfendre le système qui les nourrit. A trop vouloir en dire on ne dit rien. Si la situation est aussi grave ce n'est pas avec des insinuations aussi grotesques qu'on peut espérer la changer !
John Le Carré, l'auteur du livre dont est tiré le film, a depuis toujours cultivé l'ambiguité politique. Cette fois, il a manifestement rejoint les rangs des enragés de la théorie du complot. De ceux qui voient partout l'empreinte des griffes du Grand Satan Bush et qui haïssent le capitalisme avec des arguments à peu près aussi subtils et perspicaces que ceux qu'employaient les Bolchéviques. Un signe ne trompe pas, le romancier anglais fait figure dorénavant pour le Parti Communiste d'écrivain "franchement prodigieux de finesse et d’intelligence critique", "l’un des chroniqueurs les plus sagaces du dernier demi-siècle" (l'Humanité avril 2004).

Le vrai problème de ce film de Fernando Meirelles, c'est qu'en dehors de ce parti pris discutable mais après tout légitime, ce qui aurait pu être un bon thriller s'avère n'être qu'un navet très convenu et sans nuance, assez gonflant pour tout dire.
La mise en scène qui use et abuse des feed-backs, est approximative, décousue, incohérente un peu comme les trépidations anarchiques dont est affligée la caméra.
Le suspense est quasi inexistant tant l'histoire est prévisible, dès les premières minutes.
Même l'histoire d'amour entre Tessa-Rachel Weisz et Justin-Ralph Fiennes vient comme des cheveux sur la soupe. On n'y croit pas un seul instant et le jeu des acteurs stéréotypé et superficiel y est pour beaucoup. Elle est horripilante, il est niais.
Bref, on cherche vainement ce qui pourrait valoir un compliment dans cette lamentable guimauve bien-pensante. Quelques images pathétiques d'une Afrique qui crève, avant tout des déchirures qu'elle s'inflige elle-même, et de sa désespérante incapacité à surmonter un fatum si noir sous un soleil si blanc peut-être....
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21 août 2006

Et pan dans le Sénat !

Arnaud Montebourg, qui ressemble tant à un petit marquis qu'on voit presque constamment son nom affublé d'une particule, l'affirme bien fort ce matin sur France-Inter : « Tous les démocrates ont le Sénat – cette assemblée de notables, précise-t-il – dans le collimateur. »
Est-ce parce qu'il fait désormais cause commune avec les « royalistes » du PS, qu'il se prend à imaginer un pouvoir monarchique absolu, ou bien rêve-t-il avec nostagie au monde ancien, celui des belles républiques démocratiques populaires bien nettes, marchant au pas sous la férule joyeuse du socialisme triomphant ? Nul besoin en effet d'assemblées et de contre-pouvoirs dans ces régimes si parfaits...
Et si on se demandait plutôt pourquoi en France le Sénat est si insignifiant ?
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18 août 2006

La route de la servitude

On ne sait trop pourquoi, le libéralisme fait si peur à quantité de gens. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce qui n'est rien d'autre que l'incarnation de l'esprit de liberté, engendre pour un grand nombre de personnes une terreur irrationnelle, une sorte d'effroi panique incontrôlable.
En le rejetant, c'est pourtant une des plus belles aspirations humaines à laquelle on renonce, celle « d'Erasme et de Montaigne, de Cicéron et de Tacite, de Périclès et de Thucydide... »
A toutes ces personnes inquiètes, la lecture de Friedrich Hayek peut être une révélation tant sa vision des choses paraît humble, naturelle et dénuée d'artifice. Tant elle tient de l'évidence, à condition de n'avoir pas trop de préjugés.
Pour l'économiste d'origine autrichienne, prix Nobel en 1974, fondateur de la Société du Mont-Pèlerin, « la route de la servitude », c'est celle qui attend les gens qui préfèrent à la liberté, le pouvoir «absolu, prévoyant, régulier et doux » de l'Etat. C'est le destin de ceux qui s'en remettent corps et âme au « Plan » pour organiser leur vie.
Cet ouvrage fut écrit en 1943, au moment où le monde était déchiré par de sanglants conflits d'idées. Par bien des aspects, il reste d'une vibrante actualité. Avec des mots simples et des exemples tirés de la vie quotidienne, Hayek mettait en garde contre les méfaits de la planification étatique et montrait qu'il faut avoir confiance dans la liberté.

Le planisme est l'outil commun des idéologies collectivistes : socialisme, communisme, nazisme, fascisme
L'ouvrage est dédié « aux socialistes de tous les partis. » Même si cette interpellation sarcastique peut paraître étonnante, voire choquante pour certains, elle se justifie tant les collectivismes se ressemblent, au moins par les moyens utilisés pour parvenir à leurs fins : quasi négation de l'individu et de son entourage familial, asservissement du peuple au Parti et planification centralisée, rigide.
Les récents aveux de Günther Grass éclairent d'un nouveau jour ces similitudes. Cet homme, qui incarne depuis plusieurs décennies, la « Gauche morale », avoue avoir été séduit à 17 ans, par le modèle de justice et de progrès sociaux proposé par le national-socialisme.
Il faut dire qu'on a tellement glosé rétrospectivement sur l'horreur irrationnelle du nazisme, qu'on a fini par oublier ses racines socialistes, et sa nature idéaliste...

Cela étant, ce qui est en question ici, ce ne sont pas les desseins à proprement parler de ces mouvements, mais les moyens qu'invariablement ils mettent en oeuvre pour les accomplir. Car ils se révèlent pervers et n'aboutissent en règle qu'à produire l'inverse de qui était attendu.
Ainsi le planisme s'avère l'outil commun, indispensable aux sociétés trop inféodées à une idéologie. Le drame, c'est qu'il « mène à la dictature parce que la dictature est l'instrument le plus efficace de coercition et de réalisation forcée d'un idéal. »

On pourrait croire que le socialisme moderne qui se veut respectueux de la démocratie soit parvenu à éluder le problème, mais il n'en est rien, s'il veut rester fidèle à son idéal, par essence totalitaire : « Les socialistes se placent sans s'en rendre compte, devant une tâche que seuls peuvent exécuter des hommes durs, cruels, prêts à bousculer toute barrière morale. »
Les exemples de tels hommes pullulent dans l'Histoire contemporaine.
Toutefois, « beaucoup de socialistes ont fini par comprendre qu'ils ne pouvaient mettre en pratique leur idéal qu'à l'aide de méthodes que le socialisme réprouve... » Et devant ce dilemme, plutôt que de tenter une nouvelle fois d'installer un régime totalitaire, ils se résignent à édulcorer leur projet, à le fondre dans quelque chose de moins effrayant : la « social-démocratie. »
Mais Hayek ne considère pas qu'un destin meilleur soit garanti. La démocratie, même si elle est souhaitable, n'est pas la panacée : « Sous le gouvernement d'une majorité homogène et doctrinaire, la démocratie peut s'avérer aussi tyrannique que la pire des dictatures. »
Si le socialisme de nos jours accepte souvent les règles de la démocratie, il ne peut complètement accepter la liberté qui normalement va de pair avec elle. Il continue de rejeter le plus souvent avec horreur le libéralisme et n'a de cesse de proposer des réglementations, des interdits et des contraintes. On peut donc sans en déformer la signification, reprendre les mots de Tocqueville, et là où il parlait de démocratie, y substituer le libéralisme : « Le libéralisme étend la sphère de l’indépendance individuelle, le socialisme la resserre. Le libéralisme donne toute sa valeur possible à chaque homme, le socialisme fait de chaque homme un agent, un instrument, un chiffre. Le libéralisme et le socialisme ne se tiennent que par un mot, l'égalité ; mais remarquez la différence : le libéralisme veut l'égalité dans la liberté, et le socialisme veut l’égalité dans la gêne et dans la servitude. »
En définitive, les temps changent mais le constat reste : le planisme, en faisant de l'Etat le centre décisionnel de la vie des gens se condamne lui-même et comme le déplorait déjà Hölderlin : « Ce qui fait de l'État un enfer, c'est que l'homme essaie d'en faire un paradis... »
On comprend dès lors que pour éviter cette perspective, Hayek conseille vivement de se rallier à la conception simple de l'Etat, énoncée par Tocqueville : « Le plus grand soin d’un bon gouvernement devrait être d’habituer peu à peu les peuples à se passer de lui. »

