16 mars 2012

Matisse, pour les yeux, et pour le coeur


Deux choses définissent à mes yeux l'art de Henri Matisse (1869-1954): la couleur et les formes.
En peinture, c'est bien là l'essentiel. C'est même, pourrait-on dire, la quintessence de l'expression picturale.
De là sans doute ce pouvoir étrange d'attraction qu'ont ces paysages, ces portraits et ces natures mortes, en apparence si simples et pourtant si difficiles à imiter ou à égaler. En dépit de leur désarmant dépouillement, on a le sentiment qu'on n'avait rien vu de tel avant, et qu'après, il n'y a plus rien à ajouter...
D'emblée l'artiste manifesta une audace et une force sauvages. Révélées en premier lieu dans l'effervescence du courant fauviste, elles évoluèrent au gré de puissantes compositions dans lesquelles le jaillissement des couleurs semble écraser les canons classiques du dessin, abolissant notamment la profondeur de champ et la gravité.
Pour aboutir aux silhouettes monochromes, aux épures délicatement contrastées, produites durant les dernières années de sa vie, l'artiste parcourut un long chemin. Mais le fait est que Matisse qui vécut 85 ans, fut un créateur inspiré jusqu'au bout. Et d'une étonnante fraîcheur. D'une vitalité inépuisable.

Il suffit pour s'en convaincre, de s'arrêter devant une de ses dernières œuvres : La Tristesse Du Roi. Quelle merveilleuse simplicité ! Quelle grâce, quelle élégance et paradoxalement, quelle magnifique joie dans l'affliction !
Dans ce qui est qualifié d'autoportrait, l'artiste, réduit à l'état de symbole, n'est plus qu'une ombre obscure, une sorte de trou noir central d'où s'échappent des mains blanches et une guitare. Autour, vibrionnent des taches de couleurs avec légèreté et apparente insouciance. Une silhouette probablement féminine semble saluer celui qui s'engloutit dans la nuit. Tandis que de l'autre côté, une forme galbée paraît danser avec des bras s'élevant vers les cieux comme des oiseaux. Le tout baigne dans une ambiance peuplée d'étoiles et de fleurs.

A ce doux adieu à la vie, à cette entrée sereine dans l'au delà, les vitraux de la Chapelle du Rosaire de Vence donnent un écho mystique. Les arabesques bleues découpent la lumière en douces flaques, qui créent une atmosphère mêlant une intense modernité à un ineffable mysticisme.

Le vrai mystère est qu'avec un art aussi humble, aussi simple, Matisse parle autant aux yeux qu'au cœur. Dans chaque tableau il y a quelque chose qui vous interpelle. Un mur se confond avec le ciel, dans leur bocal, des poissons rouges semblent jouir d'une étrange liberté, dans un arrière plan, un jardin sans perspective se dissout en délicieuses volutes végétales, et dans de merveilleux décors, fusionnent doucement les lumières, les odalisques et les moucharabiehs de l'Orient, avec les impulsions lumineuses de l'Occident moderne, inspirées par les trépidations du jazz et même les bariolages publicitaires...
A l'inventivité d'un Picasso, à l'intense symbolique d'un Braque, Matisse ajoute une incandescence spirituelle qui vibre même dans les plus schématiques découpages.
Comme pour mieux extraire la quintessence de ses sujets, il revenait souvent sur des thèmes déjà travaillés, pour les traiter différemment, pour en apurer les contours ou bien en styliser toujours plus les formes.
Le Musée Beaubourg lui consacre une intéressante exposition, explorant la manière récurrente qu'avait l'artiste d'exprimer ses points de vues picturaux. Intitulée Paires et Séries, elle rapproche de manière saisissante des tableaux réalisés parfois à plusieurs années d'écart, mais centrés sur des motifs communs. Une entreprise fascinante qui tente de percer le mystère de la genèse artistique. Et un envoûtement garanti autour de ce thème et variations...

04 mars 2012

Extinction dialectique


Si la crise économique ronge de manière inquiétante les fondations matérielles de notre société, la crise morale et dialectique qui sévit dans les esprits paraît pire encore.
A lire ou à entendre les médiocres argumentaires développés dans les tribunes contemporaines, et répercutés ad libitum par l'écho médiatique, il est difficile de réprimer l'écœurement. Le dégoût côtoie l'abattement face à un tel déclin intellectuel et un aussi tragique appauvrissement de la pensée.
Alors que l'esprit français était autrefois synonyme d'élégance et d'invention, qu'on se piquait d'avoir du goût et de la mesure, qu'on se faisait un devoir de respecter ses adversaires, et qu'on pensait indispensable de relever toute bonne conversation d'un zeste d'humour, force est de constater qu'aujourd'hui, ces préoccupations font partie d'un passé évanoui.
Le consensus, le rassemblement, l'unité sont pourtant devenus des poncifs auxquels il est de bon ton de se référer. Mais ces mielleuses intentions sont comme un couvercle étouffant posé sur le chaudron des idées. En dessous, dans l'infâme court-bouillon, tout se déforme, se racornit, et finit en résidus sans saveur ni substance. Le débat politique est devenu quasi insignifiant à force de s'attacher à des détails microscopiques ou a d'exaspérants lieux-communs. Curieusement, l'outrance croît à mesure que s'atrophient les perspectives, tandis que l'humour quant à lui, patauge dans le rabâchage et la dérision, avec de grosses semelles de plomb.

Ainsi durant cinq années, l'intelligentsia verrouillant les médias, s'acharna à réduire le mandat de l'actuel président de la République à sa soirée post-électorale au Fouquet's, à un bref moment de détente sur le yacht d'un ami, à une apostrophe triviale jetée à un importun. Cette même intelligentsia en gants blancs prit un plaisir morbide à résumer toutes les réformes à une inepte mais bien anodine mesure de bouclier fiscal.
Même si la critique est légitime et nécessaire, c'est faire insulte à sa propre intelligence que de ne trouver rien d'autre de plus intéressant à dire...
Surtout lorsqu'on n'a pas mieux à proposer qu'un programme erratique et contradictoire , où pour sortir de la crise, on se fait fort de doper la production de richesses, tout en affichant une détestation obsessionnelle « des riches », ou bien qu'on promet l'alternance démocratique et le retour à un état impartial en annonçant par avance en cas de victoire, l'éviction de tous les hauts-fonctionnaires suspects d'être proches du camp opposé. Qui peut, dans un tel contexte, être assez niais pour espérer des jours meilleurs ?

Dans ce marasme les débats restent incroyablement manichéens derrière le décorum de la correction politique. L'argumentation se résume quasi systématiquement à l'invective ou au rejet primaire de l'autre.
Au sommet de cette minable escalade, il y a le fameux point Godwin, qui est devenu l'alpha et l'omega de toute discussion. Impossible d'échapper à la reductio ad hitlerum qu'il sous-tend de manière diabolique.
Un récent exemple de cette perversion de la dialectique fut donné par le député socialiste Letchimy qui le 7 février dernier en pleine Assemblée Nationale, fit du ministre de l'intérieur Claude Guéant un suppôt de l'idéologie nazie au motif qu'il s'était permis d'affirmer que « toutes les civilisations ne se valent pas » !
Ce dernier s'offusqua à juste titre de l'énormité de l'injure, mais par une consternante inconséquence, se livra peu ou prou au même exercice quelques jours plus tard, en considérant que le Front National était un parti « nationaliste » et « socialiste » !
Si l'on ne brûle plus les hérétiques comme on le fit pour Jeanne d'Arc ou Giordano Bruno, force est de constater que les procès en diabolisation sont légions par les temps qui courent et que les émules de Cauchon pullulent dans les nouveaux tribunaux de la pensée.
Comment expliquer la montée de cette rhétorique absurde ? S'agit-il des restes d'une vieille rancœur née dans le tumulte revanchard des révolutions, des vestiges haineux d'une lutte des classes déconfite, ou bien peut-être des pestilences qui continuent de suinter des plaies jamais cicatrisées du drame de l'an quarante ?
C'est peu de dire que ces incessantes saillies ramenant à un passé honni sont usantes. Elles sont absolument indignes d'une démocratie évoluée, et tout citoyen raisonnable ne peut qu'avoir honte de ce qu'elles montrent de son pays. Au surplus, non seulement elles sont stériles, mais elles altèrent l'essence même de la liberté d'expression.

