24 juillet 2026

Demain, selon Stefan Zweig

En 1942, alors qu’il croyait tout perdu, Stefan Zweig se retournait en un ultime ouvrage, vers le Monde d’Hier (1, 2), pour regretter un temps révolu et blâmer l’inconscience et l’aveuglement des populations et de leurs dirigeants, qui avaient conduit le monde au cataclysme.
Quelque vingt années plus tôt, durant l’entre-deux guerres, il s’interrogeait au contraire, sur les temps à venir, évoquant les risques d’une modernité conquérante, imposant le règne d’une technique implacable et l’uniformisation généralisée des nations et des cultures. Les essais, articles et conférences qu’il produisit durant ces années-là ont été rassemblés sous le titre Le monde de demain.

On y trouve tout le panache et l’érudition de l’écrivain et la hauteur de vues du penseur, mais on peut s’interroger parfois sur la clairvoyance de son propos et sur un certain nombre de contradictions dont il est émaillé. Comme on le sait, Stefan Zweig compte parmi les plus ardents défenseurs du concept d'États-Unis d’Europe pour contrecarrer la montée des nationalismes jugés comme dangereux par nature. Mais dans le même temps, il se livre à une critique virulente et paradoxale des Etats-Unis d’Amérique et de l'American Way of Life.

En 1929, pour Zweig, l’évènement “le plus brûlant, le plus capital” est en effet à ses yeux l'uniformisation du Monde qui suscite en lui “un sentiment d’horreur silencieuse".
Il en voit les symptômes inquiétants un peu partout : “dans la danse, la mode, le cinéma, la radio. ..”
Il voit les gens “se laisser happer par le courant chaud qui les entraîne vers le néant, et se jeter dans l’esclavage, cette passion de l’auto-destruction qui a ruiné toutes les nations”. “C'est maintenant le tour de l’Europe”, regrette-t-il, ajoutant que si “la guerre a été la première phase, l’américanisation est la seconde.”
Avec beaucoup d'affliction, il constate que si l’Humanité sombre de plus en plus dans l’ennui et l’uniformité, “il ne lui arrive rien d’autre que ce qu’elle désire au plus profond d’elle-même.”
Très étrangement, à aucun moment le chantre d’une Europe supranationale ne songe à s'inspirer du modèle de la fédération américaine. Il cite Goethe annonçant que « les temps de la littérature nationale sont révolus, celui de la littérature mondiale commence » et loue la prescience de Nietzsche réclamant « qu’on mette fin à l’idolâtrie patriotique » pour créer une conscience au dessus des nations. Mais il oublie étrangement Kant qui vanta sans réserve avant eux le modèle fédératif dont l’Europe aurait pu se prévaloir.

En 1932, il constate que “deux conceptions, nationalisme et supranationalisme, s’affrontent directement dans leur lutte ultime” et redoute que “les Etats d’Europe persistent dans leur attitude actuelle d’hostilité réciproque politique et économique”. A l’évidence, il craint une évolution contre laquelle on ne peut lui reprocher de n’avoir assez mis en garde, mais on comprend d’autant moins son aversion pour le monde anglo-saxon vers lequel il choisira d’ailleurs de s’exiler.

