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21 octobre 2026

Elle Accuse !

Les livres publiés par des politiciens sont très rarement dignes d’intérêt, trop souvent consacrés à l’auto-promotion et quasi tous mal écrits (lorsqu’ils sont bien de la plume de l’auteur…). Celui de Sarah Knafo fait exception, ne serait-ce que par l’importance du sujet et son originalité. Présenté sous forme d’un thriller, ce “Casse du Siècle” décrit par le menu, dans un langage limpide et avec force démonstrations chiffrées percutantes, l’inconséquence budgétaire de tous les dirigeants qui se sont succédé au Pouvoir depuis un bon demi-siècle.
Pire que l’effet de négligences, de fautes ou de l’incompétence, l’auteur y voit un pillage prémédité et savamment organisé. Plus en douceur certes, que ceux qu’on voit avec horreur dans les rues, à l’instigation des nouveaux bolcheviques, il n’en est pas moins destructeur de richesses et pas moins révélateur de la décrépitude de la république.

L’ouvrage reprend à dessein toutes les étapes d’une affaire judiciaire : la scène du crime, l’enquête, la victime, les preuves, le préjudice, les suspects, et enfin, la mise en examen.
La démonstration, dont la forme frise parfois l'artifice, n'en est pas moins implacable, sur le fond.
Elle débute par un décorticage magistral du bulletin de paie d’un salarié lambda, disons Nicolas Durand.
L’incroyable complexité des mentions et chiffres quasi inintelligibles au commun des mortels, est mise à nu, aboutissant à la conclusion effarante que l’Etat, avant toute chose, prélève à tout un chacun près de la moitié de ce que lui verse son employeur !
Ce n’est qu’un début hélas, car la charge pesant sur les contribuables, via les impôts, les taxes, les surtaxes, et les prélèvements obligatoires est devenue tellement lourde et protéiforme qu’il est difficile d’en cerner les limites. “Quel invraisemblable crime” s’exclame l’auteur, “que celui dont l’étendue est un mystère pour les coupables eux-mêmes ! Le casseur a tellement volé qu’il ne connaît même plus le montant du butin, ni même le nombre de ses larcins. C’est le crime parfait. Tous les policiers savent que, sans cadavre, il est quasiment impossible de confondre un coupable. Ici, le cadavre, c’est votre pouvoir d’achat. Mais il a disparu, profondément enterré dans le terrain vague de la bureaucratie.”

Ces ponctions servent en théorie à alimenter les dépenses consacrées au Bien Commun, mais elles sont tellement extensives et incontrôlables qu’elles débordent largement le volume des ressources pompées, engendrant inexorablement déficit budgétaire et accumulation de dettes.
Pour le Trésor Public, la maîtrise des dépenses devrait donc être un impératif incontournable. Parmi les dérives nombreuses figurent les subventions qualifiées '’d’opium des politiciens'’ et de '’poison des nations'’ : en France, la part des impôts qui est absorbée dans le financement des associations est de “plus de 23 milliards d’euros par an, sans qu’aucun document officiel ne réussisse même à recenser l’ensemble.”
Le sujet est éminemment politique, relevant souvent du clientélisme ou de la démagogie : “là où la gauche l’emporte largement, l’argent coule à flots. Là où la droite est majoritaire, il se tarit. La corrélation est si franche que, mathématiquement, quand le vote de gauche double dans un arrondissement, les subventions doublent aussi.”
Parmi les autres postes de dépenses inconsidérées, Sarah Knafo cite les Agences et la myriade de pseudopodes étatiques d'utilité discutable. Ainsi, “l’Ademe, l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie. 1 000 salariés, 17 directions régionales, 3,4 milliards d’euros de budget.”
Il en est de même de France Travail, l’ancien Pôle emploi, lui-même né de la fusion de l’ANPE et des Assédic. “Cet opérateur emploie 55 000 agents, pour un budget de fonctionnement de près de 7 milliards d’euros par an…/… Selon l’Insee, seuls 13 % des demandeurs d’emploi retrouvent un travail grâce à France Travail.”

Facteur aggravant, malgré ces dérives financières itératives, la décadence des services publics s'apparente de plus en plus à une fatalité. Entre autres exemples fourmillant dans l’ouvrage, celui du système de santé est édifiant : “Prenez le classement européen, qui note les systèmes de santé sur les critères vécus par les patients : délais d’attente, accès aux médicaments, résultats des traitements, droits des malades. La France est sortie du top 10 des pays européens dès 2009. Et depuis, la pente s’est accentuée. 6 à 7 millions de Français n’ont aujourd’hui plus de médecin traitant. 87 % du territoire est classé en désert médical. Même Paris est devenu un désert médical pour les médecins traitants…”
A propos du marché du travail, l'auteur remet en cause certaines idées reçues, notamment celle qui prétend que le patronat aurait besoin de plus de main-d'œuvre, notamment par le biais de l'immigration. Si l’argument est insoutenable face à la persistance dans notre pays d'un fort taux de chômage, il est contredit par des travaux récents de chercheurs sur le sujet : “En étudiant la baisse de la natalité, ils ont prouvé que, contrairement à une idée reçue, la raréfaction des jeunes travailleurs produisait une croissance plus forte du PIB par travailleur et des salaires plus élevés.” Si l’on comprend aisément que la valeur des biens est inversement proportionnelle à leur abondance, l’auteur ajoute que “la rareté du travail force à investir dans la technologie et l’innovation. Les brevets d’automatisation se multiplient, les industries de haute technologie prennent la place des industries à bas coût, la productivité s’envole.” Le Japon ou la Corée illustrent bien cette réalité.
S'agissant de la problématique des retraites, l’auteur tord également le cou à certains a priori : “Avant toute chose, ne croyez plus ceux qui vous répètent que les Français sont « attachés » à la retraite par répartition. C’est faux. Nous n’y sommes pas attachés, nous y sommes ligotés.” Le recours massif à l'épargne et à l'assurance vie témoigne des efforts de nombreux Français pour tenter de se libérer d’un système qu’ils savent condamné à verser des pensions en peau de chagrin.

En matière de responsabilité, la députée européenne déplore le fait qu’on se trompe, sciemment ou non, de cible. Face au procès récurrent fait au capitalisme, jugé souvent coupable de tous les maux, elle peut marteler au terme de son virulent réquisitoire que “le marché n’est donc pas le coupable du casse. Il dit seulement une vérité que le politique refuse d’entendre : on ne décrète pas un prix, on ne vote pas l’abondance.”
En revanche, elle constate, que malgré tous les méfaits portés à son actif : “le socialisme est le socialisme. Il veut que vous soyez envieux, jaloux, médisant et malfaisant : « Certes, tu resteras pauvre, mais tu n’auras plus de quoi te plaindre, puisque tout le monde sera aussi pauvre que toi ! » Hélas, il n’y a guère d’alternative à la gauche qui a peu ou prou la main sur les principaux leviers de l’Etat. Même les gens se prétendant de l’autre bord se sont ralliés par couardise à la calamiteuse idéologie socialiste. Comme le faisait remarquer un humoriste, “En France, il y a deux partis de gauche dont l'un s'appelle, par convention, la droite… “. On se souvient également de Mikhail Gorbatchev remarquant ironiquement que notre pays “était le seul où le communisme avait réussi.”

Hélas, ledit pays est aujourd'hui dans un état inquiétant, il est miné par l'incurie et la lâcheté des politiciens, gangréné par l'inflation chaotique des lois et de la bureaucratie, au point que le fameux “état de droit” n’est plus qu’un vain mot. "Nul n’est censé ignorer la loi” rappelle Sarah Knafo, en ajoutant que “C’était l’exigence d’un État qui parlait sobrement à ses citoyens dans une langue qu’ils pouvaient comprendre. Aujourd’hui, cet adage est obsolète. Il a laissé place à son contraire : Nul ne peut connaître la loi. . . / . . . Le droit français est devenu un océan sans rivage.”
Face à ce désastre, tout espoir n'est cependant pas perdu. Il sera encore possible pour de futurs dirigeants de redresser la barre. Ce sera sans doute difficile et douloureux, et d’autant plus qu’ils attendront pour passer à l’action. Il faudra des convictions, beaucoup de détermination, et accepter enfin de passer des promesses aux actes, s’agissant de quatre leviers essentiels, avec lesquels l’auteur conclut son propos :
“Premier levier, le mandat doit être explicite, pour que le peuple, en votant, l’ait validé.
Le deuxième levier, c’est la légitimation par référendum.
Le troisième levier, c’est la qualité de l’équipe. Dix ministres, pas trente.
Le quatrième levier, c’est la vitesse d’exécution. Les six premiers mois sont déterminants…”
A bon entendeur, salut !

13 octobre 2026

Morand, c'est un roman 5

Avec Fermé la Nuit, Paul Morand clôt le cycle de ses nouvelles de jeunesse. Les récits se situent dans l'immédiat après-guerre et après s'être beaucoup consacré aux femmes, il s'attache cette fois, à portraiturer quelques spécimens de la gent masculine, éparpillés aux quatre coins du globe, voyage oblige. On verra toutefois que l’éternel féminin n’est jamais loin…

Ça commence par La Nuit de Portofino Kulm, et l’histoire du truculent mais fictif poète irlandais Jeremy O’Patah, dont le narrateur, sculpteur, va faire la connaissance à New York, pour en faire le buste.
Dès la première rencontre, ce dernier impressionne, et dès les premières lignes du récit, on retrouve chez l’auteur, le trait qui fait mouche. Lorsqu'il toise quelqu'un, ce qui frappe en effet chez O’ Patah, ce sont ses yeux, “aisément reconnaissables, dynamiques, venant droit comme un jet de siphon.”