Le planisme n'apporte ni l'équité, ni la sécurité, ni la justice sociale
Le planisme par nature restreint la liberté, au profit prétendu de l'équité et de la sécurité collective.
Hayek démontre que dans ce jeu pervers, le gain est chimérique tandis que la perte est bien réelle et désastreuse, car rien ne peut vraiment remplacer la liberté, et ce n'est qu'après l'avoir perdue qu'on en mesure l'importance.
Il rappelle à ce sujet l'avertissement solennel de Benjamin Franklin : « Ceux qui sont prêts à abandonner des libertés essentielles contre une sécurité illusoire et éphémère ne méritent ni liberté ni sécurité. »
On peut aller plus loin et condamner ceux qui incitent à se défier de la Liberté, en la présentant comme source d'immoralité ou de précarité et ceux qui discréditent l'argent au motif qu'il corrompt, qu'il aliène :
« L'école et la presse ont inculqué à notre jeune génération l'habitude de considérer toute entreprise commerciale comme suspecte, tout profit comme immoral. » On en vient à considérer « qu'employer une centaine de personnes équivaut à les exploiter, tandis que commander le même nombre d'individus est une tâche honorable. »
La liberté devient dans ces descriptions fallacieuses, « un état extrêmement précaire, où l'on est méprisé en cas de réussite autant qu'en cas d'échec. »
Résultat, « On n'est pas surpris de voir affirmer par un nombre toujours plus grand de gens que la liberté ne vaut rien sans la sécurité et qu'ils sont prêts à sacrifier la première à la seconde. »

Pourtant il n'est pas nécessaire de chercher loin pour conclure que le planisme est incapable de garantir une vraie « justice sociale ».
Si l'abolition de la propriété privée et l'objectif de l'égalité totale semblent désormais irréalisables ou non désirables, celui consistant à tendre vers une plus grande équité est toujours fièrement revendiqué. Pourtant, il n'est d'aucun secours aux dirigeants du Plan pour leurs décisions, tant il est vague et abstrait. Ce but suggère en effet « de prendre aux riches autant que possible. » Mais lorsqu'il s'agit de distribuer le prélèvement ainsi effectué, le problème demeure, tel que le décrivait John Stuart Mill : « Les hommes capables de soupeser chacun, comme dans une balance, et d'attribuer, selon leur bon plaisir et leur appréciation, aux uns plus, aux autres moins, de tels hommes devraient soit descendre de surhommes, soit être soutenus par une terreur surnaturelle. »
Autrement dit, « le monde dans lequel le riche est puissant n'est-il pas meilleur que celui dans lequel seul le puissant peut acquérir la richesse ? »

Quant à l'argent, si vil et maléfique, on entrevoit aisément les conséquences, « si l'on acceptait de faire ce que proposent maints socialistes, à savoir remplacer le mobile pécuniaire par des stimulants non économiques. Si l'on se met à rétribuer le travail non pas par l'argent mais sous forme de distinctions honorifiques ou de privilèges, d'attribution d'un pouvoir sur d'autres ou par de meilleures conditions de logement ou de nourriture, par des possibilités de voyage ou d'instruction, tout cela signifie une nouvelle restriction de la liberté. »
En réalité, à l'évidence, l'argent n'a pas les tares dont on l'accuse; au contraire, il s'avère « un des plus magnifiques instruments de liberté que l'homme ait jamais inventé. » puisqu'il offre à l'individu la possibilité d'en faire ce que bon lui semble. Son seul défaut, c'est d'être trop rare pour le commun des mortels...

La sécurité enfin, n'est guère mieux lotie dans une société planifiée: « Plus on tente d'assurer une sécurité complète en intervenant dans le système du marché plus l'insécurité augmente. »
Ce qu'on apporte à certains, on le retire mathématiquement à d'autres. C'est ainsi qu'avec les meilleures intention du monde, on en arrive à créer des rentes de situation, des niches artificiellement protégées tandis qu'on aggrave les difficultés de ceux qui n'en peuvent bénéficier.
En réalité le planisme n'aboutit souvent qu'à distribuer des prérogatives et des prébendes: « L'amateur de paysages champêtres qui veut avant tout préserver leur apparence et effacer les insultes faites à leur beauté par l'industrie, tout autant que l'hygiéniste enthousiaste qui veut démolir les chaumières pittoresques et insalubres ou l'automobiliste qui veut voir partout de bonnes routes bien droites, le fanatique du rendement qui désire le maximum de spécialisation et de mécanisation, et l'idéaliste qui au nom des droits de la personne humaine veut conserver le plus possible d'artisans indépendants, tous savent que leur but ne peut être totalement atteint que par le planisme, et c'est pourquoi ils veulent le planisme. Mais l'adoption du planisme qu'ils revendiquent à grands cris ne peut que faire surgir le conflit masqué qui oppose leurs buts. »

Le libéralisme à l'inverse n'a aucune raison de favoriser tel ou tel groupe humain. D'ailleurs, le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas, puisque par nature, il n'en a pas le pouvoir.
Au surplus, « il est significatif que l'argument le plus courant contre la concurrence consiste à dire qu'elle est « aveugle ». Il est peut-être opportun de rappeler que pour les anciens, la cécité fut un attribut de la divinité de la justice. La concurrence et la justice n'ont peut-être rien d'autre en commun que le mérite de ne pas tenir compte des considérations personnelles. »

Si le planisme se caractérise par un carcan organisationnel, cela ne signifie pas que la société libérale doive s'affranchir de règles générales. L'Etat peut par exemple légitimement contrôler et réglementer certaines productions nuisibles (toxiques par exemple) ou encore limiter la durée du travail sans que cela ne menace la concurrence ni la liberté. Il peut même sans les entamer significativement, décréter un revenu minimal de subsistance ou instaurer un régime de protection contre la maladie.
« D'une manière générale, chaque fois que la communauté peut agir pour atténuer les conséquences des catastrophes contre lesquelles l'individu est impuissant, elle doit le faire. »
Simplement, « Il n'y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d'en faire un dogme immuable; il n'y a pas de règles stables, fixées une fois pour toutes. Il y a un principe fondamental : à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées et recourir le moins possible à la coercition. »
Si le libéralisme est basé sur la conviction que la concurrence est le meilleur moyen de guider les efforts individuels, en aucun cas il ne s'agit d'un laisser faire dogmatique. Il ne nie pas mais au contraire réclame, pour que la concurrence puisse jouer un rôle bienfaisant, « une armature juridique soigneusement conçue ».

