Lorsque
je suis tombé par hasard sur le récent ouvrage d'Edouard
Balladur, en dépit d'une certaine prévention, j'ai eu envie de
l'ouvrir. Le titre ne pouvait que m'émouvoir. Un brin désabusé
mais si révélateur de ce sur quoi chaque jour je m'interroge !
Dès
les premières pages, ma curiosité fut attisée, notamment par les
accents déchirants de l'avant-propos: « ma vie prendra fin
au début du XXIè siècle ; de celui-ci je ne connaîtrai pas
grand-chose. Ce que j'en vois m'inquiète : années des
illusions perdues les unes après les autres, sans rien qui les
remplace, comme si renaissaient sans cesse les vieux débats
stériles. On l'observe bien aujourd'hui, c'est à qui ira le plus
loin dans l'éloge du rôle salvateur de l'Etat. Cela passera... »
Malheureusement
la suite ne me parut pas à la hauteur de l'enjeu.
Certes
Edouard Balladur mérite de figurer parmi les très rares politiciens
en France ayant un tant soit peu la fibre libérale.
Certes,
il peut avec quelque raison se vanter d'avoir mené une action
inspirée de ces principes, notamment lorsqu'il fut ministre des
finances, durant la première cohabitation, entre 1986 et 1988.
Songeons que le gouvernement à l'époque osa supprimer l'ISF !
Hélas,
deux ans, ce fut un peu court pour livrer tous les effets attendus,
et pour de très mauvaises raisons, les Français infligèrent un
cuisant désaveu à la politique entreprise à l'époque.
Il
y a de quoi refroidir les convictions les mieux ancrées.
Jacques
Chirac qui pour sa part n'en eut jamais beaucoup (de convictions)
n'hésita pas longtemps à faire machine arrière. Changeant son
fusil d'épaule, il contribua à enterrer définitivement toute
velléité d'aspiration à la liberté dans notre pays. A partir de
1993, il se mit à verser de belles et démagogiques larmes de
crocodile sur la « Fracture Sociale », tout en chantant
les pseudo-vertus du mythe de l'Etat-Providence, et finit même par
vouer aux gémonies le libéralisme, qu'il jugea aussi délétère
que le communisme ! Au passage, il écrabouilla les ambitions de
son vieil ami Balladur, lequel s'était monté un vite le bourrichon
à propos de sa destinée politique nationale...
Il
y a de bons moments dans ce livre, et quelques vérités toujours
bonnes à dire. Par exemple sur l'essence du libéralisme: « c'est
l'histoire du progrès et de l'émancipation individuelle ;
c'est la lutte contre l'autorité exclusive de la tradition qui
s'imposerait comme allant de soi, le refus du conformisme ;
c'est le libre examen qui conduit à la liberté d'agir. »
Il
y a également la volonté de démasquer ses adversaires: « on
veut déguiser l'hostilité au libéralisme en soif de justice, en
besoin d'organisation, en refus du désordre ». Il y a même
le courage de s'attaquer au paradigme consensuel de la social-démocratie : « elle
utilise des mécanismes si pesants et complexes qu'elle peine
aujourd'hui à s'adapter à l'évolution du monde. Elle n'y
parviendra pas ».
Il
y a enfin quelques évidences sur lesquelles il paraît opportun
d'enfoncer le clou: « la liberté politique sans liberté
économique est un leurre », « la démocratie
locale constitue l'un des caractères d'une société libérale ».
Mais
l'ensemble est trop répétitif, et surtout trop amorti, trop
pusillanime pour emporter la conviction.
Pire,
pour tempérer un propos pourtant guère audacieux, M. Balladur se
croit à maintes reprises, obligé d'affaiblir sa propre thèse. A
l'instar de la quasi totalité de la classe politique française, il
se démarque par exemple de l'Amérique dont il juge «qu'il n'est
pas évident qu'il faille imiter sans précaution l'exemple » ou
d'une manière générale des pratiques anglo-saxonnes dont il juge
dangereux de se « rapprocher »...
A
d'autres moment il semble étrangement vouloir éreinter l'idée
libérale elle-même :« le libéralisme s'accompagne de
désordres de toutes natures, d'inégalités, d'injustices, d'une
concentration excessive des revenus, d'entraves aux lois de la
concurrence. Il doit se réformer », « le
libéralisme n'a su ni organiser, ni harmoniser le fonctionnement du
marché.. », « l'égoïsme est la tentation
permanente du nationalisme comme du libéralisme... »,
« notre société est-elle trop libérale ? Elle en
donne des signes multiples ; à peu près tout est dit,
justifié, loué... »
Le
comble est atteint lorsqu'après avoir chanté « l'efficacité
de la liberté », il avertit que « l'ultralibéralisme
met en danger la liberté », et qu'il se met à vanter le
mérite de l'Etat, sans lequel « il n'y aurait eu ni industrie
nucléaire, ni industrie pétrolière de rang international. Le libre
jeu du marché ne conduisait ni à l'existence d'Elf, et de Total, ni
à celle d'AREVA et d'EDF »
Tous
ces atermoiements nuisent singulièrement à la clarté et à la
force du propos, même s'ils sont bien à l'image de rondeur molle et
prudente du personnage. Il y a peu de chances hélas que cette
démonstration soit de nature à convaincre quiconque...
