15 août 2016

Escapade exotique à Bordeaux


Pour quelques bonnes raisons, dont une affinité particulière avec cette ville, je reviens souvent à Bordeaux.
Au bout des élégantes arches de briques du Pont de Pierre qui enjambent la Garonne, la cité s'offre tout d'un coup, en dévoilant son long alignement des quais, dit des Chartrons. C'est incontestablement sous cet angle que le spectacle a le plus de majesté.

Bordeaux est taillée dans de vastes proportions qui lui confèrent une classe particulière, rehaussée de manière éblouissante, par la belle pierre blanche dont sont faits les immeubles bordant les larges avenues.
Nichée dans une des plus fertiles terres à vignes qui soit, Bordeaux, comme son nom l'indique, n'en est pas moins attachée à l'élément liquide. Située à la confluence de deux fleuves majeurs, elle fait face à l'Océan Atlantique sur lequel s'ouvre le large estuaire de la Gironde. Ici la liberté, portée par les grands vents d'Ouest, est en quelque sorte domptée par les eaux limoneuses, et devient en mourant, un délicieux art de vivre.

Ancrée dans le terroir, Bordeaux est aussi une ville ouverte, qu'on pourrait même qualifier de cosmopolite.
Sitôt franchi le fleuve, on se trouve immergé dans une ambiance moyen-orientale. Le quartier centré par la place Bir Hakeim a un air de Bosphore. Anciennement investi par une communauté majoritairement Turque, il a conservé nombre d'échoppes d'allure levantine : boucheries hallal, marchands d’encens, d’étoffes et de plats à tajine, épiceries 7/7, troquets exclusivement fréquentés par les hommes…
Autour de la basilique Saint-Michel flanquée de sa flèche, se tient souvent un marché très méridional, peuplé d'étals de fruits et légumes, dans un festival de couleurs et d’exubérance.

Ce quartier est dit-on en voie de boboïsation.. On y ressent le choc des cultures. Les voiles, les barbes de prophètes côtoient les hipsters à vélo, d'inspiration baba cool… 

Nombre d'appartements sont en voie de rénovation, attestant qu'une bonne partie du patrimoine immobilier est en train de changer de mains.
Au fond de la place, nous aimons passer un bon moment à savourer les petits plats et tapas que la Meson Venta cuisine, à la mode espagnole. Un vrai régal !

L'après-midi, on se livre à une flânerie dans le jardin botanique. Pour cela, il faut retraverser le fleuve. Cette immensité herbeuse n’offre hélas pas la grande variété de plantes, de fleurs et d’essences qu’on aurait pu attendre. De plus, elles sont assez pauvrement indiquées pour le néophyte. Il y a bien une belle serre aux cactées et aux arbres tropicaux, et une exposition sur le plancton, mais on reste un peu sur sa faim.
Tout de même, en sortant du parc, on s’arrête devant un plan d’eau tapissé de plantes aquatiques. Parmi elles, une fleur se dresse d’un rose délicat, se détachant sur le vert intense des larges feuilles. A elle seule, elle ne fait pas regretter cette promenade, offrant sa beauté limpide et simple comme un poème taoïste…

Le soir, on revient sur la rive gauche, de l'autre côté du cours Victor Hugo, au détour d'une de ces petites places typiques du vieux Bordeaux. On se retrouve attablés pour manger à la grecque au restaurant Aphrodite.
Ambiance bleu et blanc, le cadre est simple mais très suggestif. En goûtant les olives charnues, le caviar d'aubergines onctueux, la salade de poulpe mariné, et la pita aux saveurs d'ail et d'huile d'olives, on a vraiment l'impression de voyager. Quitter Montaigne pour Homère, le Médoc pour le mont Olympe ou pour un rendez-vous à Patmos...
Même le vin, capiteux, parfumé, gorgé de soleil, pourrait faire oublier le vignoble bordelais...