Le planisme n'a rien d'inéluctable, même dans un monde complexe
Pour Hayek, il y a une chose révélatrice : peu de partisans du planisme centralisé le décrivent comme « désirable ». En revanche, « la plupart d'entre eux affirment que nous ne pouvons plus choisir, et que nous sommes contraints par des circonstances échappant à notre volonté de substituer le planisme à la concurrence. »
Les transformations techniques ont pour eux rendu « la concurrence impossible dans un nombre croissant de domaines », ne laissant le choix qu'entre « la production par des monopoles privés et la direction par le gouvernement. » et imposant « de recourir à la coordination d'un organe central pour éviter que la vie sociale devienne un chaos. »
Pourtant, « L'histoire intellectuelle des soixante ou quatre-vingts dernières années illustre parfaitement cette vérité qu'en matière d'évolution sociale, il n'y a d'inévitables que les choses qu'on pense être inévitables. »
« Le contrôle et le planisme ne présenteraient pas de difficulté dans une situation assez simple pour permettre à un seul homme ou un seul conseil d'embrasser tous les faits. Mais lorsque les facteurs à considérer deviennent si nombreux qu'il est impossible d'en avoir une vue synoptique, alors, mais alors seulement, la décentralisation s'impose. »
Autrement dit, plus le monde devient complexe, et plus il a besoin de la concurrence et de la liberté.

Dans un même ordre d'idée, la complexité du monde et les exigences de rentabilité ne rendent pas impérative ni nécessaire la constitution de monopoles. Les gains immédiats sont en effet éphémères.
Le planisme et la centralisation ne conduisent à faire baisser le coût des biens qu'au prix d'artifices, c'est à dire soit une restriction de la liberté soit une uniformité de ces biens : « On pourrait concevoir que l'industrie automobile britannique arrive à produire une voiture moins chère et meilleure qu'aux Etats-Unis à condition que tout le monde en Angleterre soit décidé à se servir du même modèle. »
L'expérience l'a montré maintes fois, la production étatique et le regroupement industriel sous la forme de trusts s'avèrent à long terme coûteux et stérilisants en terme d'invention et de progrès.
A contrario, « le prix immédiat que nous avons à payer pour la variété et la liberté du choix peut parfois être élevé mais à la longue le progrès matériel lui-même dépendra de cette variété. »
« Cela signifie que si nous voulons conserver la liberté, nous devons la garder plus jalousement que jamais et être prêts à faire des sacrifices pour elle. »

Le planisme est source de tensions internationales
Lorsqu'il se projette dans le contexte des relations internationales, Hayek y trouve des arguments supplémentaires pour rejeter les organisations rigidement planifiées.
« Il n'y a pas de grandes difficultés à planifier la vie économique d'une petite famille dans une communauté modeste. Mais à mesure que l'échelle grandit, l'accord sur les fins diminue et il est de plus en plus nécessaire de recourir à la force et à la contrainte. »
Non seulement la mise en cohérence de plusieurs organisations nationales intangibles serait délicate, mais il y a fort à parier qu'elle supposerait à un moment où à un autre un accroissement des tensions. « Au lieu d'une lutte toute métaphorique entre concurrents, on aurait affaire à un conflit de forces, avec transfert des rivalités que les individus règlent normalement sans recourir à la force, à des Etats puissamment armés échappant à toute loi supérieure. »
En bref, « on ne peut pas être juste, ni laisser les gens vivre leur vie si c'est une autorité centrale qui distribue les matières premières, répartit les marchés, si tout effort spontané doit être approuvé, et si l'on ne peut rien faire sans l'autorisation de cette autorité centrale. »

Hayek n'est toutefois pas opposé au principe d'une autorité supra-nationale. Il juge même que cette dernière pourrait « contribuer énormément à la prospérité économique », à condition qu'elle « se contente de maintenir l'ordre et de créer des conditions dans lesquelles les peuples puissent se développer eux-mêmes », qu'elle aide « autant que possible les peuples pauvres à reconstruire leur vie et à élever leur standard de vie ».
Il souhaite donc un organisme dont le pouvoir « serait essentiellement d'un caractère négatif » , pour surtout dire « non » à toutes sortes de mesures restrictives. »
Il l'imagine dotée de pouvoirs réels car « il ne peut pas y avoir de lois internationales sans un pouvoir capable de les faire respecter », mais elle devrait être avant tout « conçue de manière à empêcher les autorités nationales ou internationales de devenir tyranniques. »

Suit un vibrant plaidoyer pour le fédéralisme qui garantit dans les meilleures conditions le respect des intérêts de chacun dans une perspective de progrès commun : « La fédération est l'application de la méthode démocratique aux affaires internationales, la seule méthode de transformation pacifique que l'homme ait inventée. »
« L'avantage du fédéralisme est de rendre le planisme nuisible difficile, tout en ouvrant la voie au planisme nécessaire. »
« Notre but ne doit être ni un super-état tout-puissant, ni une association lâche de « nations libres », mais une véritable communauté de nations composées d'hommes libres. »
« Nous gagnerons tous à créer un monde dans lequel les petits États puissent subsister. »

La France prise à son jeu

La France a cherché à jouer un rôle de premier plan dans le conflit qui vient de ravager le Liban.
Elle a, comme le rappelle le Figaro, « largement contribué à rédiger » la résolution 1701 de l'ONU, qui a permis de mettre fin aux hostilités et qui promettait le déploiement d'une force internationale d'interposition d'au moins 15000 hommes.
Aujourd'hui elle reproche à ce texte son caractère évasif et revoit à la baisse les effectifs qu'elle compte incorporer à la FINUL. Au lieu des 3000 hommes vaguement promis, elle propose désormais d'en envoyer 200, ce qui ne l'empêche pas de revendiquer le commandement de ces troupes...
Au vrai, tout se passe comme si les belligérants avaient pris les négociateurs à leur propre jeu, tant le scénario qu'on voit se dérouler ces derniers jours paraît irréel :
-la fin aussi abrupte des combats, au jour dit, à l'heure dite.
-le déploiement subit de l'armée libanaise – pas moins de 60.000 hommes tout de même – On se demande bien d'où ils peuvent sortir « après 40 ans d'absence au Sud-Liban » et plusieurs semaines d'affrontements meurtriers sans qu'on parle un seul instant d'eux.
-Le renforcement enfin de la FINUL. Une semaine après le cessez-le-feu, on ne sait toujours pas à quoi elle va servir, de combien d'effectifs elle va disposer, et sous quel commandement elle va être placée. Il faut rappeler que la « Force Intérimaire des Nations Unies pour le Liban » compte à ce jour 2000 hommes, dont 200 Français. Elle est en place depuis plus de 20 ans, sans possibilité de faire usage de ses armes. Pour quelle efficacité ?

07 août 2006

Les portes de la perception

J'ai passé la fin de l'après-midi, allongé au soleil dans le fond du jardin, en écoutant au casque le « clavier bien tempéré » de Bach, interprété par Sviatoslav Richter. Instants de quiétude pendant lesquels la pensée s'évade en mille songes illuminés. Je ferme les paupières et la chaude caresse de la lumière se transforme en paillettes éblouissantes qui dansent tranquillement au gré de mes pensées un peu vagues mais pleines de promesses subtiles. La musique s'insinue délicieusement dans toutes mes fibres, avec une douce et indicible certitude.
Je regarde les fleurs et l'envie me prend de les photographier. Vers 17 heures, les rayons obliques magnifient les couleurs et les contrastes et c'est un monde enchanté qui virevolte au gré d'une petite brise. Fuschias, hortensias, chèvrefeuilles, lavandes, géraniums semblent livrer, vus de si près, un message humble et serein, rassurant.
Je pense aux millions de gens qui se pressent en foule sous la chaleur, un peu partout en ce premier week-end d'août. Les files de voitures agglutinées sur les routes qui mènent aux plages... L'odeur d'essence, de friture, de sueur et de crème solaire.

