23 juin 2016

La sagesse de l'argent

Parler de sagesse à propos de l’argent, cela relève dans notre pays d’une vraie provocation !
C’était sans doute un peu l’intention de Pascal Bruckner lorsqu’il donna ce joli titre à son dernier essai. 

On connaît en effet son franc parler et un certaine répugnance à se ranger derrière le conformisme contemporain. On connaissait également ses formules mordantes sur “la tyrannie de la pénitence”, sur “le sanglot de l’homme blanc”, ou encore sur “l’euphorie perpétuelle” par lesquelles il tourna en dérision dans des ouvrages précédents les clichés d’une pensée pasteurisée, en passe de perdre tout esprit critique.

Son dernier essai se situe dans la même veine assurément, visant cette fois à tordre le cou à nombre de préjugés relatifs au pognon, à la finance, au capitalisme, à mettre à plat certaines contradictions, et à désosser certaines théories fondées sur le mensonge..
Bruckner se plaît ainsi à montrer que ceux qui dénigrent le plus l’argent ne sont pas forcément ceux qui le dédaignent le plus, tandis que ceux qui en ont beaucoup se font généralement des plus discrets à son sujet.

Il ne lui est pas difficile de fournir maints exemples démontrant comment les politiciens dits de gauche, si vertueux pour les autres, se révèlent si âpres au gain concernant leurs affaires personnelles. La génération soixante-huitarde ou bien celle qui accompagna Mitterrand, fourmille de ces pharisiens dorés, farcis d’hypocrisie. Le gouvernement actuel en est lui-même infesté en dépit des pompeux engagements de François Hollande. Ce dernier lui-même, qui prétend ne pas aimer les riches, fait partie de ces grands bourgeois cachant leur mauvaise conscience sous des slogans miteux. En déclarant sa fortune juste au dessous du seuil relevant de l’ISF, il objective même une mauvaise foi quasi crapuleuse.
Mais la force de ces gens est d’avoir réussi à berner les gogos qui imaginent “qu’être de gauche devient un brevet de vertu et de probité… Pour Bruckner, la question est de savoir combien de temps encore, grâce à cette supercherie, “la caste des hauts fonctionnaires, jouissant de privilèges quasi monarchiques se croira au-dessus des lois...”

Les Politiciens ne sont pas les seuls à se goberger sur le dos d’un peuple naïf. 

Artistes, sportifs, et nombre de représentants du gratin médiatique sont à mettre dans le même panier. Par exemple, le footballeur Cantonna qui dézinguait à tout va les banques pendant que sa femme faisait de la publicité pour le Crédit Lyonnais. Pour Bruckner, “la haine verbale du système est d’autant plus forte qu’on s’y vautre avec délectation...”
Pareillement, il s’inspire du prétendu chef d’oeuvre de Damien Hirst, intitulé “Golden Calf”, pour montrer comment “en condamnant l’argent on se fait de l’argent…”
Les religions elles-mêmes entretiennent des rapports douteux avec l’argent. Bruckner cite le pape qui se pose en ennemi de l’argent tout en avouant qu’il en a besoin pour aider les pauvres et pour la propagation de la foi. Il évoque également le système de “la pénitence tarifée”, par lequel on achète des messes comme autant de viatiques pour l’au-delà, ou encore les fortunes colossales amassées par des sectes prêchant l’austérité (Mormons, Parsis en Inde, …)


Parmi les passages les plus percutants de l’essai, figurent ceux où Bruckner démonte les mensonges qui courent sur les méfaits supposés de l’argent et sur la nature perverse du capitalisme, bouc émissaire commode pour les idéologues de tout poil, propageant le mythe d’un monde meilleur dans lequel serait aboli ce fléau .
Il montre facilement qu’à l’instant présent “c’est dans les pays non capitalistes et non démocratiques que sévissent les formes les plus dégradantes de domination, y compris chez les enfants.”
Évoquant les expériences communistes et socialistes les plus extrêmes, il observe qu’invariablement, “on commence par détruire l’argent et on finit pas détruire les hôpitaux, les écoles, les temples et on rétablit l’esclavage et on traite les hommes en moyens de paiements.”
Il rappelle enfin que ce qui mène aux guerres, ce sont “souvent des ambitions impériales ou des motifs religieux ou idéologiques mais rarement monétaire isolé comme tel.”
De même, il souligne à juste titre que “le XXè siécle a été ravagé non par les puissances financières mais par les idéologies totalitaires, nazisme, fascisme et communisme.” Pendant ce temps, la pauvreté a reculé partout dans le monde grâce à l’extension du marché…

