14 octobre 2026

L'instant Coltrane

John Coltrane
aurait cent ans ! M… alors, presque six décennies après la disparition de cet artiste hors du commun, l’émotion est plus vive que jamais. La soif d’absolu, l’incandescence de son jeu, la tendresse pénétrante dont ses solos étaient empreints, l’originalité dévastatrice de ses riffs, toute la magie de cet univers est là, pour qui s’y plonge.
Arte célèbre l’anniversaire de la naissance du saxophoniste avec plusieurs événements dont un documentaire signé John Scheinfeld, dont on pourrait dire qu’il est pédagogique à défaut d’être transcendant. Cela dit, comment parler de Coltrane sans égratigner l’éclat du personnage et de son aura quasi mystique ?

C’est peu dire que le gars est entré dans le jazz comme en religion, à corps perdu, descendant dans le genre à des profondeurs insoupçonnées, et s’élevant vers des cimes vertigineuses, avec la même virtuosité et le même feeling indicible. C’est vrai qu’on peine parfois à le suivre lorsqu’il adopte brutalement avec son sax alto (et parfois ténor ou même soprano) un langage inconnu fait d’onomatopées déconcertantes, de cris rauques ou suraigus, de cabrioles abruptes, et de halètements exaltés. Mais il y a toujours un moment où il vient vous rechercher et vous prendre par la main avec une infinie gentillesse.
Il lui suffit d’une note pour vous procurer le sentiment d’une béatitude réconfortante.

Lui-même faillit plus d’une fois s’égarer sur des sentiers de perdition. Il découragea quelques uns de ses prestigieux aînés par ses égarements et son intempérance : Johnny Hodges, Miles Davis, Dizzy Gillespie. Mais sa foi fut plus forte que tous les mauvais génies et autres nocifs succubes qui l’assaillaient. Il revint juste à temps en lieu sûr.
A côté de la passion musicale, il y eut une famille. Coltrane tenta de lui donner le meilleur de lui-même. Son premier mariage fut un échec même s’il en tira la merveilleuse élégie Naima en l’honneur de son épouse et s’il garda des liens affectueux avec sa belle fille Syeeda à laquelle il dédicaça également un morceau (album Giant Steps). Avec la pianiste Alice McLeod, sa seconde femme, il vécut ses dernières aventures musicales et eut trois enfants, qu’il connut peu, vu la brièveté de son instant terrestre.

Les débuts de Coltrane furent fulgurants. Rapidement, il inscrit en propre de splendides albums avant-coureurs comme Blue Train (1957) et Giants Steps (1959). Mais c’est à cette époque qu’il manqua de peu de se brûler les ailes pour s’être trop approché du champ mortifère des paradis artificiels.
C’est après un passage rédempteur chez Thelonious Monk, qu’il donna toute la mesure de son génie, en se délestant de quelques chefs-d'œuvres d’une exceptionnelle intensité et d’une stupéfiante inventivité. Du hard bop, il évolua vers un style très personnel, toujours plus épuré, aux accents tantôt frénétiques, tantôt déchirants mais toujours bouleversants. Pour sublimer ce tempérament fougueux et terriblement exigeant, il eut la chance de trouver sur son chemin trois frères d’armes parfaitement alignés sur sa scansion et ses rythmiques : McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse, Elvin Jones à la batterie et aux percussions. Avec ces compères, il grava pour l’éternité plusieurs opus impérissables :
- My Favorite Things (1960) dont le titre éponyme, en forme de valse, était un des préférés de Coltrane,
- Ballads, recueil aussi tendre que chaleureux (1962),
- Coltrane Plays The Blues (1962), où il dévoile ses racines les plus profondes
- Impressions (1963) qui contient, entre autres perles, le très émouvant et spleenétique After The Rain,
- Le sublime Crescent (1964), peut-être le sommet de son art, merveille de beauté, d’équilibre et de sensibilité (tous les titres sont étincelants mais Wise One et Lonnie’s Lament sont totalement renversants),
- Enfin, le somptueux, hiératique et quasi testamentaire A Love Supreme (1964).
A côté de cette épopée de rêve, il faut également évoquer sa contribution à l’album incontournable Kind Of Blues de Miles Davis, et ceux où il est associé à Thelonious Monk, à Duke Ellington, au guitariste Kenny Burrell, ou au chanteur John Hartmann, avec son trio de prédilection cité plus haut.

Avec Ascension en 1965, Coltrane entama un nouveau virage radical, que certains ne prirent pas avec lui, le jugeant trop périlleux. D’autres, plus téméraires, s’y risquèrent tels Archie Shepp, Eric Dolphy, Pharoah Sanders, Rashied Ali. Malheureusement l’aventure arrivait déjà à son terme et les dernières sonorités arrachées au destin par l’artiste de plus en plus tourmenté, sont porteuses d’un message qui reste encore aujourd’hui difficilement pénétrable.
Tout cela est raconté dans le film proposé par Arte, qui constitue en somme une belle introduction au génie coltranien, et un rappel heureux pour les aficionados de ce musicien ô combien attachant. Le mot de la fin révèle la vraie nature du personnage et sort de sa bouche en toute simplicité : "Je veux être la force qui œuvre véritablement pour le bien..."

13 octobre 2026

Morand, c'est un roman 5

Avec Fermé la Nuit, Paul Morand clôt le cycle de ses nouvelles de jeunesse. Les récits se situent dans l'immédiat après-guerre et après s'être beaucoup consacré aux femmes, il s'attache cette fois, à portraiturer quelques spécimens de la gent masculine, éparpillés aux quatre coins du globe, voyage oblige. On verra toutefois que l’éternel féminin n’est jamais loin…

Ça commence par La Nuit de Portofino Kulm, et l’histoire du truculent mais fictif poète irlandais Jeremy O’Patah, dont le narrateur, sculpteur, va faire la connaissance à New York, pour en faire le buste.
Dès la première rencontre, ce dernier impressionne, et dès les premières lignes du récit, on retrouve chez l’auteur, le trait qui fait mouche. Lorsqu'il toise quelqu'un, ce qui frappe en effet chez O’ Patah, ce sont ses yeux, “aisément reconnaissables, dynamiques, venant droit comme un jet de siphon.”

Passé le moment des présentations, et puisque l’objectif est de modeler le crâne du grand homme, celui-ci juge nécessaire que l’artiste “sache ce qui s’y passe”. Il se répand ainsi non sans emphase et moult digressions sur l’âme irlandaise assoiffée d’indépendance, évoquant entre autres “la grande semaine de 1916, restée chère à tous les cœurs dublinois. Pâques sanglantes, rebelles républicains contre la domination britannique.”
Il affirme partager la nature commune à celles de tous ses compatriotes : “nous demeurons fidèles, mais libres. Ici, où toutes les races se fondent, la forme des crânes irlandais demeure irlandaise”, précisant dans le même élan que “l’Irlande a toujours été internationale : romaine, française, américaine. Race guerrière, nous avons donné notre sang pour former les races conquérantes qui conduisent aujourd’hui l’univers.”
Très en verve, il ajoute sur le ton de la plaisanterie que “les Irlandais passent sans transition de la paresse au pathétique”, que “ la poésie est, avec le whisky clandestin et la contrebande des armes, leur plaisir le plus cher; sans oublier la liberté, ce plat national si coûteux.”
Enfin, sur le ton de la confidence, il révèle au Français qu’il est “amoureux d’un ange terrible”, précisant malicieusement qu'il s'agit d’une de ses compatriotes : “elle se nomme Ursule Cohen.”
A cet instant, les choses prennent un autre tour. Ladite Ursule, dont le narrateur fait brutalement la connaissance un peu plus tard, n’y va pas par quatre chemins. En guise de bienvenue, elle s’agrafe à lui et lui passe la langue sur les lèvres…
Tout retourné, le sculpteur entre quasi en transe : “Je n’indiquerai pas toutes les conséquences que ce baiser eut pour moi. Il faut dire qu’il était exceptionnel. Liquide et durable, comme un bol de lait chaud ; laissant si enivré qu’il fallait faire effort pour ne pas tomber. Ensuite, presque à votre portée, demeurait une bouche qui n’en finissait plus, entaille de hache, et, au bord des lèvres, une langue plate d’animal affectueux. Mais derrière cette espèce de sourire, le démentant, des yeux de panthère qui va bondir, mi-clos, guettant la défaillance du dompteur. Je n’ai jamais rien rencontré d’aussi félin qu’Ursule. Une charmante nature, qui attendait pour prendre à son tour tout son plaisir que le vôtre fut devenu de la souffrance.”