Puis je me plonge dans mon bouquin, « Les portes de la perception et autres essais » d'Aldous Huxley. Ces réflexions sont placées sous le signe de William Blake : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est, infinie. »
Ces portes dont s'inspira Jim Morrison et qui devinrent dans l'univers du Rock, les Doors, ce sont celles des paradis artificiels, ouvertes par la mescaline.
Huxley relate l'expérience qu'il fit de cette drogue extraite du peyotl, dont il ingurgita 4 décigrammes par « une brillante matinée de mai ».
Et ça commence par un constat un peu désabusé sur la solitude des sensations : « Nous vivons ensemble, nous agissons et réagissons les uns sur les autres; mais toujours, et en toutes circonstances nous sommes seuls. Les martyrs entrent la main dans la main dans l'arène; ils sont crucifiés seuls. Embrassés, les amants essayent désespérément de fondre leurs extases isolées en une transcendance unique; en vain. »
« Depuis la famille jusqu'à la nation, chaque groupe humain est une société d'univers-îles. »

La drogue offre une sensation unique : la perception « nettoyée »; notamment de l'espace et du temps. On n'éprouve rien d'agréable ni de désagréable mais simplement ce qui est : Istigkeit selon le mot de maître Eckhart. Ainsi des fleurs : « Elles brillent de leur propre lumière intérieure, quasi frémissantes sous la pression de la signification dont elles sont chargées, une durée passagère qui est pourtant une vie éternelle, un périr perpétuel qui est en même temps un Être pur, un paquet de détails menus et uniques dans lesquels, par quelque paradoxe ineffable et pourtant évident en soi, se voit la source divine de toute existence. »
La mescaline fournit une approche taoïste du réel : « Au stade final de l'absence de moi, il y a une connaissance obscure que Tout est dans tout, que Tout est effectivement chacun. »
Cet éclatement de la personnalité fait penser à certaines affections psychiatriques, mais sans le caractère pervers, incontrôlable, de la maladie. Ainsi, la mescaline fait connaître la partie « paradisiaque de la schizophrénie. »

Par bonheur, elle est d'ailleurs presque complètement inoffensive, contrairement aux drogues communément acceptées que sont l'alcool et le tabac. Elle ne provoque pas de trouble aigu du comportement : « un homme sous l'influence de la mescaline se contente de s'occuper tranquillement de ce qui le regarde. »
La mescaline n'est certes pas une drogue idéale. A côté de la majorité d'utilisateurs « transfigurés de façon heureuse, il y a une minorité qui ne trouve en la drogue que l'enfer ou le purgatoire. »

Toutefois elle s'avère pour l'écrivain, supérieure à toutes les substances connues y compris les pilules psychotropes. « Celui qui en revient ne sera jamais tout à fait le même que celui qui y était entré. Il sera plus sage, mais moins prétentieusement sûr; plus heureux , mais moins satisfait de lui; plus humble en reconnaissant son ignorance, et pourtant mieux équipé pour comprendre les rapports entre les mots et les choses, entre le raisonnement systématique et le Mystère insondable dont il essaye, à jamais et en vain d'avoir la compréhension. »

On sait que fort de cette expérience bouleversante, Huxley, au moment de mourir, demanda qu'on lui administre du LSD. Probablement espérait-il ainsi passer en majesté les Portes de l'Eternité...
INDEX-LECTURE

La malédiction de l'Inca


Le 1er août, on apprenait la démission du président de l'Institut National pour le Cancer (INCA).
Le Pr Khayat avait été nommé en mai 2005, par Jacques Chirac en vertu de son droit régalien, à la tête de cette nouvelle et nième entité administrative créée par ses bons soins, pour être en quelque sorte le fer de lance de son emblématique « Plan Cancer ».
Cher vieux pays où l'on continue à croire aux pouvoirs magiques des commissions, agences, instituts et autres bras rapportés de l'Administration Centrale, sur les fléaux qui minent la société !
Magie n'est pas déplacé en la circonstance. Probablement espérait-on de ce grand Inca des pouvoirs surnaturels capables de faire fondre les affreuses statistiques du cancer.
Passons sur les accusations portées contre le brillant cancérologue. Elles sont probablement exagérées comme a conclu le Contrôle général économique et financier au terme d'une enquête approfondie des comptes de l'Institut.
Pour autant, on peut se demander ce qu'une telle instance est susceptible d'apporter de bien efficace contre le cancer. Pour l'heure on a vu surtout en émaner des recommandations en forme de diktats bureaucratiques.
Ainsi le sort des infortunés malades est-il désormais entre les mains non plus de médecins, mais de commissions. Ces dernières sont chargées lors de Réunions dites « de Concertation Pluri-disciplinaire », d'établir les cursus de soins et de traitement. Ainsi, la médecine s'exerce donc en conclave, le praticien n'étant qu'un rouage quasi passif dans cet engrenage bien intentionné, mais par nature anonyme et irresponsable.
Même le moment si terrible, où il faut révéler au malade ce dont il souffre, échappe désormais au cadre si singulier du "colloque médecin-malade". Il est planifié, enrobé d'une molle gélatine administrativo-humanitaire, douce, consensuelle, mais hélas par nature désincarnée. On appelle ça le "dispositif d'annonce", et c'est comme ça qu'on entre dorénavant dans la "filière de soins"...
Autres genre de mesures prises par l'INCA, le calcul de seuils d'activité en deçà desquels il devient interdit d'exercer les soins dans telle ou telle spécialité et dans tel ou tel établissement. Appliquant à l'art médical les recettes stakhanovistes de la production industrielle on décrète ex cathedra « qu'il n'est possible de faire bien que ce qu'on fait souvent. »
En raisonnant de la sorte, on « restructure l'offre de soins » comme on dit en jargon technique. En réalité, on juge les gens a priori sur leurs compétences supposées, qu'on assimile grossièrement à des quota et on décapite par avance ceux qui ne répondent pas au gold standard.

On peut avoir des doutes sur l'efficacité d'un telle stratégie, faisant de la quantité un gage de qualité.
Surtout lorsqu'on la met en perspective avec la récente escroquerie à l'Assurance Maladie, dévoilée mi-juillet : un médecin de l'Essonne enregistrait une moyenne de 147 consultations par jour 6 jours sur 7 depuis 2002, déclarant un chiffre d'affaires annuel de plus d'un million d'euros.
On frémit quand on pense qu'il a fallu plus de 4 ans aux Pouvoirs Publics pour mettre à jour cette extravagance !
INDEX-PROPOS