31 juillet 2016

Le Folklore Américain

L’élection présidentielle américaine reste une énigme pour beaucoup d’Européens et notamment de Français. La démocratie est une notion finalement assez mal comprise dans notre pays, et la grande liberté de ton qui accompagne les campagnes électorales outre-atlantique choque nos esprits confits dans les combines politiciennes et la langue de bois caractérisant nombre de débats.
Certes tout n’est pas irréprochable là bas et les magouilles ou les coups bas sont probablement légions. Mais les choses sont dites sans détour, même si cela passe parfois par l’usage de provocations caricaturales, et d’excès de langage assez grossiers.
Au moins peut-on dire qu’on ne s’ennuie pas…

Le cas Donald Trump cristallise toute l’incompréhension qui subsiste entre le vieux et le Nouveau Monde, entre la politique politicienne et la politique spectacle. Est-ce à dire que M. Trump soit le clown que nombre d’observateurs, soi-disant avertis, présentent dans les médias ? M’est avis que non...

A partir de bouts tronqués de ses discours, de petites phrases extraites de leur contexte, ou même de son apparence physique, on se plaît à caricaturer le personnage, en méprisant au passage l’opinion de millions d’Américains qu’on assimile à des imbéciles.
On connaît le procédé et on a si souvent fait le coup, qu’aujourd’hui ce genre d’approche devrait être complètement décrédibilisé.

Hélas, le parti pris et les idées reçues sont tenaces. Tous les candidats du Parti Républicain ont depuis des décennies subi le même sort. Tous furent qualifiés de rustres, de ploucs bornés aux idées simplistes, par une intelligentsia très snob, acquise par principe au clan démocrate.

Expliquer ces jugements à l’emporte pièce où la partialité le dispute au mépris de classe, serait totalement vain. C’est un des mystères du grégarisme, qui met des oeillières aux yeux et des éteignoirs à l’esprit critique.

Pour l’heure, qu'il soit permis de s'amuser à voir Donald Trump, qui n’en a cure, se faire traiter de misogyne, de raciste, de vil capitaliste, de sale milliardaire !
Amusons-nous à voir les artistes politiquement corrects, comme des chochottes de patronage, prier le candidat de ne pas diffuser “leurs” oeuvres pendant ses meetings. C’est particulièrement jouissif lorsqu’il s’agit non pas des artistes eux-mêmes, mais de leur famille. Comme celle de L. Pavarotti s'offusquant que le candidat républicain utilise l'interprétation donnée par leur parent du fameux air de Nessun Dorma... Ou bien comme celle de George Harrison faisant de même avec une chanson des Beatles. Ils touchent sans vergogne les royalties rapportées par la commercialisation de ces oeuvres, mais voudraient en plus avoir un droit de regard sur qui les écoute. Jusqu’où faudrait-il remonter pour satsfaire ces lubies puritaines ? Faut-il interroger les descendants de Puccini ? Où donc se situent les limites de l'intolérance ?

On a beaucoup glosé sur la convention républicaine qui s’est récemment tenue à Cleveland, aboutissant bon gré mal gré à l’investiture de Trump. Certes il n’a pas fait l’unanimité. Encore heureux que quelques voix cherchent à s'opposer à l'ascension fulgurante d’un homme totalement neuf en politique, qui a bousculé en quelques mois tous les autres prétendants, issus de l’establishment. Certains n’ont pas digéré, on peut les comprendre…

On s’est gravement interrogé sur l’absence lors de cette convention des Bush, Mc Caine, Romney. Mais qu’aurait-on dit s’ils y avaient assisté ? Pire encore s’ils avaient eu la mauvaise idée de soutenir le Donald ?


Pendant ce temps, les culs bénis et tous les bien pensants ne trouvaient bizarrement rien à redire sur les fausses retrouvailles d’Hillary Clinton, l'intrigante assoiffée de pouvoiret de Bernie Sanders, son rival malheureux, vieux socialiste marinant dans l'aigreur, qui l’insulta copieusement durant la campagne des Primaires. Tout au plus signala-t-on quelques fuites (20.000 mails quand même) prouvant que le Parti avait tout fait pour tenter de saboter la campagne de ce dernier, obligeant discrètement la présidente Debbie Wasserman Schultz à démissionner…

On s’émut de la fraternité de façade entre Barack et Hillary, oubliant le combat féroce qu’ils se livrèrent il y a quelques années pour obtenir l’investiture de leur parti. On trouva brillant et touchant le discours de Bill Clinton, vantant les mérites d’une épouse, qu’il ne se gêna pas d'humilier publiquement par un comportement indigne, lorsqu’il était président de la république...


