09 juin 2012

Avé Jules !


Le mélange de dévotion et de répulsion avec lequel les politiciens tournicotent autour de la figure emblématique de Jules Ferry (1832-1893) a quelque chose de pathétique. Les simagrées et contorsions auxquelles ils se livrent pour tenter de séparer le bon grain de l'ivraie, au sein de l'héritage intellectuel du grand homme, est un signe des temps.
C'est en effet devenu un poncif que de distinguer, à l'instar de la fable évoquant le Dr Jekyll & Mr Hyde, deux hommes bien différents en un seul. L'un serait admirable, l'autre méprisable. Le premier s'élève aux cieux pour avoir paraît-il inventé le concept d'« école gratuite, laïque et obligatoire ». Le second doit être voué aux gémonies pour avoir exhorté « les races supérieures » à « civiliser les races inférieures » et chanté les mérites de la colonisation.
Faut-il que la pensée contemporaine soit formolée pour ne pas voir qu'il s'agit des deux facettes d'un même idéal, boursouflé de prétention et de paternalisme ! D'une sorte de don-quichottisme républicain, dont l'intrépidité centralisatrice n'a d'égale que l'inconséquence normative.

Avec ses grotesques favoris en forme d'aubergine, appendus à ses tempes molles de hobereau condescendant, Jules Ferry incarne trop bien la suffisance des grands principes et la calamité des certitudes idéologiques. Quelque soit le côté par lequel on aborde le personnage et son action, le même constat s'impose. Et si le zèle colonisateur est vilipendé par les Bouvard et Pécuchet du conformisme angélique contemporain, l'ambition éducative ne vaut guère mieux. Car les deux sont puisés à la même source.
Et dans les deux cas, les bonnes intentions se révèlent désastreuses : si la pitoyable déconfiture de l'aventure coloniale française relève de nos jours de l'évidence, la lente déroute de l'Education Nationale n'en est pas moins édifiante, et irrémédiable. Sans doute, parce qu'à l'instar de la colonisation, elle est fondée sur une série de leurres. 
Elle n'a de gratuite que le nom, puisqu'elle coûte chaque année plus de 4,2% du PIB (soit en moyenne 8150€ par élève), et affiche, sauf pour ceux qui ne veulent pas le voir, un rapport coût/efficacité des plus médiocres.
Sa prétendue laïcité n'est qu'un vain mot dont on se gargarise en France, au mépris de réalités criantes. Fondée initialement sur un anticléricalisme rétrograde et borné, elle s'avère incapable d'enrayer la montée des communautarismes qui gangrènent la société.
Enfin, son caractère obligatoire n'empêche en rien la dégradation régulière du niveau général des élèves, faute de souplesse, de pragmatisme, et à force de cultiver l'indépendance vis à vis du monde du travail, voire un mépris absurde pour celui des entreprises.
Le plus grave est l'instauration, au nom de l'égalité, de programmes nationaux d'origine gouvernementale, qui exposent par nature, au risque d'endoctrinement et rentrent en contradiction flagrante avec le souci de toute démocratie de développer l'émulation intellectuelle et l'esprit critique. Le morne consensus gauchisant et anti-libéral qui règne dans notre pays, l'attrait de la jeunesse pour la condition de fonctionnaire, tout cela s'explique probablement en grande partie par cet abêtissement généralisé, d'inspiration étatique.
La profession de foi du nouveau président de la république, qui avec onction et componction a inscrit d'emblée son action dans ce moule foireux, en invoquant la « réussite éducative » comme d'autres la méthode Coué, n'augure évidemment rien de bon...