02 août 2006

Nouvelles du front

Les dirigeants européens, à l'exception des Anglais et des Allemands, réclament un « cessez-le-feu immédiat » au Liban. On pourrait sourire de cette magnifique exhortation, aussi vaine que bien intentionnée. Un peu comme celle adressée « avec la plus grande fermeté » au président Ahmadinejad au sujet de son programme nucléaire.
On pourrait en sourire si dans le même temps, n'était condamnée l'attitude d'Israël, accusé de frapper délibérément les civils, et d'aggraver l'animosité du monde arabe en entamant une intervention de grande envergure. Cette dernière est d'ailleurs assez largement jugée inefficace et on entend même dire qu'elle pourrait avoir pour seul résultat de tout détruire dans ce malheureux pays sauf le Hezbollah !
Ces couplets pacifistes, relayés la bouche en coeur par une partie de la Presse, ressemblent fort à ce qu'on entend à propos de l'Irak et de l'Afghanistan et à ce qu'on entendit au moment des attentats du World Trade Center, de Madrid, de Londres... Et ces subtiles arguties ont comme un arrière-goût rance de vieille cuisine munichoise...
Je lis dans un blog américain, ce résumé affreux mais trop vrai, de la problématique simple et dramatique, des Israéliens :
Si les Arabes déposent aujourd'hui, les armes la violence devrait sous peu cesser d'exister
Si les Juifs déposent aujourd'hui les armes, Israël devrait sous peu cesser d'exister...
Pendant ce temps, le président Chavez fait le tour des popotes anti-américaines et antidémocratiques. Lui le président de gauche, si près du peuple, que fait-il de son bel argent sorti du sol sous forme d'or noir ? Comment envisage-t-il donc de le distribuer ?
Probablement sous forme de pruneaux. On apprend en effet qu'il vient de passer auprès de la Russie, une commande de plus de 3 milliards de dollars d'armements divers : avions de chasse Sukhoï 30, hélicoptères de combat, usine de fabrication de Kalachnikov... Il est vrai que le Vénézuela compte tant d'ennemis acharnés autour de lui...

28 juillet 2006

Du sang de la haine et de la mort

Le Liban éclate à nouveau comme une noix sous la pression « disproportionnée » des obus et des missiles de Tsahal.
C'est un peu comme si le bel alphabet antique d'Ahiram volait en morceaux sous la fureur barbare.
Comme si le voile de cendre et de suie qui envahit le ciel, éteignait la splendeur du passé phénicien, éclipsant Byblos, Tyr, et Baalbek, l'ancienne Héliopolis, derrière une grisaille affreuse.
Le Liban pays martyr n'en finira donc pas de rouvrir ses plaies. Et les enfants, les pauvres enfants, continueront encore longtemps de mourir dans un monde qu'ils entrevoient mais qu'ils ne pourront jamais comprendre...
A Beyrouth le gouvernement est un mirage fuyant. Plus on l'espère, plus il s'éloigne. Pour son grand malheur, le pays s'éparpille en mille groupes, en mille religions. Le Président Lahoud soutient le Hezbollah. Or "le Hezbollah ne fonctionne plus comme un état à l'intérieur de l'état mais comme l'état lui-même" (Time). Un Etat qui expose les enfants et les laisse se noyer dans leur propre sang, sans imaginer qu'il contient un peu de celui du Prophète. Les scouts d'Al-Mahdi endoctrinés, brandissent leurs bras encore potelés comme le faisaient avant eux les jeunesses hitlériennes...
Une spirale de haine infernale poursuit de sa malédiction le peuple palestinien. Il semble repousser avec une obstination morbide toute occasion d'aller vers un destin paisible. Chaque espoir se perd dans les sables et devient aussitôt impossible à rattraper.
Israël avec une volonté de fer a bâti une démocratie et a fait émerger du désert un verger. Les Palestiniens refusent obstinément de donner naissance aux leurs à côté. Ils préfèrent encore la désolation et l'odeur perpétuelle de la mort au voisinage des Juifs. En leur sein même hélas, les milices se divisent sans fin, Hizb Allah contre Amal, Hamas contre Fatah. Partout les querelles naissent, croissent et dégénèrent en conflits meurtriers.
Ils ont épuisé la patience de leurs coreligionnaires en Egypte, en Jordanie, en Arabie, mais ils servent de jouets diaboliques à de grands prédateurs. L'Iran qui s'enfonce chaque jour que Dieu fait, un peu plus dans l'intolérance et le fanatisme, achète le sang de ces âmes perdues pour en faire le terreau de ses révolutions. La Syrie actionne des leviers pervers dans le jeu desquels ils font office de courroies de transmission.
La Communauté Internationale assiste impuissante à cet atroce théâtre de l'absurde. Les « gardiens de la paix » onusiens, inutilement mêlés aux combattants de l'ombre, sont de vaines victimes. Les crocodiles bien intentionnés pleurent mais sont impotents. Ils ont ouvert la voie à la Charia en Iran, ils ont couvert avec complaisance de sombres dictatures, devant le drame irakien, ils se lavent les mains. Maintenant ils craignent "qu'on veuille détruire le Liban" et réclament à grands cris un chimérique cessez-le-feu, sorti de nulle part. A l'évidence, les « plus jamais ça » psalmodiés rituellement devant les portes noires des anciens camps d'extermination ne sont en la circonstance plus trop d'actualité...

INDEX-PROPOS

20 juillet 2006

Venus et La Mer

Lawrence Durrell le dit d'emblée, il fait partie des islomaniaques : « le seul fait de se savoir dans une île, dans un petit univers entouré par la mer, le remplit d'une ivresse indescriptible. »
De fait, des îles il en parcourut beaucoup pendant sa vie aventureuse. Il connut à peu près toutes celles qui peuplent la mer Egée.
Dans « Vénus et la mer », c'est Rhodes qu'il évoque, « Rhodes où les jours mûrissent lentement, comme des fruits sur un arbre. »
Il raconte le séjour qu'il fit en 1945, alors que l'île était encore italienne, en compagnie d'un étonnant aréopage d'originaux de tout-poil: le capitaine-pilosophe au monocle, Gideon, le consul Hoyle, le docteur Mills, et le potier Egon Huber... sans oublier bien sûr E. « aux yeux noirs, qui recouvre un peu tous les autres de son ombre – l'amie, la critique, la maîtresse. »
Il s'agit d'un microcosme magique : « J'ai essayé de ne pas les déranger dans les petites éternités de leur vie insulaire, où leurs esprits se marient un peu à celui de la Vénus Marine, debout dans sa petite niche de pierre au Musée, telle un défi lancé par une vie infiniment plus lointaine... »