Tout ça est de bonne guerre. On peut en rire en somme, car personne n’est au dessus du ridicule. Le monde se fait au gré d’alliances et de mésalliances, de chances et de malchances, de succès et d’échecs…

On pourrait également rire de la dernière sortie de Donald Trump invitant la Russie, que certains accusent de comploter contre la candidate démocrate, à trouver et rendre publics les 30.000 mails compromettants qu’elle aurait fait disparaître avant l’enquête du FBI dont elle fait l’objet.

Mais je crains que les Intellectuels dits "progressistes" soient assez étanches à cette sorte d’humour...
Pendant ce temps Donald décape avec jubilation le champ politique. Il dynamite, il disperse, il ventile, façon puzzle….

30 juillet 2016

La République Chrysanthème

Il est évidemment naturel que s'épanche l'émotion provoquée par les drames qui ponctuent l’actualité.
Ils déchirent si soudainement et si atrocement la quiétude de l'ordre public, tout particulièrement lorsqu'il s'agit d'actes terroristes insensés !

Parmi les nombreuses menaces qui planent sur nos têtes, celles qui mettent en cause la folie humaine sont les plus effrayantes, les plus bouleversantes et les plus révoltantes.
Pourtant leur répétition devient lancinante. Pire encore est la lassitude qui naît du spectacle sans cesse recommencé des services funèbres rythmant ces tragédies. Les gouvernants passent désormais le plus clair de leur temps à honorer de leur présence affligée ces commémorations, soulignant ainsi leur tragique impuissance. Leurs mines compassées, leurs larmoyants discours ne sont pas loin d’être insupportables tant ils semblent dérisoires.

Les discours martiaux qui viennent après les larmes semblent tout aussi vains. La surenchère dans la fermeté est quasi risible. Les politiciens de tous bords n’ont jamais autant entonné la Marseillaise. Mais la France guerrière et sanguinaire qu’elle exalte n’a pas grand chose à voir avec le pays amolli, pétri de bonnes intentions et de voeux pieux, qui fait mine de se dresser contre ses nouveaux ennemis.

Face aux périls on s’interroge gravement sur la nécessité de nouvelles lois. C’est dire la faillite de l’action…

Après avoir interminablement tergiversé sur la déchéance de nationalité comme punition applicable aux terroristes bi-nationaux, on tourne sans fin autour de la problématique de la double peine consistant à expulser les étrangers après qu’ils aient purgé leur peine de prison. Toujours enclin aux contradictions, Nicolas Sarkozy qui avait tout fait pour en limiter l’application, prêche désormais pour qu’on en fasse la règle…
On se gargarise de l’état d'urgence, que de mois en mois on pérennise en dépit de son inefficacité, douloureusement démontrée lors de l’effroyable tuerie du 14 juillet à Nice.
Faisant fi des lacunes évidentes dans le dispositif de sécurité mis en place ce jour là, le gouvernement par IGPN interposé, affirme que l’effectif des forces de police n’était pas sous-dimensionné.

Imagine-t-on rassurer le peuple avec de telles rodomontades ?


Non contents d’objectiver leur impuissance, les Pouvoirs Publics dénient toute responsabilité et s’exonèrent de toute faute…

Pour couronner le tout, on débat très sérieusement pour savoir s’il faut révéler l’identité des assassins ou bien les anonymiser lorsqu’ils commettent leurs crimes. A-t-on oublié le célèbre avertissement d’Albert Camus : “Mal nommer les choses, c’est aggraver le malheur du monde. Ne pas nommer les choses, c’est nier notre humanité.


Une chose est sûre toutefois. Les nouveaux barbares, à cause de l’extrême sauvagerie de leurs actes, ont obligé les vertueux politiciens à renier certains de leurs engagements, qu’ils croyaient pourtant avoir gravés dans le marbre de la Constitution : la peine de mort a de fait, été rétablie, sans procès ni appel...

24 juillet 2016

Le Diable Au Corps


Les actes de folie qui ensanglantent de plus en plus souvent l’actualité interrogent à plus d’un titre.
L’apparente irrationalité et la gratuité des motifs qui les sous-tendent constituent une énigme pour nos sociétés matérialistes, guidées par une logique qui se veut assujettie à la raison, quoique souvent empreinte d’idéologie voire d’ignorance.
On cherche une explication, mais on n’en trouve pas… Cette folie est purement destructrice et la haine ôte tout état d’âme aux fanatiques qui se comportent comme des machines incontrôlées.