Passé le moment des présentations, et puisque l’objectif est de modeler le crâne du grand homme, celui-ci juge nécessaire que l’artiste “sache ce qui s’y passe”. Il se répand ainsi non sans emphase et moult digressions sur l’âme irlandaise assoiffée d’indépendance, évoquant entre autres “la grande semaine de 1916, restée chère à tous les cœurs dublinois. Pâques sanglantes, rebelles républicains contre la domination britannique.”
Il affirme partager la nature commune à celles de tous ses compatriotes : “nous demeurons fidèles, mais libres. Ici, où toutes les races se fondent, la forme des crânes irlandais demeure irlandaise”, précisant dans le même élan que “l’Irlande a toujours été internationale : romaine, française, américaine. Race guerrière, nous avons donné notre sang pour former les races conquérantes qui conduisent aujourd’hui l’univers.”
Très en verve, il ajoute sur le ton de la plaisanterie que “les Irlandais passent sans transition de la paresse au pathétique”, que “ la poésie est, avec le whisky clandestin et la contrebande des armes, leur plaisir le plus cher; sans oublier la liberté, ce plat national si coûteux.”
Enfin, sur le ton de la confidence, il révèle au Français qu’il est “amoureux d’un ange terrible”, précisant malicieusement qu'il s'agit d’une de ses compatriotes : “elle se nomme Ursule Cohen.”
A cet instant, les choses prennent un autre tour. Ladite Ursule, dont le narrateur fait brutalement la connaissance un peu plus tard, n’y va pas par quatre chemins. En guise de bienvenue, elle s’agrafe à lui et lui passe la langue sur les lèvres…
Tout retourné, le sculpteur entre quasi en transe : “Je n’indiquerai pas toutes les conséquences que ce baiser eut pour moi. Il faut dire qu’il était exceptionnel. Liquide et durable, comme un bol de lait chaud ; laissant si enivré qu’il fallait faire effort pour ne pas tomber. Ensuite, presque à votre portée, demeurait une bouche qui n’en finissait plus, entaille de hache, et, au bord des lèvres, une langue plate d’animal affectueux. Mais derrière cette espèce de sourire, le démentant, des yeux de panthère qui va bondir, mi-clos, guettant la défaillance du dompteur. Je n’ai jamais rien rencontré d’aussi félin qu’Ursule. Une charmante nature, qui attendait pour prendre à son tour tout son plaisir que le vôtre fut devenu de la souffrance.”

Une liaison s’établit alors, à la fois torride, exigeante et inquiétante. Par instant, le comportement impétueux d’Ursule lui fait se remémorer ce que lui en dit O’Patah : « Quand elle me fait les honneurs de son corps, je pense à un plancher d’échafaud, muet sur toutes les exécutions qui ont précédé la mienne. »
Mais la romance n’eut qu’un temps: “Ursule se donna de suite, puis se reprit si vite que je doutai de l’avoir eue…”
Un peu plus tard, le sculpteur retrouve le barde à Venise, très occupé à de nouvelles aventures sentimentales, fort peu morales. Une jeune admiratrice lui fait des avances auxquelles il résiste mais dans le même temps, il s'éprend de sa soeur cadette, âgée de 13 ans. ..
Plus tard, il apprend au cours d’un séjour à Nice qu’O’Patah avait eu une attaque, près de Portofino Kulm, sur la côte génoise, ou il résidait…

La Nuit de Charlottenburg, se situe à Berlin, la guerre s’achève, et l’auteur cherche un logement. Il le trouve chez un loueur de chambre, un peu particulier, banquier de son état, mais aussi joueur et collectionneur de serpents. Il n’exige pas de loyer mais la promesse de causeries en français avec son hôte.
La paix est enfin arrivée mais l’ambiance est au chaos et à la déraison, comme en témoigne ce dialogue : “ Dis-moi, banquier, pourquoi vends-tu de l’argent?
— Pour avoir plus d’argent.
— Mais avec de l’argent, que peux-tu donc acheter de moins avili que l'argent, puisque aux belles choses on n’assigne plus qu’une valeur marchande? »
La réponse révèle le noir fatalisme régnant alors dans les esprits :
“Ce qu’il nous faut faire en attendant, c’est dissocier, par des moyens artistiques et immoraux, un monde qui se hâte vers sa fin. Facilitons-lui sa perte, à cette saleté d’astre éteint. Je vous expliquerai d’ailleurs comment il faut s’y prendre.”

La Nuit de Babylone n’est guère plus optimiste. La scène se passe cette fois à Paris. C'est le soir de la Saint-Sylvestre. Le réveillon s’est achevé. L'heure est aux ébats si l'on peut dire : "voici l'instant où, dans Paris, tant de femmes se déshabillent sans aimer et tant d’hommes aiment sans se déshabiller.”
Le narrateur n’est rien moins que le ministre de l’intérieur. Ses invités sont partis, mais on sonne à la porte. Il ouvre et se trouve nez à nez avec une jeune créature qui dit s’appeler Denyse, se dit avoir été conviée par des amis et s’excuse d’être un peu en retard.
Évidemment le ministre tombe rapidement sous le charme de cette jeune personne, qui ne tarde pas à devenir sa maîtresse. L’inclination semble réciproque : “A la façon dont ses yeux devinrent troubles, comme l’anis dans l’eau, je sentis qu’elle m’aimait.”

Pendant ce temps, le sort du gouvernement se joue à l’Assemblée Nationale, au cours de débats houleux et de manigances dont on ne comprend qu’assez vaguement la teneur.
Un jour, ou plutôt une nuit, la séance se termine en chaos, aboutissant à la démission générale dont le ministre fera évidemment les frais, contraint d'abandonner ses fonctions.
Le récit s'achève sur un aveu désabusé du politicien déchu :
“Grâce aux talons du carnet à souche, je revois les dix mois de mon Ministère. Que de démarches, d’intrigues, de visites, de promesses! Si encore c’était pour construire, pour laisser quelque chose derrière soi, un pays plus heureux, des finances saines, moins de gêne, de haine…”
Quant à l’amour, il paraît bien dérisoire dans tout cela…

Avec la Nuit de Putney, la fantaisie la plus débridée revient en force. On est à bord d’un bateau traversant la Manche, en direction de l’Angleterre. Le narrateur retrouve un certain Habib, rencontré un peu plus tôt dans le train parti de Paris. Il noue des liens amicaux avec son compagnon de voyage et comprend qu’il est du genre guérisseur à mi-chemin entre médecin et charlatan.
Habib, dit Bibi est levantin, comme on disait à l'époque, et on le devine d’origine turque. Il rejoint Londres où il a un cabinet de soins en tous genres qu’il pratique essentiellement sur des femmes de l’upper class: “Les femmes de l’armée des Indes avec le décolleté tuméfié, la peau éclatée par le polo, au soleil ; les chasseresses de l’Ouest africain avec des rides blanches dans le visage noir ; les épouses de fonctionnaires égyptiens aux abattis cuits par les sables ; celles des employés des Douanes chinoises percluses de goutte et de gravelle, 4 cause des cocktails; et les goitres de Rhodésie, les maladies de peau australiennes, pour m’arrêter là…"

Le narrateur se laisse entraîner par son nouvel ami dans toutes ses pérégrinations médico-chirurgicales. Il le fait assister aux soins variés qu’il prodigue, des plus anodins aux plus extravagants.
Ainsi lors d’une journée type, "pour Mrs. Harpye : un ressemelage facial ; ensuite Paméla Moyss, électricité générale…/… Ensuite, ça recommence à cinq heures: Max d’Albanie; un ponçage de pieds pour une Chilienne ; cinq heures trente, une épilation ; six heures, grand jet pour la Grande-Duchesse, etc., etc."
Le clou de la nouvelle, c’est toutefois la visite du musée d'histoire de la médecine de Charles Vallery Succombes, homéopathe ami d'Habib où le narrateur découvre un invraisemblable bric-à-brac “d’instruments mauvais qui avaient poussé là, hors de toute académie : chaises. percées, fauteuils & accouchement, béquilles, ceintures de chasteté, avec un luxe de serrurerie inconnu de nous, siéges de torture chinois à couteaux dorsaux, masques de fer allemands pour marcher au supplice, fouets a clous espagnols, des appareils de fumeur d’opium saisis dans |’East End, des soufflets de forge du temps d’Elisabeth pour ranimer les asphyxiés, des cannes de médecins avec des stupéfiants dans le pommeau démontable, des ex-voto en terre cuite figurant des paquets d’intestins, des hernies, des ovaires, des langues; des bras mécaniques forgés, délicat travail du XVIIème siècle où l'on retrouvait la grâce sévère des meubles de l'époque; des urinals syriaques dont les reflets irisés sortaient de l’ombre, de sinistres poupées pour les envoûtements, percées d’aiguilles de cactus ; une collection de tous les objets ayant traversé le corps humain, verres, cuillers, encriers ; des oeufs de crocodiles empoisonnés pour le suicide dis chefs de caste, des bols contre la maladie du sommeil, des poires a lavements de cuir noir rehaussé d’or pour faciliter les déjections royales et des. cocos testiculaires pendus au plafond des harems pour provoquer la fécondité.”