Arrivé de nuit à l'Albergo della Rosa, il décrit après une nuit de sommeil réparateur, le charme extatique qui émane du port de Mandraccio, en dépit des traces encore fraîches laissées par la guerre : « Les fenêtres ouvertes donnaient directement sur la mer dont les soupirs mélodieux constituaient l'accompagnement parfait à la joie de retrouver une île grecque... »
« Le soleil éclaboussait d'or et de bleu les premiers plans du paysage, tandis que l'arrière plan désolé de Caria, à peine effleuré par le soleil, semblait doucement tamisé à travers un prisme. Une immense paix. »
En attendant que le monde égéen trouve son peintre, Durrell use d'une jolie palette de mots : « Ciel céruléen effleuré de cirrus blancs – pareils à la toison qui apparaît entre les cornes d'un chevreau de neuf jours, ou sur les cocons des vers à soie; verts intenses comme la queue d'un paon à l'endroit où la mer s'abat contre les falaises. Explosion prismatique des vagues contre le ciel bleu, écrasant leurs paquets de couleurs frissonnantes, puis le noir que laissent les vagues quand elles se retirent en sifflant. La tache vert-billard frangée de violet au dessous de Lindos. Les étranges ossements nacrés de la falaise au pied de Castello... »
Quant aux fantastiques crépuscules rhodiens, (s'agit-il du « crépuscule aux doigts de rose » décrit par Homère ?), ils ont fait la renommée de l'île depuis le moyen-âge : « Toute la rue des Chevaliers était en feu. Les maisons commençaient à se tordre sur les bords comme du papier, et à mesure que le soleil descendait sur la colline, les roses et les jaunes fusaient d'un coin à l'autre, découvrant les subtilités inouïes de leurs inépuisables nuances, de carrefour en carrefour, de pignon en pignon, jusqu'au moment où les minarets des mosquées jetaient des flammes d'un bleu intense, comme du feu consumant une feuille de papier carbone. »
Dans ces paysages idylliques, les fleurs ont leur part. La rose bien sûr qui ornait les sceaux garantissant sur les jarres la provenance et la qualité des produits locaux : huile, vin, parfums.
Mais était-ce une rose ? Rien n'est moins sûr. Car à Rhodes la reine c'est plutôt l'hibiscus. Il est partout : « Les 3 notes dominantes sont les rouges du laurier-rose, et de l'hibsicus, et les grosses masses pourpres des bougainvillées. »
Suit un récit alangui, écrit pour une bonne partie dans le jardin de la villa Cléobolus ou l'écrivain avait établi ses quartiers. A partir de ses lectures, ses voyages, et ses discussions avec les amis autour de sympathiques bouteilles de Mastika, il livre pèle-mêle, impressions, descriptions et un peu d'histoire et de géographie.
Rhodes qui voisine avec l'Anatolie, n'est à ce qu'il paraît qu'un fragment d'un gigantesque cratère l'Egée, ce qui explique les reliefs et les a-pics : « A l'est se trouvent des fonds de plus de 3000 mètres, tandis que le mont Atabyron se dresse à 1240 mètres au dessus du niveau de la mer. »
Le mont Phileremo qui domine la vallée de Maritsa, dont le sol calcaire, doux comme de la crème est creusé de milliers de petits lits de torrents et couverte de buissons, si bien que chaque fissure ressemble à une bouche masquée par une barbe dorée. »
En matière historique, Durrell se livre à une sorte d'évocation éblouie de ce pays fier, né autour de 408 avant Jésus-Christ, farouchement indépendant, mais qui connut par la force des choses l'empreinte de ses encombrants voisins, la Turquie et la Grèce.
S'agissant de l'influence de la Grèce antique, c'est naturellement l'épisode du colosse qui vient à l'esprit. Et c'est avant tout l'histoire du siège épique de Rhodes par Demetrios, fils d'Antigone, vers 305 avant Jésus-Christ.
Parce que les Rhodiens avaient refusé de faire alliance avec ce dernier contre l'Egypte de Ptolémée, il furent assaillis par une armée massive dotée de machines de guerre redoutables, catapultes, balistes, tortues géantes. Durrell décrit notamment la tour fortifiée ambulante Helepolis, construite en bois de chêne, haute de plusieurs dizaines de mètres et nécessitant plus de 3000 hommes pour être déplacée. En dépit de son aspect effrayant elle ne parvint à venir à bout des remparts et s'enlisa lamentablement dans les boues des égouts de la ville, habilement détournés pour faire barrage à l'engin.
Grâce à leur ténacité, leur courage et leurs éminentes qualités de marins les Rhodiens rejetèrent tous les assauts et finirent par épuiser l'attaquant pourtant lui aussi opiniâtre. Une paix des braves s'ensuivit et Demetrios, magnanime, fournit les moyens nécessaires à la réalisation d'une statue commémorative.
Il fallut douze ans pour ériger, probablement sous le fort de Saint-Nicolas, un géant de bronze d'environ 35 mètres de hauteur. Il fut classé parmi les sept merveilles du monde antique, mais s'écroula 56 ans après, victime d'un tremblement de terre en 227.
Durrell, poète, fait la part belle aux créatures qui peuplent l'imaginaire des Rhodiens depuis l'antiquité : les Néréides, esprits tutélaires de ces îles, qui hantent presque chaque source, chaque ruisseau et qu'il ne faut pas surprendre dans leurs ébats sous peine d'être contraint de danser avec elles jusqu'à l'épuisement. Le Kaous, version autochtone du Dieu Pan, qui pose des questions pernicieuses, et qui vous enfourche en cas de réponse erronée, comme un cheval et vous fait courir ventre à terre en vous frappant avec son bâton.
Rhodes vit durant le moyen-âge, débarquer les Chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean, surtout à partir de 1291 lorsqu'ils furent chassés de Jérusalem et qu'ils refluèrent vers Chypre. En 1309, sous la houlette de Foulques de Villeret, ils acquirent la souveraineté de l'île ainsi que de plusieurs autres ( Chalce, Simi, Telos, Nisyros, Cos, la patrie d'Hippocrate, Calymnos et Leros). Ils apportèrent au moins au début quelques bénéfices au pays. Les Turcs cessèrent les agressions dont ils étaient coutumiers, la justice régna et le commerce prospéra. Toutefois Durrell n'est pas très tendre avec les chevaliers, qui étaient censés se consacrer au service des pauvres et à la défense de la vraie foi, et qui négligèrent de plus en plus ces devoirs à mesure qu'ils s'enrichissaient.
Ils finirent par être délogés en 1522 par le sultan de Turquie.
De cette dernière Rhodes a gardé un islam, plutôt apaisé : « pas de cette grossièreté suffocante et de tout ce que cela comporte de bigoterie, de cruauté et d'ignorance. Ici, toutes les franges déchiquetées de la foi se sont effilochées; les minarets dominent la place du marché de leurs stipes gracieux, l'appel du muezzin s'élève doux et musical dans la lumière du crépuscule. Le visage patriarcal du Mufti sous son fez écarlate, fumant d'un air mélancolique dans la cour de la mosquée et accueillant les fidèles. Rhodes a converti l'islam qui s'est intégré à la verdoyante douceur de l'île. »
Le livre s'achève au moment où l'île cesse d'être italienne pour redevenir grecque, après guerre : « ma joie se teinte de regret, car il faudra me séparer une fois de plus d'un pays que j'avais fini par adopter comme une seconde patrie. »


Durrell repassa, des années après, au large de Rhodes. Les souvenirs que lui inspirèrent ces lieux où il fut heureux sont un épilogue nostalgique : « Devant nous la nuit s'assemble, une nuit différente, et Rhodes commence à s'enfoncer dans cette mer insensible d'où seule la mémoire peut la délivrer. Les nuages passent très haut au-dessus de l'Anatolie. D'autres îles ? D'autres futurs ?
Pas après avoir vécu avec la Vénus Marine, je pense. La blessure qu'elle donne, il faut la porter jusqu'au bout du monde. »

INDEX-LECTURE

18 juillet 2006

Dors-tu content, Voltaire...

André Maurois fut un maître dans l'art de la biographie (Byron, Shelley, Chateaubriand, George Sand, Victor Hugo, Tourgeniev, Disraeli...). En vingt-deux courts chapitres, écrits « allegretto », il dressa un portrait de Voltaire aussi concis que précis.
Le personnage et son oeuvre pourraient pourtant suggérer des flots de littérature.
Il vécut 84 ans (1694-1778) et marqua de son empreinte provocatrice « son » siècle, celui qui s'étend de la fin du règne Louis XIV (mort en 1715) jusqu'au début de celui de Louis XVI. Il traversa une époque qui vit mourir le monde ancien dans un curieux mélange de plaisirs frivoles, de mignardises, d'intolérance et d'obscurantisme religieux.
Il fut homme de lettres, philosophe, romancier, dramaturge, journaliste (« le plus grand que les hommes ont connu », selon Maurois).
On a dit qu'il fut un vulgarisateur parce que ses idées paraissaient trop simples. En réalité il représentait l'archétype du gentilhomme éclairé : « curieux de tout, il savait plus d'histoire que les mathématiciens et plus de physique que les historiens... »
Voltaire, sous des apparences ironiques et sarcastiques, resta fidèle au classicisme français. D'ailleurs comme le souligne son biographe, « tous les romantiques sont antivoltairiens. »
Il fut en tout cas un infatigable travailleur : « Plus j'avance dans la carrière de la vie, et plus je trouve le travail nécessaire. Il devient à la longue le plus grand des plaisirs et tient lieu de toutes les illusions qu'on a perdues. »