Puisqu’il s’agit d’êtres humains dotés par nature d’un sens moral et d’une responsabilité, on pourrait dire, à les voir exprimer une telle violence, qu’ils ont le diable au corps. Curieux paradoxe pour ceux qui agissent prétendument au nom de Dieu !
Mais peu importe Dieu après tout. Le fanatisme n’en a cure pour commettre ses atrocités. N’importe quelle cause peut faire l’affaire, et lorsqu’on est à court, on prend celle qu’on a sous la main. 

De toute manière, si Dieu existe, il n’y a aucune chance qu’il reconnaisse comme siens ces fous qui se servent de lui pour commettre leurs horreurs ici-bas. En l’occurrence, eux-mêmes n’y croient sûrement pas pour s’exposer de manière aussi certaine à son châtiment… 

Il y a pourtant peut-être plus grave encore que ces actes de terreur, et plus terrible que ces massacres spectaculaires commis sur des foules insouciantes.
Derrière les trois attentats majeurs commis sur le sol français depuis 18 mois, combien de meurtres ponctuels ou d’agressions, tous marqués par la même barbarie indicible, la même haine irrépressible ?

Et derrière ces forfaits, comment ne pas voir le spectre inquiétant d’une religion dont l’expression se fait de plus en plus arrogante, ostentatoire et intolérante, revendiquant un dogme rétrograde et une rigueur desséchante ?  Comment  occulter enfin le fait que ce sont souvent nos propres pays qui servent de viviers à ces têtes brûlées, dressées pour tuer ?

Face à cette lame de fond, les Pouvoirs Publics et la société dans son ensemble paraissent bien démunis. Par angélisme, mauvaise conscience, et couardise, ils ont laissé monter cette marée nauséabonde que tout oppose aux principes du modèle démocratique, soi-disant laïque. Les digues sont peut-être sur le point d’être submergées par ce déferlement dont les attentats ne seraient que les vagues de tête. 


Que vaut le fameux état d’urgence dans un tel contexte ? Il a pour vocation de renforcer les barrières mais il prête à sourire tant il paraît lâche et permissif en termes de manifestations publiques. Le carnage niçois, démontre son inefficacité, même pour empêcher l’attaque d’un homme seul
C’est peu de dire qu’il y a eu des failles de sécurité : pour protéger une enfilade aussi vulnérable que la promenade des Anglais, il n’y avait aucun obstacle physique sérieux. Que dire de l’incapacité des forces de police à stopper ce camion fou, alors qu’elles étaient selon le ministre de l’intérieur, très présentes et sur le qui-vive ? Quelle est l’utilité des caméras de surveillance dont la ville est truffée ? Non seulement elles n’ont pas permis de repérer le manège du poids lourd peu avant le massacre, mais on apprend que la Justice voudrait après coup détruire leur témoignage au motif saugrenu qu’il pourrait servir à la propagande des terroristes ? On croit rêver…

Il y aurait beaucoup à dire également sur l’analyse de la personnalité de l’assassin. On commença par nous dire comme trop souvent qu’il n’avait aucun passé répréhensible et notamment aucune accointance avec les milieux islamiques, avant de reconnaître qu’il avait froidement planifié durant des mois son exaction, non sans bénéficier de complicités multiples… 

On nous fit le coup de l’être instable et déprimé, avant de révéler qu’il était surtout irascible et violent, ce qui lui valut une condamnation pour agression sur la voie publique et la séparation d’avec sa femme et ses enfants. 
On nous le présenta comme bénéficiant de la double nationalité franco-tunisienne avant de publier sa carte de séjour attestant de son statut d’étranger… Tous ces errements des pouvoirs Publics et des médias, tant de déni et d’irresponsabilité face à une spirale nihiliste de plus en plus menaçante, ne sont pas de nature à rassurer.
Au surplus, ils contribuent à jeter le trouble dans les esprits et à favoriser les amalgames et les raccourcis dévastateurs qu’ils ont justement pour mission d’éviter. Les propos du premier ministre au lendemain de l’attentat de Nice, affirmant « qu’il y aura de nouveaux attentats et que d’autres vies seront fauchées …/… que d’autres innocents vont perdre la vie», sont eux-mêmes plutôt désespérants par leur fatalisme.
L’impuissance chronique des politiciens sur tous les fronts sur lesquels on attend une action efficace, en rapport avec leurs promesses ronflantes, conduit à un écœurement grandissant quoique silencieux du peuple. Combien de temps encore le pays supportera-t-il cette atmosphère pestilentielle ? Que se passera-t-il lorsque le plafond de la tolérance sera atteint ?

