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19 septembre 2026

Morand, c'est un roman 2

A l'évocation du nom de Paul Morand, le premier livre auquel on pense est évidemment L'Homme Pressé.

Important succès littéraire dès sa publication en 1941, il fut adapté au cinéma en 1976 par Edouard Molinaro avec Alain Delon dans le rôle-titre. L'acteur y incarne avec élégance et brio Pierre Niox, l'infatigable voyageur, boulimique de découvertes et toujours préoccupé d'anticiper les événements en espérant gagner du temps, à défaut de pouvoir le remonter. Ce faisant, il croit mieux embrasser le réel, mais il ne voit du monde que ce qu'un passager aperçoit du paysage, à travers la fenêtre du train, ou pire encore par le hublot de l'avion. Tout est lointain et ça défile à toute vitesse, ne laissant dans l'esprit que des impressions impalpables, sans chair ni substance. Comme d’une drogue, il en faut toujours plus.


Pierre Niox est-il le double de l'auteur que certains se plaisaient à portraiturer de manière un peu simpliste sous les traits d’un dandy impatient et superficiel ? Sans doute un peu, mais le moins qu'on puisse dire est que ce dernier ne brosse pas un portrait très élogieux de son personnage, qui fonce droit devant, sans état d’âme, courant de manière effréné après le temps, cherchant à être en avance sur tous les événements de sa vie, et négligeant avec dédain les avertissements de son entourage. Cherchant à stopper cette fuite éperdue, Hedwige, sa femme, épousée à l’occasion d’un bref moment de répit sentimental, l’interroge, en vain : “A quoi reconnaître qu’on est arrivé si l’on ne s’arrête jamais ?”

Hélas, le héros ne prête qu’une attention distraite aux êtres qu’il côtoie, même à ceux qui ont de l’affection pour lui. Il les regarde sans les voir, il les entend sans les écouter. S'il donne parfois l'impression de ralentir, c'est pour mieux repartir.

Résultat, il passe à côté de l'essentiel et se retrouve gros-jean comme devant lorsque le temps le rappelle à l’ordre brutalement. La course ne peut être perpétuelle. Elle s’achève un jour en forme de drame dans lequel il entre sans vraiment réaliser qu’il “était arrivé au pied de l’éternité”.

En somme, ce roman échevelé illustre à merveille l’adage selon lequel rien ne sert de courir, il faut partir à point. Loin d'être un hymne à la vitesse, on peut y voir une  critique acérée du monde moderne et de la technique.

L'homme Pressé est en fin de compte l'anti roman de la vitesse. S'agissant de l'écriture, son rythme syncopé, fait de phrases courtes, percutantes, fait irrésistiblement penser au mot de Louis Ferdinand Céline qualifiant Morand de premier écrivain à avoir "jazzé la langue française"....

11 septembre 2026

Morand c'est un roman 1

L’actualité politique, philosophique, culturelle et artistique est d’une si grande platitude qu’il devient difficile de trouver un sujet de réflexion.
Où qu’on se tourne, n’émergent que vaines polémiques, slogans ineptes et vaste indifférence.
En somme, c’est le moment rêvé de revoir ses classiques et de faire ses universités d’été, comme disent les politiciens.
Au diable la rentrée dont le maudit spectre se profile à l’horizon.

Il suffit d’ouvrir un livre de Paul Morand (1888-1976) pour entrevoir un monde enchanté, baigné de beau style, embaumant l’aventure, l’exotisme et l’histoire.
Tout est roman chez Morand. Voyageur infatigable, il parcourut et raconta le monde et ses villes (Londres, New York, Venise, Bucarest…). Historien érudit, il transcenda les faits et les époques (Fouquet, Le Flagellant de Séville, Parfaite de Saligny). Ses romans puisent à toutes ces sources auxquelles il ajoutait une imagination débridée. Chroniqueur de son temps, il livra avec la même verve, biographies, journaux intimes, correspondance, réflexions.