Malheureusement contrairement au dicton qui stipule “qu’abondance de biens ne nuit pas”, Pascal Bruckner noie un peu son propos sous le flot de ses arguments. A vrai dire, ça part un peu dans tous les sens et le message général de l’ouvrage reste nébuleux voire contradictoire.
Entre autres exemples, il est rappelé qu’en France, “les ¾ de l’impôt sont payés par les 20% des contribuables les mieux rémunérés”, mais a contrario, on peut lire également que "civiliser l’argent, c’est le démocratiser, le redistribuer partout comme un trésor qui appartient potentiellement à tous.”
Pratiquant l’art de l’oxymore, Bruckner énonce que “l’argent est à la fois la voie d’accès aux plaisirs et le mur qui les annule…”. A un autre moment, il se fait un tantinet artificieux en évoquant l’amour et la prostitution : “Ce n’est pas l’argent qui tue l’amour mais le manque qui le précipite dans les transactions.” Cette juxtaposition des contraires aboutit parfois même à des lieux communs : “ la corne d’abondance peut devenir menace de gavage, péril de suffocation. Il y a donc dans l’argent quelque chose qui détruit l’argent”, ou bien : “l’argent n’est jamais aussi présent que lorsqu’il est absent...”


Il est enfin difficile de suivre totalement l’auteur dans certaines de ses affirmations .
Notamment lorsqu’il énonce “qu’avec leur lucidité ravageuse, Pascal, La Rochefoucauld et les jansénistes ont anticipé sans le savoir, l’avènement de l’individu comptable, aux horizons bornés, propice à l’éclosion du capitalisme.” Le raccourci est par trop abrupt et réducteur, autant pour le capitalisme lui-même, que pour les penseurs cités !
Autre vision discutable, celle qu’il attribue à Keynes et qu’il partage, d’un avenir radieux “où les problèmes économiques passeront à l’arrière plan, c’est-à-dire à leur véritable place, et où la sphère de l’esprit et du cœur sera occupée ou réoccupée par nos problèmes réels ; ceux de la vie, et des relations humaines, de la création, du comportement et de la religion..”
Certes, on ne peut qu’être frappé par le paradoxe dans lequel “le bonheur n’a jamais été aussi dur à atteindre en dépit d’une abondance matérielle en expansion.” Mais, pour paraphraser une des propres remarques de l’auteur, le problème ne porte pas tant sur l’économie à laquelle porterait un intérêt excessif, que sur les aspirations spirituelles dont nous sommes de plus en plus pauvres…
Autre illustration d’une schématisation abusive du raisonnement, lorsque Bruckner observe navré, que “tout devient référence à la monnaie” et qu’à l’appui de cette thèse, il cite quelques expressions populaires : “se faire valoir.../... parce que je le vaux bien .../... se mettre en frais .../... être payé de retour.../... quelqu’un qui n’en vaut pas la peine…”
N’y a-t-il pas là matière à confusions ? La valeur des choses, des idées, des sentiments s’exprime parfois par des mots qui font référence à l’argent. Mais on ne saurait oublier que cette dernière, n’est elle-même qu’une représentation symbolique de la valeur des choses.
On savait avant ce livre que si l’argent ne fait pas le bonheur, il peut tout de même y contribuer, et qu’à l’instar de tous les excès, “trop d’argent tue l’argent...”