Une liaison s’établit alors, à la fois torride, exigeante et inquiétante. Par instant, le comportement impétueux d’Ursule lui fait se remémorer ce que lui en dit O’Patah : « Quand elle me fait les honneurs de son corps, je pense à un plancher d’échafaud, muet sur toutes les exécutions qui ont précédé la mienne. »
Mais la romance n’eut qu’un temps: “Ursule se donna de suite, puis se reprit si vite que je doutai de l’avoir eue…”
Un peu plus tard, le sculpteur retrouve le barde à Venise, très occupé à de nouvelles aventures sentimentales, fort peu morales. Une jeune admiratrice lui fait des avances auxquelles il résiste mais dans le même temps, il s'éprend de sa soeur cadette, âgée de 13 ans. ..
Plus tard, il apprend au cours d’un séjour à Nice qu’O’Patah avait eu une attaque, près de Portofino Kulm, sur la côte génoise, ou il résidait…

La Nuit de Charlottenburg, se situe à Berlin, la guerre s’achève, et l’auteur cherche un logement. Il le trouve chez un loueur de chambre, un peu particulier, banquier de son état, mais aussi joueur et collectionneur de serpents. Il n’exige pas de loyer mais la promesse de causeries en français avec son hôte.
La paix est enfin arrivée mais l’ambiance est au chaos et à la déraison, comme en témoigne ce dialogue : “ Dis-moi, banquier, pourquoi vends-tu de l’argent?
— Pour avoir plus d’argent.
— Mais avec de l’argent, que peux-tu donc acheter de moins avili que l'argent, puisque aux belles choses on n’assigne plus qu’une valeur marchande? »
La réponse révèle le noir fatalisme régnant alors dans les esprits :
“Ce qu’il nous faut faire en attendant, c’est dissocier, par des moyens artistiques et immoraux, un monde qui se hâte vers sa fin. Facilitons-lui sa perte, à cette saleté d’astre éteint. Je vous expliquerai d’ailleurs comment il faut s’y prendre.”

La Nuit de Babylone n’est guère plus optimiste. La scène se passe cette fois à Paris. C'est le soir de la Saint-Sylvestre. Le réveillon s’est achevé. L'heure est aux ébats si l'on peut dire : "voici l'instant où, dans Paris, tant de femmes se déshabillent sans aimer et tant d’hommes aiment sans se déshabiller.”
Le narrateur n’est rien moins que le ministre de l’intérieur. Ses invités sont partis, mais on sonne à la porte. Il ouvre et se trouve nez à nez avec une jeune créature qui dit s’appeler Denyse, se dit avoir été conviée par des amis et s’excuse d’être un peu en retard.
Évidemment le ministre tombe rapidement sous le charme de cette jeune personne, qui ne tarde pas à devenir sa maîtresse. L’inclination semble réciproque : “A la façon dont ses yeux devinrent troubles, comme l’anis dans l’eau, je sentis qu’elle m’aimait.”

Pendant ce temps, le sort du gouvernement se joue à l’Assemblée Nationale, au cours de débats houleux et de manigances dont on ne comprend qu’assez vaguement la teneur.
Un jour, ou plutôt une nuit, la séance se termine en chaos, aboutissant à la démission générale dont le ministre fera évidemment les frais, contraint d'abandonner ses fonctions.
Le récit s'achève sur un aveu désabusé du politicien déchu :
“Grâce aux talons du carnet à souche, je revois les dix mois de mon Ministère. Que de démarches, d’intrigues, de visites, de promesses! Si encore c’était pour construire, pour laisser quelque chose derrière soi, un pays plus heureux, des finances saines, moins de gêne, de haine…”
Quant à l’amour, il paraît bien dérisoire dans tout cela…

Avec la Nuit de Putney, la fantaisie la plus débridée revient en force. On est à bord d’un bateau traversant la Manche, en direction de l’Angleterre. Le narrateur retrouve un certain Habib, rencontré un peu plus tôt dans le train parti de Paris. Il noue des liens amicaux avec son compagnon de voyage et comprend qu’il est du genre guérisseur à mi-chemin entre médecin et charlatan.
Habib, dit Bibi est levantin, comme on disait à l'époque, et on le devine d’origine turque. Il rejoint Londres où il a un cabinet de soins en tous genres qu’il pratique essentiellement sur des femmes de l’upper class: “Les femmes de l’armée des Indes avec le décolleté tuméfié, la peau éclatée par le polo, au soleil ; les chasseresses de l’Ouest africain avec des rides blanches dans le visage noir ; les épouses de fonctionnaires égyptiens aux abattis cuits par les sables ; celles des employés des Douanes chinoises percluses de goutte et de gravelle, 4 cause des cocktails; et les goitres de Rhodésie, les maladies de peau australiennes, pour m’arrêter là…"

Le narrateur se laisse entraîner par son nouvel ami dans toutes ses pérégrinations médico-chirurgicales. Il le fait assister aux soins variés qu’il prodigue, des plus anodins aux plus extravagants.
Ainsi lors d’une journée type, "pour Mrs. Harpye : un ressemelage facial ; ensuite Paméla Moyss, électricité générale…/… Ensuite, ça recommence à cinq heures: Max d’Albanie; un ponçage de pieds pour une Chilienne ; cinq heures trente, une épilation ; six heures, grand jet pour la Grande-Duchesse, etc., etc."
Le clou de la nouvelle, c’est toutefois la visite du musée d'histoire de la médecine de Charles Vallery Succombes, homéopathe ami d'Habib où le narrateur découvre un invraisemblable bric-à-brac “d’instruments mauvais qui avaient poussé là, hors de toute académie : chaises. percées, fauteuils & accouchement, béquilles, ceintures de chasteté, avec un luxe de serrurerie inconnu de nous, siéges de torture chinois à couteaux dorsaux, masques de fer allemands pour marcher au supplice, fouets a clous espagnols, des appareils de fumeur d’opium saisis dans |’East End, des soufflets de forge du temps d’Elisabeth pour ranimer les asphyxiés, des cannes de médecins avec des stupéfiants dans le pommeau démontable, des ex-voto en terre cuite figurant des paquets d’intestins, des hernies, des ovaires, des langues; des bras mécaniques forgés, délicat travail du XVIIème siècle où l'on retrouvait la grâce sévère des meubles de l'époque; des urinals syriaques dont les reflets irisés sortaient de l’ombre, de sinistres poupées pour les envoûtements, percées d’aiguilles de cactus ; une collection de tous les objets ayant traversé le corps humain, verres, cuillers, encriers ; des oeufs de crocodiles empoisonnés pour le suicide dis chefs de caste, des bols contre la maladie du sommeil, des poires a lavements de cuir noir rehaussé d’or pour faciliter les déjections royales et des. cocos testiculaires pendus au plafond des harems pour provoquer la fécondité.”

Le récit échevelé s’achève par un dîner mondain auquel assistent les deux compères. Mais Habib est appelé au téléphone pour une urgence. Une de ses clientes est victime d’une hémorragie durant sa grossesse. Il file auprès d’elle avec son compagnon qui va assister à des manœuvres savantes, exténuantes, qu’il exécute avec un calme impressionnant.
A la fin, le praticien se lève, “peint comme un boucher. Un sourire. Le sang ne coulait plus. Déjà la vie revenait. Il demeurait immobile, sûr de sa force, fier de sa vitalité, de cette énergie qui lui faisait oser et vaincre, traiter-la Mort en familière, la reconduire chez elle à coups de savate.”
Quant à son assistant, il s’assied “accablé de fatigue, le cœur tourné.”
Mais déjà Habib était rhabillé s’exclamant : “Dépêchons-nous, dit-il, j’ai promis au ministre d'être revenu à temps pour son poker…”

Epilogue

Selon Faulkner, trois qualités sont nécessaires à un écrivain : l’observation, l’imagination et le style, mais deux peuvent suffire. Comme ces nouvelles le démontrent, Morand coche toutes les cases et y ajoute une vaste érudition, le goût du voyage et une mémoire prodigieuse.
Tant de qualités frise le trop plein et leur étalage insolent dans ces premiers écrits ont pu rebuter certains lecteurs, notamment de nos jours où l'on est accoutumé au style plat, dénué de toute fantaisie ou extravagance et à la grande pauvreté intellectuelle.
Si l'on franchit le cap où frémissent tant de turbulences littéraires et parfois d'artifices et d’outrances, alors on rentre dans un monde extraordinaire, fait de couleurs, de sensations, d'arômes et de visions enchanteresses. Après la période des exercices de style, éblouissants mais un peu futiles, va venir celle, fastueuse, des romans, des récits historiques, et des grands voyages.

08 octobre 2026

Morand, c'est un roman 4

Après le premier jet décapant des Tendres Stocks, Paul Morand publie le recueil de six nouvelles intitulé Ouvert la Nuit en 1923. Elles tournent toutes comme son nom l’indique autour d’aventures nocturnes. Même s’il émane une vraie poésie de ces récits, elles n’ont pas grand chose à voir avec les nuits de Musset. Il ne s’agit pas ici de saisons, mais plutôt de lieux : à chaque épisode, un univers différent, au sein d’une Europe à peine sortie de la guerre.