Le récit échevelé s’achève par un dîner mondain auquel assistent les deux compères. Mais Habib est appelé au téléphone pour une urgence. Une de ses clientes est victime d’une hémorragie durant sa grossesse. Il file auprès d’elle avec son compagnon qui va assister à des manœuvres savantes, exténuantes, qu’il exécute avec un calme impressionnant.
A la fin, le praticien se lève, “peint comme un boucher. Un sourire. Le sang ne coulait plus. Déjà la vie revenait. Il demeurait immobile, sûr de sa force, fier de sa vitalité, de cette énergie qui lui faisait oser et vaincre, traiter-la Mort en familière, la reconduire chez elle à coups de savate.”
Quant à son assistant, il s’assied “accablé de fatigue, le cœur tourné.”
Mais déjà Habib était rhabillé s’exclamant : “Dépêchons-nous, dit-il, j’ai promis au ministre d'être revenu à temps pour son poker…”

Epilogue

Selon Faulkner, trois qualités sont nécessaires à un écrivain : l’observation, l’imagination et le style, mais deux peuvent suffire. Comme ces nouvelles le démontrent, Morand coche toutes les cases et y ajoute une vaste érudition, le goût du voyage et une mémoire prodigieuse.
Tant de qualités frise le trop plein et leur étalage insolent dans ces premiers écrits ont pu rebuter certains lecteurs, notamment de nos jours où l'on est accoutumé au style plat, dénué de toute fantaisie ou extravagance et à la grande pauvreté intellectuelle.
Si l'on franchit le cap où frémissent tant de turbulences littéraires et parfois d'artifices et d’outrances, alors on rentre dans un monde extraordinaire, fait de couleurs, de sensations, d'arômes et de visions enchanteresses. Après la période des exercices de style, éblouissants mais un peu futiles, va venir celle, fastueuse, des romans, des récits historiques, et des grands voyages.

08 octobre 2026

Morand, c'est un roman 4

Après le premier jet décapant des Tendres Stocks, Paul Morand publie le recueil de six nouvelles intitulé Ouvert la Nuit en 1923. Elles tournent toutes comme son nom l’indique autour d’aventures nocturnes. Même s’il émane une vraie poésie de ces récits, elles n’ont pas grand chose à voir avec les nuits de Musset. Il ne s’agit pas ici de saisons, mais plutôt de lieux : à chaque épisode, un univers différent, au sein d’une Europe à peine sortie de la guerre.

La Nuit Catalane débute dans le train Lausanne-Paris. Lorsque le convoi s’ébranle, le narrateur est assis face à face avec une dame, ce dont il se réjouit intérieurement : “Belle, belle, jolie, curieuse. La fortune compensait d'un coup les déceptions de tant d'autres départs où c'est la femme avec laquelle on eût souhaité voyager qui reste sur le quai, tandis que prend place près de vous le monsieur qui l'accompagnait, sans qu'on ait pu, jusqu'au dernier moment deviner lequel partirait, tant ils étaient tous deux également émus, pleins d'élans et habillés d'une étoffe de fantaisie.”
Se présentant mutuellement l’un à l’autre, il apprend que cette femme aussi pulpeuse qu’extravagante s’appelle Remedios, et qu’elle est une sorte de pasionaria gaucho-anarchiste espagnole. Elle est en plein deuil de son compagnon Ruig, leader politique révolutionnaire tué par la police.
Il s’entiche immédiatement de cet être au charme magnétique et se met en tête de la suivre dans ses pérégrinations jusque dans Barcelone, espérant plus ou moins confusément qu'elle se donne à lui, ne serait-ce qu’une nuit.
Mais la belle, aussi captivante soit-elle, ne se livre qu’à demi et ne révèle que des fragments de ses aventures périlleuses. Elle lui échappe sans cesse et le jour où ils se donnent enfin un vrai rendez-vous, son soupirant l'attendra en vain, avant d'apprendre pourquoi elle lui a posé un lapin…

La Nuit Turque, comme la précédente, commence dans un train et se situe en 1918. Il s’agit cette fois du Simplon-Orient-Express, en route vers le Sud. Celui-ci “traînait dans la nuit son public tri-hebdomadaire. Le même, toujours. Les couturières françaises et les modistes, moins âgées, rentraient à Constantinople après un voyage de réassortiment ; à Laroche, le parfum de Paris se dispersa tandis que réapparurent les odeurs tenaces d'Orient : la rose et la bergamote poivrée.”
L'action démarre lorsque le convoi arrive à son terminus, Constantinople (qui n'était pas encore Istanbul). Ce n'est qu'une étape pour le narrateur, qui y fait halte dans un hôtel du quartier historique de Péra , avant de prendre le bateau.
Rien ne prêtait à s'y reposer agréablement a priori :“L'hôtel était intolérable, orné de faces veules, bouches molles, nez gras, mentons fuyants, paupières de crêpe charbonnées, yeux coupants de Péra. L'orchestre partait comme un coup de feu, jouant des valses aux divans du fumoir couverts de faux Boukharas, aux lampes de mosquée faites de bouteilles à soda, à l'état-major grec, palikares anglomanes, tout en galons d'or et en poils noirs. Les portes-revolvers étaient gardés par des boys-scouts juifs. On m'indiqua, pour y dîner, les restaurants russes.”
C'est alors que le voyageur rencontre Anna, réfugiée russe, qui opère comme serveuse. Le courant passe, un dialogue s'établit. Elle révèle qu'elle a fui les désordres qui secouent son pays. Elle est en plein désarroi mais garde un petit espoir: “La Russie ne peut pas mourir, peut-être le malheur lui forge-t-il en ce moment une âme nouvelle, plus grande et plus pure?”
Hélas, sur le port, “les Russes, par groupes, causaient, lisant les dépêches, annonçant l'arrivée des paquebots de Crimée. Tous ensemble venaient se pencher au bord de cet abîme sans fond qu'est la Russie rouge d'où ne parviennent que des cris, des coups de feu, des claquements de fouet et jamais aucune nouvelle de ceux qui y sont enfermés, aucune lueur d'espoir.”
Consciente qu’elle ne reverra jamais son pays, Anna confie à son interlocuteur qu'elle ne restera pas là où son infortune l'a conduite : “J’irai à Paris pour moi toute seule. ..”

La Nuit Romaine est évidemment italienne. Le narrateur se trouve dans la Capitale où il rencontre une vieille amie, en villégiature. L’ambiance est un peu déconcertante : “Dans le jardin de l’hôtel, des chats chantaient. Un chien les accabla d'aboiements puis revint, tendant une langue bleue, d'avoir mangé des mûres ou des stylographes.”
La dame, en partance, demande à son ami de prendre sous sa protection, sa nièce Isabelle, jeune femme délicieuse mais un brin fantasque.
Le fait est qu'elle est très libre et fort peu farouche : “le soir même de notre première rencontre, au théâtre Valle, elle me dit que j'avais l’air d'un sycomore et nous fûmes l'un à l'autre dans la voiture qui la reconduisait chez sa mère.”
“Isabelle m'avoua peu après qu'elle ne négligeait en aucune occasion ce don spontané de sa personne.”
La frivolité, l’insouciance et l’amour de la liberté de la jeune femme rendront la tâche de chaperon difficile à son compagnon occasionnel, et fatalité oblige, un jour, ou plutot une nuit, un drame surviendra…

La Nuit des Six Jours relate, à Paris, la rencontre du narrateur avec Léa, amoureuse du coureur cycliste Petitmathieu, participant à un compétition s'étalant sur plusieurs jours. Au long des étapes de l’épreuve, une complicité naît évidemment avec celui qui se trouve sur les lieux par curiosité mais dont le regard est attiré par cette troublante aficionada en jupon. Bientôt, une vraie idylle naît sous les yeux du coureur un peu jaloux mais peu regardant tant il est préoccupé par sa course. Ce qui est attirant chez elle, “ce n'était pas son dos lacté, sa robe de jais, tremblante pluie noire, un excès de bijoux d'onyx, dont des yeux étirés et noués aux guignes de l'oreille”, étonnamment, “c'était plutôt son nez aplati, le bondissement de sa poitrine, son beau teint juif de vigne sulfatée, cet isolement un peu louche.”
Au cours d’un moment intime, le narrateur ne peut s’empêcher de s’interroger sur le contraste physique opposant Léa et son prétendant à vélo :”Tant de peau douce, apaisée de baumes, lavée d'onguents, tant de bijoux, de mets précieux, de teintures, de drogues, de tendresses, au service de ces cuisses velues, fortes, comme des bielles…”
Après bien des pédalages et quelques rétropédalages si l’on peut dire, la belle sera sur le point de céder à son soupirant, le sixième jour, se délestant presque furtivement d’un “Je suis à toi”.
Contre toute attente, le céladon se dérobe alors, comme mu par un sursaut de conscience, et répond en la caressant : “Rien ne pouvait me faire plus de plaisir hier encore. Et peut-être demain. Mais aujourd'hui tout mon cœur est ici : je suis la proie d'une seule pensée qui est la victoire de Petitmathieu. Je ne m'appartiens pas ; vous non plus. Nous sommes devenus une partie du vélodrome, un instant de la course, l'attente de la victoire.” Reste à savoir si ce scrupule signe la fin d’une aussi tendre romance…

La Nuit Hongroise est la plus courte, peut-être aussi la plus tragique. Faite encore de voyage et d’hôtel, cette fois, de Vienne à Budapest. Le narrateur et son ami Jean sont au début de leur périple, lorsqu’ils font la connaissance de Zaël, jeune fille découverte dans un bar-cabaret où elle officiait comme danseuse. Elle se livre facilement. Elle est juive, originaire de Pesth, partie est de Budapest. Tout en elle suggérait une jeunesse encore fragile, mais pleine de promesses : “elle maintenait avec peine et sans équilibre sur sa chaise un corps de sylphe israélite, sans poitrine, avec une peau précieuse, le dos rond, et des mains nerveuses et pratiques, trop formées pour leurs dix-sept ans.”
Souhaitant ardemment rejoindre Pesth, pour voir son grand-père malade, elle supplie ses nouveaux amis de l'emmener avec eux, ce qu’ils acceptent volontiers. Le trajet se fera sur l’eau du Danube. Arrivés en Hongrie, ils constatent que l’atmosphère de la ville est des plus inquiétantes : “ Forts de l’impuissance des autorités, des bandes d'officiers sans solde tenaient les rues, rançonnaient les passants, assommant les Juifs et les étrangers à coups de boudins de sable.”
On leur conseille de ne pas s’écarter, le soir, de L'hôtel.
Ayant pris sous leur aile protectrice la jeune fille, ils réservent à l’hôtel, trois chambres contiguës, Zaël se trouvant au milieu. Mais le lendemain matin, elle ne répond pas à leurs sollicitations. Zaël a disparu. Dans sa chambre règne une étrange odeur…