En définitive
A côté de constats intéressants s’attaquant à un vrai tabou, le livre distille quantité de réflexions parfois un peu faciles ou convenues, tendant à pondérer la provocation annoncée par le titre. En fait de décapage on doit souvent se contenter d’une sorte de moonwalk en forme de rétro-pédalage qui donne l’illusion d’avancer tout en reculant.
Au surplus, Pascal Bruckner exprime une conception très littéraire de l’argent, dans laquelle toute référence aux théories monétaires est absente. La confusion qu’il fait à plusieurs reprises entre la valeur des biens et l’argent, témoigne d’une méconnaissance du système monétaire. C’est un peu dommage car l’entreprise était prometteuse et le challenge très excitant...

17 juin 2016

Les méfaits du planisme

Il y a une quinzaine de jours s'achevait le congrès de l'Association des maires de France (AMF).

Parmi les thèmes abordés figurait celui récurrent, de la désertification croissante des régions, lorsque l’on considère le nombre de médecins installés. Le constat apparaît tout simplement dramatique : « Il n’y a aujourd’hui pas un département de France, pas un canton, pas un chef-lieu de canton qui n’ait des problèmes pour trouver un remplacement de médecin de campagne », a fait valoir François Baroin, le maire de Troyes et président de l’AMF.

L'Ordre des Médecins quant à lui, avait évalué il y a peu de temps, le nombre de Français vivant dans un désert médical à 2,5 millions de personnes !

Avant de s'interroger sur les moyens de remédier à la pénurie de médecins que connaissent aujourd’hui des centaines de communes en France, on pourrait se pencher sur les raisons de ce déficit apparent. N'est-il pas paradoxal d'observer de telles lacunes dans un pays où le nombre de médecins formés par les facultés, leur répartition par spécialité, et leur installation obéissent à une planification étatique réputée “adaptée aux besoins” depuis des décennies ? N'est-il pas surprenant de constater, au vu des chiffres de l'OCDE, que la France n'a pas moins de praticiens que la moyenne des pays avec lesquels elle peut se comparer (3,29/1000 habitants pour une moyenne observée de 3,27)?

En réalité, comment ne pas douter de l'efficacité des plans prétendant déterminer les besoins en se basant sur des critères théoriques si ce n'est technocratiques ?

La France forme beaucoup de médecins mais ils ne sont pas dans les bonnes spécialités et mal répartis géographiquement parlant. Sur le terrain, la pénurie touche aussi bien les campagnes que les structures hospitalières dont beaucoup sont touchées par la désertion croissante des médecins. Pour pallier les effets désastreux d'une sélection drastique et inadaptée à l'entrée des études médicales, on recrute massivement des médecins étrangers mais rien n'y fait. Le manque est toujours ressenti…

On pourrait également s'étonner en analysant les statistiques de l'OCDE de constater que la France dispose de moins de professionnels non médicaux que d’autres nations. Le nombre d'infirmières rapporté à celui des médecins notamment est sensiblement plus faible en France que dans plusieurs autres pays (Japon, Canada, Etats-Unis, Pays Bas, Suisse, Belgique…). Au surplus, ces paramédicaux ont en règle moins de responsabilité que leurs homologues d'autres pays. Autant dire que la délégation de tâches est très faible dans notre pays où la médicalisation est privilégiée. Il faut y voir sans doute une cause supplémentaire à la carence ressentie de ressources médicales.