La Nuit Catalane débute dans le train Lausanne-Paris. Lorsque le convoi s’ébranle, le narrateur est assis face à face avec une dame, ce dont il se réjouit intérieurement : “Belle, belle, jolie, curieuse. La fortune compensait d'un coup les déceptions de tant d'autres départs où c'est la femme avec laquelle on eût souhaité voyager qui reste sur le quai, tandis que prend place près de vous le monsieur qui l'accompagnait, sans qu'on ait pu, jusqu'au dernier moment deviner lequel partirait, tant ils étaient tous deux également émus, pleins d'élans et habillés d'une étoffe de fantaisie.”
Se présentant mutuellement l’un à l’autre, il apprend que cette femme aussi pulpeuse qu’extravagante s’appelle Remedios, et qu’elle est une sorte de pasionaria gaucho-anarchiste espagnole. Elle est en plein deuil de son compagnon Ruig, leader politique révolutionnaire tué par la police.
Il s’entiche immédiatement de cet être au charme magnétique et se met en tête de la suivre dans ses pérégrinations jusque dans Barcelone, espérant plus ou moins confusément qu'elle se donne à lui, ne serait-ce qu’une nuit.
Mais la belle, aussi captivante soit-elle, ne se livre qu’à demi et ne révèle que des fragments de ses aventures périlleuses. Elle lui échappe sans cesse et le jour où ils se donnent enfin un vrai rendez-vous, son soupirant l'attendra en vain, avant d'apprendre pourquoi elle lui a posé un lapin…

La Nuit Turque, comme la précédente, commence dans un train et se situe en 1918. Il s’agit cette fois du Simplon-Orient-Express, en route vers le Sud. Celui-ci “traînait dans la nuit son public tri-hebdomadaire. Le même, toujours. Les couturières françaises et les modistes, moins âgées, rentraient à Constantinople après un voyage de réassortiment ; à Laroche, le parfum de Paris se dispersa tandis que réapparurent les odeurs tenaces d'Orient : la rose et la bergamote poivrée.”
L'action démarre lorsque le convoi arrive à son terminus, Constantinople (qui n'était pas encore Istanbul). Ce n'est qu'une étape pour le narrateur, qui y fait halte dans un hôtel du quartier historique de Péra , avant de prendre le bateau.
Rien ne prêtait à s'y reposer agréablement a priori :“L'hôtel était intolérable, orné de faces veules, bouches molles, nez gras, mentons fuyants, paupières de crêpe charbonnées, yeux coupants de Péra. L'orchestre partait comme un coup de feu, jouant des valses aux divans du fumoir couverts de faux Boukharas, aux lampes de mosquée faites de bouteilles à soda, à l'état-major grec, palikares anglomanes, tout en galons d'or et en poils noirs. Les portes-revolvers étaient gardés par des boys-scouts juifs. On m'indiqua, pour y dîner, les restaurants russes.”
C'est alors que le voyageur rencontre Anna, réfugiée russe, qui opère comme serveuse. Le courant passe, un dialogue s'établit. Elle révèle qu'elle a fui les désordres qui secouent son pays. Elle est en plein désarroi mais garde un petit espoir: “La Russie ne peut pas mourir, peut-être le malheur lui forge-t-il en ce moment une âme nouvelle, plus grande et plus pure?”
Hélas, sur le port, “les Russes, par groupes, causaient, lisant les dépêches, annonçant l'arrivée des paquebots de Crimée. Tous ensemble venaient se pencher au bord de cet abîme sans fond qu'est la Russie rouge d'où ne parviennent que des cris, des coups de feu, des claquements de fouet et jamais aucune nouvelle de ceux qui y sont enfermés, aucune lueur d'espoir.”
Consciente qu’elle ne reverra jamais son pays, Anna confie à son interlocuteur qu'elle ne restera pas là où son infortune l'a conduite : “J’irai à Paris pour moi toute seule. ..”

La Nuit Romaine est évidemment italienne. Le narrateur se trouve dans la Capitale où il rencontre une vieille amie, en villégiature. L’ambiance est un peu déconcertante : “Dans le jardin de l’hôtel, des chats chantaient. Un chien les accabla d'aboiements puis revint, tendant une langue bleue, d'avoir mangé des mûres ou des stylographes.”
La dame, en partance, demande à son ami de prendre sous sa protection, sa nièce Isabelle, jeune femme délicieuse mais un brin fantasque.
Le fait est qu'elle est très libre et fort peu farouche : “le soir même de notre première rencontre, au théâtre Valle, elle me dit que j'avais l’air d'un sycomore et nous fûmes l'un à l'autre dans la voiture qui la reconduisait chez sa mère.”
“Isabelle m'avoua peu après qu'elle ne négligeait en aucune occasion ce don spontané de sa personne.”
La frivolité, l’insouciance et l’amour de la liberté de la jeune femme rendront la tâche de chaperon difficile à son compagnon occasionnel, et fatalité oblige, un jour, ou plutot une nuit, un drame surviendra…

La Nuit des Six Jours relate, à Paris, la rencontre du narrateur avec Léa, amoureuse du coureur cycliste Petitmathieu, participant à un compétition s'étalant sur plusieurs jours. Au long des étapes de l’épreuve, une complicité naît évidemment avec celui qui se trouve sur les lieux par curiosité mais dont le regard est attiré par cette troublante aficionada en jupon. Bientôt, une vraie idylle naît sous les yeux du coureur un peu jaloux mais peu regardant tant il est préoccupé par sa course. Ce qui est attirant chez elle, “ce n'était pas son dos lacté, sa robe de jais, tremblante pluie noire, un excès de bijoux d'onyx, dont des yeux étirés et noués aux guignes de l'oreille”, étonnamment, “c'était plutôt son nez aplati, le bondissement de sa poitrine, son beau teint juif de vigne sulfatée, cet isolement un peu louche.”
Au cours d’un moment intime, le narrateur ne peut s’empêcher de s’interroger sur le contraste physique opposant Léa et son prétendant à vélo :”Tant de peau douce, apaisée de baumes, lavée d'onguents, tant de bijoux, de mets précieux, de teintures, de drogues, de tendresses, au service de ces cuisses velues, fortes, comme des bielles…”
Après bien des pédalages et quelques rétropédalages si l’on peut dire, la belle sera sur le point de céder à son soupirant, le sixième jour, se délestant presque furtivement d’un “Je suis à toi”.
Contre toute attente, le céladon se dérobe alors, comme mu par un sursaut de conscience, et répond en la caressant : “Rien ne pouvait me faire plus de plaisir hier encore. Et peut-être demain. Mais aujourd'hui tout mon cœur est ici : je suis la proie d'une seule pensée qui est la victoire de Petitmathieu. Je ne m'appartiens pas ; vous non plus. Nous sommes devenus une partie du vélodrome, un instant de la course, l'attente de la victoire.” Reste à savoir si ce scrupule signe la fin d’une aussi tendre romance…

La Nuit Hongroise est la plus courte, peut-être aussi la plus tragique. Faite encore de voyage et d’hôtel, cette fois, de Vienne à Budapest. Le narrateur et son ami Jean sont au début de leur périple, lorsqu’ils font la connaissance de Zaël, jeune fille découverte dans un bar-cabaret où elle officiait comme danseuse. Elle se livre facilement. Elle est juive, originaire de Pesth, partie est de Budapest. Tout en elle suggérait une jeunesse encore fragile, mais pleine de promesses : “elle maintenait avec peine et sans équilibre sur sa chaise un corps de sylphe israélite, sans poitrine, avec une peau précieuse, le dos rond, et des mains nerveuses et pratiques, trop formées pour leurs dix-sept ans.”
Souhaitant ardemment rejoindre Pesth, pour voir son grand-père malade, elle supplie ses nouveaux amis de l'emmener avec eux, ce qu’ils acceptent volontiers. Le trajet se fera sur l’eau du Danube. Arrivés en Hongrie, ils constatent que l’atmosphère de la ville est des plus inquiétantes : “ Forts de l’impuissance des autorités, des bandes d'officiers sans solde tenaient les rues, rançonnaient les passants, assommant les Juifs et les étrangers à coups de boudins de sable.”
On leur conseille de ne pas s’écarter, le soir, de L'hôtel.
Ayant pris sous leur aile protectrice la jeune fille, ils réservent à l’hôtel, trois chambres contiguës, Zaël se trouvant au milieu. Mais le lendemain matin, elle ne répond pas à leurs sollicitations. Zaël a disparu. Dans sa chambre règne une étrange odeur…