Hélas, si le pire n'est jamais certain, l'avenir a de quoi préoccuper.
Le zèle paradoxal du législateur pour réglementer toujours plus la liberté d'expression est une source supplémentaire d'inquiétude. Certes le dernier et absurde projet de loi sur le génocide arménien a été temporairement repoussée par le Conseil Constitutionnel, mais l'horizon reste en ce domaine très sombre. Alors qu'on se jette quotidiennement à la figure des injures faisant odieusement référence aux pires moments du passé, on voudrait dans le même temps, « normaliser » l'interprétation de ce même passé...
abyssus abyssum invocat...

28 février 2012

Pour saluer Larry 2


Lorsque la guerre éclate et que la Grèce tombe aux mains des Allemands en 1940, Lawrence Durrell doit quitter son doux asile ionien, pour rejoindre l'Egypte via la Crète. Avec Nancy, il venait d'avoir une fille, Penelope.
Ce nouvel exil, qu'il découvre tout d'abord par Le Caire, avant de s'établir à Alexandrie, va susciter en lui des sentiments complexes et contradictoires. Source d'inspiration de son chef-d'oeuvre (cf un précédent billet), ils expriment au départ une sorte de dégoût pour cet univers à la fois envoûtant et maléfique.
L'Alexandrie qu'il découvre, comme «ressortissant réfugié», est plutôt repoussante : « suffocante cuvette de sable avec ses tombeaux et ses minarets ridiculement hideux. Quel pays ! Infirmes, difformités, ophtalmies, goitres, amputations, poux, mouches ! Dans les rues vous voyez des chevaux coupés en deux par des conducteurs insoucieux ou d'obscènes cadavres noirs sur les plaies desquels les mouches forment un rideau, entourés par une foule qu'attire une curiosité morbide. La poussière qui flotte dans l'air contient tous les miasmes, fièvres, virus, toxines. Au bord de ce Nil lent et pollué, on ne peut rien écrire, sinon par a-coups fébriles ; et l'on se sent lentement écrasé par le pas des éléphants... »

Pourtant, si l'ambiance de la ville est délétère, elle garde la luxuriance indicible d'un passé glorieux. Elle charrie les pestilences, mais aussi le scintillement des cultures qui s'interpellent comme des miroirs sous le soleil. « A Alexandrie, j'étais à la source d'où avait jailli toute notre civilisation, les racines de toutes les théologies, celles des mathématiques et de la physique avaient poussé ici. »

Au fil des années, Alexandrie s'impose donc dans l'esprit de l'auteur comme le lieu où devait se dérouler la fresque splendide qu'il portait en lui. Ce monde cosmopolite, plongé par la guerre dans les conspirations et les intrigues, avait quelque chose d'inquiétant et de fascinant, propice au roman. Dans cette société interlope aux parfums lascifs, les sortilèges et les mystères pouvaient s'exprimer de manière profuse, comme les reflets moirés d'une étoffe chatoyante.
Alexandrie, « grand pressoir de l'amour », « capitale de la mémoire », allait devenir sous la plume de l'écrivain la pierre de touche idéale des sentiments humains, le point focal de toutes les passions et la ligne de mire de leur étrange relativité. De là l'idée novatrice de faire raconter quatre fois la même intrigue, par des narrateurs différents. Quatre angles de vue magnifiant le spectacle !

La genèse du Quatuor prendra plusieurs années et c'est bien après avoir quitté l'Egypte, que dans les années cinquante, Durrell s'attellera vraiment à l'écriture de cette somme (le premier volet, Justine, sera publié en 1957). Il s'appela un temps le livre des morts...

Après la guerre en 1945 il retourne en Grèce, et séjourne deux ans à Rhodes (alors italienne), dont il tirera un ouvrage très émouvant, au commentaire duquel j'ai consacré un ancien billet (Venus et la Mer). De son propre aveu, il y passa les deux meilleures années de sa vie...
En 1947 il part pour l'Argentine après s'être marié avec Eve Cohen, rencontrée en Egypte, qui lui inspira le personnage de Justine. Une fille Sappho Jane, naîtra de cette union, en 1951.
L'Amérique du Sud ne sera pas sa tasse de thé si l'on peut dire, même si en débarquant à Rio, il ressent un vrai choc : « Rio est d'une blancheur aveuglante. Elle dresse comme dans un rêve une forêt de gratte-ciel sur l'arrière-plan d'une chaine de montagne prodigieuse surmontée par une immense croix barbare qui soutient un Christ à demi caché dans les nuages. Le tableau d'ensemble évoque un orgue gigantesque : les collines étant les tuyaux flûtés, et la ville, le clavier blanc."
Mais "l'Argentine est un vaste pays plat et mélancolique, d'aspect assez frappant, où l'air est vicié, les sierras imprécises, et où les hommes d'affaires boivent du Coca-Cola. On y mange du bœuf sans arrêt, et l'on s'y ennuie à hurler. C'est le climat le plus propice à la paresse que j'ai jamais connu.../... Ici on se noie dans un morne laisser-aller et un terrible ennui.../...C'est un pays absolument inouï, mais c'est aussi le cas du continent tout entier. Ce qui m'intéresse, c'est l'étrange légèreté de l'atmosphère spirituelle : on se sent léger, irresponsable, comme un ballon gonflé à l'hydrogène. On se rend compte aussi que le type européen d'homme « personnel », vivant, n'a pas sa place ici..."

L'Europe centrale vers laquelle il part en 1948 ne le séduit pas davantage. De la Yougoslavie dont il connut surtout Belgrade, sous la férule de Tito, il retient l'impression d'un monde figé, à moitié mort. D'où une aversion définitive pour le communisme, décrit en quelques mots : « une courte visite ici suffit a vous convaincre que le capitalisme vaut qu'on lutte pour lui. Si noir qu'il soit, avec tous ses stigmates sanglants,il est moins sinistre, aride et désespéré que cet Etat policier inerte et terrifiant.../... Le communisme est encore plus horrible que vous ne pourriez le soupçonner : corruption morale et spirituelle systématique et par tous les moyens. Perversion de la vérité au nom de l'efficacité et de la commodité. Mais vu de près le communisme vous ferait dresser les cheveux sur la tête. Et la coopération docile des intellectuels n'est pas moins horrible ! On les a payés pour se taire et ils se taisent !
Le moyen de lutter ? En tout cas, les Etats-Unis et l'Angleterre sont des havres de paix à côté de ce pays – ce sont les seuls espoirs pour l'avenir, s'il reste des espoirs... »

En 1952, nouveau retour vers la méditerranée. C'est à Chypre qu'il échoit. Il y débarque seul avec sa fille Sappho Jane. Eve, très dépressive, est restée en Angleterre.
Il exerce tout d'abord la profession d'enseignant, tout en commençant d'écrire son ouvrage sur Alexandrie. La vie lui paraît dure. S'occuper d'un bébé dans ces conditions n'est pas facile...
Peu à peu, il s'acclimate à ses nouvelles pénates, se fait des amis, lit beaucoup, et écrit même l'essentiel du premier volet du Quatuor, Justine. Au début Chypre était à ses yeux un microcosme « étrange et maléfique », qui « ne ressemble pas du tout aux ïles grecques... ». En définitive, elle restera pourtant dans ses souvenirs comme « la plus grecque des iles grecques, dont la langue contient les formes doriques les plus anciennes, et où, à Paphos, naquit Aphrodite... ». Il tirera de cette aventure mouvementée un livre, Citrons Acides.