Au total, une fois encore, force est de conclure que les mesures de planification supposées anticiper les besoins de la population sont mises en défaut. La France paie très cher un système de santé qui se révèle assez largement mal adapté aux nécessités. La logistique de ce système est elle-même très lourde et onéreuse, comprenant une infinité d’Agences, d’Instituts, d’observatoires et d’officines en tous genres, sous tutelle gouvernementale. Bien que la Cour des Comptes pointe régulièrement l’inefficacité de ce dispositif, il ne cesse de s’alourdir et les normes et contraintes prolifèrent sans cesse. Après avoir vainement tenté de les attirer par des primes financières, on parle de mettre en place des mesures coercitives imposant aux jeunes médecins de s’installer dans les territoires déficitaires.
On pourrait sourire de ce type de mesure au moment où l’Etat centralise à tour de bras ses administrations, contribuant largement à la désertification. Après avoir prôné la déconcentration des structures pendant des décennies, il apparaît insensé de préconiser désormais ce mouvement centripète vers les grandes métropoles de plus en plus engorgées et déshumanisées !
A l’époque où la communication de l’information se fait à la vitesse de la lumière, on ne peut que se désoler de voir se mettre en place un système de soins obéissant de plus en plus à une logique de centralisation bureaucratique.
L’inertie du balancier de l’Etat est telle qu’il a toujours un temps de retard par rapport à l’évolution des techniques. Les maires peuvent donc se lamenter, ils ont une bonne part de responsabilité dans le désastre chronique qu’ils constatent autour d’eux...

10 juin 2016

Ten Years After


Ce blog a dix ans.
Dix ans au service de la liberté sous toutes ses formes. Objectif sans doute aussi présomptueux que chimérique, il faut bien le reconnaître !

La liberté n’est hélas pas très "tendance" par les temps qui courent et de toute manière, on ne prend plus guère le temps de s’arrêter pour en mesurer l’importance ni pour en évaluer le rayonnement…
Comme l’air qu’on respire, ou l’eau qu’on boit, elle semble couler de source. Elle paraît avoir toujours existé.
On oublie qu’elle fut conquise au prix du sang et des larmes. On a bien souvent perdu la mémoire des terribles et désespérantes épreuves qui ont jalonné le parcours au bout duquel elle fut si chèrement acquise. On semble ignorer qu’elle est aussi précieuse que fragile, tant on est habitué à profiter de ses bienfaits. On occulte enfin le fait qu’il n’y a aucun mérite à vivre dans un pays libre, tandis qu’il faut beaucoup de courage et de détermination pour vivre libre en toutes circonstances, au moins dans sa tête.

En tout état de cause, dans un pays libre, c’est par son comportement et son sens des responsabilités qu’on montre qu’on est digne d’elle.

Une chose est certaine, il ne dépend que de nous que la liberté continue de régner sur nos destinées. Sa perte est une des pires calamités qui menacent l’humanité, et seule cette dernière peut être portée responsable de ce fléau lorsqu’il survient.
C’est pourquoi, en dépit de la vanité de l’entreprise à l’échelle individuelle, il me semble que « le jeu vaille la chandelle » comme on dit. Je continuerai donc à tenir ce blog autant que possible, parce que ce combat me tient à coeur et parce que je suis reconnaissant aux personnes qui rendent visite à ce petit espace de réflexions, même sans en partager toutes les idées. Au moins est-il possible d’espérer qu’elles ont en commun cet amour intransigeant de la Liberté.
Salut et Fraternité !

29 mai 2016

Petit traité libéral

Rafraîchissante lecture, pour les gens épris de liberté, que celle du fameux discours tenu il y quelques 200 ans par Benjamin Constant (1767-1830) à l’Athénée royal de Paris, et que la Maison Berg International a réédité sous forme d’un petit livre à la portée de toutes les bourses !

Comparant à cette occasion, “la liberté des Anciens à celle des Modernes”, il livra un véritable petit traité de libéralisme, démontrant une fois encore le rôle éminent des penseurs français dans l’édification de cette philosophie, que l’on voit de nos jours malheureusement foulée aux pieds, autant par imbécillité que par ignorance.

Constant remonte à la source vivifiante de la Grèce antique. Mais s’il objective tout ce que nous devons à cette première expérience démocratique, il s’attache également à montrer les lacunes du modèle originel, en pointant les différences qui le séparent d'une conception plus moderne dont il se fait l'avocat.