La Nuit Nordique, dernière du cycle, se situe probablement en Norvège, où se trouve le narrateur, au terme d’un périple passant par le Danemark et la Suède. Par curiosité, il avait répondu à une annonce intrigante vantant les mérites d’un club très spécial, géré par un certain docteur Vulpius, consacré au culte de la beauté “en costume de paradis”. Arrivé à l’endroit dit, il est très dépaysé. Dès le vestiaire d’entrée, il comprend qu’il est nécessaire de changer de tenue, et d’opter pour la plus simple qui soit :”des pancartes au mur le disaient sans doute, mais comment comprendre ces mots à visage de crapauds ou d'insectes, tout garnis de piquants, et qui portent sur le dos d'innombrables trémas comme des pustules ou des ballonnets d'air ?”
Après avoir été intronisé et initié aux pratiques de ce lieu étrange, comprenant moult exercices physiques et naturistes, ablutions diverses et pratiques dévolues à l’hygiène corporelle, il fera plus ample connaissance avec la charmante secrétaire de l'institution, répondant au doux nom d’Aïno. Il ne fallut pas bien longtemps pour qu’il tombe sous son irrésistible charme scandinave : “ma sympathie, à l'instant, appareilla. Elle avait des yeux bleus bordés de cils noirs; égaux comme les effilés d'une frange, une bouche courtoise, des cheveux courts chamarrés de reflets pâles.”
Au fil du séjour, se noue une relation virant bientôt d’amicale à sentimentale, voire davantage.
Entre autres péripéties dans lesquelles elle l’entraîne, elle veut lui faire vivre la fête de la Saint-Jean. Après une virée urbaine épique en motocyclette et side-car pilotée par l'intrépide amazone, les deux jeunes gens s’embarquent pour une île énigmatique. Peu encline au puritanisme ni à la pudibonderie, elle n’hésite pas à lui révéler alors “qu’elle aime les Français parce qu'ils ne laissent jamais les femmes tranquilles”.
Face à un tel aveu, il espère profiter de l’escapade et que la fin de la journée soit propice aux effusions charnelles, mais le Grand Nord réserve parfois des surprises : “Je la pris dans mes bras. Elle y demeura tout le reste de la nuit, c'est-à-dire dix minutes à peine, car le soleil, après une rapide ablution, s'empressait déjà.”

En introduction à cette série de nouvelles, Paul Morand, confesse avoir tenté de mieux maîtriser son imagination débordante, son vocabulaire pléthorique, et sa propension à perdre le lecteur dans le temps et l’espace. Il y est parvenu en partie, et a notamment peaufiné les portraits des personnages quasi exclusivement féminins. Il ajoute que, connaissant ou croyant bien connaître les Françaises, il voulut par ces aventures européennes savoir si elles étaient “si dissemblables de leurs sœurs lointaines”. Probablement pas en définitive, et les nuits d'amour qu'on pourrait imaginer torrides, sont peuplées, ici comme là,de plus de mots que d'actes. N’empêche, le lecteur doit faire preuve d’opiniâtreté pour maintenir son attention pour suivre le fil en apparence décousu de sa fantaisie et s’en délecter, quitte à y revenir pour mieux s’en imprégner…

04 octobre 2026

Morand, c'est un roman 3

Si Morand est un roman, c’est par le genre de la nouvelle qu’il acquiert sa notoriété.
Il y crée des univers dans lesquels l’esprit perd parfois pied tant il est emporté par la force du courant véhiculant langage et style enivrants. Les phrases, hachées comme le déferlement de vagues courtes mais acérées, laissent à peine au lecteur le temps de respirer. Chaque texte est un écrin en soi, riche de mille éclats qui jaillissent dès qu’on y jette un œil.

Après quelques essais poétiques sans lendemain, trois recueils marquent cette première période de l’écrivain : Tendres Stocks, Ouvert La Nuit, Fermé La Nuit.
Le premier est lui-même un triptyque de nouvelles, dont l’essentiel se déroule en Angleterre, avant et pendant la Grande Guerre, et dont chacune porte le nom d’une jeune femme : Clarisse, Delphine, Aurore.
Les détracteurs de Morand, à l'affût du moindre écart de langage, ont vu dans le titre du recueil la preuve irréfutable d’une coupable misogynie. En réalité, tel l’idiot qui regardant le sage montrant la Lune ne voit que le doigt, ils ne s’attachent qu’à l’apparence. Et chez Morand Dieu sait que les apparences sont trompeuses.

Ces nouvelles, écrites avant la trentaine, sont un peu comme les rayonnages d’un boutiquier chinois. On se perd dans les méandres et les détours de descriptions éblouissantes de virtuosité. Le jeune écrivain cherche manifestement à faire étalage de son savoir faire, notamment aux yeux de son mentor Marcel Proust. Ce dernier fut séduit, et accepta d’en rédiger la préface.
En matière de stocks, il s’agit surtout d’une invraisemblable collection d’images, de visions, et de choses glanées de ci de là, sans doute pour l’essentiel, au cours de lectures passionnées. Puisqu’il s’agit de faire des portraits féminins, on ne saurait lui faire grief de qualifier tout ce bric-à-brac de tendre.
On peut certes reprocher à ces envolées stylistiques d’être un peu clinquantes, de n’aborder les relations humaines que de manière superficielle, ce qui peut être considéré comme un péché véniel pour un débutant en littérature.

Première des trois femmes, Clarisse est très indépendante et frivole, elle aime les chats, les bibelots, les antiquités et mille autres “petits objets ne pouvant servir à rien”. Si l’ambiance est encore à l’insouciance des années folles, on sent que la guerre n’est pas loin : “Ce sont des Scandinaves, des Hollandais, des Américains. Ils échangent des coups d'œil d'intelligence et sous la nappe offrent deux cent mille Mauser livrables de suite en mer au large de Barcelone, ou sortent de leur poche-revolver des échantillons de tous les draps d'uniforme des armées belligérantes. Ils rachètent avec bonhomie les commandes refusées (les Russes les prendront bien), les contrats tardifs. Tous les ouragans de mitraille qui se déchaîneront un jour sur des hommes, sortent d'ici.”
La nouvelle croustille de descriptions cocasses : “Les femmes du sous-sol ont les ongles polis, la ligure bien peinte; on voit leurs aisselles. Des couples dansent, s'enroulant autour d'un axe imaginaire, tordant la valse comme un torchon d'où ruisselle la mélodie”. Déjà le romancier en herbe trouve des formules imagées qui font mouche : “Louisa va parler, ses yeux se meuvent lentement (elle a dû être élevée près d'une ligne où il ne passait que des trains omnibus)”.
D’autres sentent un peu l’artifice ou frisent la caricature : “Les figures des Français sont comme ces salons où il y a trop d'objets. On y trouve des moustaches, une barbe, des besicles, des verrues, des grains de beauté avec des poils follets”.
Les états d’âme sont esquissés d’un trait léger, dont la facilité confine presque à l’insolence:
“-Cette guerre est bien ennuyante, fait-elle. On doit bien s'ennuyer dans les tranchées. Le dentiste aussi, c'est bien ennuyant…”
S’agissant des sentiments c’est la même chose :
“-Vous m'aimez donc un peu, Clarisse?
-C'est-à-dire... cela m'agace quand vous décrochez le récepteur ou quand vous allez à Paris.
-Je n'en demande pas plus.
-Et vous, m'aimez-vous ?
-Non, mais vous êtes aux femmes ce que Londres est aux autres villes.
- ?
-Une ville qui ne vous satisfait pas entièrement, mais qui vous gâte toutes les autres.”

Dans Delphine, nouvelle non datée mais qu’on devine se dérouler en 1917, surgissent des descriptions évoquant les conséquences désastreuses de la conflagration : “les hôpitaux regorgeaient d'aveux singuliers en toutes langues, les trains sanitaires étaient cueillis par des dames comme il faut qui, à l'odeur des gangrènes ne se possédaient plus, des thés s'ouvraient autour de l'archevêché et le bord des routes s'ornait de grands parapluies sous lesquels des Annamites abritaient de jaunes unions.”
Delphine, le narrateur semble l’avoir connue autrefois, mais s’il la retrouve inopinément à Londres, il va la perdre à nouveau, sans comprendre grand-chose à cet être qui se dérobe en permanence. Elle se rappelle à son souvenir par un mot doux laissé à son hôtel. Elle est seule, mais avoue que “la compagnie des hommes et des femmes lui manque et lui répugne à la fois”. Elle fut tès malade, se croit folle, marquée par la douleur du veuvage, avoue sa sécheresse de coeur, et anticipe les avances du narrateur par un “je déteste les voluptueux, je vous en préviens”. Son désarroi semble incurable : “le soleil apparaît à travers un verre fumé, mes aliments ont un goût de phénol, je ne peux plus dormir, et je ne trouve une momentanée fraîcheur que la nuit, dans les parcs, ou grâce à la poudre, hélas bien mélangée de borax, d'une petite droguerie de Commercial Road.” Bref, durant tout ce récit étrange, malgré les efforts du narrateur, Delphine restera un mystère…

On retrouve dans Aurore, écrit en 1916, le talent de Paul Morand pour dépeindre en touches subtiles et piquantes des femmes aussi charmantes qu’énigmatiques, qui entrent et sortent de leur histoire sans qu’on sache grand-chose d’elles. On retient de l’héroïne présente, qu’elle est danseuse, d’origine canadienne, voyageuse, et qu’elle n’aime que la nature, la chasse et la pêche.
Elle semble indifférente à tout ce qui touche à la chair :
“ - Vous aimez votre corps?
- C'est un dépôt qui m'est confié. Je n'y mets ni pensées ni nourritures sales, je le soigne, je le respecte, je le vêts simplement…”
En revanche, même si elle se sent mal dans sa peau, toute sa personne dégage une belle sensualité : “Elle se dévêt le plus simplement du monde, entre dans l'eau, se savonne, fait couler l'eau sur son corps. Corps parfait. Les muscles du dos courent comme des boules d'ivoire sous la peau hâlée, tendue, matière à la fois solide et précieuse comme la soie des dirigeables; on les lit aussi aisément que sur une planche d'anatomie, où ils couvrent nos organes de roses arborescences ; reins cambrés où ruisselle l'eau, seins de proue, et, dépouillées par la danse de toute lourdeur, des jambes longues, étirées aux chevilles, évidées à l'intérieur des cuisses, renflées à la souple charnière des genoux.”
A la fin, tout cela s’estompe et lorsque le narrateur voit Aurore s’éloigner, il se lamente in petto : “Je suis bien triste. Je sens que je n'aurai vraiment du chagrin qu'après-dîner.”

