Au cours de sa propre existence, Luca continue de parcourir la grande aventure de l'esprit humain. Il voit comment elle s'est enrichie de connaissances nouvelles, qui ont fait reculer beaucoup de croyances, mais comment elle se heurte aussi parfois à des retours en arrière, à des regains d'obscurantisme, et comment elle reste menacée par les erreurs de jugement et les leurres.
Parmi ces derniers figurent encore et toujours fake news, raisonnements simplistes et sophismes (à ne pas confondre avec les syllogismes)
L’essor anarchique des médias de toutes sortes fait craindre à Luca que nous ne soyons entrés “dans une période appelée ère de la post-vérité où l’opinion personnelle, l’idéologie, l’émotion l’emportent sur la réalité des faits.”
A l’évidence, “le nombre de mensonges ne fait que croître dans notre société : les fake news pullulent, les politiques mentent, les médias mentent, les publicités, les propagandes sont mensongères, il n’y a plus aucun respect de la vérité.”
Les contrevérités manifestes ne sont pas les seuls pièges égarant l’esprit : “On entend aussi des déclarations basées sur des raisonnements circulaires qui supposent ce qu’on veut prouver, celles qui consistent à dire qu’une proposition est vraie parce qu’on n’a pas démontré qu’elle était fausse, des arguments fallacieux construits sur des erreurs de syntaxe. On rencontre également le beau parleur qui joue sur l’émotion afin d’éclipser la logique du raisonnement.”
Au cours de son odyssée, Luca est amené à constater la tendance actuelle qu’ont les hommes d’aujourd’hui “de montrer que leurs prédécesseurs sont nuls, n’ont rien compris, alors qu’eux-mêmes leur sont supérieurs et vont imposer leurs solutions au monde.” Cet infantilisme outrancier révèle selon lui “que l’humanité n’a pas encore atteint l’âge de raison.”
C’est ainsi “qu’on voit alors fleurir les idées les plus iconoclastes : l’envie de redéfinir son genre, l’obsession d’immortalité, la remise en cause de la réalité, le rejet du passé au profit de la post-vérité, la volonté de défendre les communautés tout en faisant l’apologie de la mixité.”
L’Intelligence Artificielle et ses pièges
Il était naturel d’évoquer dans cette quête des causes de la déraison, l’irruption de l’Intelligence Artificielle (IA). Sans remettre en cause les nouveaux atouts apportés par ces techniques, il paraît important à Luca de connaître les dangers qu’elles font naître.
Il serait à craindre en premier lieu “que l’ascension de l’intelligence artificielle coïncide avec l’effacement de la raison critique”.
Abandonner son jugement à des algorithmes, aussi sophistiqués soient-ils, serait pure folie. Très périlleuse serait en effet “l’automatisation des tâches cognitives qui, en ne passant que par l’IA, peut atrophier l’esprit critique et, par paresse, l’homme peut devenir enclin à accepter des décisions suggérées par un avatar.”
On peut redouter que l’esprit s’en remette totalement à une machine qui ne peut avoir ni neutralité, ni émotion, ni même compréhension consciente du monde. Ce serait un non sens d’imaginer qu’un outil aussi perfectionné soit-il puisse être le décideur.
Pourtant, lorsque Luca se demande ce que vaudrait une justice rendue par une IA, sans émotion et si elle serait plus juste, moins biaisée, on peut émettre quelques réserves. S’il est clair que l’IA ne peut rendre la justice, il est permis de penser qu’elle puisse aider à la guider, comme elle aide un médecin à faire un diagnostic. L’accès rapide à des bases de connaissances gigantesques, à la mesure de la complexité du l'arsenal juridique, et l’absence dans le raisonnement de tout contenu émotionnel sont les qualités les plus précieuses. La perplexité de Luca est d’autant plus surprenante qu’elle s’appuie sur l’observation “de certains humains qui raisonnent comme des machines”...
Dans le même ordre d’idées, on peut s’interroger en lisant que “les neurosciences confirment ce qu’avait pressenti Spinoza : le libre arbitre n’existe pas ou pas comme nous le croyons”. Sauf erreur en effet, le libre arbitre humain reste une notion dont l’existence est aussi débattue que celle de Dieu, ni confirmée, ni infirmée, mais une chose est certaine, l’IA en est totalement dépourvue…
Les dangers menaçant la démocratie
Face au naufrage de la raison, le jeune Luca oppose donc avec pertinence les magnifiques acquis philosophiques et scientifiques dont l'humanité peut s’enorgueillir. A condition de les rappeler sans cesse, et d’en faire bon usage, il est encore possible d’espérer un retour du bon sens.
Il faudrait pour celà que les dirigeants de nos démocraties “éclairées” agissent de manière rationnelle. Malheureusement, là encore, les constats sont sévères. Force est de constater “une dérive de la démocratie, qui devient un chaos dirigé par un chef d’orchestre sous l’influence de foules virtuelles”. Comme le craignait Tocqueville, on a vu monter en puissance le totalitarisme de l’Etat-Providence : “La solidarité traditionnelle ne s’est pas estompée devant la solidarité organique, mais elle s’est dissoute dans des structures politiques de l’État-providence, car la solidarité entre les hommes a été progressivement transférée à l’État.”
En guise d’épilogue, Mme Bréchignac, qui se cachait derrière son héros s’en sort par une pirouette, en forme de recommandation, sortie de la bouche de la compagne de Luca : “N’oublie pas de te ressourcer avec des plaisirs simples ; celui de s’asseoir dans le silence de l’aube et d’attendre le lever du soleil”.
Cette leçon de sagesse, pour utile qu’elle soit, ne suffira pas à faire revenir dans l’âme humaine la raison, si précieuse, si intimement liée à la conscience de tout être pensant...A suivre également en podcast, l’interview de Catherine Bréchignac sur Europe 1 par Frédéric Taddeï.





