En premier lieu, il rappelle que “La liberté des Anciens consistait à exercer directement, mais de manière collective, plusieurs parties de la souveraineté toute entière, à délibérer sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d’alliance, à voter les lois, à prononcer des jugements…”
Cette participation active et constante aux grandes décisions, séduisante au premier abord, comportait un revers plutôt contraignant, puisqu’elle impliquait un asservissement de l’existence individuelle au corps collectif. En effet, “les Anciens n’avaient aucune notion des droits individuels et les hommes n’étaient pour ainsi dire que des machines dont la loi réglait les ressorts et dirigeait les rouages.”
Entre autres exemples, “la faculté de choisir son culte que nous regardons comme l’un de nos droits les plus précieux, aurait paru aux anciens un crime et un sacrilège...”


Sparte était l’archétype de cette organisation extrêmement encadrée, dont la conséquence principale était une discipline aride à l’intérieur de la nation, et la menée de guerres incessantes à l’extérieur, car : “ceux qui ne voulaient pas être conquérants ne pouvaient déposer les armes sous peine d’être conquis.”

Benjamin Constant nuance quelque peu cette description en évoquant la démocratie athénienne, qui introduisit un peu plus de souplesse, grâce au développement du commerce.

A cet égard, il souligne que dans l’histoire de l’humanité, si la guerre est antérieure au commerce, il ne s'agit en définitive que deux moyens différents d’atteindre le même but, celui de posséder ce que l’on désire. La guerre le permet par la force, tandis que le commerce le fait par l’échange.
De ce point de vue, comme l'avait déjà fait remarquer Montesquieu, le commerce apaise les moeurs, et affranchit également les individus, car "en créant le crédit, il rend l’autorité dépendante". Au bout du compte, si l’argent peut sembler l’arme la plus dangereuse du despotisme, c’est en même temps son frein le plus puissant...


Pour Constant, il est ainsi clair que le rayonnement d’Athènes, sa prospérité, mais aussi son essor culturel et spirituel, furent grandement favorisés par les échanges commerciaux qui se développèrent intensément à l’époque. Ce fut aussi l’occasion de voir s’ouvrir la notion de liberté à l’individu, la liberté devenant peu à peu “pour chacun, le droit de dire son opinion, de choisir son industrie, et de l’exercer, de disposer de sa propriété, d’en abuser même…”

En peu de mots, voilà fondé le libéralisme moderne, dont Benjamin Constant fut l’ardent défenseur, contre certains partisans du retour au collectivisme incarné par Sparte. Il évoque à cet égard avec un ton acerbe  les idéologues qui firent le lit de la Révolution Française, notamment Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), “ce génie sublime qu’animait l’amour le plus pur de la liberté”, mais qui “en transportant dans nos temps modernes une étendue de pouvoir social, de souveraineté collective qui appartenait à d’autres siècles, a fourni néanmoins de funestes prétextes à plus d’un genre de tyrannie.”
Il invoque de même l’abbé Mably (1709-1785), qui à l’instar de nos socialistes contemporains, Mélenchon en tête, et conformément aux maximes spartiates, voulait “que les citoyens soient complètement assujettis pour que la nation soit souveraine, et que l’individu soit esclave pour que le peuple soit libre.” Admirateur de la rigueur spartiate, il n’avait que mépris pour Athènes où sévissait selon lui “un épouvantable despotisme”, au motif que “tout le monde y fait ce qu’il veut...” Comment ne pas penser aux nostalgiques du Communisme lorsqu’ils vitupèrent contre l’enfer représenté selon eux par l’Amérique...

Benjamin Constant définit donc, en s’appuyant sur les acquis du modèle athénien, et en rejetant les excès de Sparte, les bases d’un nouveau paradigme démocratique, dans lequel selon lui, “nul n’a le droit d’arracher le citoyen à sa patrie, le propriétaire à ses biens, le négociant à son commerce, l’époux à son épouse, le père à ses enfants, l’écrivain à ses méditations studieuses, le vieillard à ses habitudes…”
Il souligne l’importance de l’initiative individuelle car, “toutes les fois que les gouvernements prétendent faire nos affaires, ils les font plus mal et plus dispendieusement que nous.”
Sur l’éducation, il souhaite pareillement minimiser le rôle de l’Etat, s’opposant avec force à la prétendue nécessité “de permettre que le gouvernement s’empare des générations naissantes pour les façonner à son gré...” A ses yeux, “l’autorité de l’Etat n’a de légitimité que pour garantir la mise en oeuvre des moyens généraux d’instruction, comme les voyageurs acceptent d’elle les grands chemins sans être dirigés par elle dans la route qu’ils veulent suivre.”