Sur
les problèmes de société, ces faiblesses deviennent criantes. Dans
le bouillon de périphrases et de concessions à la pensée unique,
rien ne surnage vraiment. Exemple édifiant, le fameux PACS, contre
lequel il avoue avoir voté, non par conviction, mais parce qu'en
raison « de l'état d'esprit d'une partie de l'opinion et
des contraintes de la vie politique », il s'est « laissé
circonvenir !»
Aujourd'hui
il est hostile au mariage homosexuel. Mais s'agit-il de ce qu'il
pense ou bien de ce qu'il croit bon de penser ?
Au
chapitre de la mondialisation, on retrouve les mêmes contradictions.
Le
titre du chapitre résonne même comme un oxymore :
« Contrairement à l'idée courante, la mondialisation
menace la liberté des nations. » M. Balladur
n'oublierait-il pas des temps pourtant pas bien reculés, lorsque le
monde était cloisonné par d'épaisses murailles qui étouffaient la
liberté de dizaines de pays !
Lui
qui chante la liberté, rêve aujourd'hui d'une « autorité
mondiale s'imposant aux Etats, encadrant leurs comportements,
proscrivant les excès de leur indépendance, limitant le champ dans
lequel ils peuvent agir à leur guise », « un
pouvoir de décision s'imposant à tous ».
Si
l'on peut admettre que l'absence de coordination pourrait faire
craindre une mondialisation trop anarchique, il y a au moins autant à
appréhender d'une centralisation extrême du pouvoir. En tout cas
l'argumentation plaidant pour cette dernière paraît bien faible,
rejoignant presque l'antienne des alter-mondialistes qui prétendant
que «la mondialisation ne profitera qu'aux plus forts ».
C'est tout l'inverse que l'on voit se produire sous nos yeux :
grâce à la liberté, les pays émergents, même petits, se développent à toute vitesse,
tandis que les nations dites puissantes s'essoufflent...
A
propos de l'Europe enfin, dont on ne peut douter qu'il souhaite
l'édification, il se borne hélas à constater l'incapacité
chronique et s'interroge sur sa représentation concrète : « quel
organisme, quelle personnalité, avec quels pouvoirs ? »
Il
déplore la dispersion des énergies, et des modes d'expression,
notamment le fait qu'au niveau des instances, l'usage officiel de
plus de vingt langues soit autorisé. Mais à aucun moment il ne
propose l'emploi de l'anglais qui s'imposerait pourtant à
l'évidence, mais qui répugne aux Français. A aucun moment, il
n'évoque le mot même de Fédération, et on le sent en définitive
beaucoup plus proche de l'idéal assez répandu mais vain, d'un
concert « d'Etats-Nations », que d'une véritable
union...
Au
total, ce livre est un peu le chant du cygne de quelqu'un sans doute
pétri de bon sens, mais qui n'osa jamais vraiment aller jusqu'au
bout de ses idées. Ça nous vaut un un plaidoyer un peu tiède,
rempli de bons sentiments, mais aussi de redondances, voire de
contradictions, au service d'une thèse qui jamais ne se dessine
clairement.
Sur tout ce qui fait l'essence de l'esprit de liberté,
M. Balladur se prononce du bout des lèvres. Et on en vient parfois à se
demander ce qu'il pense vraiment. Et malheureusement, si avec de tels défenseurs, la liberté peut encore avoir un avenir...
La liberté a-t-elle un avenir ? Edouard Balladur. Fayard 2012
La liberté a-t-elle un avenir ? Edouard Balladur. Fayard 2012
1 commentaire:
13/10/12
extrasystole a ajouté un nouveau commentaire sur votre message "La liberté a-t-elle un avenir ?" :
'il n'est pas évident qu'il faille imiter sans précaution l'exemple' (de la liberté à l’américaine). De ces précautions (euphémisme) pourtant à mon avis nécessaires, il n'en est fait jamais état dans vos propos. Pourtant..
Quand je trouve jamais ou toujours, je doute.
14/10/12
Pierre-Henri Thoreux a ajouté un nouveau commentaire sur votre message "La liberté a-t-elle un avenir ?" :
Ce que je cherchais à montrer en la circonstance, c'était la contradiction intrinsèque du discours de M. Balladur. Comme s'il fallait nécessairement s'excuser lorsqu'on défend le libéralisme, et comme s'il fallait surtout se dédouaner du modèle américain.
Loin de moi l'idée d'abandonner toute précaution dans l'imitation.
Mais la question essentielle est toutefois de savoir si la démocratie américaine constitue un modèle. Pour moi oui évidemment, et dans ce cas, il me parait important de le dire avec force et conviction, compte tenu de l'injuste discrédit dans lequel on le tient habituellement en France.
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