Son séjour fut toutefois perturbé par la grande agitation politique qui régnait à l'époque. Après avoir été ottomane jusqu'en 1864, l'île était devenue une colonie anglaise qui se montrait de plus en plus rétive à cette vassalisation, hésitant entre l'indépendance et le rattachement à la Grèce. Autour de l'écrivain, les désordres tournent parfois à l'émeute et aux actes terroristes, même dans les écoles où il est professeur.
Durrell, quitte l'enseignement pour se faire engager au Foreign office. Mais ses opinions ne sont pas toujours à l'unisson de son pays, et il se voit contraint de demander la cessation de son contrat et de rentrer en Angleterre. A la même époque, sa relation tumultueuse avec Eve prend fin et il divorce en 1955.

C'est en 1957 qu'il découvre vraiment la France.
Des Français, il n'avait pas une haute idée lors de la montée des périls précédant la seconde guerre mondiale, notamment au moment de l'abandon de la Pologne : « ils sont au dessous de tout mépris, tant comme voisins que comme alliés : mesquins, cupides, serviles... »
Toute autre est l'impression quand il découvre la Provence et qu'il s'installe dans le Languedoc, mettant ainsi fin à sa vie de nomade, pour se consacrer à l'écriture : « en France, l'atmosphère morale est juste ce qu'il faut, même ici dans ces provinces reculées. Et les Français sont sages et spirituels et ne viennent pas nous ennuyer comme les Italiens, et les Grecs qui sont des sentimentaux comme des épagneuls... »
Il ne ménage pas ses efforts pour décrire à son vieil ami Henry Miller les charmes de son nouvel exil : « Une bouteille de Chateauneuf du Pape de 1952. Comme si on buvait de l'or en fusion, et juste après, la peau d'une femme, et ensuite un long moment aux chandelles. Aujourd'hui, le mistral hurle, les premières pluies d'hiver arrivent, avec d'énormes nuages noirs comme des raisins. Mais nous avons une bonne flambée dans le poêle, une brandade à l'ail sur le feu et une bouteille de Tavel... Ne tardez pas. C'est ici que la vie est bonne... »
Une fois établi à Sommières, dans une grande maison dont émane "une élégante laideur", il n'en bouge quasi plus, savourant durant près de trente-cinq ans la vie en Provence, dont il raconte l'histoire et l'atmosphère dans son dernier et magnifique ouvrage L'ombre Infinie de César : "Je suis si heureux dans cette délicieuse ville aux murailles romaines, avec sa rivière calme et ses vignes, et tous les personnages de Clochemerle pour interlocuteurs que je voudrais quitter la France pour rien au monde. Je vais d'ailleurs payer cette année mes impôts en France et prendre la qualité de « résident » - savez-vous que les impôts ici sont trois fois moins élevés qu'aux USA ou en Angleterre ?"

Durant ces années, il vit une nouvelle grande histoire d'amour avec Claude-Marie Vincendon, épousée en 1961. Le bonheur sera de courte durée. Il est terriblement atteint lorsque celle-ci meurt en 1967 d'un cancer. Autre terrible drame, le suicide de sa fille qu'il appelait affectueusement Sapphy, en 1985.
A plusieurs reprises il retourne à Corfou, l'île de sa jeunesse. Il trouve le réconfort auprès de Gyslaine de Boysson épousée en 1973 mais dont il se sépare en 1979 .
Françoise Kestsman est la compagne de ses dernières années et la traductrice de son dernier ouvrage.


Ainsi Lawrence Durrell a beaucoup voyagé et surtout enchanté par sa prose lumineuse, les nombreux pays qu'il visita.
Si le monde méditerranéen est évidemment la clé de voûte de toute sa littérature, la Grèce restera à tout jamais comme la source magique de son inspiration.
Cette Grèce paraît à des années lumières de celle qu'on connaît aujourd'hui et qui fait trop souvent les gros titres d'une triste actualité. Pourtant ce n'est pas un pays riche ou prospère qu'il dépeignit et qu'il portait au coeur. Au contraire, c'est la vie simple des insulaires qui le séduisit : « C'est en partie la pauvreté qui fait le bonheur des Grecs, leur sobriété et leur harmonie avec le monde... » écrivait-il dans son ouvrage consacré aux Iles Grecques, l'austérité même ne le rebutait pas : « Une vie de Grec c'est une vie de loup décharné, n'offrant aucune sécurité, aucun avantage matériel » (Citrons acides).
Il faut dire que Durrell avait un certain mépris pour « une époque qui apprécie la richesse matérielle plus que la beauté ». Il y avait quelque chose de dépouillé chez cet homme qui toujours, a fui les honneurs. Il y avait quelque chose d'indicible dans ce personnage souriant mais quelque peu énigmatique.
Dans un de ses derniers ouvrages, il évoqua malicieusement la philosophie bouddhiste, pour laquelle il avait des affinités : "Le mot Tao évoque pour moi différentes attitudes (toute vérité étant relative), un état de disponibilité totale et de total abandon, une conscience totale, exhaustive et sans réserve de cet instant ou la certitude pointe le nez, tel un poisson au bout de l'hameçon. C'est alors que l'esprit est en parfait accord avec la grande métaphore du monde - celle du TAO." (Le sourire du Tao)

En définitive ce qui pourrait vraiment caractériser cet écrivain unique, c'est ce fameux « esprit des lieux » qu'il sut si bien exprimer et faire chanter.
Notamment lorsqu'il évoquait bien sûr le monde chimérique d'Alexandrie, ou bien les trois paradis sur terre qui lui furent si chers: Corfou, Rhodes et la Crète.
Mais également en décrivant d'un mot, quelques petites pépites étincelantes: Poros, dans les îles saroniques : « c'est l'endroit le plus heureux que j'aie jamais connu », Ios, dans les Cyclades : « l'île la plus belle et la plus poétique de sa taille dans cette partie de la mer Egée », ou encore Santorin: « la réalité de l'île est tellement inouïe que la prose ou la poésie qui tentent de s'y mesurer, si brillantes soient-elles, resteront toujours en deçà... »

Pour finir, un dernier salut, avec un poème terminant son ultime livre, alliant une brûlante nostalgie à un délicieux hermétisme :

Explosion du soleil couchant
Dans la vieille forteresse de Bénarès,
Le sanglot solitaire d'un clairon sonne le rappel
Le naphte embrase les embarcations sur le fleuve
Corps dérivant vers le ciel
Le pouce objet de culte des gnomes inanimés
Avec leurs fracas immenses
D'eau d'herbe et de lumière
Avec la nuit durant les morts sur le qui-vive
L'absolue vérité ensevelie par le dépit amoureux
Les poussettes de la conscience vissées à fond.