La Nuit Nordique, dernière du cycle, se situe probablement en Norvège, où se trouve le narrateur, au terme d’un périple passant par le Danemark et la Suède. Par curiosité, il avait répondu à une annonce intrigante vantant les mérites d’un club très spécial, géré par un certain docteur Vulpius, consacré au culte de la beauté “en costume de paradis”. Arrivé à l’endroit dit, il est très dépaysé. Dès le vestiaire d’entrée, il comprend qu’il est nécessaire de changer de tenue, et d’opter pour la plus simple qui soit :”des pancartes au mur le disaient sans doute, mais comment comprendre ces mots à visage de crapauds ou d'insectes, tout garnis de piquants, et qui portent sur le dos d'innombrables trémas comme des pustules ou des ballonnets d'air ?”
Après avoir été intronisé et initié aux pratiques de ce lieu étrange, comprenant moult exercices physiques et naturistes, ablutions diverses et pratiques dévolues à l’hygiène corporelle, il fera plus ample connaissance avec la charmante secrétaire de l'institution, répondant au doux nom d’Aïno. Il ne fallut pas bien longtemps pour qu’il tombe sous son irrésistible charme scandinave : “ma sympathie, à l'instant, appareilla. Elle avait des yeux bleus bordés de cils noirs; égaux comme les effilés d'une frange, une bouche courtoise, des cheveux courts chamarrés de reflets pâles.”
Au fil du séjour, se noue une relation virant bientôt d’amicale à sentimentale, voire davantage.
Entre autres péripéties dans lesquelles elle l’entraîne, elle veut lui faire vivre la fête de la Saint-Jean. Après une virée urbaine épique en motocyclette et side-car pilotée par l'intrépide amazone, les deux jeunes gens s’embarquent pour une île énigmatique. Peu encline au puritanisme ni à la pudibonderie, elle n’hésite pas à lui révéler alors “qu’elle aime les Français parce qu'ils ne laissent jamais les femmes tranquilles”.
Face à un tel aveu, il espère profiter de l’escapade et que la fin de la journée soit propice aux effusions charnelles, mais le Grand Nord réserve parfois des surprises : “Je la pris dans mes bras. Elle y demeura tout le reste de la nuit, c'est-à-dire dix minutes à peine, car le soleil, après une rapide ablution, s'empressait déjà.”

En introduction à cette série de nouvelles, Paul Morand, confesse avoir tenté de mieux maîtriser son imagination débordante, son vocabulaire pléthorique, et sa propension à perdre le lecteur dans le temps et l’espace. Il y est parvenu en partie, et a notamment peaufiné les portraits des personnages quasi exclusivement féminins. Il ajoute que, connaissant ou croyant bien connaître les Françaises, il voulut par ces aventures européennes savoir si elles étaient “si dissemblables de leurs sœurs lointaines”. Probablement pas en définitive, et les nuits d'amour qu'on pourrait imaginer torrides, sont peuplées, ici comme là,de plus de mots que d'actes. N’empêche, le lecteur doit faire preuve d’opiniâtreté pour maintenir son attention pour suivre le fil en apparence décousu de sa fantaisie et s’en délecter, quitte à y revenir pour mieux s’en imprégner…

04 octobre 2026

Morand, c'est un roman 3

Si Morand est un roman, c’est par le genre de la nouvelle qu’il acquiert sa notoriété.
Il y crée des univers dans lesquels l’esprit perd parfois pied tant il est emporté par la force du courant véhiculant langage et style enivrants. Les phrases, hachées comme le déferlement de vagues courtes mais acérées, laissent à peine au lecteur le temps de respirer. Chaque texte est un écrin en soi, riche de mille éclats qui jaillissent dès qu’on y jette un œil.

Après quelques essais poétiques sans lendemain, trois recueils marquent cette première période de l’écrivain : Tendres Stocks, Ouvert La Nuit, Fermé La Nuit.
Le premier est lui-même un triptyque de nouvelles, dont l’essentiel se déroule en Angleterre, avant et pendant la Grande Guerre, et dont chacune porte le nom d’une jeune femme : Clarisse, Delphine, Aurore.
Les détracteurs de Morand, à l'affût du moindre écart de langage, ont vu dans le titre du recueil la preuve irréfutable d’une coupable misogynie. En réalité, tel l’idiot qui regardant le sage montrant la Lune ne voit que le doigt, ils ne s’attachent qu’à l’apparence. Et chez Morand Dieu sait que les apparences sont trompeuses.

Ces nouvelles, écrites avant la trentaine, sont un peu comme les rayonnages d’un boutiquier chinois. On se perd dans les méandres et les détours de descriptions éblouissantes de virtuosité. Le jeune écrivain cherche manifestement à faire étalage de son savoir faire, notamment aux yeux de son mentor Marcel Proust. Ce dernier fut séduit, et accepta d’en rédiger la préface.
En matière de stocks, il s’agit surtout d’une invraisemblable collection d’images, de visions, et de choses glanées de ci de là, sans doute pour l’essentiel, au cours de lectures passionnées. Puisqu’il s’agit de faire des portraits féminins, on ne saurait lui faire grief de qualifier tout ce bric-à-brac de tendre.
On peut certes reprocher à ces envolées stylistiques d’être un peu clinquantes, de n’aborder les relations humaines que de manière superficielle, ce qui peut être considéré comme un péché véniel pour un débutant en littérature.

Première des trois femmes, Clarisse est très indépendante et frivole, elle aime les chats, les bibelots, les antiquités et mille autres “petits objets ne pouvant servir à rien”. Si l’ambiance est encore à l’insouciance des années folles, on sent que la guerre n’est pas loin : “Ce sont des Scandinaves, des Hollandais, des Américains. Ils échangent des coups d'œil d'intelligence et sous la nappe offrent deux cent mille Mauser livrables de suite en mer au large de Barcelone, ou sortent de leur poche-revolver des échantillons de tous les draps d'uniforme des armées belligérantes. Ils rachètent avec bonhomie les commandes refusées (les Russes les prendront bien), les contrats tardifs. Tous les ouragans de mitraille qui se déchaîneront un jour sur des hommes, sortent d'ici.”
La nouvelle croustille de descriptions cocasses : “Les femmes du sous-sol ont les ongles polis, la ligure bien peinte; on voit leurs aisselles. Des couples dansent, s'enroulant autour d'un axe imaginaire, tordant la valse comme un torchon d'où ruisselle la mélodie”. Déjà le romancier en herbe trouve des formules imagées qui font mouche : “Louisa va parler, ses yeux se meuvent lentement (elle a dû être élevée près d'une ligne où il ne passait que des trains omnibus)”.
D’autres sentent un peu l’artifice ou frisent la caricature : “Les figures des Français sont comme ces salons où il y a trop d'objets. On y trouve des moustaches, une barbe, des besicles, des verrues, des grains de beauté avec des poils follets”.
Les états d’âme sont esquissés d’un trait léger, dont la facilité confine presque à l’insolence:
“-Cette guerre est bien ennuyante, fait-elle. On doit bien s'ennuyer dans les tranchées. Le dentiste aussi, c'est bien ennuyant…”
S’agissant des sentiments c’est la même chose :
“-Vous m'aimez donc un peu, Clarisse?
-C'est-à-dire... cela m'agace quand vous décrochez le récepteur ou quand vous allez à Paris.
-Je n'en demande pas plus.
-Et vous, m'aimez-vous ?
-Non, mais vous êtes aux femmes ce que Londres est aux autres villes.
- ?
-Une ville qui ne vous satisfait pas entièrement, mais qui vous gâte toutes les autres.”

