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22 mai 2026

Maupassant, en passant 2

Bel Ami
, c’est l’histoire édifiante de Georges Duroy, alias Du Roy de Cantel, héros ambitieux mais amoral, piètre journaliste, séducteur invétéré, sans scrupule, lorgnant les femmes mariées, et parasitant ou détruisant sans vergogne les unions, jusqu’à sacrifier la sienne pour de sordides intérêts matériels.
Comble de l’abjection, il achève son parcours infâme, semé de trahisons, de faux semblants, nourri d'arrivisme et d’opportunisme, par un beau mariage chrétien. Il parvient en effet à séduire une jeune vierge innocente, ignorante des turpitudes de son fieffé prédateur déguisé en prince charmant, et jubile à l’idée de l’enlever avec une jouissance morbide à ses parents qui la destinaient à un meilleur parti. C’est le triomphe de l’ambition, totalement dénuée d’état d’âme. En même temps, le romancier peint avec délectation le portrait peu élogieux du journalisme et de la politique où foisonnent en s’entremêlant les collusions manœuvrières.

Maupassant est ici à son apogée littéraire. Le style de l’écriture, en apparence trivial, est toujours aussi vif et efficace, parfaitement adapté aux turpitudes qu’il s’attache à montrer avec une verve féroce, au risque de parfois dépasser les bornes de la bienséance. On peut ainsi s’émouvoir du mépris affiché de l’auteur pour les Juifs, qu’il montre sous un jour peu reluisant en portraiturant l’affable patron de presse Walter sous les traits d’un homme d’affaires peu scrupuleux, bassement intéressé, enrichi grâce à son journal et à diverses corruptions. Il montre avec une certaine complaisance le comportement ambigu voire la duplicité des femmes, même lorsqu’elles sont trompées ou maltraitées. Enfin, il ne fait pas mystère de son anti-cléricalisme farouche et de son profond dédain pour la religion et notamment ses confessionnaux qu’il décrit comme des « petites cabanes de bois, sorte de boîtes aux ordures de l’âme, où les croyants vident leurs péchés ».

En définitive, la morale de l’histoire est donnée, lors d’un éclair de lucidité, par Clotilde de Marelle, la maîtresse, aimée, puis trahie et délaissée, mais toujours aimante, quoique totalement désillusionnée : « Tu trompes tout le monde, tu exploites tout le monde, tu prends du plaisir et de l’argent partout, et tu veux que je te traite comme un honnête homme ? » Triste reflet d'une époque qui n'est pas sans en rappeler d'autres, beaucoup plus récentes...

21 mai 2026

Maupassant, en passant 1

Il y a des livres qu’on ne saurait affirmer avoir déjà lus, par exemple dans un lointain passé, sur les bancs du collège ou du lycée. En tout cas, on n’en a qu’un souvenir des plus flous. C’est le cas de Boule de Suif, cette nouvelle de Guy de Maupassant (1850-1893) au titre évocateur mais un peu étrange, redécouverte fortuitement.

Ça se passe en 1870, alors que la France, vaincue, se trouvait en pleine débâcle. Les Prussiens avaient investi le pays, jusqu’en Normandie où se situe l’action. Un petit groupe de personnes d’horizons sociaux très différents tente de fuir l'ennemi, on ne sait trop vers où mais toujours plus au Nord ou à l’Ouest. On suit leur équipée brinquebalante en diligence, puis lors d’une halte dans un hôtel de la petite ville de Tôtes, là même où Flaubert installa Madame Bovary....

Cette coexistence forcée dans un espace aussi réduit que précaire donnera lieu à des relations mouvementées entre des personnages réunis par la force des évènements, mais peu coutumiers d'une telle "mixité sociale". Au travers des comportements de chacun, va s’exprimer toute la gamme des sentiments humains, pas toujours les meilleurs. Boule de suif, ainsi surnommée pour son embonpoint, est une brave fille dont on devine qu’elle peut être facile, pourvu qu’on la flatte et qu'on lui promette quelque rétribution. Autour d’elle, la micro-société va s’organiser au gré des circonstances. Malgré les préjugés, on  fait assaut de gentillesse à son égard, surtout quand elle exhibe un panier garni qu’elle propose de partager à ses compagnons d’infortune.

Cette nouvelle tire sa force de l’universalité des sentiments humains qui y sont dépeints. On pourrait aisément transposer les scènes dans des époques ultérieures et dans d’autres contextes. L’auteur y révèle une vision très sombre de la société en même temps qu’une critique acerbe de l’hypocrisie bien-pensante. Au surplus, son écriture simple et resserrée mais percutante sur une petite cinquantaine de pages, a gardé avec le temps toute sa vigueur.