Pour quelle raison la fille aux neuf matrices
Blâme-t-elle votre solitude passée ?
Aujourd'hui ils viennent me jauger pour un cercueil,
Ainsi la mort venant et la jeunesse retrouvée devient-on somnambule.

Finalement seul, le temps se dépouille :
La lune des vendanges préside bienveillante,
Opportune, et semble saisir nos cœurs en gage,
De nos incertitudes perdure la genèse
D'anciennes caresses tourmentent une carotide
Les caresses du silence.
Alors que jeune et riche de mes poèmes
Enlacé par une muse solaire
Aux capricieuses inclinations, je rusais avec l'amour,
Ou me baladais tel le dieu des grenouilles géantes
Troublantes exhortations de mon ego.

Petites amies satisfaites d'un soupir,
Ou par le Kodak croustillant né du cerveau du bourreau
Sans considération de plaisir ou de peine, 
Un dernier au revoir sans espoir,
Goodbye....
(L'ombre infinie de César.)

A noter la possibilité d'entendre ou de voir Lawrence Durrell, via les Archives de l'INA :
En 1982, dans l'émission radioscopie de Jacques Chancel
En 1985 chez Bernard Pivot (Apostrophes)

27 février 2012

Pour saluer Larry


Larry, c'est bien sûr Lawrence Durrell (1912-1990). Et cette familiarité c'est celle que son ami Henry Miller se permettait lors de leurs infatigables échanges épistolaires... Que les mânes du grand écrivain me pardonnent d'en user moi aussi.
Lawrence Durrell fut l'auteur inspiré du magique Quatuor d'Alexandrie, véritable sommet littéraire du XXè siècle. Mais aussi un insatiable voyageur, un poète délicat, un peintre distingué et même un pianiste à ses heures perdues. Un artiste au sens le plus complet du terme en somme.
Il naquit voici exactement un siècle, en Inde, et vécut ses premières années à Darjeeling, au pied de l'Himalaya. Il y a de quoi donner le vertige, ou bien porter aux plus hautes aspirations, si ce n'est aux rêves et à l'évasion...
De fait, sa vie fut un voyage permanent.
Par le hasard de sa venue au monde, il fut sujet de la Gracieuse Majesté d'Angleterre. Mais si son humeur vagabonde le poussait à se qualifier lui-même d'islomaniaque, il ne manifesta guère d'intérêt pour la mère patrie qu'il appelait l'île du Pudding, et dont il comparait la grisaille humide propre à s'enrhumer, à un paradis pour les virus...
C'est plus au sud qu'il aspirait à vivre.
Son parcours-vie mouvementé, effectué au gré de jobs variés dans les missions diplomatiques britanniques, le fit passer par Corfou, la Crète, l'Egypte, Rhodes, l'Argentine, la Yougoslavie, Chypre...
Et c'est en définitive - pour des raisons fiscales (!) - qu'il finit par poser ses valises en France, à la fin des années 50, où il s'éteignit en 1990, à Sommières dans le Gard.
A l'occasion du centenaire de sa naissance, grâce à l'association du magazine La Quinzaine Littéraire et de Louis Vuitton, vient d'être publié un ouvrage fort intéressant, permettant de découvrir toutes les facettes de cet écrivain si attachant. On y trouve une analyse émoustillante de son œuvre, faite par Corinne Alexandre-Garner, émaillée d'extraits de romans, de poèmes et de peintures, qu'il signait malicieusement Oscar Epfs.
Dans le même temps le Quatuor est réédité. C'est bien le moins qu'on puisse faire pour ce géant si discret des lettres.

Les lecteurs qui passent parfois sur ce blog savent l'affection que j'ai pour la littérature de Lawrence Durrell. Chaque ouvrage est un ravissement dont je m'extirpe à grand peine.
Ce fin connaisseur du monde méditerranéen n'avait pas son pareil pour décrire les enchantements émanant de l'infinité d'îles qui peuplent cet univers, doré par un doux et intemporel soleil. Il possédait une grâce unique, qui lui permettait de mêler à un discours léger et poétique, d'arides notations historiques, géographiques, ou sociétales. Sous sa plume érudite, cette alchimie savante restait naturelle et agréable. Lorsqu'on lit Durrell, on éprouve l'agréable sentiment de croître en intelligence...

 La première des principales escales de ce grand voyageur, le fit s'arrêter avec sa jeune femme Nancy, dans l'Ile de Corfou, et y séjourner durant près de quatre années.
En plus de lui révéler le monde méditerranéen, ce petit eden lui offrit une des périodes les plus heureuses de sa vie. Il lui consacra un livre entier (L'ile de Prospero) et de belles pages dans un ouvrage consacré aux iles grecques, réédité en 2010.
Corfou au nom si charmant, est la plus septentrionale des îles ioniennes. Et un des trois plus beaux trésors de la nébuleuse hellène, d'après Durrell, avec la Crète et Rhodes.
Au large de l'Albanie, elle ouvre les portes de "ce jardin sauvage qu'est la Grèce, où tout tombe en ruine, le violet, la verticalité, la poussée vers le ciel... un pays non domestiqué." Un pays où "les fleurs, les maisons, les nuages, tout vous regarde d'un œil photoélectrique, à la fois corporel et en quelque sorte immatériel".
Corfou est une île facile à reconnaître, "avec ses montagnes albaniennes polies comme de gros fruits, spacieuses et nues, chaudement colorées par le soleil qui cherche à regarder la mer par-dessus leur épaule..."

Corfou est aussi le nom de la capitale de l'ile, sur laquelle Durrell ne tarit pas d'éloges : « La beauté de la petite ville ! On a prévenu le voyageur qu'il n'en trouverait pas de plus jolie en Grèce, ce qui deviendra de plus en plus évident à mesure que le temps passe...
Les rayons de lumière de l'aube de satin vieux rose qui plongent vers l'île par les ouvertures des ravins, sont vraiment comme "les doigts de rose"...
Les colonnes de fiacres élimés, dont les chevaux portent le typique chapeau de paille percé de deux trous pour les oreilles qui leur donne un air à la fois malicieux et éméché...
Les petits matins lorsqu'on arrose les trottoirs, et la terre chaude qui dégage des odeurs délicates de citron et de poussière humide...
Enfin le dôme rouge de Saint-Spiridion, église où est conservée la momie du saint-patron de l'île, qui resplendit la haut avec son vieux cadran d'horloge balafré. Pas moins de quatre processions par an célèbrent celui qui est resté cher au cœur des Corfiotes (Rameaux, Pâques, 11 août, et le premier dimanche de novembre).

En plus d'avoir été le théâtre d'une histoire mouvementée, Corfou est un endroit fertile pour les légendes. L'île qui fut une étape initiatique pour Durrell, fut la dernière du périple d'Ulysse, avant son retour à Ithaque. On raconte qu'il se serait échoué sur le rocher qui se trouvait sur l'îlot de Pondikonissi, à la pointe de Kanoni au sud de la ville de Corfou. Les Phéaciens, l'auraient aidé, et Nausicaa fille du roi Alcinoos, l'aurait accueilli.