A bien y réfléchir, on pourrait qualifier ces nouvelles, décrivant les portraits de donzelles assez indépendantes, tantôt lointaines, tantôt insaisissables, guère enclines aux sentiments durables, de féministes avant l’heure…

27 septembre 2026

Intermède papal

Depuis Pierre, les papes se suivent. Se ressemblent-ils ? La question vaut sans doute d’être posée.
A voir leur silhouette blanche, immaculée, peu ou prou voûtée sous le poids des ans, soutenant une tête affable, ornée d’un sourire empreint de modestie autant que de componction, on serait tenté de déduire qu’il existe au Vatican, une fabrique de papes, tous bâtis sur un modèle unique.
Toujours est-il que ces messieurs caducs, sages et respectables, devenus souverains pontifes, portent comme une marque de fabrique le sceau de la sénescence. Par voie de conséquence, lorsqu’on prend conscience qu’on est plus âgé que le Saint-Père, on peut y voir le signe indiscutable qu’on est devenu vieux…

Question rituelle, quoique très païenne : à quoi sert un pape ? Son rôle se réduit-il à représenter une religion, ses dogmes, ses espérances et une histoire montueuse, faite de cimes exaltantes mais aussi d'abîmes horrifiques ? A-t-il la légitimité d’exprimer ses opinions personnelles, par essence discutables ?
Il est clair que le pouvoir dont il est dépositaire, relève du symbole et son action se résume grosso modo à émettre des vœux pieux, plus ou moins inspirés, mais dont l’effet n’est guère plus perceptible que celui des vagues se brisant sur les rochers de la réalité.
Pourtant, le fait est que le pape déplace encore et toujours les foules et suscite un bel enthousiasme comme en atteste la visite de Léon XIV en France.
Il y a du merveilleux dans cet élan populaire, incarnant et magnifiant ce qu’on nomme la foi du charbonnier. Qu’on soit croyant ou pas, c’est indicible.
Face à cette marée humaine, débordant de joie et de ferveur, le Pape, à la fois sérieux et ravi, se répand en mots d’amour et d’espoir. A voir son visage serein, on pense au fameux vers hugolien : “mon père, ce héros au sourire si doux…”
C’est tout simplement pour cela, sans doute, que le Pape est grand.
Et Dieu, dans tout cela ? C’est une autre histoire…

19 septembre 2026

Morand, c'est un roman 2

A l'évocation du nom de Paul Morand, le premier livre auquel on pense est évidemment L'Homme Pressé.

Important succès littéraire dès sa publication en 1941, il fut adapté au cinéma en 1976 par Edouard Molinaro avec Alain Delon dans le rôle-titre. L'acteur y incarne avec élégance et brio Pierre Niox, l'infatigable voyageur, boulimique de découvertes et toujours préoccupé d'anticiper les événements en espérant gagner du temps, à défaut de pouvoir le remonter. Ce faisant, il croit mieux embrasser le réel, mais il ne voit du monde que ce qu'un passager aperçoit du paysage, à travers la fenêtre du train, ou pire encore par le hublot de l'avion. Tout est lointain et ça défile à toute vitesse, ne laissant dans l'esprit que des impressions impalpables, sans chair ni substance. Comme d’une drogue, il en faut toujours plus.


Pierre Niox est-il le double de l'auteur que certains se plaisaient à portraiturer de manière un peu simpliste sous les traits d’un dandy impatient et superficiel ? Sans doute un peu, mais le moins qu'on puisse dire est que ce dernier ne brosse pas un portrait très élogieux de son personnage, qui fonce droit devant, sans état d’âme, courant de manière effréné après le temps, cherchant à être en avance sur tous les événements de sa vie, et négligeant avec dédain les avertissements de son entourage. Cherchant à stopper cette fuite éperdue, Hedwige, sa femme, épousée à l’occasion d’un bref moment de répit sentimental, l’interroge, en vain : “A quoi reconnaître qu’on est arrivé si l’on ne s’arrête jamais ?”

Hélas, le héros ne prête qu’une attention distraite aux êtres qu’il côtoie, même à ceux qui ont de l’affection pour lui. Il les regarde sans les voir, il les entend sans les écouter. S'il donne parfois l'impression de ralentir, c'est pour mieux repartir.

Résultat, il passe à côté de l'essentiel et se retrouve gros-jean comme devant lorsque le temps le rappelle à l’ordre brutalement. La course ne peut être perpétuelle. Elle s’achève un jour en forme de drame dans lequel il entre sans vraiment réaliser qu’il “était arrivé au pied de l’éternité”.

En somme, ce roman échevelé illustre à merveille l’adage selon lequel rien ne sert de courir, il faut partir à point. Loin d'être un hymne à la vitesse, on peut y voir une  critique acérée du monde moderne et de la technique.

L'homme Pressé est en fin de compte l'anti roman de la vitesse. S'agissant de l'écriture, son rythme syncopé, fait de phrases courtes, percutantes, fait irrésistiblement penser au mot de Louis Ferdinand Céline qualifiant Morand de premier écrivain à avoir "jazzé la langue française"....

11 septembre 2026

Morand c'est un roman 1

L’actualité politique, philosophique, culturelle et artistique est d’une si grande platitude qu’il devient difficile de trouver un sujet de réflexion qui vaille la peine d'être creusé.
Où qu’on se tourne, n’émergent que vaines polémiques, slogans ineptes, querelles idéologiques rétrogrades, et vaste indifférence.
En somme, c’est le moment rêvé de revoir ses classiques et de faire ses universités d’été, comme disent les politiciens.
Au diable la rentrée dont le maudit spectre se profile à l’horizon.

Il suffit d’ouvrir un livre de Paul Morand (1888-1976) pour entrevoir un monde enchanté, baigné de beau style, embaumant l’aventure, l’exotisme et l’histoire.
Tout est roman chez Morand. Voyageur infatigable, il parcourut et raconta le monde et ses villes (Londres, New York, Venise, Bucarest…). Historien érudit, il transcenda les faits et les époques (Fouquet, Le Flagellant de Séville, Parfaite de Saligny). Ses romans puisent à toutes ces sources auxquelles il ajoutait une imagination débridée. Chroniqueur de son temps, il livra avec la même verve, biographies, journaux intimes, correspondance, réflexions.

Écrivain prolixe, il préférait aux gros pavés en forme d'assommoir, les nouvelles brèves, écrites dans une langue vive, élégante, et chatoyante. Son style fut qualifié par Cocteau de “clair, rapide, sobre, riche comme Crésus et simple comme bonjour”.
Il fut élevé à bonne école, côtoya du beau monde, ne dédaigna pas les mondanités, parvint même avec beaucoup d’efforts à décrocher l’Académie Française. Il entetint de nombreuses amitiés dont celles de Proust, Cocteau, Giraudoux, Léger, Chanel, excusez du peu…

Pourtant, derrière ses récits très enlevés et toujours légers comme tracés à l'eau forte, se dissimulait une inaptitude maladive au bonheur selon les dires de sa femme Hélène.
Et sa verve romanesque n'était en somme qu'un moyen d'expression très libre pour le "visionnaire aux yeux grands ouverts sur la réalité" qu'il fut, selon Marcel Schneider. On pourrait ajouter que son regard incisif était celui d’un être désabusé, paresseux mais curieux de tout, de tempérament anarchiste, détestant les freins, mais profondément conservateur et discipliné dans ses manières, comme il l’avouait lui-même (Les nuits de France Culture, 1951).