Dans Delphine, nouvelle non datée mais qu’on devine se dérouler en 1917, surgissent des descriptions évoquant les conséquences désastreuses de la conflagration : “les hôpitaux regorgeaient d'aveux singuliers en toutes langues, les trains sanitaires étaient cueillis par des dames comme il faut qui, à l'odeur des gangrènes ne se possédaient plus, des thés s'ouvraient autour de l'archevêché et le bord des routes s'ornait de grands parapluies sous lesquels des Annamites abritaient de jaunes unions.”
Delphine, le narrateur semble l’avoir connue autrefois, mais s’il la retrouve inopinément à Londres, il va la perdre à nouveau, sans comprendre grand-chose à cet être qui se dérobe en permanence. Elle se rappelle à son souvenir par un mot doux laissé à son hôtel. Elle est seule, mais avoue que “la compagnie des hommes et des femmes lui manque et lui répugne à la fois”. Elle fut tès malade, se croit folle, marquée par la douleur du veuvage, avoue sa sécheresse de coeur, et anticipe les avances du narrateur par un “je déteste les voluptueux, je vous en préviens”. Son désarroi semble incurable : “le soleil apparaît à travers un verre fumé, mes aliments ont un goût de phénol, je ne peux plus dormir, et je ne trouve une momentanée fraîcheur que la nuit, dans les parcs, ou grâce à la poudre, hélas bien mélangée de borax, d'une petite droguerie de Commercial Road.” Bref, durant tout ce récit étrange, malgré les efforts du narrateur, Delphine restera un mystère…

On retrouve dans Aurore, écrit en 1916, le talent de Paul Morand pour dépeindre en touches subtiles et piquantes des femmes aussi charmantes qu’énigmatiques, qui entrent et sortent de leur histoire sans qu’on sache grand-chose d’elles. On retient de l’héroïne présente, qu’elle est danseuse, d’origine canadienne, voyageuse, et qu’elle n’aime que la nature, la chasse et la pêche.
Elle semble indifférente à tout ce qui touche à la chair :
“ - Vous aimez votre corps?
- C'est un dépôt qui m'est confié. Je n'y mets ni pensées ni nourritures sales, je le soigne, je le respecte, je le vêts simplement…”
En revanche, même si elle se sent mal dans sa peau, toute sa personne dégage une belle sensualité : “Elle se dévêt le plus simplement du monde, entre dans l'eau, se savonne, fait couler l'eau sur son corps. Corps parfait. Les muscles du dos courent comme des boules d'ivoire sous la peau hâlée, tendue, matière à la fois solide et précieuse comme la soie des dirigeables; on les lit aussi aisément que sur une planche d'anatomie, où ils couvrent nos organes de roses arborescences ; reins cambrés où ruisselle l'eau, seins de proue, et, dépouillées par la danse de toute lourdeur, des jambes longues, étirées aux chevilles, évidées à l'intérieur des cuisses, renflées à la souple charnière des genoux.”
A la fin, tout cela s’estompe et lorsque le narrateur voit Aurore s’éloigner, il se lamente in petto : “Je suis bien triste. Je sens que je n'aurai vraiment du chagrin qu'après-dîner.”

A bien y réfléchir, on pourrait qualifier ces nouvelles, décrivant les portraits de donzelles assez indépendantes, tantôt lointaines, tantôt insaisissables, guère enclines aux sentiments durables, de féministes avant l’heure…

19 septembre 2026

Morand, c'est un roman 2

A l'évocation du nom de Paul Morand, le premier livre auquel on pense est évidemment L'Homme Pressé.

Important succès littéraire dès sa publication en 1941, il fut adapté au cinéma en 1976 par Edouard Molinaro avec Alain Delon dans le rôle-titre. L'acteur y incarne avec élégance et brio Pierre Niox, l'infatigable voyageur, boulimique de découvertes et toujours préoccupé d'anticiper les événements en espérant gagner du temps, à défaut de pouvoir le remonter. Ce faisant, il croit mieux embrasser le réel, mais il ne voit du monde que ce qu'un passager aperçoit du paysage, à travers la fenêtre du train, ou pire encore par le hublot de l'avion. Tout est lointain et ça défile à toute vitesse, ne laissant dans l'esprit que des impressions impalpables, sans chair ni substance. Comme d’une drogue, il en faut toujours plus.


Pierre Niox est-il le double de l'auteur que certains se plaisaient à portraiturer de manière un peu simpliste sous les traits d’un dandy impatient et superficiel ? Sans doute un peu, mais le moins qu'on puisse dire est que ce dernier ne brosse pas un portrait très élogieux de son personnage, qui fonce droit devant, sans état d’âme, courant de manière effréné après le temps, cherchant à être en avance sur tous les événements de sa vie, et négligeant avec dédain les avertissements de son entourage. Cherchant à stopper cette fuite éperdue, Hedwige, sa femme, épousée à l’occasion d’un bref moment de répit sentimental, l’interroge, en vain : “A quoi reconnaître qu’on est arrivé si l’on ne s’arrête jamais ?”

Hélas, le héros ne prête qu’une attention distraite aux êtres qu’il côtoie, même à ceux qui ont de l’affection pour lui. Il les regarde sans les voir, il les entend sans les écouter. S'il donne parfois l'impression de ralentir, c'est pour mieux repartir.

Résultat, il passe à côté de l'essentiel et se retrouve gros-jean comme devant lorsque le temps le rappelle à l’ordre brutalement. La course ne peut être perpétuelle. Elle s’achève un jour en forme de drame dans lequel il entre sans vraiment réaliser qu’il “était arrivé au pied de l’éternité”.

En somme, ce roman échevelé illustre à merveille l’adage selon lequel rien ne sert de courir, il faut partir à point. Loin d'être un hymne à la vitesse, on peut y voir une  critique acérée du monde moderne et de la technique.

L'homme Pressé est en fin de compte l'anti roman de la vitesse. S'agissant de l'écriture, son rythme syncopé, fait de phrases courtes, percutantes, fait irrésistiblement penser au mot de Louis Ferdinand Céline qualifiant Morand de premier écrivain à avoir "jazzé la langue française"....

11 septembre 2026

Morand c'est un roman 1

L’actualité politique, philosophique, culturelle et artistique est d’une si grande platitude qu’il devient difficile de trouver un sujet de réflexion qui vaille la peine d'être creusé.
Où qu’on se tourne, n’émergent que vaines polémiques, slogans ineptes, querelles idéologiques rétrogrades, et vaste indifférence.
En somme, c’est le moment rêvé de revoir ses classiques et de faire ses universités d’été, comme disent les politiciens.
Au diable la rentrée dont le maudit spectre se profile à l’horizon.

Il suffit d’ouvrir un livre de Paul Morand (1888-1976) pour entrevoir un monde enchanté, baigné de beau style, embaumant l’aventure, l’exotisme et l’histoire.
Tout est roman chez Morand. Voyageur infatigable, il parcourut et raconta le monde et ses villes (Londres, New York, Venise, Bucarest…). Historien érudit, il transcenda les faits et les époques (Fouquet, Le Flagellant de Séville, Parfaite de Saligny). Ses romans puisent à toutes ces sources auxquelles il ajoutait une imagination débridée. Chroniqueur de son temps, il livra avec la même verve, biographies, journaux intimes, correspondance, réflexions.

Écrivain prolixe, il préférait aux gros pavés en forme d'assommoir, les nouvelles brèves, écrites dans une langue vive, élégante, et chatoyante. Son style fut qualifié par Cocteau de “clair, rapide, sobre, riche comme Crésus et simple comme bonjour”.
Il fut élevé à bonne école, côtoya du beau monde, ne dédaigna pas les mondanités, parvint même avec beaucoup d’efforts à décrocher l’Académie Française. Il entetint de nombreuses amitiés dont celles de Proust, Cocteau, Giraudoux, Léger, Chanel, excusez du peu…

Pourtant, derrière ses récits très enlevés et toujours légers comme tracés à l'eau forte, se dissimulait une inaptitude maladive au bonheur selon les dires de sa femme Hélène.
Et sa verve romanesque n'était en somme qu'un moyen d'expression très libre pour le "visionnaire aux yeux grands ouverts sur la réalité" qu'il fut, selon Marcel Schneider. On pourrait ajouter que son regard incisif était celui d’un être désabusé, paresseux mais curieux de tout, de tempérament anarchiste, détestant les freins, mais profondément conservateur et discipliné dans ses manières, comme il l’avouait lui-même (Les nuits de France Culture, 1951).

Comment parler de Paul Morand ? Cet homme semble avoir tout vu, tout lu, tout entendu. Son imagination n’a d’égale que sa culture gigantesque. Son nom est hélas rarement évoqué de notre temps mais Dieu sait qu’il passionna, qu’il énerva, qu’il ensorcella, qu’il provoqua et qu’il déconcerta beaucoup de monde. Sa facilité insolente d’écriture, son style ébouriffant, sa désinvolture un brin condescendante et son indépendance farouche lui causèrent bien des inimitiés. Encore aujourd’hui, certains idiots à oeillères continuent à instruire à son encontre de misérables procès en sorcellerie (France Info).
Buffon affirmait que “le style, c’est l’homme”. En l’occurrence, chez Morand, quel style ! Les années passent, les siècles et les époques également mais le style demeure.
A-t-il du cœur ? C’est la question à laquelle on aimerait pouvoir répondre. Et pour cela, une incursion dans ses écrits peut être contributive, mais peut également s’égarer dans les illusions. Qu’importe au fond, lire ou relire Morand suffit à égayer l’âme…

A suivre, une déambulation dans quelques-uns de ses ouvrages, sans autre but autre que d’éprouver un peu de plaisir et d’envie …

24 juillet 2026

Demain, selon Stefan Zweig

En 1942, alors qu’il croyait tout perdu, Stefan Zweig se retournait en un ultime ouvrage, vers le Monde d’Hier (1, 2), pour regretter un temps révolu et blâmer l’inconscience et l’aveuglement des populations et de leurs dirigeants, qui avaient conduit le monde au cataclysme.
Quelque vingt années plus tôt, durant l’entre-deux guerres, il s’interrogeait au contraire, sur les temps à venir, évoquant les risques d’une modernité conquérante, imposant le règne d’une technique implacable et l’uniformisation généralisée des nations et des cultures. Les essais, articles et conférences qu’il produisit durant ces années-là ont été rassemblés sous le titre Le monde de demain.

On y trouve tout le panache et l’érudition de l’écrivain et la hauteur de vues du penseur, mais on peut s’interroger parfois sur la clairvoyance de son propos et sur un certain nombre de contradictions dont il est émaillé. Comme on le sait, Stefan Zweig compte parmi les plus ardents défenseurs du concept d'États-Unis d’Europe pour contrecarrer la montée des nationalismes jugés comme dangereux par nature. Mais dans le même temps, il se livre à une critique virulente et paradoxale des Etats-Unis d’Amérique et de l'American Way of Life.