Lorsqu'il évoque Corfou, Durrell ne peut s'empêcher de réinterpréter la figure mythologique de Méduse qu'on peut voir au musée, l'une des trois Gorgones, à la lumière de la philosophie yogiste indienne de ses origines natales ! Le noeud de serpents qu'elle arbore en guise de chevelure, évoque en effet à ses yeux "les cobras rois sacrés faisant fonction d'hamadryades, symboles des anciens yogas du rang le plus élevé, les Raja Yoga." Et de cette image, on arrive à la signification profonde du yoga qui consiste à réveiller en nous les sources du perfectionnement individuel, à la manière de serpents et à les faire monter "comme la colonne de mercure dans un thermomètre, jusqu'au crâne". En y parvenant, "il réalise la conscience parfaite, la plus haute conscience dont l'homme soit capable."
La médecine et son caducée serait une lointaine réminiscence de cette riche symbolique. Autour du joug en forme de baguette (yoga veut dire joug), "les deux forces primordiales sont attelées ensemble, et une fois qu'elles sont parfaitement mariées, elles atteignent simultanément l'expérience ultime, le zénith aveuglant du Nirvâna."
 
Shakespeare enfin, s'inspira paraît-il de Corfou, pour imaginer le décor de La Tempête. Et pour conter le charme étrange auquel succombent les naufragés échouant sur ses rivages : « lls deviennent des rêveurs, des somnambules, ils sont la proie de visions et d'amours tout à fait étrangères aux limites étroites de leur vie milanaise. »
Selon Durrell, « cette propriété sédative ce désintérêt magique de tout souci, il ne vous faudra pas longtemps pour les ressentir ici. L'air que vous respirez devient petit à petit de plus en plus anesthésiant, il s'imprègne de béatitude, d'une somnolence sacrée... et vous vous rendrez compte que c'est exactement ce qui est arrivé aux conquérants qui ont débarqué ici : ils se sont endormis... »

A suivre...


Références :
Les Iles Grecques Bartillat 2010
L'ombre Infinie de Cesar Gallimard 1994
Dans l'Ombre du Soleil Grec La Quinzaine Littéraire – Louis Vuitton 2011
Le Quatuor d'Alexandrie Buchet-Chastel 2012

23 février 2012

Romantisme de l'émeute


Il y a dans notre vieux pays des gens qui gardent à la bouche l’écume des révolutions, et aux mains, le parfum coagulé du sang dont on usa sous la Terreur pour ratifier ce que le poète André Chénier appela des barbouillages de lois.
La nostalgie de ces temps troublés inspire nombre de discours vindicatifs desquels sourd une étrange fascination pour l’insurrection, les soulèvements, la rébellion, la désobéissance civile, et l’indignation, devenue très tendance dans le microcosme médiatique.
De là ces appels incessants à la rue, qui n’ont pourtant sous nos latitudes démocratiques, plus aucun sens. De là cet engouement anachronique pour les émeutes et la résistance, qui n’ont rien à faire dans une société ouverte et réputée éclairée.
C’est que la nostalgie du Grand Soir continue d’étreindre ces gens, qui n’ont qu’une piètre idée de la démocratie et de la Liberté.
Dans ces tumultes irraisonnés et informes, ils voient l’espoir d’établir par la force brutale et la violence, ce qu’ils ne parviennent à obtenir par les urnes et l’argumentation. Leur idéal reste envers et contre tout, inspiré d’une vieille rancune cuite et recuite. Sans doute voudraient-ils brûler une fois pour toutes la cervelle à ces aristocrates qu’ils appellent désormais les Riches, les Nantis, les Financiers, les Banquiers, l’Oligarchie, et in fine à tous ceux qui pourraient passer pour contre-révolutionnaires, ou simplement "réactionnaires"…"Qu'ils s'en aillent tous" titrait M. Mélenchon en tête d'un récent livre !
Peu importe ce qui pourrait arriver après, la destruction est la seule ligne d’horizon.
Derrière ce discours de haine, on retrouve toujours la Gauche dans sa version jurassique et revancharde. Elle est plus dispersée, plus hétéroclite, plus archaïque que jamais, mais elle parcourt toujours les tribunes avec autant de virulence, d’intolérance.

Dernier exemple en date, le livre d’Alain Bertho, qui fut longtemps compagnon de route du Parti Communiste, emphatiquement intitulé « le temps des émeutes ».
Cet homme manifeste une étrange obsession pour les désordres sociaux. Il s'est même donné la mission de recenser quotidiennement dans le monde toutes les émeutes depuis2007 !
Avec le dessein de magnifier ces frissons disparates, annonciateurs selon lui, de la révolution générale qu'il juge quasi inévitable, et on le comprend à l'entendre, souhaitable. Car ces convulsions seraient révélatrices de la volonté populaire et de la jeunesse : à travers ces explosions de révolte, c’est toute la question d’une jeunesse sacrifiée dans la mondialisation qui se pose.../... C’est maintenant un phénomène mondial et contemporain, qui prend forme face  à l’épuisement, à l’inefficacité des autres modes d’actions.

Il y a au moins deux malhonnêtetés dans ce discours à forts relents idéologiques. La première consiste à pratiquer la bonne vieille technique de l'amalgame, qui met dans le même panier des choses sans rapport entre elles. Assimiler par exemple les révoltes qui secouent le monde arabe aux mouvements antimondialisation que connaît l'Occident, est la preuve d'une mauvaise foi évidente. La quasi totalité des régimes remis en cause au Proche-Orient sont où étaient d'essence socialiste, totalitaire. L'aspiration des peuples est d'avoir davantage de liberté. Rien à voir avec les revendications gauchisantes confuses auxquelles on assiste dans les pays démocratiques, en pleine crise économique.
La seconde perversion de raisonnement réside dans le tour de passe-passe dont usent les chantres de l'émeute pour présenter les gesticulations de minorités agissantes comme l'expression d'un courant d'opinion puissant, doté d'une légitimité supérieure à celle des urnes. Le slogan "les 99 % qui ne tolèrent plus la cupidité des 1 % les plus favorisés » constitue l'illustration édifiante du subterfuge.

*****

La Grèce est le sujet de beaucoup de supputations. Les émeutes qui la secouent en ce moment sont interprétées de manière contradictoire selon le point de vue politique qu'on adopte. On entend toutefois davantage ceux qui à l'instar de M. Bertho, prétendent que le malaise est causé par la "Finance Internationale", que les plans de sauvetage qui tentent d'empêcher la faillite du pays ne font qu'aggraver sa situation, en imposant une austérité que rien ne justifie. C'est ainsi que le professeur, invité récemment de France Culture (Les Matins 14/02/2012), légitima la révolte populaire, au motif que, responsable du délabrement actuel, l'Etat « a fait ça sans demander au peuple ».
C'est oublier que dans une démocratie, si les gouvernants doivent effectivement assumer leur responsabilité, les citoyens ne peuvent pas pour autant se prétendre innocents de ce qui leur arrive.
Lors de la même émission, le chroniqueur Brice Couturier rappela fort justement « qu'on ne peut exonérer les peuples de la responsabilité d'avoir voté pour des dirigeants véreux. »
Dans les déboires de la Grèce, il y a une sorte de dévoiement démocratique dont les causes sont loin d'être univoques. C'est en toute connaissance de cause que l'Etat-Providence s'est endetté à hauteur de 160% du PIB. C'est avec l'assentiment général que la fonction publique a grossi jusqu'à représenter le quart des emplois (rémunérés en moyenne 60% de plus que dans le secteur privé). Ce n'est pas en un jour et de manière abrupte que s'est effondrée la balance commerciale...
Et ce n'est pas pour "humilier" le pays comme le soutient de son côté le cinéaste Costa-Gavras, que la Communauté européenne lui demande de respecter enfin des règles de bonnes gestion, en contrepartie de plans de sauvetage qui ont conduit récemment à effacer 100 milliards d'euros de dettes et à voter un nouveau renflouement de 130 milliards d'euros...
Enfin, il est excessif de conclure à un embrasement populaire, lorsqu'on voit 200.000 personnes descendre dans la rue, et se livrer à des pillages et des dégradations, tandis que l'immense majorité des 11 millions d'habitants de la péninsule restent chez eux !
En somme, comme le précisa M. Couturier : « Il y a une lecture lyrique et gauchisante des émeutes qui tend à faire des émeutiers les représentants du vrai peuple tandis que les élus du suffrage universel, eux, seraient par nature disqualifiés. Mais c'est une tendance inquiétante de la science politique car c'est le risque de faire des minorités agissantes les vrais représentants de la démocratie au détriment du suffrage majoritaire exprimé au cours d'élections libres. L'essence de la démocratie est de pouvoir se libérer de ses dirigeants. Il ne faudrait pas que cela soit remplacé par la tyrannie de minorités agissantes... »

