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14 octobre 2026

L'instant Coltrane

John Coltrane
aurait cent ans ! M… alors, presque six décennies après la disparition de cet artiste hors du commun, l’émotion est plus vive que jamais. La soif d’absolu, l’incandescence de son jeu, la tendresse pénétrante dont ses solos étaient empreints, l’originalité dévastatrice de ses riffs, toute la magie de cet univers est là, pour qui s’y plonge.
Arte célèbre l’anniversaire de la naissance du saxophoniste avec plusieurs événements dont un documentaire signé John Scheinfeld, dont on pourrait dire qu’il est pédagogique à défaut d’être transcendant. Cela dit, comment parler de Coltrane sans égratigner l’éclat du personnage et de son aura quasi mystique ?

C’est peu dire que le gars est entré dans le jazz comme en religion, à corps perdu, descendant dans le genre à des profondeurs insoupçonnées, et s’élevant vers des cimes vertigineuses, avec la même virtuosité et le même feeling indicible. C’est vrai qu’on peine parfois à le suivre lorsqu’il adopte brutalement avec son sax alto (et parfois ténor ou même soprano) un langage inconnu fait d’onomatopées déconcertantes, de cris rauques ou suraigus, de cabrioles abruptes, et de halètements exaltés. Mais il y a toujours un moment où il vient vous rechercher et vous prendre par la main avec une infinie gentillesse.
Il lui suffit d’une note pour vous procurer le sentiment d’une béatitude réconfortante.

Lui-même faillit plus d’une fois s’égarer sur des sentiers de perdition. Il découragea quelques uns de ses prestigieux aînés par ses égarements et son intempérance : Johnny Hodges, Miles Davis, Dizzy Gillespie. Mais sa foi fut plus forte que tous les mauvais génies et autres nocifs succubes qui l’assaillaient. Il revint juste à temps en lieu sûr.
A côté de la passion musicale, il y eut une famille. Coltrane tenta de lui donner le meilleur de lui-même. Son premier mariage fut un échec même s’il en tira la merveilleuse élégie Naima en l’honneur de son épouse et s’il garda des liens affectueux avec sa belle fille Syeeda à laquelle il dédicaça également un morceau (album Giant Steps). Avec la pianiste Alice McLeod, sa seconde femme, il vécut ses dernières aventures musicales et eut trois enfants, qu’il connut peu, vu la brièveté de son instant terrestre.

Les débuts de Coltrane furent fulgurants. Rapidement, il inscrit en propre de splendides albums avant-coureurs comme Blue Train (1957) et Giants Steps (1959). Mais c’est à cette époque qu’il manqua de peu de se brûler les ailes pour s’être trop approché du champ mortifère des paradis artificiels.
C’est après un passage rédempteur chez Thelonious Monk, qu’il donna toute la mesure de son génie, en se délestant de quelques chefs-d'œuvres d’une exceptionnelle intensité et d’une stupéfiante inventivité. Du hard bop, il évolua vers un style très personnel, toujours plus épuré, aux accents tantôt frénétiques, tantôt déchirants mais toujours bouleversants. Pour sublimer ce tempérament fougueux et terriblement exigeant, il eut la chance de trouver sur son chemin trois frères d’armes parfaitement alignés sur sa scansion et ses rythmiques : McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse, Elvin Jones à la batterie et aux percussions. Avec ces compères, il grava pour l’éternité plusieurs opus impérissables :
- My Favorite Things (1960) dont le titre éponyme, en forme de valse, était un des préférés de Coltrane,
- Ballads, recueil aussi tendre que chaleureux (1962),
- Coltrane Plays The Blues (1962), où il dévoile ses racines les plus profondes
- Impressions (1963) qui contient, entre autres perles, le très émouvant et spleenétique After The Rain,
- Le sublime Crescent (1964), peut-être le sommet de son art, merveille de beauté, d’équilibre et de sensibilité (tous les titres sont étincelants mais Wise One et Lonnie’s Lament sont totalement renversants),
- Enfin, le somptueux, hiératique et quasi testamentaire A Love Supreme (1964).
A côté de cette épopée de rêve, il faut également évoquer sa contribution à l’album incontournable Kind Of Blue de Miles Davis, et ceux où il est associé à Thelonious Monk, à Duke Ellington, au guitariste Kenny Burrell, ou au chanteur John Hartmann, avec son trio de prédilection cité plus haut.