Écrivain prolixe, il préférait aux gros pavés en forme d'assommoir, les nouvelles brèves, écrites dans une langue vive, élégante, et chatoyante. Son style fut qualifié par Cocteau de “clair, rapide, sobre, riche comme Crésus et simple comme bonjour”.
Il fut élevé à bonne école, côtoya du beau monde, ne dédaigna pas les mondanités, parvint même avec beaucoup d’efforts à décrocher l’Académie Française. Il entetint de nombreuses amitiés dont celles de Proust, Cocteau, Giraudoux, Léger, Chanel, excusez du peu…

Pourtant, derrière ses récits très enlevés et toujours légers comme tracés à l'eau forte, se dissimulait une inaptitude maladive au bonheur selon les dires de sa femme Hélène.
Et sa verve romanesque n'était en somme qu'un moyen d'expression très libre pour le "visionnaire aux yeux grands ouverts sur la réalité" qu'il fut, selon Marcel Schneider. On pourrait ajouter que son regard incisif était celui d’un être désabusé, paresseux mais curieux de tout, de tempérament anarchiste, détestant les freins, mais profondément conservateur et discipliné dans ses manières, comme il l’avouait lui-même (Les nuits de France Culture, 1951).

Comment parler de Paul Morand ? Cet homme semble avoir tout vu, tout lu, tout entendu. Son imagination n’a d’égale que sa culture gigantesque. Son nom est hélas rarement évoqué de notre temps mais Dieu sait qu’il passionna, qu’il énerva, qu’il ensorcella, qu’il provoqua et qu’il déconcerta beaucoup de monde. Sa facilité insolente d’écriture, son style ébouriffant, sa désinvolture un brin condescendante et son indépendance farouche lui causèrent bien des inimitiés. Encore aujourd’hui, certains idiots à oeillères continuent à instruire à son encontre de misérables procès en sorcellerie (France Info).
Buffon affirmait que “le style, c’est l’homme”. En l’occurrence, chez Morand, quel style ! Les années passent, les siècles et les époques également mais le style demeure.
A-t-il du cœur ? C’est la question à laquelle on aimerait pouvoir répondre. Et pour cela, une incursion dans ses écrits peut être contributive, mais peut également s’égarer dans les illusions. Qu’importe au fond, lire ou relire Morand suffit à égayer l’âme…

A suivre, une déambulation dans quelques-uns de ses ouvrages, sans autre but autre que d’éprouver un peu de plaisir et d’envie …

09 juillet 2007

Paul Morand et la Grosse Pomme

Lu l’ouvrage de Paul Morand consacré à New York, qu’il a écrit à la fin des années 20. Belle écriture, sèche, rapide élégante ; une foule de détails croqués sur le vif et quelques aspects que je retiens tout particulièrement.
Cette jolie description notamment qu’il rapporte, l’attribuant à Sarah Lockwood : « New York est un jeune géant de trois cents ans, haut de vingt kilomètres et couché sur le dos ; ses pieds sont à la Batterie, sa colonne vertébrale, si droite, c’est la Cinquième Avenue, ses côtes sont les rues transversales, ses yeux sont Broadway et Park Avenue son foie ; son ventre, les deux gares ; sa tête est à Harlem ; ses bras s’étendent au dessus des rivières ; son argent, il le met dans sa botte, en un endroit sûr appelé Wall Street. Quant à son cœur, il n’en a pas…. ».
Sur le drapeau américain : « Rien ne se prête mieux à la décoration que l’étendard américain, avec ses étoiles sur fond bleu profond et ses belles rayures horizontales de l’époque Louis XVI » ou encore : « Le drapeau étoilé est partout, dans les prétoires, dans les églises, dans les matches, dans les ventes des grands magasins, à la campagne, au haut du mât des bungalows ; quelle fierté à le voir flotter ; et d’ailleurs il est si beau ! »

Sur l’esprit de l’Amérique enfin, qu’incarne New-York : « Un des bonheurs que nous attendons de New York, c’est de vivre là où ni le gaz, ni l’électricité, ni le télégraphe, ni le téléphone, ni les moyens de communication, ni l’éducation ne sont des monopoles d’Etat ou de municipalité, et, grâce à cela fonctionnent. » ou encore : « J’aime New-York parce que c’est la plus grande ville de l’univers et parce qu’il est habité par le peuple le plus fort, le seul qui depuis la guerre, ait réussi à s’organiser, le seul qui ne vive pas à crédit sur son passé ».

La lecture du premier tome du Journal Inutile ne m'a pas donné le même plaisir. Déception : le poids d’abord, du volume de 800 pages, mais également le caractère un peu superficiel et répétitif des annotations. Cet écrivain dont le style est si maîtrisé, si incisif et concis, se perd ici en banalités domestiques, en aphorismes faciles ou en jugements hâtifs. Peu de réflexions abouties. Plutôt des bribes. On reste sur sa faim et en même temps on éprouve assez vite une sorte de satiété.