Alain Bertho : le temps des émeutes Bayard
Professeur à l'Université Paris VIII, il est directeur de l'Ecole Doctorale de Sciences Sociales.

13 février 2012

Vive la croissance !


Dans le discours des principaux candidats à la présidentielle, un mot revient de manière obsédante : la croissance.
On ne parle que d'elle, et les programmes chantent à l'unisson le refrain de son retour. Un peu à la manière des Indiens qui se livraient à des incantations mystiques pour faire venir la pluie fécondante.
La croissance, non seulement nos grands chefs l'espèrent, mais ils anticipent joyeusement son embellie prochaine et misent tout ou quasi sur cette hypothèse... qui pourtant est une des plus improbables qui soient, à ce jour !
Par exemple le cher François Hollande, expert en trompe-l'oeil et artifices en tous genres, indique le bec enfariné (sans jeu de mot), qu'en se contentant de ne pas augmenter trop les dépenses publiques, celles-ci diminueront «en % du PIB », par la simple mécanique de la croissance, qu'il aura tôt fait de doper avec son gouvernement « de changement ». On se demande bien pourquoi on n'y avait pas pensé plus tôt !

Il n'échappe à personne que la croissance à l'instant présent est plus raplapla que jamais, et nul besoin de sortir d'une grande école pour supputer que ce n'est pas la substance des mesures annoncées qui sera de nature à la revigorer.
On a beau gratter, chercher, tenter de débusquer les mesures libératrices, on ne trouve que l'inverse : des taxes nouvelles, des impôts renforcés, des tombereaux de réglementations, et toujours plus de bureaucratie, toujours plus d'étatisme. Exactement comme si, faute d'avoir obtenu les résultats escomptés avec une thérapeutique dont on aurait progressivement augmenté les posologies, on en déduisait qu'il fallait doubler la dose ! Sans doute est-ce l'application de l'adage Nietzschéen qui affirme que ce qui ne tue pas rend plus fort...

D'ailleurs on s'interroge sur les raisons qui poussent aujourd'hui les politiciens à souhaiter que s'emballe la machine à produire des richesses. Les Socialistes n'ont que mépris pour ces dernières qu'ils veulent réduire et asservir par tous les moyens. Quant aux Ecologistes, ils vantaient carrément la décroissance, et leur programme actuel en garde encore les stigmates, puisqu'ils réclament à grands cris la fermeture accélérée des centrales nucléaires, source principale d'énergie dans notre pays, et la réduction du temps de travail à 32 heures par semaine !
Même le président de la République crut bon de s'insurger contre le moteur du capitalisme dont il fustigea la mécanique diabolique avec des accents empruntés à la Ligue Communiste Révolutionnaire ! Croit-il vraiment aujourd'hui lui donner un nouveau souffle en lui infligeant sa taxe Tobin et une nouvelle TVA ?

Bref, la France asphyxiée depuis des lustres par les taxes, engluée dans les régulations ubuesques, engourdie par les grèves incessantes, plombée par un ruineux et inefficace modèle social, affiche depuis des lustres un taux de croissance misérable. Et plus l'Etat accentue sa pression soi-disant bienfaitrice sur les forces vives de la Nation, plus la croissance s'anémie...
Cette situation n'est pas sans rappeler les diagnostics*  frappés au coin du bon sens que porta jadis l'économiste Jean-Baptiste Say (1767-1832)
A l'aube du XIXè siècle industriel, il s'amusait des Diafoirus qui prétendaient que les nations occidentales étaient « devenues riches et puissantes, parce qu’on avait surchargé d’entraves leur industrie, et parce qu’on avait grevé d’impôts les revenus des particuliers ». En réalité, il fallait trouver selon lui, les vraies raisons de cet essor avant tout dans le recul des croyances, dans les formidables progrès scientifiques, et dans ceux de la navigation. Ce qui l’amenait à conclure à l’inverse « que la prospérité de ces mêmes états serait bien plus grande s’ils avaient été assujettis à un régime plus éclairé... »
Illustrant sa théorie des débouchés, il prenait l’exemple navrant de l’accumulation dans les ports brésiliens de marchandises d’origine anglaise invendues. Il remarquait que: « le Brésil vaste et favorisé par la nature, pourrait absorber cent fois les marchandises anglaises qui s’y engorgent et ne s’y vendent pas ; mais il faudrait que le Brésil produisît tout ce qu’il peut produire ; et comment ce pauvre Brésil y réussirait-il ? Tous les efforts des citoyens y sont paralysés par l’administration. Une branche d’industrie promet-elle des bénéfices, le pouvoir s’en empare et la tue. Quelqu’un trouve-t-il une pierre précieuse, on lui la prend. Le bel encouragement pour en chercher d’autres, et s’en servir à acheter les marchandises d’Europe ! ».

Hélas, aujourd'hui que le progrès technique semble marquer le pas, que les impôts et entraves administratives ont atteint un poids vertigineux, mais que souffle comme jamais le vent de la pensée unique, comment faire entendre cela ?

* Jean-Baptiste SAY : traité d'Economie Politique
Illustration : interprétation personnelle de la France, prête pour la croissance...

07 février 2012

Intermède jazzistique


Au diable l'actualité, ses misères, ses polémiques, et ses usants rabâchages. Un peu de musique...
Voici du jazz et du bon ! 

Avec tout d'abord un album qui en dépit de son titre - For Real ! - vaut tous les plus beaux rêves ...
Frotté dans un premier temps aux rythmiques haletantes et syncopales du bop parkerien, le pianiste Hampton Hawes développa un style très personnel, n'ayant pas son pareil pour nimber d'un feeling aérien les pulsations sauvages du Be Bop. De fait, si ses racines remontent loin aux sources du beat, son inspiration emprunte également aux suaves influences cool ainsi qu'au chant tragique d'un blues humble et profond. A mi chemin entre Bud Powell et Bill Evans, non loin parfois de Monk...
Dans ce disque daté de 1958 l'artiste exprime ce style dans toute sa plénitude.
Wrap your troubles in dreams, second titre de cet album, est la pierre de touche de cette philosophie ensorcelante...
Mais il n'est pas question de s'avachir !
On est sur le point de s'engloutir dans cette mélodie sublime quand surgissent les énergiques trépidations de Crazeology, du bop pur jus. De belles et puissantes compositions originales s'ajoutent aux standards (Hip, et For Real, notamment, qui distillent à n'en plus finir leurs pulpeuses et aromatiques digressions).
Pour accompagner le pianiste, difficile de rêver meilleur entourage. Le contrebassiste Scott La Faro, est plus troublant, plus extatique que jamais, superbement soutenu par Frank Butler à la batterie. Et le saxophoniste Harold Land, en équilibre parfait sur la corde que lui tendent ses compères...
Et last but not least, le son si détaillé, si velouté, si enveloppant des fameuses sessions Contemporary Records, qui n'a vraiment rien perdu de sa fraîcheur. Les instruments ont une présence à peine croyable pour l'époque. Plaignons ceux qui ne connaîtront jamais ce bonheur....