Autre sujet d’étonnement, après son retour de Russie où il séjourna en 1929, dix ans après la révolution bolchévique, il ne voit pas vraiment l’émergence du péril socialiste. Au contraire, sitôt arrivé à Moscou il découvre avec un certain émerveillement “les larges banderoles au-dessus des halls et des gares” qui ne font “pas de réclame pour des objets de luxe, des parfums, des automobiles de grande marque et autres futilités, mais des slogans officiels pour accroître la production, des appels non pas à consommer, mais à développer le sens de la discipline et de la cohésions sociale”.
Plus fort, il voit “le drapeau rouge et ardent qui flotte au sommet de ce qui était la résidence des tsars”, comme “un fanal qui signale le début d’une ère nouvelle, pensé comme un symbole grandiose”.
Il hésite certes à “célébrer ou à réprouver la réquisition brutale des collections artistiques privées” par les soviets, mais se réjouit du fait que “les visiteurs étrangers et les amateurs d’art jouissent désormais du résultat”.
Enfin, il fait un contresens majeur en affirmant “qu’un prolétariat, un monde paysan de 140 millions de personnes tenues en esclavage s’est soulevé, a conquis le pouvoir et s’est libéré”.
Et en guise d’épilogue, il regrette le mépris des Occidentaux pour la Russie, qu’il attribue aussi bien “à un préjugé à l’égard du tsarisme” qu’à “un rejet du bolchévisme”. Il déplore que trop peu d’intellectuels européens “ont vu de leurs yeux la nouvelle Russie et sont en mesure de la comparer à l’ancienne” et en appelle à “l’admiration de la dimension humaine d’une nation faisant preuve d’une aussi grandiose patience, acceptant avec un tel héroïsme, au nom d’une idée, autant d’innombrables sacrifices !”
Même s’il reviendra plus tard sur cet enthousiasme un peu naïf, on peut dire hélas qu’il ouvrit la voie à nombre d’intellectuels qui firent après lui le voyage en URSS, et dans nombre d’autres “paradis socialistes”, sans voir ce qui relevait pourtant d’une évidence criante…

Heureusement Stefan Zweig vaut bien davantage que ces erreurs d’appréciation, qu’il fit d’ailleurs en toute sincérité et sans parti pris idéologique. Ses romans et ses nombreux ouvrages biographiques restent passionnants. Dans le présent recueil, il se déleste d’ailleurs de quelques analyses très pertinentes sur de nombreux écrivains. On retient celle pénétrante, admirative mais sans complaisance portant sur Tolstoï. On peut lire également avec intérêt celles concernant Marcel Proust, Ben Johnson, Romain Rolland, Rainer Marie Rilke, Hermann Hesse, Thomas Mann, Joseph Roth et James Joyce.
Et pour finir, si Zweig fut hélas très sensible au désespoir, on peut lui reconnaître une grande aptitude à la sagesse, dont témoigne cette exclamation, en 1929, “Puisqu’on ne peut sauver la valeur de l’individu dans le monde, il ne nous reste qu’à la défendre en nous-mêmes ; la plus haute réalisation de l'être humain reste toujours la liberté, la liberté par rapport aux autres, aux opinions et aux choses”.

17 juillet 2026

Angela Ad Vitam

Les rencontres fortuites peuvent faire l’effet d’un coup de foudre, un crush comme on dit maintenant.
Cet orage sentimental n’est pas nécessairement aussi fulgurant que l'éclair, mais il est parfois plus durable.
J’ai découvert la chanteuse Angela McCluskey grâce au film de Laurent Dussaux, “Avant qu’il ne soit trop tard”. Outre le plaisir de voir une comédie sentimentale très enjouée et des interprètes épatants, notamment la pétillante Émilie Dequenne, j’avais été séduit par La BO mettant en valeur les chansons de Syd Matters et du groupe Archive. Mais ce n’est qu’au troisième visionnage que s’est imposée comme une évidence celle d’Angela “It’s Been Done”.
Une voix presque enfantine, un rien éraillée, délicieusement traînante et déchirante, à la fois gaie et propageant une nostalgie troublante.
Tout l’album The Things We Do sorti en 2004, duquel ce titre était extrait, diffusait la même sensation, la même euphorie débordant d’une tendresse douce-amère, sur le fil ténu joignant la pop, la ballade et le blues.
Plusieurs mois après cette découverte, je fus tenté d’y revenir.
Mais quelle ne fut pas ma tristesse d’apprendre que la chanteuse avait quitté ce monde en 2024, à la suite d’un accident vasculaire, à l’âge de 64 ans.
Raison de plus pour mieux la connaître, hélas rétrospectivement.