Comment parler de Paul Morand ? Cet homme semble avoir tout vu, tout lu, tout entendu. Son imagination n’a d’égale que sa culture gigantesque. Son nom est hélas rarement évoqué de notre temps mais Dieu sait qu’il passionna, qu’il énerva, qu’il ensorcella, qu’il provoqua et qu’il déconcerta beaucoup de monde. Sa facilité insolente d’écriture, son style ébouriffant, sa désinvolture un brin condescendante et son indépendance farouche lui causèrent bien des inimitiés. Encore aujourd’hui, certains idiots à oeillères continuent à instruire à son encontre de misérables procès en sorcellerie (France Info).
Buffon affirmait que “le style, c’est l’homme”. En l’occurrence, chez Morand, quel style ! Les années passent, les siècles et les époques également mais le style demeure.
A-t-il du cœur ? C’est la question à laquelle on aimerait pouvoir répondre. Et pour cela, une incursion dans ses écrits peut être contributive, mais peut également s’égarer dans les illusions. Qu’importe au fond, lire ou relire Morand suffit à égayer l’âme…

A suivre, une déambulation dans quelques-uns de ses ouvrages, sans autre but autre que d’éprouver un peu de plaisir et d’envie …

02 septembre 2026

La fin des amuseurs publics

La disparition, il y a un an, de Thierry Ardisson (1949-2025) et tout récemment de Philippe Bouvard (1929-2026), marquent la fin d’une époque, celle du divertissement et de l’amusement, à la télé comme à la radio (pour être juste, il faudrait également évoquer le souvenir de Jacques Martin (1933-2007)).
Outre la qualité de leurs productions respectives et une grande habileté dans le mélange des genres, ils avaient une liberté de ton des plus jouissives, qui faisaient leur succès et une popularité durable.
Tout le Monde en Parle pour Ardisson, les Grosses Têtes pour Bouvard, (sans oublier le Petit Rapporteur de Jacques Martin) restent dans de très nombreux esprits comme l’apothéose de leur savoir faire, et font éprouver la nostalgie d’une ère qui semble bien révolue.

Aujourd’hui, le rire et plus généralement l’expression sont encadrés par des légions d’intransigeants commissaires de moralité, des lois de plus en plus étouffantes et des comités de censure toujours plus puissants et intrusifs.
Cette monstruosité, bien intentionnée jusqu’à l’absurde, emprisonne la pensée et stérilise les talents. Il ne sort quasi plus rien de ce trou noir magmatique détruisant toute initiative jugée inconvenante ou déviante.
Le rire est devenu ricanement, l’art de la critique et de la caricature se sont mués en condamnations et anathèmes réducteurs et l’humour et l'impertinence ont fait place à un plat et désespérant conformisme, confinant à la bêtise et à l’abrutissement.
Sans doute faudrait-il, dans ces temps d’obscurantisme et d’obtusion, rappeler ce mot fameux de Beaumarchais :”je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer” et celui de Rabelais selon lequel “rire est le propre de l’Homme”.
Et pour finir avec Bouvard :”La mort est le châtiment suprême réservé aux personnes dont le seul crime fut de vivre…”

19 août 2026

Le Jeu de Lois

Le monde politique se trouve dans un telle panade, que plus rien n’a de sens dans ce qui le meut. Faute de pouvoir agir, gouvernement, élus, instances républicaines, exécutif, législatif, semblent réduits à un étrange passe-temps : le jeu de Lois.
C’est aussi simple qu’absurde. Tandis que certains s’amusent à proposer des textes nébuleux, inutiles ou inapplicables, d’autres prennent plaisir à saisir le Conseil Constitutionnel pour les amender, les déformer ou carrément les retoquer. Les liens de ce dernier avec la sacro-sainte Constitution étant de plus en plus lâches et indéfinis, cela permet de faire sauter nombre de dispositions sous des motifs de plus en plus futiles ou aléatoires. De facto, si l’on ne comprenait pas grand-chose au texte originel, la copie finale s’avère encore plus vaine et inintelligible.
L’imagination des technocrates est foisonnante, et les outils rhétoriques ne manquent pas. Parmi ces derniers, l’art de débusquer les “cavaliers législatifs” est devenu le challenge auquel s’adonnent avec délectation les soi-disant Sages, très bien payés mais assez inoccupés par ailleurs. Ils cultivent avec la même jubilation le maniement des figures de styles savantes. Litotes, périphrases, oxymores, subterfuges et hyperboles, permettent tantôt de noyer le poisson, tantôt de dire, élégamment et sans prendre aucun risque, tout et son contraire.
De leur côté, les politiciens, déjà passés maîtres dans l’emploi de la langue de bois et le parler pour ne rien dire, rivalisent dans la prise d’initiatives contradictoires : on saisit désormais le Conseil Constitutionnel pour tout et pour rien, parfois même pour invalider les productions de son propre camp !

Plusieurs textes récents illustrent cette dérive désastreuse.
Dans celui promouvant “l’aide à mourir”, il fallait, pour mieux faire passer la pilule létale, éviter l’emploi de certains termes trop explicites. On a ainsi banni le mot euthanasie heurtant les grands principes ayant conduit à son abolition pour les pires des assassins. On a esquivé celui de suicide assisté, en contradiction avec la politique de santé publique de prévention. Résultat, on obtient une loi insane et dangereuse à force de mélanger les genres, mais grâce à ces occultations subtiles, le texte est passé crème, comme on dit aujourd'hui, sous les fourches caudines des pontifes de la République.

Dans le projet pompeusement intitulé “d'urgence agricole”, le Conseil Constitutionnel a montré tout son savoir-faire en matière de jésuitisme. Il valide “la réintroduction dérogatoire” des pesticides acétamipride et flupyradifurone (autorisés partout en Europe). Mais dans le même temps, il précise qu’ils « ont des incidences sur la biodiversité, en particulier pour les insectes pollinisateurs et les oiseaux, ainsi que des conséquences sur la qualité de l’eau et des sols et induisent des risques pour la santé humaine », mais que « le législateur a entendu permettre à certaines filières agricoles de faire face aux graves dangers qui menacent leurs cultures, afin de préserver leurs capacités de production et de les prémunir de distorsions de concurrence au niveau européen. Ce faisant, il a poursuivi un motif d’intérêt général ».
Plus confus et contradictoire, tu meurs...

Le même Conseil Constitutionnel entérine le texte RIPOST, destiné à renforcer la lutte contre la délinquance et l’insécurité. Mais s'il laisse passer les vœux pieux, il retoque la plupart des mesures pratiques. Il autorise la hausse de sanctions et d’amendes jamais ou presque exécutées, mais refuse au titre de "cavaliers", les mesures pratiques telles que la confiscation/destruction des deux-roues pris lors de rodéos urbains et l'expulsion manu militari des squatteurs de biens immobiliers.

Enfin, désavouant le projet d’interdire aux mineurs de moins de 15 ans l'accès aux réseaux sociaux, les Sages montent sur les grands chevaux de la République. Après avoir laissé passer quantité de lois liberticides, ils caviardent les principales dispositions du texte au nom de la liberté d’expression. On ne saurait trop leur en vouloir pour une fois, mais leur zèle libéral inattendu tiendra-t-il face à l’obstination du Président de la République qui ordonne illico à son premier ministre de proposer un nouveau projet mieux ficelé, si l’on peut dire ?

En définitive, l’esprit de Montesquieu est vraiment bien loin et a contrario de ses précieux conseils, l’objectif n’est plus de chercher l’utilité des tombereaux de textes législatifs, mais de les tordre en tous sens afin qu’ils perdent jusqu’à leur raison d’être…
Pendant ce temps, les pirates informatiques dévalisent joyeusement les bases de données étatiques, réputées confidentielles et hautement protégées, au nez et à la barbe des satrapes affairés à leur tâche de "barbouilleurs de lois"…

01 août 2026

Les leçons du terrain

L’acmé de la crise des feux de forêts semble peut-être enfin passée. Rien n’est sûr hélas, et l’heure du bilan n’est pas encore venue, ni celle des retours d’expérience qu’en jargon techno on désigne par l’affreux acronyme RETEX.

En attendant, on peut exprimer beaucoup d’admiration et de gratitude pour les acteurs de terrain qui mènent avec courage et détermination ces batailles héroïques contre les éléments déchaînés. Les pompiers avant tout, qui ont payé un lourd tribut en perdant 4 hommes, morts au combat, et qui comptent de nombreux blessés. Mais également la mobilisation de civils bénévoles, d'entrepreneurs locaux et d'agriculteurs, qui apportent une aide précieuse pour acheminer l'eau, créer des lignes et tranchées pare-feux, traiter les foyers résiduels, et apporter toutes sortes d'encouragements aux soldats du feu.

Une fois encore, on a vu la capacité d'initiative étonnante des personnes les plus proches des événements. Même si les Pouvoirs Publics ont heureusement fourni l'essentiel des ressources matérielles et professionnelles requises par la situation de crise, il paraît évident qu'ils ont manqué d'anticipation et ont assez largement failli dans leur mission de prévention.

C'est donc l'heure des vraies questions.
Peut-on se contenter de l'auto-satisfaction exprimée, lors d'une courte et impersonnelle visite protocolaire, par un président de la république qui se “félicite” d'avoir tout bien fait depuis le premier jour de son mandat ? Peut-on encore se fier à ses promesses, telle celle de 2022, non tenue “que les 12 Canadair soient remplacés et que leur nombre soit porté jusqu’à 16 en 2027” ?
Peut-on accepter les simagrées ridicules d'une ministre vraie-fausse démissionnaire, après des propos inconséquents en matière de politique agricole, une attitude méprisante lors de la canicule, et une indifférence royale face aux incendies qui dévastent le pays ?
Peut-on se satisfaire des plans, commissions, grands débats, chartes et autres expédients toujours fondés sur de belles théories, de bonnes intentions, venant d’un gouvernement qui voit les choses de très haut mais s’avère incapable de descendre au niveau de sa population ?