13 juillet 2016

Carpe Diem

Laissons-nous submerger par le torrent de bleu
Que déverse le ciel prodigue en féeries
Et laissons se dissoudre en milles rêveries
Le réel qui se met à compter pour si peu

Laissons se perdre au loin dans un désert poudreux
Les sources de douleurs pour un moment taries
Et jusqu’aux souvenirs de souffrances guéries,
Décombres engloutis d’un monde malheureux.

Il faut penser à vous chères cendres qui fûtes
Il faut penser à vous doux enfants à venir
Un même sort vous lie : naître et toujours mourir !

Mais pour l’heure, buvons le temps et ses volutes
Qui chargés d’un parfum de chagrin et d’ennui
S’ouvrent suavement sur l’azur infini...

27 juin 2016

Big Crunch


Le divorce séparant le Royaume Uni de l’Union Européenne n’a pas fini de faire des vagues. Il n’a pas fini de remuer le landerneau politique et de secouer les opinions publiques.

Parmi les premières réactions en France, celle du premier ministre Manuel Valls fera date. Hélas, peut-être comme une nouvelle preuve que les Politiciens ne comprennent décidément rien aux enjeux auxquels sont soumis les nations qu’ils gouvernent. Est-ce par pusillanimité, méconnaissance des réalités ou bien étroitesse d’esprit ?

Non contents d’avoir mené la communauté Européenne dans une impasse, ils semblent vouloir continuer de plus belle sur la même voie désastreuse. Alors qu’on pouvait espérer voir la construction d’une nouvelle puissance capable de peser significativement dans le monde, on se retrouve face à un château de cartes de plus en plus branlant.
Aujourd’hui, Manuels Valls croyant plaider pour un renforcement de l’Union claironne que le vote des Britanniques « doit être l'occasion de refonder le projet européen ». Belles paroles mais lorsqu’il attaque le cœur du problème on déchante vite...

Selon le magazine Le Point,
entre autres mesures envisagées, il s'est voulu catégorique concernant le projet de traité de libre-échange entre les Etats Unis et l'Union européenne (Tafta ou TTIP): « Je vous le dis franchement, il ne peut pas y avoir d'accord de traité transatlantique. Cet accord ne va pas dans le bon sens. »

Vieux serpent de mer ressorti régulièrement pour mieux le noyer sous un flot d'imprécations par les populistes de toutes obédiences, unis pour la cause à la faune hétéroclite des altermondialistes, ce projet de traité, en gestation depuis le milieu des années 90, vise à mettre sur pied un grand marché transatlantique, une vaste zone de libre échange qui pourrait à terme couvrir pas moins de 45,5% du PIB mondial !

Hélas, négocié souvent en secret comme s’il s’agissait de quelque chose de honteux, mal expliqué aux populations, il est devenu emblématique des effets pervers de la mondialisation et cristallise autour de lui nombre de théories complotistes, de croyances erronées sur les bienfaits supposés du protectionnisme, et donne libre cours à l’anti-américanisme toujours vivace en France.

Il représente pourtant une perspective fabuleuse de coopération entre deux continents que tout devrait inciter à être amis, notamment le passé historique et plus encore le contexte des menaces qui pèsent à ce jour sur le monde.
Il est kantien dans l’esprit, ébauchant cette fameuse fédération des fédérations que le philosophe allemand appelait de ses vœux dans son petit essai sur la Paix Perpétuelle. Il pourrait être le meilleur rempart aux excès de la mondialisation et servir de modèle aux autres nations.

Las ! M. Valls à la manière d’une boussole indiquant le sud, voit l’inverse de ce qu’un simple bon sens indiquerait, n’hésitant pas à pervertir l’essence même du projet en exposant une conception frisant l’indécence : « Dorénavant, aucun accord de libre-échange ne doit être conclu s'il ne respecte pas les intérêts de l'Union » a prévenu le chef du gouvernement. Ainsi, on peut déduire que pour lui, le libre-échange ne vaut que s’il est unilatéral !