Au total, il le dit et le répète, la liberté individuelle, la jouissance paisible de l’indépendance privée, voilà l’essence de la véritable liberté moderne !
Il attire cependant l’attention sur un danger, consubstantiel à la liberté moderne : “c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique..”
Pour palier le fait que “perdu dans la multitude, l’individu n’aperçoit presque jamais l’influence qu’il exerce”, un système représentatif s’avère donc nécessaire, par lequel “une nation se décharge sur quelques individus de ce qu’elle ne peut ou ne veut pas faire elle-même.”

La démocratie participative “à l’ancienne” tombe de facto en désuétude au profit du système parlementaire dans lequel les citoyens exercent une surveillance active et constante de leurs élus et se réservent, "à des époques qui ne soient pas séparées par de trop grands intervalles, le droit de les écarter s’ils ont trompé leur voeux et de révoquer les pouvoirs dont ils auraient abusé..."
Ainsi, après John Locke, Benjamin Constant plaide pour un nouveau Contrat Social démocratique. Et avant Tocqueville, il voit le danger de l’Etat Providence par lequel les dépositaires de l’autorité ne manquent pas de nous exhorter à leur abandonner notre pouvoir : “Ils sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, excepté celle d’obéir et de payer !”


De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes (1819). Berg International 2014

28 mai 2016

Pouvoir de nuisance

L’épreuve de force à laquelle on assiste entre les syndicats et le gouvernement constitue une sorte d’apothéose dans la lente décomposition de notre pays. A chaque fois, on espère que ce genre de manifestation soit le signe désespéré de la défaite proche de la pensée gauchie, qui a fait tant de mal depuis tant de décennies…
Hélas, le blocage organisé de tout ce qui fait la vie quotidienne de la nation par une poignée de jusqu’au-boutistes revanchards est d’une navrante banalité.
Et en France, point n’est besoin d’être représentatif d’une majorité de la population, ni même d’avoir une quelconque légitimité pour mettre en oeuvre ce pouvoir de nuisance. Il suffit de quelques excités bien placés, pour prendre en otage, tout un pays en toute impunité !

L’arrogance et les excès qui caractérisent le discours et les actions de ces soi-disant rebelles confine au fanatisme. La violence inouïe que l’on constate dans le sillage de ces mouvements de contestation fait froid dans le dos. Jusqu’où montera-t-elle, encouragée par l’inertie apparente des forces de l’ordre et la complaisance de la justice et des médias ? C’est la question qui taraude désormais tous ceux qui sont attachés au principe de démocratie libérale et qui voient avec effarement s'abîmer peu à peu ce modèle si mal défendu par des gouvernants incapables, et auquel un peuple anesthésié par ce pouvoir démagogique semble en définitive si peu attaché.

Les sondages indiquent qu’une majorité de Français seraient opposés à la loi El Khomri. Mais derrière ces chiffres, comment faire la part de ceux qui le sont par pure idéologie d’extrême-gauche, de ceux qui expriment leur opposition à la politique incohérente du Président de la République, de ceux qui sont las des troubles incessants dans lesquels est plongé le pays, et de ceux enfin qui refusent ce texte parce qu’il ne va pas assez loin en matière de libéralisation ?