Angela McCluskey commence sa carrière au cours des années 90 avec le groupe de rock alternatif Wild Colonials, créé avec son compagnon le pianiste Paul Cantelon, non sans un certain succès.
Cherchant à valoriser les multiples facettes de son talent, elle aborde par la suite beaucoup de styles musicaux avec la même réussite. Une escale auprès du groupe électro français Telepopmusik accroît son aura (Breathe). Elle s’essaie également à des genres plus expérimentaux, revisitant en 2002 avec la formation Triptych des grands standards du jazz sur le mode éthéré, dépouillé à l’extrême (Famous Blue Raincoat, Funny Valentine).
Sa carrière solo comprend plusieurs albums magnifiques. You Could Start a Fight in an Empty House (2009), Lambeth Palace (2012), et The Roxy Sessions (2016).
Le premier contient de superbes et puissantes compositions très pop agrémentées de savoureux arrangements musicaux (End Of My Rope, Friend, You Let Me Down en duo avec le chanteur Kraig Jarret Johnson). Le deuxième fait dans le genre velouté et sophistiqué. La voix est tout en retenue et en douce réverbération, légèrement voilée; les arrangements très swinguants s'appuient sur des basses térébrantes et des synthés majestueux (La Vie Est Brève, A Moment We Never Had). Quant au dernier, il laisse libre cours à une fantaisie débridée peuplée de rythmes endiablés richement orchestrés, évoquant l’ambiance euphorique du music-hall des années folles (Not Crying Anymore, Let’s Get Lost, Turn Out The Lights, You and Me, Paris To Hollywood, Say Hello) ou s’inscrivant dans de suaves balancements très bossa-nova (Insufficient Feeling).

On a comparé sa voix étonnante à celle ensorcelante d’un ange, dont elle a le nom.
Pour tout dire en peu de mots, elle sait tout faire. Monter dans des aigus aussi intenses qu’un cri lancé vers les étoiles, qui retombe en flammèches incandescentes évoquant les accents poignants de Billie Holiday. Mais elle sait aussi bien se faire grave susurrant des mots débordant d’amour en cheminant sur les vagues caressantes du piano (Northern Boy). Elle peut sautiller allègrement au-dessus des vibrations puissantes d’une rythmique techno, feuler un jazz swinguant ou bien distiller un blues enjôleur, en introduisant malicieusement de ci de là des paroles en français (La vie Est Brève, You And Me).

En 2021, en pleine épidémie de COVID-19, elle se déleste d’un petit recueil de quatre titres qu’elle a l'élégance d’offrir en libre téléchargement (Between Ourselves). Sans le savoir, elle produit dans un cadre des plus somptueux, empreint d’une obscure clarté, ces ultimes perles comme un témoignage confidentiel et amical au seuil de l’éternité. Dans le cœur de celles et ceux qui ont pu apprécier le talent de cette artiste à nulle autre pareille et si attachante, il s’agit d’un ineffable message qui restera gravé jusqu'au dernier battement…





08 juillet 2026

Very bad trip to socialism

Trois publications américaines récentes* évoquent l’inclination croissante des jeunes pour les idées socialistes.
Selon un sondage réalisé par le think tank Cato l'an dernier, plus d'un tiers des Américains de moins de 30 ans auraient une opinion favorable du « communisme » et près des deux tiers seraient plutôt favorables au socialisme.
Parmi les explications avancées, on suggère que la jeunesse serait “fatiguée par les inégalités sociales, la dette, le climat et l'incertitude quant à l'avenir technologique”. Il s'agirait en quelque sorte de “remettre en question les fondements moraux du capitalisme et de la démocratie américains sur de multiples plans”.
Si la rengaine n'est pas franchement nouvelle, “ce ne serait plus la ferveur révolutionnaire qui prévaut, mais la frustration économique, l'explosion des coûts de la santé, l'endettement étudiant abyssal, la flambée des prix de l'immobilier, la stagnation des salaires et les failles de l'économie des petits boulots [qui] rendent le socialisme plus séduisant que le capitalisme vénéré par les milliardaires”.

Ces revendications sont plus virulentes que le « peace and love » prôné par la génération hippie. Les auteurs citent plusieurs exemples tirés de l'actualité attestent d'une montée inquiétante de la violence:
“Luigi Mangione, accusé du meurtre d'un cadre du secteur de la santé à New York fin 2024, est devenu une figure emblématique pour de nombreux jeunes Américains, de gauche comme de droite – et pas seulement en raison de son physique”.
A contre courant des slogans véhiculés par la gauche, Charlie Kirk combattait la montée du socialisme en sillonnant les campus universitaires pour rallier les jeunes Américains autour du libre marché et d'un État minimal. Très populaire, Kirk a été lâchement assassiné par un adversaire politique transformé en meurtrier.
Un constat s’impose hélas : “Les membres de la génération Z sont bien plus enclins à approuver le recours à la violence pour régler les différends politiques que leurs aînés. Ils ont également beaucoup moins confiance en la démocratie”.