Cette conception frileuse et égocentrée des choses, le premier ministre l’applique d’ailleurs avec le même zèle à l’Europe qu’il prétend renforcer tout en affirmant que : “Quand l'Europe n'est pas le bon niveau de décision, alors elle doit s'effacer, et laisser les États décider.”

Avec de tels défenseurs, le projet européen est vraiment mal parti. Au lieu d’incarner un concept de société forte, libre et ouverte, il s’apparente de plus en plus à un big crunch…

25 juin 2016

Illusions perdues


On se couche avec l’idée que le Royaume Uni restera malgré tout membre de l’Union Européenne et on se réveille dans le tintamarre du Brexit !
On pensait qu’on s’était juste amusés à se faire peur avec le spectre de la désunion, et qu'en définitive le bon sens allait s’imposer, mais on rentre de plein pied dans une période de troubles et d’incertitudes.

Pour ceux qui aspiraient à la naissance d’une Nation Européenne, et a fortiori pour ceux qui comme l’auteur de ces lignes sont convertis au modèle fédéral, cette fin de parcours anglaise est une vraie catastrophe. Nul doute qu’elle va ébranler encore un peu plus une communauté déjà chancelante. L’Angleterre a fait un choix net, marqué par le pragmatisme. Pour elle, les affaires continuent et tout porte à croire que sa sortie de l’Europe n’affectera pas son dynamisme, bien au contraire. On sait bien que la Suisse, totalement immergée dans l’Europe par sa position géographique, n’a jamais souffert d’en être absente au plan politique.
Pour les autres ce n’est pas la même histoire hélas. Hormis l’Allemagne, quelles sont les nations encore un peu fortes et vaillantes dans ce conglomérat sans ambition ni aspiration ? Les pays du Sud sont dans le marasme, ceux de l’Est sont de plus en plus dubitatifs, notamment ceux qui étaient sur le point de rejoindre la zone euro.
Quant à la France, elle est en bien piteuse posture. En faillite chronique, bourrée de dettes, figée dans les archaïsmes et déchirée au plan social, elle est bien loin d’incarner un modèle enviable et porteur d’espérances.
A la vérité, le ciment fragile qui réunissait ces pays est en train de se déliter et on ne voit pas bien ce qui pourrait arrêter l’effritement. A fortiori, une Europe unie, soudée par un vrai destin commun peut survivre aux crises d’un ou même de quelques-uns de ses membres, mais probablement pas au départ d’un poids lourd aussi actif que le Royaume Uni, qui est passé rappelons-le, devant la France dans le palmarès des PIB.

On pouvait entendre ce soir M. Barnier, faire de ce brexit un deuil réjoui au motif que l’Angleterre avait propagé en Europe un courant ultra-libéral néfaste ! Sérieux comme un pontife, il affirmait sur sa lancée que nous serons désormais mieux armés pour affronter la mondialisation. ..
En somme, il plaide pour un renforcement de la bureaucratie et des réglementations. Tout ce dont un nombre grandissant de gens ne veulent plus, et tout le contraire du modèle fédéral, le seul qui soit viable. Fatale erreur qui montre comment se fourvoient certains prétendus ardents défenseurs de l’Idée européenne, mais qui n’en sont que les fossoyeurs ! Et comment imaginer qu’une Europe ainsi amputée soit plus forte pour affronter le monde ?

Au plan démocratique, l’Angleterre pourrait donner des leçons à plus d’un. Elle incarne et continuera à incarner une certaine idée de la liberté, de l’efficacité, du courage et de la détermination. Sans doute sera-t-elle en proie à certaines convulsions internes, notamment à cause de la frustration de l’Irlande du Nord et de l’Écosse, mais si elle les surmonte, elle s’en sortira sans doute mieux que le Continent qui n’a pas fini de mesurer les conséquences du séisme.
Hélas comme souvent lors des referendums, celui qui a pris l’initiative de le proposer voit son sort totalement conditionné au résultat. David Cameron, l’artisan audacieux de la sortie de crise de son pays abandonne ses fonctions. Preuve de démocratie s’il en fallait, mais décision offrant l’avenir à tous les dangers…
Alea jacta est...