Sans doute y aura-t-il beaucoup à dire sur cette technostructure prétendant pouvoir piloter dans les bureaux parisiens la stratégie visant à “gérer l’environnement” et traiter ces catastrophes naturelles, dans la genèse desquelles la responsabilité humaine est à l’évidence, directe.
Sans doute faudrait-il réévaluer l’utilité de certains ministères dont celui supposé s’occuper d'écologie, l’un des plus galvaudés qui soit. La liste est longue des menteurs, doctrinaires et mystificateurs ayant occupé la place et profité de leur position pour imposer leurs idées fixes, le plus souvent saugrenues. Pas moins de huit personnes se sont succédé en neuf ans de présidence Macron, conduisant le pays à un vrai désastre, au terme d’une politique semée de mensonges, de reculades et d'irresponsabilité. Nucléaire, automobile, agriculture, urbanisme, logement, occupation des sols, transports, enseignement, information, la liste est longue des domaines qu'ils ont abreuvé d'idées fausses, conduisant à des mesures absurdes, à des réglementations répressives et fiscales trop souvent contraires aux buts recherchés.

Quand donc fera-t-on un peu plus confiance aux acteurs de terrain qu’à ces théoriciens dogmatiques ? Quand cessera-t-on d’asséner ex cathedra au peuple, des pseudo-certitudes et des doctrines conceptuelles hautement spéculatives ? Quand prêtera-t-on enfin une oreille attentive à ce qui vient du bas de l'échelle, pour mieux comprendre les réalités locales, et encourager et récompenser les alertes et les initiatives heureuses frappées au coin du bon sens ?



28 juillet 2026

Incendies

Les forêts sont devenues le sujet brûlant de l’actualité estivale si l’on peut dire.
C’est évidemment un mélange de consternation, de désespoir, et d’indignation qui vient à l’esprit tant le spectacle de ces incendies a quelque chose d’infernal et d’effrayant lorsqu’il échappe à tout contrôle.
Une question se pose, lancinante : comment diable enrayer ces calamités récurrentes, qu’on aurait pu croire appartenir à des temps révolus ?

S’agissant des causes, le réchauffement climatique, rituellement évoqué, et la combustion accidentelle ou spontanée ont bon dos. Il n’y a pas de fatalité.  La chaleur et la sécheresse ne sont que des conditions propices au développement des flammes. Aussi fou que cela paraisse, au moins 9 fois sur dix ces embrasements sont d’origine humaine.

On est effaré par le désastre que ces fournaises engendrent: pollution de l’air, végétation dévastée, faune carbonisée, maisons détruites. A cela s’ajoute le coût monstrueux des moyens mis en œuvre pour lutter contre le feu, les déplacements massifs de populations, les victimes éventuelles, les répercussions fâcheuses sur les entreprises et le tourisme.
En étant optimiste, on pourrait se consoler lorsqu’on sait que malgré ces sinistres de grande ampleur, la superficie occupée par les forêts est en extension constante en Europe. En France, elle a plus que doublé en un siècle et demi, passant de 8,5 à 17,6 millions d’hectares depuis 1850, avec une croissance actuelle de 100.000 hectares par an. Soixante-quinze pour-cent de ces surfaces relèvent du domaine privé et un certain nombre ont été artificiellement créées par le génie humain, notamment dans les Landes.

Mais des questions surgissent alors quant à la gestion de ces étendues boisées, à leur entretien et à la prévention du feu.
Et malheureusement, en entendant les experts à ce sujet, force est de constater que les lacunes, les négligences, et les erreurs sont légions, parfois aggravées par des actes de pure malveillance, insuffisamment sanctionnés.
Ici comme ailleurs, la bureaucratie règne. Un seul exemple donné par un Pompier sur une chaîne TV d’information continue: au sein d’un SDIS (Service Départemental d’Incendie et de Secours) les soldats du feu n’ont pas l’autorisation d’intervenir hors de leur département, sauf à le faire sur leurs congés. Malgré les bonnes volontés locales, l’organisation obéit à une logique centralisée et l’incroyable enchevêtrement des instances loco-régionales induit des redondances et de la confusion qui nuisent à l’efficacité. Si le courage et la détermination des intervenants directs sont admirables et si les moyens matériels sont en règle de bonne qualité, ils sont souvent jugés insuffisants notamment s’agissant de la flotte aérienne, obligeant à faire appel à la solidarité européenne.
Au surplus l’idéologie et les lobbies soi-disant écologiques ont hélas souvent conduit à prendre des mesures contre-productives. La nécessité de planter toujours plus d’arbres se fait parfois de manière trop théorique, privilégiant l’uniformité des essences des arbres, pas toujours résistantes au feu comme les résineux, notamment les pins d’Alep.
Pire, Les coupes rases ou même tactiques ou progressives destinées à l’exploitation du bois, à régénérer les arbres, ou à ménager des allées coupe-feux, sont contrecarrées par des associations de défense de l’environnement et même par des élus, au motif de la protection de la biodiversité. Résultat, il faut procéder à ces abattages en urgence, dans des conditions hasardeuses, face au feu. Les actions de débroussaillement et de désherbage sont quant à elles souvent négligées, voire empêchées par l’interdiction déraisonnable de l’emploi d’herbicides. Il en est de même des retenues d’eau, dont on a vu la destruction ordonnée par des tribunaux, quand elles ne sont pas vandalisées par des idiots fanatisés.

Enfin, pire que tout, il faut bien évoquer la déresponsabilisation croissante de certaines populations et leur indifférence aux règles civiques élémentaires. En la circonstance, la bêtise, la négligence, et les malveillance se conjuguent pour faire flamber une nature fragile que chacun devrait se faire un devoir de protéger et d’embellir. Dans le contexte des récents brasiers, on apprend que plus de 160 personnes, prises sur le fait*, ont été interpellées pour comportement dangereux et délictueux, mais quid des sanctions ?
Ainsi, une fois encore, plutôt que de faire des plans sur la planète, de dépenser des milliards à vouloir normaliser le climat, de créer sans fin des agences d’Etat aussi coûteuses qu’inefficaces, de produire des tombereaux de lois et de règlementations, mieux vaudrait-il s’attaquer aux causes directes des malheurs avec bon sens et pragmatisme...

Toutes proportions gardées, ces gigantesques incendies qui font rage, sont pour l’entendement, aussi difficiles à accepter que ne le fut celui de la cathédrale Notre-Dame, dont on imaginait le périlleux chantier de rénovation, le mieux protégé du monde…
Tout comme il devient de plus en plus intolérable et incompréhensible de voir la progression inquiétante d’incendies virtuels. Il y a celui du narcotrafic qui dévaste nombre de cités, dans lesquelles il induit délinquance, terreur et corruption. Il y a l’ignition des esprits, en proie à l’hydre gauchisante, semant chimères, nihilisme, et chaos, et incitant à la haine, à l’intolérance, et à l’antisémitisme, entre autres ostracismes. Il y a enfin la flambée fiscale inextinguible qui dévore une partie croissante de la richesse nationale au nom de promesses trop souvent réduites en cendres…

* En définitive, près 500 interpellations recensées mi-août et plus de 15.000 départs de deux...

24 juillet 2026

Demain, selon Stefan Zweig

En 1942, alors qu’il croyait tout perdu, Stefan Zweig se retournait en un ultime ouvrage, vers le Monde d’Hier (1, 2), pour regretter un temps révolu et blâmer l’inconscience et l’aveuglement des populations et de leurs dirigeants, qui avaient conduit le monde au cataclysme.
Quelque vingt années plus tôt, durant l’entre-deux guerres, il s’interrogeait au contraire, sur les temps à venir, évoquant les risques d’une modernité conquérante, imposant le règne d’une technique implacable et l’uniformisation généralisée des nations et des cultures. Les essais, articles et conférences qu’il produisit durant ces années-là ont été rassemblés sous le titre Le monde de demain.

On y trouve tout le panache et l’érudition de l’écrivain et la hauteur de vues du penseur, mais on peut s’interroger parfois sur la clairvoyance de son propos et sur un certain nombre de contradictions dont il est émaillé. Comme on le sait, Stefan Zweig compte parmi les plus ardents défenseurs du concept d'États-Unis d’Europe pour contrecarrer la montée des nationalismes jugés comme dangereux par nature. Mais dans le même temps, il se livre à une critique virulente et paradoxale des Etats-Unis d’Amérique et de l'American Way of Life.

