Il y crée des univers dans lesquels l’esprit perd parfois pied tant il est emporté par la force du courant véhiculant langage et style enivrants. Les phrases, hachées comme le déferlement de vagues courtes mais acérées, laissent à peine au lecteur le temps de respirer. Chaque texte est un écrin en soi, riche de mille éclats qui jaillissent dès qu’on y jette un œil.
Après quelques essais poétiques sans lendemain, trois recueils marquent cette première période de l’écrivain : Tendres Stocks, Ouvert La Nuit, Fermé La Nuit.
Le premier est lui-même un triptyque de nouvelles, dont l’essentiel se déroule en Angleterre, avant et pendant la Grande Guerre, et dont chacune porte le nom d’une jeune femme : Clarisse, Delphine, Aurore.
Les détracteurs de Morand, à l'affût du moindre écart de langage, ont vu dans le titre du recueil la preuve irréfutable d’une coupable misogynie. En réalité, tel l’idiot qui regardant le sage montrant la Lune ne voit que le doigt, ils ne s’attachent qu’à l’apparence. Et chez Morand Dieu sait que les apparences sont trompeuses.
Ces nouvelles, écrites avant la trentaine, sont un peu comme les rayonnages d’un boutiquier chinois. On se perd dans les méandres et les détours de descriptions éblouissantes de virtuosité. Le jeune écrivain cherche manifestement à faire étalage de son savoir faire, notamment aux yeux de son mentor Marcel Proust. Ce dernier fut séduit, et accepta d’en rédiger la préface.
En matière de stocks, il s’agit surtout d’une invraisemblable collection d’images, de visions, et de choses glanées de ci de là, sans doute pour l’essentiel, au cours de lectures passionnées. Puisqu’il s’agit de faire des portraits féminins, on ne saurait lui faire grief de qualifier tout ce bric-à-brac de tendre.
On peut certes reprocher à ces envolées stylistiques d’être un peu clinquantes, de n’aborder les relations humaines que de manière superficielle, ce qui peut être considéré comme un péché véniel pour un débutant en littérature.
Première des trois femmes, Clarisse est très indépendante et frivole, elle aime les chats, les bibelots, les antiquités et mille autres “petits objets ne pouvant servir à rien”. Si l’ambiance est encore à l’insouciance des années folles, on sent que la guerre n’est pas loin : “Ce sont des Scandinaves, des Hollandais, des Américains. Ils échangent des coups d'œil d'intelligence et sous la nappe offrent deux cent mille Mauser livrables de suite en mer au large de Barcelone, ou sortent de leur poche-revolver des échantillons de tous les draps d'uniforme des armées belligérantes. Ils rachètent avec bonhomie les commandes refusées (les Russes les prendront bien), les contrats tardifs. Tous les ouragans de mitraille qui se déchaîneront un jour sur des hommes, sortent d'ici.”
La nouvelle croustille de descriptions cocasses : “Les femmes du sous-sol ont les ongles polis, la ligure bien peinte; on voit leurs aisselles. Des couples dansent, s'enroulant autour d'un axe imaginaire, tordant la valse comme un torchon d'où ruisselle la mélodie”. Déjà le romancier en herbe trouve des formules imagées qui font mouche : “Louisa va parler, ses yeux se meuvent lentement (elle a dû être élevée près d'une ligne où il ne passait que des trains omnibus)”.
D’autres sentent un peu l’artifice ou frisent la caricature : “Les figures des Français sont comme ces salons où il y a trop d'objets. On y trouve des moustaches, une barbe, des besicles, des verrues, des grains de beauté avec des poils follets”.
Les états d’âme sont esquissés d’un trait léger, dont la facilité confine presque à l’insolence:
“-Cette guerre est bien ennuyante, fait-elle. On doit bien s'ennuyer dans les tranchées. Le dentiste aussi, c'est bien ennuyant…”
S’agissant des sentiments c’est la même chose :
“-Vous m'aimez donc un peu, Clarisse?
-C'est-à-dire... cela m'agace quand vous décrochez le récepteur ou quand vous allez à Paris.
-Je n'en demande pas plus.
-Et vous, m'aimez-vous ?
-Non, mais vous êtes aux femmes ce que Londres est aux autres villes.
- ?
-Une ville qui ne vous satisfait pas entièrement, mais qui vous gâte toutes les autres.”
Dans Delphine, nouvelle non datée mais qu’on devine se dérouler en 1917, surgissent des descriptions évoquant les conséquences désastreuses de la conflagration : “les hôpitaux regorgeaient d'aveux singuliers en toutes langues, les trains sanitaires étaient cueillis par des dames comme il faut qui, à l'odeur des gangrènes ne se possédaient plus, des thés s'ouvraient autour de l'archevêché et le bord des routes s'ornait de grands parapluies sous lesquels des Annamites abritaient de jaunes unions.”
Delphine, le narrateur semble l’avoir connue autrefois, mais s’il la retrouve inopinément à Londres, il va la perdre à nouveau, sans comprendre grand-chose à cet être qui se dérobe en permanence. Elle se rappelle à son souvenir par un mot doux laissé à son hôtel. Elle est seule, mais avoue que “la compagnie des hommes et des femmes lui manque et lui répugne à la fois”. Elle fut tès malade, se croit folle, marquée par la douleur du veuvage, avoue sa sécheresse de coeur, et anticipe les avances du narrateur par un “je déteste les voluptueux, je vous en préviens”. Son désarroi semble incurable : “le soleil apparaît à travers un verre fumé, mes aliments ont un goût de phénol, je ne peux plus dormir, et je ne trouve une momentanée fraîcheur que la nuit, dans les parcs, ou grâce à la poudre, hélas bien mélangée de borax, d'une petite droguerie de Commercial Road.” Bref, durant tout ce récit étrange, malgré les efforts du narrateur, Delphine restera un mystère…
On retrouve dans Aurore, écrit en 1916, le talent de Paul Morand pour dépeindre en touches subtiles et piquantes des femmes aussi charmantes qu’énigmatiques, qui entrent et sortent de leur histoire sans qu’on sache grand-chose d’elles. On retient de l’héroïne présente, qu’elle est danseuse, d’origine canadienne, voyageuse, et qu’elle n’aime que la nature, la chasse et la pêche.
Elle semble indifférente à tout ce qui touche à la chair :
“ - Vous aimez votre corps?
- C'est un dépôt qui m'est confié. Je n'y mets ni pensées ni nourritures sales, je le soigne, je le respecte, je le vêts simplement…”
En revanche, même si elle se sent mal dans sa peau, toute sa personne dégage une belle sensualité : “Elle se dévêt le plus simplement du monde, entre dans l'eau, se savonne, fait couler l'eau sur son corps. Corps parfait. Les muscles du dos courent comme des boules d'ivoire sous la peau hâlée, tendue, matière à la fois solide et précieuse comme la soie des dirigeables; on les lit aussi aisément que sur une planche d'anatomie, où ils couvrent nos organes de roses arborescences ; reins cambrés où ruisselle l'eau, seins de proue, et, dépouillées par la danse de toute lourdeur, des jambes longues, étirées aux chevilles, évidées à l'intérieur des cuisses, renflées à la souple charnière des genoux.”
A la fin, tout cela s’estompe et lorsque le narrateur voit Aurore s’éloigner, il se lamente in petto : “Je suis bien triste. Je sens que je n'aurai vraiment du chagrin qu'après-dîner.”
A bien y réfléchir, on pourrait qualifier ces nouvelles, décrivant les portraits de donzelles assez indépendantes, tantôt lointaines, tantôt insaisissables, guère enclines aux sentiments durables, de féministes avant l’heure…