23 juin 2016

La sagesse de l'argent

Parler de sagesse à propos de l’argent, cela relève dans notre pays d’une vraie provocation !
C’était sans doute un peu l’intention de Pascal Bruckner lorsqu’il donna ce joli titre à son dernier essai. 

On connaît en effet son franc parler et un certaine répugnance à se ranger derrière le conformisme contemporain. On connaissait également ses formules mordantes sur “la tyrannie de la pénitence”, sur “le sanglot de l’homme blanc”, ou encore sur “l’euphorie perpétuelle” par lesquelles il tourna en dérision dans des ouvrages précédents les clichés d’une pensée pasteurisée, en passe de perdre tout esprit critique.

Son dernier essai se situe dans la même veine assurément, visant cette fois à tordre le cou à nombre de préjugés relatifs au pognon, à la finance, au capitalisme, à mettre à plat certaines contradictions, et à désosser certaines théories fondées sur le mensonge..
Bruckner se plaît ainsi à montrer que ceux qui dénigrent le plus l’argent ne sont pas forcément ceux qui le dédaignent le plus, tandis que ceux qui en ont beaucoup se font généralement des plus discrets à son sujet.

Il ne lui est pas difficile de fournir maints exemples démontrant comment les politiciens dits de gauche, si vertueux pour les autres, se révèlent si âpres au gain concernant leurs affaires personnelles. La génération soixante-huitarde ou bien celle qui accompagna Mitterrand, fourmille de ces pharisiens dorés, farcis d’hypocrisie. Le gouvernement actuel en est lui-même infesté en dépit des pompeux engagements de François Hollande. Ce dernier lui-même, qui prétend ne pas aimer les riches, fait partie de ces grands bourgeois cachant leur mauvaise conscience sous des slogans miteux. En déclarant sa fortune juste au dessous du seuil relevant de l’ISF, il objective même une mauvaise foi quasi crapuleuse.
Mais la force de ces gens est d’avoir réussi à berner les gogos qui imaginent “qu’être de gauche devient un brevet de vertu et de probité… Pour Bruckner, la question est de savoir combien de temps encore, grâce à cette supercherie, “la caste des hauts fonctionnaires, jouissant de privilèges quasi monarchiques se croira au-dessus des lois...”

Les Politiciens ne sont pas les seuls à se goberger sur le dos d’un peuple naïf. 

Artistes, sportifs, et nombre de représentants du gratin médiatique sont à mettre dans le même panier. Par exemple, le footballeur Cantonna qui dézinguait à tout va les banques pendant que sa femme faisait de la publicité pour le Crédit Lyonnais. Pour Bruckner, “la haine verbale du système est d’autant plus forte qu’on s’y vautre avec délectation...”
Pareillement, il s’inspire du prétendu chef d’oeuvre de Damien Hirst, intitulé “Golden Calf”, pour montrer comment “en condamnant l’argent on se fait de l’argent…”
Les religions elles-mêmes entretiennent des rapports douteux avec l’argent. Bruckner cite le pape qui se pose en ennemi de l’argent tout en avouant qu’il en a besoin pour aider les pauvres et pour la propagation de la foi. Il évoque également le système de “la pénitence tarifée”, par lequel on achète des messes comme autant de viatiques pour l’au-delà, ou encore les fortunes colossales amassées par des sectes prêchant l’austérité (Mormons, Parsis en Inde, …)


Parmi les passages les plus percutants de l’essai, figurent ceux où Bruckner démonte les mensonges qui courent sur les méfaits supposés de l’argent et sur la nature perverse du capitalisme, bouc émissaire commode pour les idéologues de tout poil, propageant le mythe d’un monde meilleur dans lequel serait aboli ce fléau .
Il montre facilement qu’à l’instant présent “c’est dans les pays non capitalistes et non démocratiques que sévissent les formes les plus dégradantes de domination, y compris chez les enfants.”
Évoquant les expériences communistes et socialistes les plus extrêmes, il observe qu’invariablement, “on commence par détruire l’argent et on finit pas détruire les hôpitaux, les écoles, les temples et on rétablit l’esclavage et on traite les hommes en moyens de paiements.”
Il rappelle enfin que ce qui mène aux guerres, ce sont “souvent des ambitions impériales ou des motifs religieux ou idéologiques mais rarement monétaire isolé comme tel.”
De même, il souligne à juste titre que “le XXè siécle a été ravagé non par les puissances financières mais par les idéologies totalitaires, nazisme, fascisme et communisme.” Pendant ce temps, la pauvreté a reculé partout dans le monde grâce à l’extension du marché…