En 1929, pour Zweig, l’évènement “le plus brûlant, le plus capital” est en effet à ses yeux l'uniformisation du Monde qui suscite en lui “un sentiment d’horreur silencieuse".
Il en voit les symptômes inquiétants un peu partout : “dans la danse, la mode, le cinéma, la radio. ..”
Il voit les gens “se laisser happer par le courant chaud qui les entraîne vers le néant, et se jeter dans l’esclavage, cette passion de l’auto-destruction qui a ruiné toutes les nations”. “C'est maintenant le tour de l’Europe”, regrette-t-il, ajoutant que si “la guerre a été la première phase, l’américanisation est la seconde.”
Avec beaucoup d'affliction, il constate que si l’Humanité sombre de plus en plus dans l’ennui et l’uniformité, “il ne lui arrive rien d’autre que ce qu’elle désire au plus profond d’elle-même.”
Très étrangement, à aucun moment le chantre d’une Europe supranationale ne songe à s'inspirer du modèle de la fédération américaine. Il cite Goethe annonçant que « les temps de la littérature nationale sont révolus, celui de la littérature mondiale commence » et loue la prescience de Nietzsche réclamant « qu’on mette fin à l’idolâtrie patriotique » pour créer une conscience au dessus des nations. Mais il oublie étrangement Kant qui vanta sans réserve avant eux le modèle fédératif dont l’Europe aurait pu se prévaloir.

En 1932, il constate que “deux conceptions, nationalisme et supranationalisme, s’affrontent directement dans leur lutte ultime” et redoute que “les Etats d’Europe persistent dans leur attitude actuelle d’hostilité réciproque politique et économique”. A l’évidence, il craint une évolution contre laquelle on ne peut lui reprocher de n’avoir assez mis en garde, mais on comprend d’autant moins son aversion pour le monde anglo-saxon vers lequel il choisira d’ailleurs de s’exiler.

Autre sujet d’étonnement, après son retour de Russie où il séjourna en 1929, dix ans après la révolution bolchévique, il ne voit pas vraiment l’émergence du péril socialiste. Au contraire, sitôt arrivé à Moscou il découvre avec un certain émerveillement “les larges banderoles au-dessus des halls et des gares” qui ne font “pas de réclame pour des objets de luxe, des parfums, des automobiles de grande marque et autres futilités, mais des slogans officiels pour accroître la production, des appels non pas à consommer, mais à développer le sens de la discipline et de la cohésions sociale”.
Plus fort, il voit “le drapeau rouge et ardent qui flotte au sommet de ce qui était la résidence des tsars”, comme “un fanal qui signale le début d’une ère nouvelle, pensé comme un symbole grandiose”.
Il hésite certes à “célébrer ou à réprouver la réquisition brutale des collections artistiques privées” par les soviets, mais se réjouit du fait que “les visiteurs étrangers et les amateurs d’art jouissent désormais du résultat”.
Enfin, il fait un contresens majeur en affirmant “qu’un prolétariat, un monde paysan de 140 millions de personnes tenues en esclavage s’est soulevé, a conquis le pouvoir et s’est libéré”.
Et en guise d’épilogue, il regrette le mépris des Occidentaux pour la Russie, qu’il attribue aussi bien “à un préjugé à l’égard du tsarisme” qu’à “un rejet du bolchévisme”. Il déplore que trop peu d’intellectuels européens “ont vu de leurs yeux la nouvelle Russie et sont en mesure de la comparer à l’ancienne” et en appelle à “l’admiration de la dimension humaine d’une nation faisant preuve d’une aussi grandiose patience, acceptant avec un tel héroïsme, au nom d’une idée, autant d’innombrables sacrifices !”
Même s’il reviendra plus tard sur cet enthousiasme un peu naïf, on peut dire hélas qu’il ouvrit la voie à nombre d’intellectuels qui firent après lui le voyage en URSS, et dans nombre d’autres “paradis socialistes”, sans voir ce qui relevait pourtant d’une évidence criante…

Heureusement Stefan Zweig vaut bien davantage que ces erreurs d’appréciation, qu’il fit d’ailleurs en toute sincérité et sans parti pris idéologique. Ses romans et ses nombreux ouvrages biographiques restent passionnants. Dans le présent recueil, il se déleste d’ailleurs de quelques analyses très pertinentes sur de nombreux écrivains. On retient celle pénétrante, admirative mais sans complaisance portant sur Tolstoï. On peut lire également avec intérêt celles concernant Marcel Proust, Ben Johnson, Romain Rolland, Rainer Marie Rilke, Hermann Hesse, Thomas Mann, Joseph Roth et James Joyce.
Et pour finir, si Zweig fut hélas très sensible au désespoir, on peut lui reconnaître une grande aptitude à la sagesse, dont témoigne cette exclamation, en 1929, “Puisqu’on ne peut sauver la valeur de l’individu dans le monde, il ne nous reste qu’à la défendre en nous-mêmes ; la plus haute réalisation de l'être humain reste toujours la liberté, la liberté par rapport aux autres, aux opinions et aux choses”.

21 juin 2026

Vingt ans après

Ce blog a vingt ans. C'est beaucoup et c'est peu. Tout dépend du point de vue qu'on adopte. Mais quel qu'il soit, y a-t-il un sens à poursuivre avec autant d'assiduité un objectif aussi chimérique, aussi dénué d’utilité ?

Écrire peut être considéré comme un aimable passe-temps, lorsqu'on a remisé toute autre ambition, notamment celle d'être écrivain, reconnu comme tel. On pourrait en dire autant de n'importe quel violon d'Ingres : peindre, dessiner, sculpter, faire de la musique ou bien encore broder, cuisiner, ou cultiver de jolies fleurs. Mais sans public, quelle finalité à tout cela ?
Imagine-t-on des acteurs de théâtre déclamer leur texte sans spectateur ?
Tenir un journal intime relève a priori de la même absurdité. Pourtant cette activité est vieille comme le monde, au moins aussi ancienne que l'écriture. Cela tient de la même nécessité que celle d'entretenir un jardin secret. Est-ce pour autant une manie quelque peu nombriliste?
Narcisse admirait son propre reflet dans l'eau mais il ne créait rien. L'artiste maudit, sûr de son talent, tente d'exprimer sa passion, envers et contre le monde qui l'ignore ou le méprise. Il obéit à un fatum dont il est certain de l'immanence. Il souffre mais il n'est pas inquiet. Il sait que son heure de gloire viendra tôt ou tard. Il peut se consoler en se disant qu'il œuvre pour les temps futurs.
Il n'en est pas de même pour l'auteur d'un journal intime. Il n'a pas ou bien il a perdu l'espoir de quelque reconnaissance. Celui qui n’écrit que pour satisfaire le besoin d'écrire est de la famille de Sisyphe. Sans cesse il remet l'ouvrage sur son métier, sans cesse il retombe dans le néant. N'empêche, il continue, et pour paraphraser Camus, “il faut imaginer Sisyphe heureux”…

Internet a permis l'éclosion d'un nouveau genre, celui du journal extime. Le blog en est sa manifestation la plus aboutie, mais les réseaux sociaux participent de la même logique, plus succincte, plus instantanée, sans doute plus égocentrée, mais tout aussi vaine.
La différence avec les écrits confidentiels ou secrets est qu'ils s’exposent au monde. Cela ne change pas grand-chose car ce dernier y est largement indifférent ou n'y apporte au mieux qu'une attention distraite et très éphémère.
Mais dans l'esprit de celui qui déverse dans le grand bain du Web ses pensées, ses opinions, ses états d'âme, il y a forcément un espoir d'être remarqué, de susciter quelque réaction plutôt qu’une vaste indifférence.
Bien souvent, cela se heurte au paradoxal anonymat derrière lequel certains restent cachés. Être illustre et inconnu comme le souhaitait le peintre Edgar Degas, peut constituer un objectif louable après tout. A l'instar de celui de s'inscrire dans un semblant de pérennité.

Vingt ans, ce n'est déjà pas si mal en somme. Et puis, pouvoir s'exprimer en toute liberté à l'image des oiseaux qui dessinent sans contrainte dans le ciel leurs trajectoires versatiles mais toujours renouvelées, ça contribue à donner le sentiment d'exister…

Epilogue: Cette liberté n'a pas de prix et grâce soit rendue à Google qui offre sans contrepartie à qui veut, la possibilité de s'exprimer, et ce, tant qu'il peut. Pourvu que ça dure en ces temps de nouveau moyen âge où pullulent les tribunaux inquisitoriaux en quête de procès en sorcellerie, d’anathèmes et de fatwas…

22 mai 2026

Maupassant, en passant 2

Bel Ami
, c’est l’histoire édifiante de Georges Duroy, alias Du Roy de Cantel, héros ambitieux mais amoral, piètre journaliste, séducteur invétéré, sans scrupule, lorgnant les femmes mariées, et parasitant ou détruisant sans vergogne les unions, jusqu’à sacrifier la sienne pour de sordides intérêts matériels.
Comble de l’abjection, il achève son parcours infâme, semé de trahisons, de faux semblants, nourri d'arrivisme et d’opportunisme, par un beau mariage chrétien. Il parvient en effet à séduire une jeune vierge innocente, ignorante des turpitudes de son fieffé prédateur déguisé en prince charmant, et jubile à l’idée de l’enlever avec une jouissance morbide à ses parents qui la destinaient à un meilleur parti. C’est le triomphe de l’ambition, totalement dénuée d’état d’âme. En même temps, le romancier peint avec délectation le portrait peu élogieux du journalisme et de la politique où foisonnent en s’entremêlant les collusions manœuvrières.