C'est peu dire qu'au plan politique, la radicalisation des esprits est en marche.
L'exemple le plus flagrant est celui de Zohran Mamdani, récemment élu maire de New York, qui fit d'innombrables promesses mirobolantes et appelle à « la saisie des moyens de production”.
Il est « populaire » à double titre. D'abord parce qu'il colporte un discours qui se veut novateur et captivant, quoique pétri de slogans éculés ou très superficiels. Il est populiste par ses incantations à la bonne vieille lutte des classes, sa prétention bruyante à la familiarité, au changement, et à la démagogie, annonçant la gratuité de nombre de services publics.

Pour les auteurs de ces articles, “sous l'apparence “populaire” se cache une idéologie dangereuse et qu'on l'appelle marxisme, socialisme ou communisme, le but est le même”, obéissant à la même logique infernale, qui causa le malheur de tant de peuples.
Au vu de l’état actuel de l’opinion, une question se fait jour, lancinante : d'où vient l'attrait pour cette idéologie mortifère, dont on croyait les Etats-Unis épargnés ?
“Les jeunes Américains ne sont ni pauvres, ni affamés, ni opprimés ; au contraire, en dépit de difficultés indéniables, ils sont extrêmement aisés, tant au regard des normes historiques qu'actuelles”.
Plusieurs facteurs se conjuguent pour expliquer la reviviscence des idées marxistes. Le premier hélas est une ignorance de plus en plus profonde, voire un rejet, des enseignements du passé. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour percevoir au sein de la jeunesse une triple méconnaissance: historique, philosophique, économique.
A ceci s'ajoute la propension du jeune âge à la naïveté, à l’angélisme, à la crédulité. La générosité quant à elle est de plus en plus dévoyée, cherchant avant tout à confisquer les biens d'autrui pour les redistribuer autoritairement au nom d’une illusoire justice sociale.

Au terme de ces enquêtes, il apparaît que deux facteurs contribuent grandement à induire en erreur la jeunesse : “un enseignement révisionniste et une culpabilité inappropriée”.
“Le premier problème réside dans un enseignement de l'histoire superficiel et idéologiquement orienté. Chaque année, de nombreux lycées abordent à peine la Seconde Guerre mondiale. Puis, épuisés, les enseignants passent sous silence la Guerre froide, les crimes du communisme, les récits héroïques de la résistance et la vigilance des démocraties occidentales pour clore l'année scolaire avec leur version préférée de « l'actualité », comme le prétendu courage des éco-terroristes.
Parallèlement, les programmes scolaires, de l'école primaire au lycée, ont été idéologiquement remaniés. On apprend à percevoir toute l'histoire à travers le prisme néo-marxiste de l'oppresseur contre l'opprimé. L'histoire et la littérature américaines sont construites autour des notions de race, de genre et d'esclavage salarial. L'Amérique est coupable d'exploitation et de domination. Ensuite, le marxisme populaire perpétue un sentiment de culpabilité perverti. On leur a inculqué que leurs privilèges n'étaient pas le fruit du travail de leurs grands-parents et de leurs parents, mais plutôt volés aux plus démunis.”

Comble de l'ironie, "ces jeunes gens nourrissent simultanément des opinions anti-institutionnelles et un sentiment de droit acquis exorbitant. Ils appellent à une révolution contre les entreprises et les institutions gouvernementales, tout en exigeant un mode de vie de pays développé, subventionné. Ils veulent des aides sociales sans travailler, et la sécurité sans assumer de responsabilités. Après tout, l'égalité ne signifie-t-elle pas la gratuité des soins de santé, des études supérieures et des transports, ainsi qu'un revenu garanti ?"