Malheureusement contrairement au dicton qui stipule “qu’abondance de biens ne nuit pas”, Pascal Bruckner noie un peu son propos sous le flot de ses arguments. A vrai dire, ça part un peu dans tous les sens et le message général de l’ouvrage reste nébuleux voire contradictoire.
Entre autres exemples, il est rappelé qu’en France, “les ¾ de l’impôt sont payés par les 20% des contribuables les mieux rémunérés”, mais a contrario, on peut lire également que "civiliser l’argent, c’est le démocratiser, le redistribuer partout comme un trésor qui appartient potentiellement à tous.”
Pratiquant l’art de l’oxymore, Bruckner énonce que “l’argent est à la fois la voie d’accès aux plaisirs et le mur qui les annule…”. A un autre moment, il se fait un tantinet artificieux en évoquant l’amour et la prostitution : “Ce n’est pas l’argent qui tue l’amour mais le manque qui le précipite dans les transactions.” Cette juxtaposition des contraires aboutit parfois même à des lieux communs : “ la corne d’abondance peut devenir menace de gavage, péril de suffocation. Il y a donc dans l’argent quelque chose qui détruit l’argent”, ou bien : “l’argent n’est jamais aussi présent que lorsqu’il est absent...”


Il est enfin difficile de suivre totalement l’auteur dans certaines de ses affirmations .
Notamment lorsqu’il énonce “qu’avec leur lucidité ravageuse, Pascal, La Rochefoucauld et les jansénistes ont anticipé sans le savoir, l’avènement de l’individu comptable, aux horizons bornés, propice à l’éclosion du capitalisme.” Le raccourci est par trop abrupt et réducteur, autant pour le capitalisme lui-même, que pour les penseurs cités !
Autre vision discutable, celle qu’il attribue à Keynes et qu’il partage, d’un avenir radieux “où les problèmes économiques passeront à l’arrière plan, c’est-à-dire à leur véritable place, et où la sphère de l’esprit et du cœur sera occupée ou réoccupée par nos problèmes réels ; ceux de la vie, et des relations humaines, de la création, du comportement et de la religion..”
Certes, on ne peut qu’être frappé par le paradoxe dans lequel “le bonheur n’a jamais été aussi dur à atteindre en dépit d’une abondance matérielle en expansion.” Mais, pour paraphraser une des propres remarques de l’auteur, le problème ne porte pas tant sur l’économie à laquelle porterait un intérêt excessif, que sur les aspirations spirituelles dont nous sommes de plus en plus pauvres…
Autre illustration d’une schématisation abusive du raisonnement, lorsque Bruckner observe navré, que “tout devient référence à la monnaie” et qu’à l’appui de cette thèse, il cite quelques expressions populaires : “se faire valoir.../... parce que je le vaux bien .../... se mettre en frais .../... être payé de retour.../... quelqu’un qui n’en vaut pas la peine…”
N’y a-t-il pas là matière à confusions ? La valeur des choses, des idées, des sentiments s’exprime parfois par des mots qui font référence à l’argent. Mais on ne saurait oublier que cette dernière, n’est elle-même qu’une représentation symbolique de la valeur des choses.
On savait avant ce livre que si l’argent ne fait pas le bonheur, il peut tout de même y contribuer, et qu’à l’instar de tous les excès, “trop d’argent tue l’argent...”

En définitive
A côté de constats intéressants s’attaquant à un vrai tabou, le livre distille quantité de réflexions parfois un peu faciles ou convenues, tendant à pondérer la provocation annoncée par le titre. En fait de décapage on doit souvent se contenter d’une sorte de moonwalk en forme de rétro-pédalage qui donne l’illusion d’avancer tout en reculant.
Au surplus, Pascal Bruckner exprime une conception très littéraire de l’argent, dans laquelle toute référence aux théories monétaires est absente. La confusion qu’il fait à plusieurs reprises entre la valeur des biens et l’argent, témoigne d’une méconnaissance du système monétaire. C’est un peu dommage car l’entreprise était prometteuse et le challenge très excitant...