Maupassant est ici à son apogée littéraire. Le style de l’écriture, en apparence trivial, est toujours aussi vif et efficace, parfaitement adapté aux turpitudes qu’il s’attache à montrer avec une verve féroce, au risque de parfois dépasser les bornes de la bienséance. On peut ainsi s’émouvoir du mépris affiché de l’auteur pour les Juifs, qu’il montre sous un jour peu reluisant en portraiturant l’affable patron de presse Walter sous les traits d’un homme d’affaires peu scrupuleux, bassement intéressé, enrichi grâce à son journal et à diverses corruptions. Il montre avec une certaine complaisance le comportement ambigu voire la duplicité des femmes, même lorsqu’elles sont trompées ou maltraitées. Enfin, il ne fait pas mystère de son anti-cléricalisme farouche et de son profond dédain pour la religion et notamment ses confessionnaux qu’il décrit comme des « petites cabanes de bois, sorte de boîtes aux ordures de l’âme, où les croyants vident leurs péchés ».

En définitive, la morale de l’histoire est donnée, lors d’un éclair de lucidité, par Clotilde de Marelle, la maîtresse, aimée, puis trahie et délaissée, mais toujours aimante, quoique totalement désillusionnée : « Tu trompes tout le monde, tu exploites tout le monde, tu prends du plaisir et de l’argent partout, et tu veux que je te traite comme un honnête homme ? » Triste reflet d'une époque qui n'est pas sans en rappeler d'autres, beaucoup plus récentes...

21 mai 2026

Maupassant, en passant 1

Il y a des livres qu’on ne saurait affirmer avoir déjà lus, par exemple dans un lointain passé, sur les bancs du collège ou du lycée. En tout cas, on n’en a qu’un souvenir des plus flous. C’est le cas de Boule de Suif, cette nouvelle de Guy de Maupassant (1850-1893) au titre évocateur mais un peu étrange, redécouverte fortuitement.

Ça se passe en 1870, alors que la France, vaincue, se trouvait en pleine débâcle. Les Prussiens avaient investi le pays, jusqu’en Normandie où se situe l’action. Un petit groupe de personnes d’horizons sociaux très différents tente de fuir l'ennemi, on ne sait trop vers où mais toujours plus au Nord ou à l’Ouest. On suit leur équipée brinquebalante en diligence, puis lors d’une halte dans un hôtel de la petite ville de Tôtes, là même où Flaubert installa Madame Bovary....

Cette coexistence forcée dans un espace aussi réduit que précaire donnera lieu à des relations mouvementées entre des personnages réunis par la force des évènements, mais peu coutumiers d'une telle "mixité sociale". Au travers des comportements de chacun, va s’exprimer toute la gamme des sentiments humains, pas toujours les meilleurs. Boule de suif, ainsi surnommée pour son embonpoint, est une brave fille dont on devine qu’elle peut être facile, pourvu qu’on la flatte et qu'on lui promette quelque rétribution. Autour d’elle, la micro-société va s’organiser au gré des circonstances. Malgré les préjugés, on  fait assaut de gentillesse à son égard, surtout quand elle exhibe un panier garni qu’elle propose de partager à ses compagnons d’infortune.

Cette nouvelle tire sa force de l’universalité des sentiments humains qui y sont dépeints. On pourrait aisément transposer les scènes dans des époques ultérieures et dans d’autres contextes. L’auteur y révèle une vision très sombre de la société en même temps qu’une critique acerbe de l’hypocrisie bien-pensante. Au surplus, son écriture simple et resserrée mais percutante sur une petite cinquantaine de pages, a gardé avec le temps toute sa vigueur.

28 février 2026

L'Odyssée de Luca 2

Au cours de sa propre existence, Luca continue de parcourir la grande aventure de l'esprit humain. Il voit comment elle s'est enrichie de connaissances nouvelles, qui ont fait reculer beaucoup de croyances, mais comment elle se heurte aussi parfois à des retours en arrière, à des regains d'obscurantisme, et comment elle reste menacée par 
les erreurs de jugement et les leurres.

Parmi ces derniers figurent encore et toujours fake news, raisonnements simplistes et sophismes (à ne pas confondre avec les syllogismes)

L’essor anarchique des médias de toutes sortes fait craindre à Luca que nous ne soyons entrés “dans une période appelée ère de la post-vérité où l’opinion personnelle, l’idéologie, l’émotion l’emportent sur la réalité des faits.”
A l’évidence, “le nombre de mensonges ne fait que croître dans notre société : les fake news pullulent, les politiques mentent, les médias mentent, les publicités, les propagandes sont mensongères, il n’y a plus aucun respect de la vérité.”
Les contrevérités manifestes ne sont pas les seuls pièges égarant l’esprit : “On entend aussi des déclarations basées sur des raisonnements circulaires qui supposent ce qu’on veut prouver, celles qui consistent à dire qu’une proposition est vraie parce qu’on n’a pas démontré qu’elle était fausse, des arguments fallacieux construits sur des erreurs de syntaxe. On rencontre également le beau parleur qui joue sur l’émotion afin d’éclipser la logique du raisonnement.”

Au cours de son odyssée, Luca est amené à constater la tendance actuelle qu’ont les hommes d’aujourd’hui “de montrer que leurs prédécesseurs sont nuls, n’ont rien compris, alors qu’eux-mêmes leur sont supérieurs et vont imposer leurs solutions au monde.” Cet infantilisme outrancier révèle selon lui “que l’humanité n’a pas encore atteint l’âge de raison.”

C’est ainsi “qu’on voit alors fleurir les idées les plus iconoclastes : l’envie de redéfinir son genre, l’obsession d’immortalité, la remise en cause de la réalité, le rejet du passé au profit de la post-vérité, la volonté de défendre les communautés tout en faisant l’apologie de la mixité.”

L’Intelligence Artificielle et ses pièges
Il était naturel d’évoquer dans cette quête des causes de la déraison, l’irruption de l’Intelligence Artificielle (IA). Sans remettre en cause les nouveaux atouts apportés par ces techniques, il paraît important à Luca de connaître les dangers qu’elles font naître.
Il serait à craindre en premier lieu “que l’ascension de l’intelligence artificielle coïncide avec l’effacement de la raison critique”.
Abandonner son jugement à des algorithmes, aussi sophistiqués soient-ils, serait pure folie. Très périlleuse serait en effet “l’automatisation des tâches cognitives qui, en ne passant que par l’IA, peut atrophier l’esprit critique et, par paresse, l’homme peut devenir enclin à accepter des décisions suggérées par un avatar.”
On peut redouter que l’esprit s’en remette totalement à une machine qui ne peut avoir ni neutralité, ni émotion, ni même compréhension consciente du monde. Ce serait un non sens d’imaginer qu’un outil aussi perfectionné soit-il puisse être le décideur.
Pourtant, lorsque Luca se demande ce que vaudrait une justice rendue par une IA, sans émotion et si elle serait plus juste, moins biaisée, on peut émettre quelques réserves. S’il est clair que l’IA ne peut rendre la justice, il est permis de penser qu’elle puisse aider à la guider, comme elle aide un médecin à faire un diagnostic. L’accès rapide à des bases de connaissances gigantesques, à la mesure de la complexité du l'arsenal juridique, et l’absence dans le raisonnement de tout contenu émotionnel sont les qualités les plus précieuses. La perplexité de Luca est d’autant plus surprenante qu’elle s’appuie sur l’observation “de certains humains qui raisonnent comme des machines”...
Dans le même ordre d’idées, on peut s’interroger en lisant que “les neurosciences confirment ce qu’avait pressenti Spinoza : le libre arbitre n’existe pas ou pas comme nous le croyons”. Sauf erreur en effet, le libre arbitre humain reste une notion dont l’existence est aussi débattue que celle de Dieu, ni confirmée, ni infirmée, mais une chose est certaine, l’IA en est totalement dépourvue…

Les dangers menaçant la démocratie
Face au naufrage de la raison, le jeune Luca oppose donc avec pertinence les magnifiques acquis philosophiques et scientifiques dont l'humanité peut s’enorgueillir. A condition de les rappeler sans cesse, et d’en faire bon usage, il est encore possible d’espérer un retour du bon sens.
Il faudrait pour celà que les dirigeants de nos démocraties “éclairées” agissent de manière rationnelle. Malheureusement, là encore, les constats sont sévères. Force est de constater “une dérive de la démocratie, qui devient un chaos dirigé par un chef d’orchestre sous l’influence de foules virtuelles”. Comme le craignait Tocqueville, on a vu monter en puissance le totalitarisme de l’Etat-Providence : “La solidarité traditionnelle ne s’est pas estompée devant la solidarité organique, mais elle s’est dissoute dans des structures politiques de l’État-providence, car la solidarité entre les hommes a été progressivement transférée à l’État.”

En guise d’épilogue, Mme Bréchignac, qui se cachait derrière son héros s’en sort par une pirouette, en forme de recommandation, sortie de la bouche de la compagne de Luca : “N’oublie pas de te ressourcer avec des plaisirs simples ; celui de s’asseoir dans le silence de l’aube et d’attendre le lever du soleil”.
Cette leçon de sagesse, pour utile qu’elle soit, ne suffira pas à faire revenir dans l’âme humaine la raison, si précieuse, si intimement liée à la conscience de tout être pensant...A suivre également en podcast, l’interview de Catherine Bréchignac sur Europe 1 par Frédéric Taddeï.

31 décembre 2025

Lire et relire Radiguet

La tentation de faire appel au passé est forte lorsque rien ne va plus dans l’actualité.
Pourtant, se réfugier dans des livres d’autrefois ne participe en rien de cette inclination. Les romans qui durent sont intemporels. Ils vous procurent un sentiment d’évasion. Tout simplement.

