11 septembre 2026

Morand c'est un roman 1

L’actualité politique, philosophique, culturelle et artistique est d’une si grande platitude qu’il devient difficile de trouver un sujet de réflexion.
Où qu’on se tourne, n’émergent que vaines polémiques, slogans ineptes et vaste indifférence.
En somme, c’est le moment rêvé de revoir ses classiques et de faire ses universités d’été, comme disent les politiciens.
Au diable la rentrée dont le maudit spectre se profile à l’horizon.

Il suffit d’ouvrir un livre de Paul Morand (1888-1976) pour entrevoir un monde enchanté, baigné de beau style, embaumant l’aventure, l’exotisme et l’histoire.
Tout est roman chez Morand. Voyageur infatigable, il parcourut et raconta le monde et ses villes (Londres, New York, Venise, Bucarest…). Historien érudit, il transcenda les faits et les époques (Fouquet, Le Flagellant de Séville, Parfaite de Saligny). Ses romans puisent à toutes ces sources auxquelles il ajoutait une imagination débridée. Chroniqueur de son temps, il livra avec la même verve, biographies, journaux intimes, correspondance, réflexions.

Écrivain prolixe, il préférait aux gros pavés en forme d'assommoir, les nouvelles brèves, écrites dans une langue vive, élégante, et chatoyante. Son style fut qualifié par Cocteau de “clair, rapide, sobre, riche comme Crésus et simple comme bonjour”.
Il fut élevé à bonne école, côtoya du beau monde, ne dédaigna pas les mondanités, parvint même avec beaucoup d’efforts à décrocher l’Académie Française. Il entetint de nombreuses amitiés dont celles de Proust, Cocteau, Giraudoux, Léger, Chanel, excusez du peu…

Pourtant, derrière ses récits très enlevés et toujours légers comme tracés à l'eau forte, se dissimulait une inaptitude maladive au bonheur selon les dires de sa femme Hélène.
Et sa verve romanesque n'était en somme qu'un moyen d'expression très libre pour le "visionnaire aux yeux grands ouverts sur la réalité" qu'il fut, selon Marcel Schneider. On pourrait ajouter que son regard incisif était celui d’un être désabusé, paresseux mais curieux de tout, de tempérament anarchiste, détestant les freins, mais profondément conservateur et discipliné dans ses manières, comme il l’avouait lui-même (Les nuits de France Culture, 1951).

Comment parler de Paul Morand ? Cet homme semble avoir tout vu, tout lu, tout entendu. Son imagination n’a d’égale que sa culture gigantesque. Son nom est hélas rarement évoqué de notre temps mais Dieu sait qu’il passionna, qu’il énerva, qu’il ensorcella, qu’il provoqua et qu’il déconcerta beaucoup de monde. Sa facilité insolente d’écriture, son style ébouriffant, sa désinvolture un brin condescendante et son indépendance farouche lui causèrent bien des inimitiés. Encore aujourd’hui, certains idiots à oeillères continuent à instruire à son encontre de misérables procès en sorcellerie (France Info).
Buffon affirmait que “le style, c’est l’homme”. En l’occurrence, chez Morand, quel style ! Les années passent, les siècles et les époques également mais le style demeure.
A-t-il du cœur ? C’est la question à laquelle on aimerait pouvoir répondre. Et pour cela, une incursion dans ses écrits peut être contributive, mais peut également s’égarer dans les illusions. Qu’importe au fond, lire ou relire Morand suffit à égayer l’âme…

A suivre, une déambulation dans quelques-uns de ses ouvrages, sans autre but autre que d’éprouver un peu de plaisir et d’envie …

02 septembre 2026

La fin des amuseurs publics

La disparition, il y a un an, de Thierry Ardisson (1949-2025) et tout récemment de Philippe Bouvard (1929-2026), marquent la fin d’une époque, celle du divertissement et de l’amusement, à la télé comme à la radio (pour être juste, il faudrait également évoquer le souvenir de Jacques Martin (1933-2007)).
Outre la qualité de leurs productions respectives et une grande habileté dans le mélange des genres, ils avaient une liberté de ton des plus jouissives, qui faisaient leur succès et une popularité durable.
Tout le Monde en Parle pour Ardisson, les Grosses Têtes pour Bouvard, (sans oublier le Petit Rapporteur de Jacques Martin) restent dans de très nombreux esprits comme l’apothéose de leur savoir faire, et font éprouver la nostalgie d’une ère qui semble bien révolue.

Aujourd’hui, le rire et plus généralement l’expression sont encadrés par des légions d’intransigeants commissaires de moralité, des lois de plus en plus étouffantes et des comités de censure toujours plus puissants et intrusifs.
Cette monstruosité, bien intentionnée jusqu’à l’absurde, emprisonne la pensée et stérilise les talents. Il ne sort quasi plus rien de ce trou noir magmatique détruisant toute initiative jugée inconvenante ou déviante.
Le rire est devenu ricanement, l’art de la critique et de la caricature se sont mués en condamnations et anathèmes réducteurs et l’humour et la dérision ont fait place à un plat et désespérant conformisme, confinant à la bêtise et à l’abrutissement.
Sans doute faudrait-il, dans ces temps d’obscurantisme et d’obtusion, rappeler ce mot fameux de Beaumarchais :”je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer” et celui de Rabelais selon lequel “rire est le propre de l’Homme”.
Et pour finir avec Bouvard :”La mort est le châtiment suprême réservé aux personnes dont le seul crime fut de vivre…”