Il connut de son vivant à la fois la gloire et l'infamie. Il fut exilé, embastillé à plusieurs reprises (dont un séjour de 18 mois pendant la régence) et nombre de ses oeuvres subirent l'autodafé. En 1734, Les Lettres Philosophiques furent par arrêt du Parlement, condamnées à être « lacérées et brûlées dans la cour du Palais, au pied du grand escalier d'icelui, par l'exécuteur de la haute justice, comme scandaleuses, contraires à la religion, aux bonnes moeurs et au respect dû aux puissances. »
Il fut toutefois élu à l'académie française. Il fut admiré de Frédéric II qui qualifiait ses ouvrages « de trésors d'esprit ». Ce dernier l'éleva à la dignité de chambellan et lui remit la croix du mérite. En 1791,enfin, il entra par la grâce de la Révolution, au Panthéon...

De la vie sentimentale de Voltaire, on retient avant tout ses amours pour Emilie du Châtelet. Elle durèrent 14 ans et furent riches d'autant d'affection que de d'affinité intellectuelle. Elle lui procura un refuge agréable lorsqu'il était pourchassé, dans son domaine de Cirey près de la frontière à deux pas de la Lorraine.
Elle avait 12 ans de moins que lui. Il la partagea par la force des choses tout d'abord avec son mari, mais dut plus tard lui laisser la liberté de fréquenter le capitaine de St-Lambert qui lui fit une fille, alors qu'elle venait d'avoir 44 ans. Elle en mourut. Il en fut extrêmement affecté.

Voltaire fut très proche de l'esprit anglo-saxon. Il séjourna en Angleterre et fut profondément impressionné par la lecture de John Locke. De même, il assistera ému aux funérailles de Newton en 1727.
Un extrait d'un poème écrit au moment de la mort de l'actrice Adrienne Lecouvreur, à qui on refusait à Paris une sépulture religieuse, témoigne de ces sentiments :
« Ah verrai-je toujours ma faible nation,
Incertaine en ses voeux, flétrir ce qu'elle admire,
Nos moeurs avec nos lois toujours se contredire,
Et le Français volage endormi sous l'empire
De la superstition ?
Quoi ! N'est-ce donc qu'en Angleterre
Que les mortels osent penser ? »
Deux ans avant sa mort, les Etats-Unis d'Amérique accédèrent à l'indépendance (1776). Il avait rencontré peu de temps auparavant Benjamin Franklin qui avait conçu pour le vieux patriarche une véritable admiration.

Révolté par l'injustice, il prit la défense de nombreuses personnes accusées à tort. La plus célèbre fut Jean Calas dont il parvint à réhabiliter la mémoire. Le malheureux avait été condamné, sur la foi de témoignages douteux (des « quarts de preuve » additionnés...), à être roué vif pour avoir étranglé son fils, lequel s'était en réalité suicidé.
Trente années après ce drame, en 1793, la Convention Nationale fit ériger à Toulouse sur la place du supplice, une colonne de marbre où fut gravée l'inscription suivante : « La Convention Nationale à l'amour paternel, à la nature, à Calas, victime du fanatisme. » Au même moment, la même assemblée envoyait à l'échafaud des milliers de Français qui ne pensaient pas comme elle...
Voltaire fut horrifié par le sort réservé au Chevalier de la Barre, décapité pour avoir négligé d'ôter son chapeau au passage d'une procession.
Enfin, il défendit la mémoire de Lally-Tollendal, décapité pour avoir « trahi les intérêts du roi », lors de la perte des Indes.

Les rapports de Voltaire avec la religion furent plus complexes qu'on ne pourrait le croire.
L'existence de Dieu lui semblait relever de l'évidence : « Il est naturel de reconnaître un dieu dès qu'on ouvre les yeux... L'ouvrage annonce l'ouvrier. »
Parlant des oeuvres humaines inspirées de la nature : « Se pourrait-il que les copies fussent d'une intelligence et que les originaux n'en fussent pas ? »
Sa religion était des plus simples : « Le seul évangile qu'on doive lire c'est le grand livre de la nature. Il est impossible que cette religion pure et éternelle produise du mal.» ou encore : « Si vous voulez ressembler à Jésus Christ, soyez martyrs et non pas bourreaux. »
Mais il resta dubitatif tout au long de sa vie. Dans le domaine qu'il acheta à Ferney, où il vécut les vingt dernières années de sa vie, il avait fait construire une église et un tombeau qui se trouvait moitié à l'intérieur, moitié en dehors : « Les malins diront que je ne suis ni dedans, ni dehors. »

Quant à son enseignement, il fut tout entier contenu dans ses petits romans, Zadig, Micromégas, Memnon, Candide, « toujours imaginés pour prouver quelque vérité morale; dans un style allègre et ravissant. » Les esprits pédants ne s'en accommodèrent pas : « Le pauvre homme ne savait pas être ennuyeux, comment l'eut-on jugé sérieux ? » mais nombre de ses maximes aujourd'hui encore font mouche : « Marchez toujours en ricanant dans le chemin de la vérité. »
« Jouissez de la vie qui est peu de chose, en attendant la mort qui n'est rien... »
Voltaire fut mal compris. Bien que monarchiste et conservateur, il ne contribua pas peu à tordre et à briser l'armature du monde ancien s'appuyant sur la monarchie et la religion. Provocateur né, ses mots dépassèrent souvent sa pensée, mais il était sincèrement bouleversé par les abus commis au nom de principes immanents, ou de croyances. Curieux de toute chose, il eut souhaité sans doute un progrès paisible, plutôt que des révolutions.
Il écrivit Candide - pour Maurois, « l'un des chefs d'oeuvre de l'esprit humain » - à l'âge de 65 ans. La morale en est limpide et humble : « Le monde est fou et cruel, la terre tremble et le ciel foudroie; les rois se battent et les églises se déchirent. Limitons notre activité et essayons de faire aussi bien que nous pourrons notre petite tâche. », autrement dit : « Il faut cultiver notre jardin »

14 juillet 2006

Enquête sur l'entendement humain



La philosophie, aux yeux du commun des mortels, fait souvent figure de galimatias pédant et peu intelligible; une sorte de jus de cerveau aussi vaniteux que futile.
Dès l'antiquité, puis au travers de la scolastique moyenâgeuse, et jusqu'à l'existentialisme et au marxisme, nombreux furent les philosophes qui manièrent les concepts abscons, les notions fuligineuses, qui échafaudèrent des théories obscures, chimériques, ou basées sur de simples croyances.
Au dix-huitième siècle, en Angleterre, dans le sillage des fabuleuses avancées scientifiques amenées par Newton, un courant de pensée pragmatique rompit pourtant cette désespérante fatalité. Ses représentants avaient acquis la conviction qu'en philosophie pas plus qu'en science, il n'existe de raisonnement sérieux capable de s'affranchir de la réalité tangible. Ils bannirent de leur discours tout a priori, toute croyance non fondée, tout principe inné et firent de l'expérience l'unique terreau de leur pensée.
David Hume (1711-1776) illustra ce point de vue de manière magistrale dans des ouvrages très accessibles et encore très actuels. L'enquête sur l'entendement humain en constitue une pièce maîtresse. Il l'écrivit initialement sous la forme d'un traité, qui se heurta à l'indifférence générale. Il retravailla patiemment ce texte jusqu'à lui conférer l'humilité d'une enquête et la rigueur d'une synthèse.
Sa préoccupation principale est de faire simple, et il s'en explique : « La philosophie facile et claire aura toujours la préférence auprès de la généralité des hommes, sur la philosophie précise et abstruse; et de nombreuses personnes la recommanderont non seulement comme plus agréable, mais encore comme plus utile que l'autre. »
« C'est un raisonnement juste et précis qui est le seul remède universel, approprié à toutes les personnes et à toutes les dispositions; seul, il est capable de ruiner la philosophie abstruse et le jargon métaphysique qui, en se mêlant à la superstition populaire la rendent en quelque sorte impénétrable aux argumentateurs négligents et lui donnent l'apparence de la science et de la sagesse. »