Comme un bonheur n'arrive jamais seul, encore une délicieuse pépite Contemporary Records, produite par l'ineffable Lester Koenig, qui permet de se délecter encore un peu de ce son chaud, pulpeux, inégalable, éminemment jazzy qui caractérise tant de sessions magiques de la fin des années 50. Les ingénieurs du son savaient diablement bien poser leurs microphones, lesquels avaient une sensibilité à fleur de membrane si je puis dire... Quel relief, quelle élégance !
Grâce à ces conditions exceptionnelles, le piano de Hampton Hawes a plus que jamais ce ravissant velouté swinguant et désinvolte qui « bope » avec aisance et légèreté. Barney Kessel lui répond avec toute sa verve à la guitare, et on ne perd rien des prouesses d'une section rythmique idyllique associant le facétieux mais si sensible contrebassiste Red Mitchell au puissant et sensuel Shelly Manne à la batterie. Yardbird suite, composition du Bird, ouvre en majesté le bal et se poursuit d'un seul tenant avec There will never be another you. Ensuite une digression pleine d'humour signée Mitchell (Bow Jest) qui s'en donne à cœur joie à l'archet. Suivent deux prises très enjouées (Sweet Sue et Up Blues) puis un émouvant et languide Like Someone In Love.
Avec le titre suivant, joyeux et bondissant, Love Is Just Around The Corner, c'est une envie irrépressible de faire des sauts cabri qui vous prend...
Et pour terminer, deux charmants petits bonus (Thou Swell, The Awful Truth) et le tour est joué.
Mon Dieu quelle joie de s'abandonner à tant de suavité sentimentale. Au chapitre des regrets : que l'extase se dissipe si vite, et plus encore, que soit révolue cette époque bénie...

Enfin, pour terminer, une petite session intimiste, enregistrée dans le cadre cozy d'une bibliothèque cossue, en Suède, un froid jour de novembre 1984, et ressortie fort opportunément en DVD, qui distille un subtil ravissement.
Elle met en scène le saxophoniste Zoot Sims, émacié, très fatigué, au bout du rouleau même (il allait disparaître quatre mois plus tard), libérant ses dernières pensées musicales, son dernier message, plus mélodieux, plus troublant et fragile que jamais.

Juste entouré, superbement, de Red Mitchell à la contrebasse et Rune Gustafsson à la guitare, il s'abandonne à d'exquises divagations sur des thèmes éprouvés (In a sentimental mood, Gone with the wind, 'Tis autumn, Autumn leaves...). Chaque instant est magique et on retient son souffle pour n'en rien perdre tant ici vibre avec douceur l'alchimie cool du jazz...  
 

29 janvier 2012

Pincemi et Pincemoi sont en bateau...


Quelle étrange époque où malgré la tourmente qui sévit, malgré les défis qui s'imposent à notre pays, aucun vrai leader ne fait surface, à quelques 100 jours de l'élection présidentielle ! Aucune vraie « pointure », aucun projet d'envergure, n'émerge du marasme où pullulent les démagogues et les impuissants.

C'est un fait, Nicolas Sarkozy, eu égard à l'état du pays et de l'opinion publique, a largement échoué dans son ambition (« je ne vous décevrai pas, je ne vous trahirai pas » martelait-il pourtant le soir de son élection, il y a presque 5 ans...)
A sa décharge, il eut à affronter « la crise ». Il a donc des circonstances atténuantes. Mais cela n'excuse pas les incroyables erreurs de communication qu'il fit à plusieurs reprises, dans un pays où il était payé pour savoir qu'on est sourcilleux sur le formalisme, qu'on cultive à la fois le mythe de la révolution permanente et la pompe des circonstances...
Mais là n'est pas le plus grave.
Il a trop changé de discours, trop louvoyé dans l'action, trop voué aux gémonies ce qu'il présentait hier comme désirable ou simplement comme nécessaire. Ces pirouettes et ces volte-faces n'ont converti personne chez ceux qui semblent n'éprouver que détestation à son égard, mais elles l'ont conduit à mener une politique chaotique, et à déstabiliser nombre de personnes qui avaient de la sympathie pour lui et pour l'énergie qu'il est capable de déployer.
Enfin, à l'approche d'un scrutin essentiel, il semble ne pas avoir résolu le problème récurrent du Front National qui empoisonne le débat politique en France depuis des années, et qui revient plus fort que jamais en travers de ses ambitions. Même s'il n'est pas seul en cause, l'ostracisme manifesté à l'encontre d'un parti qui représente qu'on le veuille ou non 15 à 20% de l'électorat, est une faute qui traduit le peu de maturité de notre démocratie. Et l'exercice auquel lui et ses proches se livrent, consistant à tenter de séduire par des paroles les sympathisants de l'extrême droite tout en vilipendant ceux qui les représentent est périlleux, si ce n'est absurde.

Face à ces faiblesses désespérantes, l'adversaire principal ne vaut certes pas mieux. François Hollande a plusieurs avantages sur le président de la république. Il est dans la posture confortable d'opposant, il peut se permettre sans vergogne de s'acoquiner avec les extrêmes, et surtout, ayant compris, lui, que la forme primait sur le fond, il a tout misé sur la présentation. Les gens y sont manifestement sensibles, si l'on en croit les sondages flatteurs qui pour l'heure propulsent sa molle silhouette de bourgeois pommadé, au firmament médiatique.
Le discours quant à lui, reste des plus convenus, des plus archaïques, des plus contradictoires, obéissant à tous les canons de la démagogie et s'accrochant aux vieilles lunes idéologiques au mépris de la réalité. A cela il ajoute l'indécrottable cuistrerie des gens de gauche. Ce petit air supérieur avec lequel on dénigre l'autre, tout en lui infligeant des leçons mal placées de morale. Mitterrand était maître dans cet art et le petit François est un apprenti assez doué.
Même s'il n'a pas la rhétorique aussi machiavélique que son modèle, il ne manque pas de sournoiserie. Foin des turpitudes qui gangrènent son propre parti, foin de l'échec constant du socialisme, foin des slogans éculés auxquels il reste accroché, le nouvel ersatz de petit père des peuples, se targue d'incarner « le changement », assure qu'il va réenchanter la société, et vend du rêve à tous vents...
Avec cette incorrigible suffisance des socialistes, et au mépris des règles élémentaires de la démocratie, il se croit déjà arrivé, et se refuse à évoquer ne serait-ce que le nom du chef de l'Etat en exercice, le qualifiant de « président sortant », faisant table rase du passé qu'il représente selon lui, et ironisant stupidement sur le fait que face à l'actuel locataire de l'Elysée, lui serait normal...
Le sommet du ridicule est représenté par la nuée d'artistes enrichis dans le commerce des bluettes et de l'humour suppôt, qui plastronnent en affichant leur « engagement » aux côtés des diafoirus de la politique politicienne. Le champion toute catégorie de ces tartufes à bouche d'or, est le chanteur « exilé » Yannick Noah, qui refuse obstinément de payer les quelques 580000 euros d'impôts que lui réclame le fisc, et qui parade sans gêne aucune dans des meetings où l'on réclame à grand cris « plus de taxation pour les riches ».