Ces réflexions, qui concernent les Etats-Unis, restent tout aussi pertinentes, si ce n'est plus, lorsqu’on les applique à l'Europe, et plus particulièrement à la France…
Il serait temps de reprendre pied avec la réalité, sous peine d'évoluer vers un monde de plus en plus défaillant, plombé par la bureaucratie et l'adynamie de l'Etat Providence, et gangréné par les idées fausses et les chimères sociales comme le redoutait Schumpeter et que l'avait dépeint par avance Ayn Rand (1,2,3).

Cette vision très sombre pourrait être toutefois atténuée par une lueur d’optimisme : Selon USA Today, les Etats les plus progressistes (Californie, New York…) sont en train de perdre des habitants, plus attirés par ceux moins taxés et moins contraignants (Texas, Floride).
Si Mamdani, à l’image de Mélenchon, cristallise autour de lui et de ses Democratic Socialists of America (DSA), un électorat de plus en plus radical, leur bruyante ascension médiatique pourrait selon le Wall Street Journal, n’être qu’un trompe-l'œil éphémère. Car leurs succès électoraux, ont des relents antisémites et des remugles révolutionnaires qui contribuent à diviser la Parti Démocrate et à en ternir l’aura et la crédibilité. Au bout du compte et faute d’idées nouvelles, il pourrait bientôt être confronté à une débâcle. Certains allaient jusqu’à le déclarer mort en 2025…
Enfin dans le City Journal, on apprend que le gouverneur gauchisant de Californie Gavin Newsom est dans une sale passe, lourdement suspecté de corruption, d’abus de bien social, de détournement de financements publics, et même de dérive franduleuse du système électoral.

L’enquête s’achève d’ailleurs sur l’espoir d’un retour à la raison et au bon sens dans le pays de la Liberté :
“L'année 2026 étant à la fois une année électorale et le 250e anniversaire de la fondation de la nation américaine, le moment est venu d'exprimer notre gratitude pour les bienfaits dont nous bénéficions, de rétablir la vérité sur l'Histoire, de réaffirmer notre attachement aux principes fondateurs de liberté ordonnée et de dénoncer les mensonges du communisme et les leurres du socialisme”.

* Sources
Eagle Intelligence Reports (The socialist awakening of young America by James O’Shea),
Financial Times (why young america is trending socialist by Ewward Luce),
Victims of Communism Memorial Foundation (why 62% of young Americans are falling for ‘pop Marxism’ by Dr Eric Patterson)

04 juillet 2026

Independance Day

La Déclaration d’Indépendance est le texte fondateur de la nation américaine. Rédigé par Thomas Jefferson, il entérine l’émancipation définitive des colonies de leur tutelle britannique, et fut approuvé le 4 juillet 1776 par le Congrès, en pleine guerre d’indépendance (1775-1783).
Dans son préambule, l’auteur reprenait quasiment mot pour mot les grandes lignes du Deuxième Traité du gouvernement civil, publié dès 1690 par John Locke : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur ».

La guerre d’indépendance américaine débuta en avril 1775, lorsque les colonies du Royaume-Uni, excédées par le poids croissant des taxes que la métropole faisait peser sur elles, décidèrent de se soulever. Elles appelèrent rapidement la France à l’aide. Mais Paris ne débordait pas d’enthousiasme à l’idée de voler au secours de rebelles dont le combat paraissait quelque peu incertain. L’habileté diplomatique de Benjamin Franklin, venu en février 1776, défendre la cause de ses compatriotes à Paris, se révéla cependant très efficace. A côté de la noble motivation de venir en aide à des gens désireux de fonder une nouvelle société basée sur les idées propagées par les Lumières, l’envie d’en découdre une nouvelle fois avec l’ennemi héréditaire fut probablement pour beaucoup dans la décision d’entrer en guerre aux côtés des insurgents.
La France envoya secrètement dans un premier temps, au mois de Mai 1776, un soutien logistique, sous forme de navires chargés de matériels et d’armements. Le 6 février 1778, elle officialisa son engagement en signant un traité d’amitié et de commerce aux termes duquel elle reconnaissait les Etats-Unis d’Amérique et leur accordait des concessions commerciales.
En 1780 enfin, répondant aux exhortations répétées du bouillonnant Lafayette, la France finit par envoyer des troupes de l’autre côté de l’Atlantique. Au terme des quatre années précédentes, la situation y restait très confuse. Victoires et défaites alternaient pour chaque camp. Le beau succès des indépendantistes, qui terrassèrent en 1777 à Saratoga les troupes du général Burgoygne, n’avait pas changé fondamentalement le cours des choses, et il est probable que la pression anglaise eut fini par venir à bout de la rébellion sans un appui extérieur.
L’intervention française se révéla très efficace, et remarquablement menée grâce à des hommes d’exception. Lafayette, resté le plus légendaire, incarna l’enthousiasme, mais selon l’historien Jacques Bainville, son comportement révélait davantage « un esprit chimérique et avide de popularité » qu’un réel talent de stratège.
Le vrai héros français de notre contribution à l’indépendance américaine fut probablement le comte de Rochambeau. Cet officier, que toutes ses fibres rattachaient à l’Ancien Régime était un homme d’une rigueur et d’une hauteur de vues exceptionnelles. Il était dépeint par ses subordonnés comme possédant « une tête froide et bien organisée, une grande facilité pour mouvoir des troupes et les manœuvrer. » En 1780, lui échut, avec le grade de Lieutenant Général, le commandement d’une armée d’environ 7000 hommes, soit douze bataillons d’infanterie. Expédition Particulière fut le nom de code donné à cette aventure.