De l'expérience
Pour Hume, l'expérience constitue le fondement de toute construction de l'esprit. Elle est conditionnée avant tout par la perception qu'on a des choses.
Il établit une différence fondamentale entre celle-ci, qu'il appelle « impression », et l'idée qu'on peut s'en faire, qui n'est qu'une sorte de « copie » atténuée de la première. Il n'est que de comparer la douleur qu'on ressent en se brûlant et l'idée qu'on en a, pour mesurer la distance qui les sépare.
Toutefois, l'idée même de brûlure n'a de sens pour l'esprit humain que si le corps en a fait l'expérience. Il en est ainsi de toute chose. Les idées qui sont le substrat de l'imagination reposent donc toutes sur des « impressions ».
Pour autant, « Rien n'est plus libre que l'imagination humaine. Elle a un pouvoir illimité de mêler de composer, séparer et diviser les idées dans toutes les variétés de la fiction et de la vision. Elle peut feindre une suite d'évènements avec toute l'apparence de la réalité, elle peut leur attribuer un temps et un lieu particuliers, les concevoir comme existants et se les dépeindre avec touts les circonstances qui appartiennent à un fait historique auquel elle croit avec la plus grande certitude. »
Il paraît donc essentiel de se défier des constructions abstraites que le cerveau est capable d'engendrer, et de s'attacher à conserver une logique lorsqu'on associe les idées entre elles. Face à tout concept paraissant abstrus, Hume recommande de rechercher « de quelle impression dérive cette idée supposée ». « Si l'on ne peut en désigner une, cela servira à confirmer que le concept en question est dénué de sens. »


Des relations de cause à effet
« Il y a seulement trois principes de connexion entre les idées, à savoir ressemblance, contiguïté dans le temps ou dans l'espace, et relation de cause à effet. »
Seule l'expérience peut garantir la pertinence de ces connexions. Les relations de causalité ne peuvent en effet pas se déduire d'un fait lui-même : « Nul objet ne découvre jamais, par les qualités qui paraissent aux sens, soit les causes qui le produisent, soit les effets qui en naissent; et notre raison ne peut, sans l'aide de l'expérience, jamais tirer une conclusion au sujet d'une existence réelle et d'un fait. »
Il faut noter que l'expérience n'a de valeur que parce qu'elle permet de tirer des conclusions reproductibles dans le temps : « toutes nos conclusions expérimentales procèdent de la supposition que le futur sera conforme au passé. »


De la difficulté de tenir compte de l'expérience dans les sciences humaines
Hume est parfaitement conscient qu'il est difficile de transposer la rigueur scientifique à certains concepts humains : « L'isocèle et le scalène se distinguent par des frontières plus précises que le vice et la vertu, le vrai et le faux. »
Mais il impute une bonne partie de ces difficultés à l'imprécision des notions dont on parle : « Le principal obstacle à notre perfectionnement dans les sciences morales ou métaphysiques est donc l'obscurité des idées et l'ambiguïté des termes. » Il met en cause également le besoin de surnaturel qu'a l'être humain qui le pousse trop souvent à « recourir à quelque principe invisible et intelligent comme cause immédiate de l'évènement (deus ex machina)». Or, « L'expérience nous apprend seulement comment un événement en suit constamment un autre, sans nous instruire sur la connexion cachée qui les lie l'un à l'autre et les rend inséparables. »


Du danger de mêler le divin aux préoccupations philosophiques
Le philosophe, qui n'était pas l'ennemi de l'idée de Dieu, rappelle que cette dernière fait en général mauvais ménage avec la recherche raisonnable de la connaissance : « Si l'esprit de religion se joint à l'amour du merveilleux, c'est la fin du sens commun et, dans ces circonstances, le témoignage humain perd toute prétention à l'autorité. »
« Un esprit religieux peut être un enthousiaste et s'imaginer voir ce qui n'a aucune réalité; il peut savoir que son récit est faux et pourtant y persévérer avec les meilleures intentions du monde dans le but de promouvoir une cause aussi sainte. »
De même, il condamne la méthode consistant à réfuter une hypothèse, « par le danger de ses conséquences pour la religion et la morale. » car, « Quand une opinion conduit à des absurdités, elle est certainement fausse, mais il n'est pas certain qu'une opinion soit fausse parce qu'elle est de dangereuse conséquence. »
Au passage il égratigne les théories reliant trop directement Dieu avec les évènements qui agitent le monde, celles qui voient en toute chose la main de Dieu. S'il en était ainsi, il serait impossible de juger aucune action humaine. Pour chaque crime, il faudrait par le jeu des causes et des effets, en rendre responsable Dieu créateur de tout, ce qui est absurde, car cela reviendrait à nier la nature criminelle des actes en question.
Hume relativise, surtout dans le domaine religieux, la valeur des témoignages. Il insiste par exemple, sur la neutralisation d'un témoignage digne de foi par un autre aussi digne de foi mais relatant l'inverse du premier.
Il use de cette argumentation pour affirmer qu'aucun témoignage humain ne peut avoir assez de force pour prouver un miracle ou de manière plus générale tout acte violant les lois connues de la nature. « C'est en effet l'expérience seulement qui donne autorité au témoignage humain; et c'est la même expérience qui nous rend certains des lois de la nature. Quand donc ces deux genres d'expérience sont contraires, nous n'avons rien à faire que de soustraire l'une de l'autre », « ce qui se monte à un entière annihilation. »
Pour éviter tout excès enfin, il invite dans les raisonnements, à garder le sens de la mesure : « Quand nous inférons une cause particulière d'un effet, il nous faut proportionner l'un à l'autre, et l'on ne peut nous accorder d'attribuer à la cause que les qualités qui suffisent exactement à produire l'effet. L'élévation, sur l'un des plateaux, d'un corps de dix onces peut servir de preuve que le poids antagoniste dépasse dix onces; elle ne peut jamais apporter une raison qu'il dépasse cent onces. »
« Vous trouvez certains phénomènes dans la nature. Vous cherchez une cause ou un auteur. Vous vous imaginez que vous l'avez trouvé. Puis vous devenez si épris de cette créature de votre cerveau que vous croyez impossible qu'elle ne produise pas nécessairement quelque chose de plus grand et de plus parfait que la présente scène de choses qui est si pleine de mal et de désordre... »


En définitive Hume souhaite que la philosophie délaisse les « sublimes mystères » touchant à l'existence de Dieu. Pour retourner « avec la modestie convenable, à son véritable domaine propre, l'examen de la vie courante, où elle trouvera assez de difficultés pour occuper ses recherches sans se lancer sur un océan infini de doutes, d'incertitudes et de contradictions »
Il termine sur cette recommandation visant à apprécier à sa juste valeur tout ouvrage de philosophie : « contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. »