En 1929, pour Zweig, l’évènement “le plus brûlant, le plus capital” est en effet à ses yeux l'uniformisation du Monde qui suscite en lui “un sentiment d’horreur silencieuse".
Il en voit les symptômes inquiétants un peu partout : “dans la danse, la mode, le cinéma, la radio. ..”
Il voit les gens “se laisser happer par le courant chaud qui les entraîne vers le néant, et se jeter dans l’esclavage, cette passion de l’auto-destruction qui a ruiné toutes les nations”. “C'est maintenant le tour de l’Europe”, regrette-t-il, ajoutant que si “la guerre a été la première phase, l’américanisation est la seconde.”
Avec beaucoup d'affliction, il constate que si l’Humanité sombre de plus en plus dans l’ennui et l’uniformité, “il ne lui arrive rien d’autre que ce qu’elle désire au plus profond d’elle-même.”
Très étrangement, à aucun moment le chantre d’une Europe supranationale ne songe à s'inspirer du modèle de la fédération américaine. Il cite Goethe annonçant que « les temps de la littérature nationale sont révolus, celui de la littérature mondiale commence » et loue la prescience de Nietzsche réclamant « qu’on mette fin à l’idolâtrie patriotique » pour créer une conscience au dessus des nations. Mais il oublie étrangement Kant qui vanta sans réserve avant eux le modèle fédératif dont l’Europe aurait pu se prévaloir.

En 1932, il constate que “deux conceptions, nationalisme et supranationalisme, s’affrontent directement dans leur lutte ultime” et redoute que “les Etats d’Europe persistent dans leur attitude actuelle d’hostilité réciproque politique et économique”. A l’évidence, il craint une évolution contre laquelle on ne peut lui reprocher de n’avoir assez mis en garde, mais on comprend d’autant moins son aversion pour le monde anglo-saxon vers lequel il choisira d’ailleurs de s’exiler.

Autre sujet d’étonnement, après son retour de Russie où il séjourna en 1929, dix ans après la révolution bolchévique, il ne voit pas vraiment l’émergence du péril socialiste. Au contraire, sitôt arrivé à Moscou il découvre avec un certain émerveillement “les larges banderoles au-dessus des halls et des gares” qui ne font “pas de réclame pour des objets de luxe, des parfums, des automobiles de grande marque et autres futilités, mais des slogans officiels pour accroître la production, des appels non pas à consommer, mais à développer le sens de la discipline et de la cohésions sociale”.
Plus fort, il voit “le drapeau rouge et ardent qui flotte au sommet de ce qui était la résidence des tsars”, comme “un fanal qui signale le début d’une ère nouvelle, pensé comme un symbole grandiose”.
Il hésite certes à “célébrer ou à réprouver la réquisition brutale des collections artistiques privées” par les soviets, mais se réjouit du fait que “les visiteurs étrangers et les amateurs d’art jouissent désormais du résultat”.
Enfin, il fait un contresens majeur en affirmant “qu’un prolétariat, un monde paysan de 140 millions de personnes tenues en esclavage s’est soulevé, a conquis le pouvoir et s’est libéré”.
Et en guise d’épilogue, il regrette le mépris des Occidentaux pour la Russie, qu’il attribue aussi bien “à un préjugé à l’égard du tsarisme” qu’à “un rejet du bolchévisme”. Il déplore que trop peu d’intellectuels européens “ont vu de leurs yeux la nouvelle Russie et sont en mesure de la comparer à l’ancienne” et en appelle à “l’admiration de la dimension humaine d’une nation faisant preuve d’une aussi grandiose patience, acceptant avec un tel héroïsme, au nom d’une idée, autant d’innombrables sacrifices !”
Même s’il reviendra plus tard sur cet enthousiasme un peu naïf, on peut dire hélas qu’il ouvrit la voie à nombre d’intellectuels qui firent après lui le voyage en URSS, et dans nombre d’autres “paradis socialistes”, sans voir ce qui relevait pourtant d’une évidence criante…

Heureusement Stefan Zweig vaut bien davantage que ces erreurs d’appréciation, qu’il fit d’ailleurs en toute sincérité et sans parti pris idéologique. Ses romans et ses nombreux ouvrages biographiques restent passionnants. Dans le présent recueil, il se déleste d’ailleurs de quelques analyses très pertinentes sur de nombreux écrivains. On retient celle pénétrante, admirative mais sans complaisance portant sur Tolstoï. On peut lire également avec intérêt celles concernant Marcel Proust, Ben Johnson, Romain Rolland, Rainer Marie Rilke, Hermann Hesse, Thomas Mann, Joseph Roth et James Joyce.
Et pour finir, si Zweig fut hélas très sensible au désespoir, on peut lui reconnaître une grande aptitude à la sagesse, dont témoigne cette exclamation, en 1929, “Puisqu’on ne peut sauver la valeur de l’individu dans le monde, il ne nous reste qu’à la défendre en nous-mêmes ; la plus haute réalisation de l'être humain reste toujours la liberté, la liberté par rapport aux autres, aux opinions et aux choses”.

17 juillet 2026

Angela Ad Vitam

Les rencontres fortuites peuvent faire l’effet d’un coup de foudre, un crush comme on dit maintenant.
Cet orage sentimental n’est pas nécessairement aussi fulgurant que l'éclair, mais il est parfois plus durable.
J’ai découvert la chanteuse Angela McCluskey grâce au film de Laurent Dussaux, “Avant qu’il ne soit trop tard”. Outre le plaisir de voir une comédie sentimentale très enjouée et des interprètes épatants, notamment la pétillante Émilie Dequenne, j’avais été séduit par La BO mettant en valeur les chansons de Syd Matters et du groupe Archive. Mais ce n’est qu’au troisième visionnage que s’est imposée comme une évidence celle d’Angela “It’s Been Done”.
Une voix presque enfantine, un rien éraillée, délicieusement traînante et déchirante, à la fois gaie et propageant une nostalgie troublante.
Tout l’album The Things We Do sorti en 2004, duquel ce titre était extrait, diffusait la même sensation, la même euphorie débordant d’une tendresse douce-amère, sur le fil ténu joignant la pop, la ballade et le blues.
Plusieurs mois après cette découverte, je fus tenté d’y revenir.
Mais quelle ne fut pas ma tristesse d’apprendre que la chanteuse avait quitté ce monde en 2024, à la suite d’un accident vasculaire, à l’âge de 64 ans.
Raison de plus pour mieux la connaître, hélas rétrospectivement.

Angela McCluskey commence sa carrière au cours des années 90 avec le groupe de rock alternatif Wild Colonials, créé avec son compagnon le pianiste Paul Cantelon, non sans un certain succès.
Cherchant à valoriser les multiples facettes de son talent, elle aborde par la suite beaucoup de styles musicaux avec la même réussite. Une escale auprès du groupe électro français Telepopmusik accroît son aura (Breathe). Elle s’essaie également à des genres plus expérimentaux, revisitant en 2002 avec la formation Triptych des grands standards du jazz sur le mode éthéré, dépouillé à l’extrême (Famous Blue Raincoat, Funny Valentine).
Sa carrière solo comprend plusieurs albums magnifiques. You Could Start a Fight in an Empty House (2009), Lambeth Palace (2012), et The Roxy Sessions (2016).
Le premier contient de superbes et puissantes compositions très pop agrémentées de savoureux arrangements musicaux (End Of My Rope, Friend, You Let Me Down en duo avec le chanteur Kraig Jarret Johnson). Le deuxième fait dans le genre velouté et sophistiqué. La voix est tout en retenue et en douce réverbération, légèrement voilée; les arrangements très swinguants s'appuient sur des basses térébrantes et des synthés majestueux (La Vie Est Brève, A Moment We Never Had). Quant au dernier, il laisse libre cours à une fantaisie débridée peuplée de rythmes endiablés richement orchestrés, évoquant l’ambiance euphorique du music-hall des années folles (Not Crying Anymore, Let’s Get Lost, Turn Out The Lights, You and Me, Paris To Hollywood, Say Hello) ou s’inscrivant dans de suaves balancements très bossa-nova (Insufficient Feeling).

On a comparé sa voix étonnante à celle ensorcelante d’un ange, dont elle a le nom.
Pour tout dire en peu de mots, elle sait tout faire. Monter dans des aigus aussi intenses qu’un cri lancé vers les étoiles, qui retombe en flammèches incandescentes évoquant les accents poignants de Billie Holiday. Mais elle sait aussi bien se faire grave susurrant des mots débordant d’amour en cheminant sur les vagues caressantes du piano (Northern Boy). Elle peut sautiller allègrement au-dessus des vibrations puissantes d’une rythmique techno, feuler un jazz swinguant ou bien distiller un blues enjôleur, en introduisant malicieusement de ci de là des paroles en français (La vie Est Brève, You And Me).

En 2021, en pleine épidémie de COVID-19, elle se déleste d’un petit recueil de quatre titres qu’elle a l'élégance d’offrir en libre téléchargement (Between Ourselves). Sans le savoir, elle produit dans un cadre des plus somptueux, empreint d’une obscure clarté, ces ultimes perles comme un témoignage confidentiel et amical au seuil de l’éternité. Dans le cœur de celles et ceux qui ont pu apprécier le talent de cette artiste à nulle autre pareille et si attachante, il s’agit d’un ineffable message qui restera gravé jusqu'au dernier battement…