Avec Ascension en 1965, Coltrane entama un nouveau virage radical, que certains ne prirent pas avec lui, le jugeant trop périlleux. D’autres, plus téméraires, s’y risquèrent tels Archie Shepp, Eric Dolphy, Pharoah Sanders, Rashied Ali. Malheureusement l’aventure arrivait déjà à son terme et les dernières sonorités arrachées au destin par l’artiste de plus en plus tourmenté, sont porteuses d’un message qui reste encore aujourd’hui difficilement pénétrable.
Tout cela est raconté dans le film proposé par Arte, qui constitue en somme une belle introduction au génie coltranien, et un rappel heureux pour les aficionados de ce musicien ô combien attachant. Le mot de la fin révèle la vraie nature du personnage et sort de sa bouche en toute simplicité : "Je veux être la force qui œuvre véritablement pour le bien..."

25 juillet 2018

Hard Blues

Forte impression en découvrant le chanteur Jacob Banks lors du festival Cognac Blues Passion début juillet. 
Ce jeune anglais de 27 ans, originaire du Nigeria délivre un message musical d’une intensité et d’une puissance rares. S'il fallait qualifier son style, on pourrait dire qu’il mixe de manière très convaincante pas mal de sources d’inspirations : soul, blues, hip hop.
Cet heureux cocktail, à la fois riche et très épuré est littéralement envoûtant. A certains moments, il va même jusqu’à vous coller des frissons... Le public massé dans l’amphithéâtre herbeux était manifestement sous le charme . Ce soir là, la scène baptisée Blues Paradise par les organisateurs portait diablement bien son nom...
Accompagné d’une section rythmique hyper musclée, et d’un guitariste/pianiste aussi discret qu’efficace, le chant vous prend instantanément par les tripes avec ses inflexions magnétiques, brutales et déchirantes à la fois. Cette chaude voix de stentor s’impose avec une évidence quasi extatique (Unknown), elle peut asséner une mélopée subtile au son du marteau pilon qui vous laisse abasourdi (Chainsmoking, Mercy), et revenir vous chercher l’instant d’après avec des accents d’une suavité désarmante (Part Time Love, Photograph).
Pourvu que ce garçon continue sur cette voie. Pourvu qu’il ne se brûle pas les ailes au feu de la passion. Il paraît bien maîtriser son affaire. A suivre donc… Ses craintes se révéleront dès lors infondées : « I believe in what I say, why does everyone hear me wrong ? » 


A côté de cette superbe découverte « live », les chercheurs de fonds de tiroirs nous donnent à réentendre dans des enregistrements inédits, deux illustres aînés.
Jimi Hendrix tout d’abord via l’album intitulé Both Sides Of The Sky. Treize titres dont 10 totalement neufs permettent de se remettre dans l’oreille les riffs ébouriffants d’un des plus brillants météores de la pop music.
Exhumés des années 1968 et 69, ces sessions ont une fraîcheur intacte. Tout est bon, mais on retient particulièrement les divagations aériennes qui côtoient l’âme et les esprits : Power Of Soul, Jungle, Sweet Angels, Send My Love To Linda…
On retient également une prise au cours de laquelle Jimi mêle ses incantations sauvages aux slides acidulés de Johnny Winter (Things I used to do), un Georgia Blues très root avec Lonnie Youngblood au chant et au sax. Enfin, les scansions hypnotiques de Cherokee Mist qui rappellent que Jimi avait des origines indiennes.

Signalons enfin la resucée hard bop retrouvée dans les archives de John Coltrane, intitulée Both Directions At Once. C’est peu dire qu’on retrouve ici toute l’essence prolifique du génie coltranien tourbillonnant au bord du précipice.
Pour les amoureux du saxophoniste c’est un peu inespéré. Pour les autres ce sera peut-être un peu plus difficile. On connut en effet des enregistrements de meilleure qualité et plus construits (par exemple l’album inédit sorti en début d’année, qui donne à entendre des extraits de la tournée qu’il fit avec Miles Davis en Europe en 1960).
Ici, dans des sessions datées de 1963 (4 ans avant la disparition de l’artiste), Coltrane est au bord des convulsions qui allaient parfois le rendre difficile à suivre (avec Eric Dolphy notamment). Il y a quelques redondances dans les titres proposés. Par exemple, on entend 3 fois l’inédit « untitled 11386 », 4 fois le fameux mais déjà connu « Impressions », 2 fois Vilia, 2 fois One Up, One Down…
Restent quand même ces inimitables envolées, aussi libres qu’inspirées, soutenues par le beat merveilleux de trois associés de rêve : McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Elvin Jones. Je me suis particulièrement régalé de l’Untitled 11383 qui ouvre de manière très tonique et pimpante l’album, ainsi que du Slow Blues qui offre plus de onze minutes de bonheur pur...