Les troupes françaises, constituées de soldats extrêmement bien entraînés et disciplinés, firent bien vite l’admiration des généraux américains, George Washington en tête. Il faut dire que les indépendantistes, en dépit de leur intrépidité et de leur détermination – on les surnommait minutemen, tant ils étaient prompts à entrer en action – étaient très inexpérimentés et manquaient beaucoup de cohésion.
Rochambeau eut l’intelligence et l’abnégation d’accepter de placer sous commandement américain l’ensemble des troupes françaises. Avant de prêter le concours de ses hommes à la première action militaire, il intervint avec tact et discernement pendant plusieurs mois, pour améliorer l’organisation des armées américaines et pour dissuader Washington d’agir trop vite ou trop imprudemment. Ensemble, et avec le soutien sur les mers de l’amiral de Grasse, ils finirent par piéger le 19 Octobre 1781 à Yorktown, les troupes du général britannique Cornwallis. Cette victoire, où 8000 anglais furent faits prisonniers, s’avéra décisive sur la suite des événements.
Après quelques mois de combats sporadiques, les négociations de paix débutèrent à Paris en 1782 pour s’achever par l’indépendance complète de la fédération en 1783.

La plupart des historiens s’accordent sur le caractère déterminant de l’aide française. Bien que limitée en hommes, grâce à son organisation irréprochable, et au soutien logistique massif à laquelle elle fut associée, elle fut l’appoint décisif qui permit de transformer certaines situations hasardeuses en succès. Lafayette et de Rochambeau, étaient entourés par une pléiade de brillants officiers qui comptent parmi les héros français de l'indépendance américaine. Notre marine était à l’honneur avec les amiraux de Grasse et d’Estaing. Mais un des premiers à s’être embarqué pour le Nouveau Monde fut le fougueux marquis breton de la Rouërie. Adoubé par George Washington sous le nom de “Colonel Armand”, il fut de presque toutes les batailles.
Ayant épousé la cause des chouans à son retour, il fut pourchassé par les “colonnes infernales” soi-disant républicaines. Il mourut sans être pris mais les barbares allèrent jusqu’à exhumer son cadavre pour le décapiter ! Comme elle le fit avec les savants, les poètes et les artistes, la France se montra particulièrement ingrate et féroce à l’égard de ces paladins des temps modernes. Si l'amiral de Grasse mourut juste avant la révolution française, l'amiral d'Estaing fut guillotiné, Rochambeau, condamné à mort également, à près de 70 ans, ne dut son salut qu'à la chute de Robespierre et Lafayette ne survécut qu'en s'exilant.

Ironie du sort, c’est à Louis XVI, le mal aimé, que nous devons l’heureuse politique qui contribua à faire des anciennes colonies britanniques les Etats-Unis d’Amérique, ce qui allait sceller une si belle amitié, nous valoir des retombées fort opportunes, et finalement changer profondément la face du monde…