Evidemment, même si d'aucuns veulent déjà croire le contraire, rien n'est encore joué. Les scrutins révèlent parfois des surprises. Le plus beau jour politique de ma vie fut en 2004 lors de la réélection de George W. Bush. Quelle joie ce fut, non pas tant que soit renouvelé dans ses fonctions le candidat républicain, que de voir refluer les hordes de charognards qui glapissaient depuis des années leur haine irrationnelle, et qui, tellement sûr des effets de leur propagande incessante, avaient déjà vendu la peau de l'ours !

De toute manière hélas, le vrai malheur aujourd'hui, est que quelque puisse être le résultat des prochaines élections, rien ne semble pouvoir s'opposer au lent déclin de notre pays. Tout porte au pessimisme : esprit moutonnier, culte des lubies, démission citoyenne, inflation désastreuse de l'Etat soi-disant providence et irrémédiable descente le long de la spirale du déficit, de l'endettement, de la précarité, du chômage, de la désagrégation sociale... Quant à la Finance et au Capitalisme, pointés du doigt de manière hystérique par les imbéciles à courte vue, ils continueront d'avoir de beaux jours... même si c'est ailleurs qu'en France !
En dépit de son prétendu modèle social, la France est le pays parait-il, où l'on est le plus pessimiste. Davantage même qu'en Irak ou en Afghanistan ! Ceci explique peut-être cela...

Illustration: d'après Morchoisne

23 janvier 2012

A la recherche d'un monde meilleur

Quel plus bel objectif en ces temps troublés, que ce titre, donné à un ouvrage récemment réédité, de Karl Popper (1902-1994) ?
Il s'agit d'un recueil d'essais et de conférences, qui couvrent l'univers intellectuel luxuriant  de ce philosophe si attachant, résolument optimiste, et l'un des plus inspirés défenseurs du modèle de la « Société Ouverte ».
Pour celles et ceux qui craignent l'avenir, qui manifestent une certaine défiance à l'encontre du libéralisme (compris comme l'extension du domaine de la liberté) et qui doutent des vertus du modèle démocratique dans lequel nous vivons, l'enseignement de Popper est vivifiant.
Il est avant tout chose, humble. Par voie de conséquence, il est profond.

Popper qui fut un épistémologue distingué, fut sa vie durant, hanté par la difficulté qu'il y a de prétendre à l'objectivité, en matière scientifique. Car s'il est possible de démontrer qu'une proposition est fausse, il s'avère impossible de faire de même pour affirmer la véracité d'une autre. La vérité ne peut être établie avec certitude en ce bas monde. « Même nos théories physiques les mieux vérifiées et les mieux confirmées ne sont que des conjectures, des hypothèses fécondes, et elles sont condamnées à jamais à demeurer des conjectures ou des hypothèses. »
Ce simple constat montre combien, en dépit des progrès de la connaissance humaine, reste grande notre ignorance, d'où il découle que « la recherche scientifique est de fait la meilleure méthode pour nous éclairer sur nous-mêmes et sur notre ignorance. »
Cette méthode devrait s'appliquer au domaine philosophique et plus généralement au champ des idées, surtout lorsqu'elles ont pour but de régir nos existences et l'organisation de la société. On éviterait bien des calamités, bien des errements, bien des retards...

Parmi les nombreux sujets abordés dans cet ouvrage, évoquons l'interprétation que donne Popper du darwinisme. Selon lui, deux conceptions s'opposent. L'une est pessimiste. Inspirée par Malthus, elle définit le principe de la sélection naturelle, comme l'expression « d'une Nature rouge sang, tous crocs dehors et griffes dehors (Nature, red, in tooth and claw) ». Selon cette conception déterministe et fermée, qu'on entend souvent par les temps qui courent, la croissance démographique, liée à la rareté progressive des ressources alimentaires, mène à une impitoyable sélection des plus forts. Dans ce processus, même les plus forts subissent la pression de la concurrence et sont contraints de bander toutes leurs forces, jusqu'à l'épuisement. Au terme de cette interprétation, la concurrence débouche donc sur une restriction de la liberté.

Il y a toutefois une seconde vision des choses beaucoup plus optimiste, basée sur le fait que les hommes cherchent par nature à accroître leur liberté.
Par voie de conséquence, ils utilisent la concurrence non pas exclusivement pour se détruire mutuellement, mais "pour développer des initiatives conduisant à de nouvelles possibilités vitales, de nouvelles libertés, et cette pression endogène peut s'avérer plus efficace que la pression exogène qui mène à l'élimination des individus les plus faibles et à la restriction de la liberté même des plus forts."
Cette conception, qui conduit à l'extension de la liberté, est à l'évidence préférable à la première, et constitue la pierre de touche de la philosophie popperienne. Le philosophe voit dans « le franc succès connu par la société de concurrence et l'extension considérable de la liberté à laquelle elle a mené » la vérification expérimentale de son bien fondé.
L'idée fondamentale de cette interprétation, est d'introduire dans la mécanique darwinienne, la notion d'initiative, indissociable celle de liberté. De ce point de vue, l'évolution n'est plus un phénomène passif, subi par les individus. Elle n'est que le moteur sur lequel leur volonté agit librement, en vue du progrès.
Dans cette perspective, à l'inverse de la thèse historiciste hégélienne, l'histoire des hommes devient quelque chose d'ouvert. Et c'est par des conjectures et des réfutations, des essais prudents et des erreurs acceptées et corrigées, que l'avenir s'écrit.

Il y aurait des foules de choses à dire encore à propos du message popperien, tel qu'il apparaît dans ces pages lumineuses et passionnantes, et qui montreraient qu'il se situe résolument à la convergence des grandes philosophies pragmatiques, de Socrate à William James en passant par Locke, Hume, Kant...
Pour conclure cet aperçu, je me contenterai d'évoquer la division schématique, a priori étrange, que fait Popper du monde, en distinguant trois catégories :
Le Monde 1, celui des choses, des objets, des êtres de la Nature
Le Monde 2, celui des concepts, des pensées, de l'intellect aussi bien scientifique, philosophique, artistique. Le monde de la conscience en quelque sorte.
Le Monde 3 enfin, qui définit les objets créés par le génie humain. On y trouve aussi bien les livres, que les maisons, les usines ou les bombes nucléaires, les ordinateurs...

Tout cela procède du même univers naturellement, mais il y a un lien entre le monde 1 et le monde 3. Ce lien qui se situe dans le Monde 2, est la clé de voûte de l'ensemble. Le troisième monde découle du premier par l'interaction du second. Et c'est lui qui donne tout son sens au darwinisme, sa signification au Monde, à la destinée humaine, et in fine à l'espoir...
Si l'expression n'avait pas déjà été usitée bien mal à propos dans un autre contexte, on serait tenté de faire de l'approche poppérienne, un libéralisme à visage humain. Le plus raisonnable est de la qualifier d'humanisme...

Karl Popper : A la recherche d'un monde meilleur, Les Belles Lettres 2011
A voir également, un précédent billet