Illustration : Jules Ferry par Georges Lafosse

6 commentaires:

extrasystole a dit…

bonjour PHT,
Si vos articles sont toujours aussi bien léchés, je trouve qu'une intransigeance simplificatrice pollue de plus en plus vos propos. S'il est vrai que l'école à la Jules n'a rien de gratuite, son caractère obligatoire fut un don salvateur pour bon nombre d'enfants déshérités ou que la nature avait choisi de leur attribuer "le sexe faible". Il en est de même pour vos articles sur l'actualité politique, de plus en plus binaires faits de raccourcis indignes entre le socialisme à la française et l'époque bolchevique. Vous semblez accepter une observation réductrice de la politique dans un espace à une dimension avec d'un coté la gauche et l'autre la droite. J'avais cru comprendre que vous considériez qu'il existe une vision de la politique dans un espace à plusieurs dimensions construits par des vecteurs déterminés par leurs degrés de liberté. Notre légitime amertume ne dois pas freiner la recherche d'un meilleur possible.
Amicalement
Extrasystole

tippel a dit…

C’est vrai F Hollande a placé son quinquennat sous le signe de Jules Ferry. Question: mais où le petit François Hollande a-t-il donc appris à lire,?. Les discours à la gloire de Ferry n’en sont pas moins guerriers. l’école n’est pas une institution qui vient soutenir le droit et le devoir d’éducation des parents en les aidant à faire instruire leurs enfants et à les élever selon leurs valeurs morales. C’est une « arme ». L’Ecole, c’est l’arme de l’égalité républicaine. L’école selon les nouveaux bolcheviques c’est le lieu où la République formate ses enfants: « L’école est l’esprit de la République.» Quelle place pour la liberté ?
L’école le lieu de l’égalité celle des chances, celle qui connaît comme seuls critères le massacre de la raison, l’effondrement de la culture générale,le décervelage organisé par l’école publique (et aussi le privé qui est obligée d’appliquer leurs programmes et leurs méthodes). La fabrique à grande échelle de cancres l’égalité par la bas. La solidarité d’abord, le travail après. Le changement par « le vivre ensembles » le suprême espoir. L’être suprême républicain revient.

Alex29 a dit…

Vous allez encore vous faire des ennemis Pierre-Henri !

Assez juste dans l'ensemble au sujet de nos chers écoliers. D'après vos calculs, il est vrai que le résultat fait peine à voir pour notre pays (je plains les gens qui payent des impôts!)
Je vais pas être très original, mais le problème a bien commencé avec les profs issus des évènements de mai 68 qui ont entraînés dans leur sillage les générations suivantes.
En résumé, je crains qu'il n'y ait peu d'espoir pour l'éducation nationale.
Vincent Peillon sera peut-être la prochaine tête de turc de votre blog dans les prochains mois ?

Pierre-Henri Thoreux a dit…

Merci à vos trois commentaires.
Pour extrasystole, je peux comprendre votre sentiment, mais sachez qu'il témoigne d'une immense lassitude. Le pays est en passe d'être vitrifié par la chape socialiste et je suis plus que fatigué d'entendre les porte-drapeaux de cette idéologie rétrograde psalmodier leur credo avec au moins autant « d'intransigeance simplificatrice » que moi. Tout est affaire de degré mais le fond du discours hélas n'a pas changé depuis Marx. Il reste à mes yeux calamiteux et promet des lendemains qui vont déchanter, je le crains. Enfin, je vous laisse vos illusions... J'espère en tout cas, qu'en dépit de divergences, vous trouverez encore un peu d'intérêt à mes propos. Je ne parle pas que de politique....

Vincent a dit…

Bonjour,
très bon article, je veux juste corriger une erreur qui est commune à beaucoup de gens qui confondent l'école et l'instruction :
L'école n'est PAS obligatoire, seule l'instruction l'est!
Mettre ses enfants à l'école est un "choix" non une fatalité, nos enfants n'iront pas à l'école pour les raisons citées dans votre article!
je vous conseille la lecture de : ...Et je ne suis jamais allé à l'école de André STERN
Bonne journée!

Anonyme a dit…

ben çà alors... tu m'en apprends de belles sur cette icône nationale. Ce bon Jules ne serait donc guère mieux que tous ces bons "néons" du Siècle des Lumières, bourgeois frileux et jaloux, qui fréqeuntaient les beaux salons, et les grandes coures d'Europe ???? RAMONE