Relire Raymond Radiguet (1903-1923) s’inscrit dans ce doux rêve. Ce jeune homme fut un génie aussi précoce que météorique. Parvenu à la maturité littéraire au sortir de l’enfance, il grandit dans les années folles, connut le cataclysme du premier conflit mondial et fut fauché à 20 ans à peine par une méchante fièvre typhoïde.
Il eut le temps néanmoins d’écrire deux romans qui feront sensation et restent parmi les œuvres majeures de la littérature française.

Le diable au corps
J'en avais gardé un souvenir ébloui mais hélas devenu incertain avec le temps. Dès les premières lignes de sa relecture, je suis (re)tombé sous le charme de cette écriture fluide, simple mais superbe. Radiguet, alors âgé d'à peine 18 ans, y fait preuve d’une maîtrise littéraire époustouflante.
Il possède déjà un style audacieux et original. Il manie les temps avec une aisance confondante, manifestant une prédilection pour le passé simple et le subjonctif. C'est élégant et léger, avec une pointe d'acidité, un vrai régal.
Mais la force de cet écrivain en herbe est avant tout de créer, sans faire mine de le vouloir, un climat où le romanesque le dispute au sulfureux. Dans cette romance impliquant un adolescent de seize ans déluré et sûr de lui et une femme mariée, plus âgée que lui (d'à peine trois ans), mais au coeur d’artichaut, on trouve une fougue juvénile qui ne s'embarrasse guère de principes ou de conventions. Certains ont cru voir un message antimilitariste car le mari absent, cocu sans le savoir, est un pauvre poilu parti au front. Rien ne permet toutefois de l'affirmer car Radiguet ne fait aucune allusion aux tenants et aux aboutissants du conflit.
L'immoralité de la situation est avant tout sociale et elle s'efface de toute manière derrière la passion, l'égoïsme, l'inconstance et la cruauté d'une jeunesse aussi ardente qu’insolente. C'est écrit à la première personne mais ce “je” qui est l'auteur racontant sa première aventure amoureuse est aussi une sorte de deus ex machina par lequel le lecteur voit ce que le narrateur ne peut pas voir. On est donc avec lui, en lui, et au-dessus de lui en même temps.
Ce roman reste actuel car il dit plus de l'âme humaine et des ressorts du sentiment amoureux que du contexte sociétal dans lequel il est inscrit. Plusieurs adaptations cinématographiques en ont été tirées, moyennement convaincantes. Dans l'esprit, on pense plus au film poignant de Robert Mulligan, Summer of ‘42 dont l'intrigue et l'ambiance sont proches même si le blanc-bec y est moins arrogant et la trame plus romantique.

Le bal du Comte d'Orgel écrit à peine deux ans plus tard que Le Diable au Corps, et qu'il n'aura pas le temps de voir publié, est de la même veine. Il n'est pas cette fois raconté à la première personne. L'auteur s'essaie à faire pénétrer le lecteur dans la tête de chacun des protagonistes, décrivant par le menu leurs pensées et leurs états d'âme. L'intrigue se noue, tout en subtilité, autour d'un triangle amoureux constitué du couple Anne et Mahaut d'Orgel et de leur ami François de Seryeuse. Ce dernier, jeune dadais oisif couvé par sa mère, est introduit dans leur cercle empreint d'une noblesse aisée et distinguée. Rapidement, il se met à éprouver de l'amitié et même de l'admiration pour le comte. Dans le même temps, il ressent une attirance trouble pour son épouse, laquelle ne reste pas insensible à son charme un peu gauche. Un jeu périlleux, tenant parfois du marivaudage, s'installe entre ces trois là, faisant alterner amour et amitié, sur le fil ténu séparant la fidélité de la trahison, et la loyauté du mensonge. Le fameux bal pourrait être le point d'orgue dramatique de ce manège sentimental. Le sera-t-il ? C'est la question qui emplit peu à peu tout l'espace de cette petite merveille de roman, sublimé par une écriture souple et limpide, sachant se faire légère, tout en fouillant les profondeurs insondables du cœur et de l'esprit.

28 août 2025

Pour Boualem Sansal 4

Pour conclure la séquence consacrée à Boualem Sansal, quelques mots s’imposent au sujet de son ultime ouvrage, publié avant son incarcération.
Il serait sans doute excessif de comparer cet essai en forme de plaidoyer, à la fameuse “Défense et Illustration de la Langue Française” que le poète Joachim du Bellay écrivit à l’époque de la Renaissance, mais après tout l’enjeu est comparable. La question est de savoir s’il existe encore un espoir de redonner vie à une langue sur le déclin, que certains politiciens captieux ont déjà enterrée, au profit d’une “créolisation” ?
Il est clair que Boualem Sansal, considère l’appauvrissement de la langue qui lui est si chère, comme un fait relevant de l’évidence. Mais loin d’une jolie terminologie exotique il voit plutôt l’émergence d’un baragouin associant« le globish de quincaillier, mortel avec l’accent franchouillard, le wesh-wesh des quartiers qui se parle droit dans les yeux, l’index levé sur le ton de la harangue, la langue inclusive qui exclut tout, n’inclut rien et au final éteint la vie dans le confusionnisme. »

Celui qui se définit comme “un écrivain francophone à la retraite en recherche d’une vraie espérance”, part évidemment d’un constat assez pessimiste, selon lequel “la France n’est plus la France ni des Lumières, ni des Trente Glorieuses, celle du Général prédestiné, ou même de Mitterrand qui gardait le goût de la grande littérature française, mais celle des ennemis de la France et de son peuple.”
Il déplore le mépris grandissant pour “une langue qui fut celle de la puissance, de la liberté, de la beauté, de la connaissance, de la diplomatie, de la Révolution universelle, de la séduction, de l’art de vivre dans la légèreté.”

L’époque serait donc rien moins que climatérique car « Il n’y a de peuple que dans une culture et une langue, de culture et de langue que dans la liberté, de liberté que dans le courage et l’honneur, de courage et d’honneur que dans l’amour de son pays et des siens. La rupture de la chaîne signifie la mort du peuple et la dislocation du pays ».
D’où la nécessité pour lui d’exhorter sa seconde patrie à faire du français “une cause nationale, une affaire de sécurité nationale, une question de toute première importance, de vie et de mort. C’est par la langue que les peuples pèchent et meurent, c’est par elle qu’ils vivent et prospèrent.”
Il rappelle à cette occasion que notre langue n’est plus le domaine exclusif de la France, qu’il s’agit en quelque sorte d’une cause dépassant largement le cadre étroit de l’hexagone et il appelle tous ceux qui pratiquent le français à se rassembler : “Je trouve injuste que nous, Francophones assidus, n’avons pas droit de regard sur l’évolution de la langue française. Nous sommes pourtant cinq fois plus nombreux que les Français de souche, est-ce juste ? Un jour, nous serons fondés de (sic) créer notre propre Église, l’Académie Francophone Intercontinentale, dans laquelle les Français seront certes admis mais comme vestiges d’une époque révolue.”

On peut évidemment se demander si les propos de Sansal ne viennent pas un peu tard, si ses espérances ne sont pas hélas utopiques vu la domination écrasante de l’anglais. Il n’a certes pas tort lorsqu’il souligne que “les grands empires qui ont fait l’histoire ont disparu de la sorte, dans le mélange des genres, le dérèglement des sens et le pourrissement des âmes.” Mais la mondialisation est devenue un fait incontournable et on ne voit pas bien ce qui pourrait redonner du lustre et de l’autorité à l’esprit français tel qu’il régna autrefois.

Même s’il peut apparaître désespéré, le combat de Boualem Sansal a quelque chose de grandiose. Si certains peuvent voir l’écrivain comme un perdant magnifique, un égaré “venu trop tard dans un monde trop vieux” pour reprendre le fameux mot de Musset, voire un traître à la cause pour les plus radicaux, nul ne peut nier son courage.
Très seul hélas, il est un beau trait d'union entre l'Algérie et la France, lumineux, éclairant, sincère, iconoclaste, érudit (on ne relève dans son ouvrage qu’une seule erreur factuelle : il attribue la saga d'Astérix et Obélix au dessinateur belge Hergé ! )
Il incarne, en tant qu’intellectuel, une chance, un espoir pour les deux pays, frères ennemis, de voir un jour réconciliés leurs destins croisés. Hélas, l'actualité donne à penser que ce jour est très lointain. De plus en plus lointain même tant il y a de haine revancharde recuite d'un côté de la Méditerranée, et d’indifférence dédaigneuse, bardée d'obséquiosité hypocrite de l'autre.

Dans un dernier chapitre intitulé de manière prémonitoire “en guise d’adieu”, Sansal résume sa pensée sous forme d’un petit décalogue humble mais sarcastique destiné aux parents des générations futures :
“Ton enfant tu aimeras et éduqueras
Lire, écrire et compter devra
Mémoriser apprendra et n’oubliera.
Dans la littérature tu le pousseras
« Bon vent », lui diras lorsqu’il prendra son envol
Ainsi le monde a vécu, survécu et survivra
Ton enfant n’en sera pas le fossoyeur
Ni toi son éducateur le coupable
Mais le ministre par ignorance crasse
Et le bouffon du roi par pauvreté d’esprit de son maître.”

Ainsi donc Boualem Sansal peut légitimement figurer au rang des imprécateurs et des lanceurs d’alerte. Mais il y a incontestablement une certaine naïveté dans son discours à l’instar de sa “Lettre d'amitié, de respect et de mise en garde aux peuples et aux nations de la terre” parue en 2021. Il a payé cher ses opinions. Qu’adviendra-t-il de son message et de sa personne ? Quand cessera-t-on dans ce bas monde de censurer et d'emprisonner des gens pour délit d'opinion ?
Il faut imaginer ne serait-ce qu'un seul instant, à la manière de John Lennon, que l’avenir appartienne un jour aux rêveurs…