Mais tout va bien pour les satrapes de l’Etat. Pendant que le pays se déchire, madame El Khomri, ministre de son état, et auteur du projet de loi si décrié, ne trouve rien de mieux que de participer très détendue, à un aimable talk show télévisé, ou entre autres niaiseries, elle est amenée par les journalistes à commenter les dernières déclarations ineptes d’un footballeur aussi poilu qu’idiot, sur la sélection de l’équipe de France pour l’Euro 2016. La bouffonnerie n’a pas duré longtemps. Une horde de manifestants agressifs encerclant tout à coup bruyamment le studio, la séance est interrompue illico et la ministre doit être exfiltrée précipitamment...
Rappelons qu’elle était elle-même dans la rue il y a dix ans à peine pour manifester contre une loi similaire à la sienne, défendue par le gouvernement Villepin, dont elle a reconnu qu’elle ignorait à l’époque la teneur !
C'est dire qu'aujourd'hui sa loi, faite de bouts de ficelle, sans queue ni tête, sans conviction, sans perspective, n'a pas grand sens... Il n'est pas étonnant qu'elle ne plaise à personne.
M. Hollande quant à lui, fait le pitre au Japon, se répandant en petites blagues sur l’amélioration de la situation générale...

21 mai 2016

Ça va beaucoup mieux

Pour les amateurs de festivals pyrotechniques, le spectacle depuis quelque temps est dans la rue !
Les voitures brûlent, y compris celles de la police; un peu partout les vitrines des banques et des magasins volent en éclats; les places publiques sont occupées jour et nuit par des hordes barbares où des idéologues à deux balles, ivres d’une hypothétique revanche néo-bolchévique, côtoient les casseurs nihilistes dopés à la bière.
Grèves, dégradations et sabotages sévissent de manière endémique, pendant que dans l’ombre, les terroristes du Jihad ourdissent les plans de leurs prochains massacres.

La France expose au regard du monde ses guérillas urbaines, ses blocages, ses conflits et sa mortelle inertie, tandis que s'étalent les déchirements sordides et les turpitudes discréditant la bande de pieds nickelés qui font office de gouvernants ...

Pourtant, cette flambée insensée de violences qui traverse le pays au gré de sinistres feux d’artifices, ne semble pas vraiment émouvoir les foules. Il faut croire que le peuple s’habitue peu à peu à ces folies répétitives.

Les Pouvoirs Publics ne sont guère plus bouleversés et le Président de la République regarde ces désordres avec indifférence. Il continue comme si de rien n’était, à promener sa bouille satisfaite, en clamant que les choses vont de mieux en mieux, trafiquant sans vergogne à son avantage, les chiffres calamiteux de l'économie et du chômage ! Il est vrai que pas grand monde non plus ne prête attention à cette comédie pré-électorale grotesque. Opéra bouffe surréaliste.

Qu’adviendra-t-il dans un an tout juste, lors de l’élection présidentielle, nul ne saurait le dire, dans cette atmosphère insurrectionnelle. La France est à feu et à sang au motif d’une loi creuse, dont il ne reste à peu près rien, après les multiples amendements et révisions qui l’ont vidée de sa substance, déjà maigre originellement.

Malgré cela, il a fallu en passer par la fameuse procédure du 49.3 pour la promulguer, car en fait de majorité à l’Assemblée Nationale, le gouvernement ne trouve qu’un champ de ruines. Il en est le premier fautif à cause de ses tergiversations, ses contradictions et ses reculades. A cause également de son incompétence qui devient de plus en plus criante. Bien que la Gauche n’ait rien perdu de son arrogance, elle est la proie de convulsions qui la fracassent chaque jour davantage. Le drapeau rouge du socialisme n’est plus qu’un torchon usé s’effilochant au gré des incohérences et des archaïsmes avec lesquels il fut tissé envers et contre tout bon sens.

L’anti-capitalisme n’est qu’un spectre en voie de décomposition. L’antifascisme quant à lui sombre dans l'indécence, avec l’affaire dite Black M où l’on voit une obscure ministre de la culture se plaindre du “retour d’un ordre moral nauséabond” à cause de l’annulation d’un concert de rap, qu'un de ses amis avait programmé, dans un moment d'égarement, pour commémorer la bataille de Verdun !

Est-ce enfin la vraie agonie des mythes de la gauche ? Hollande sera-t-il le dernier roitelet décadent incarnant cette doctrine mortifère ? Emènera-t-il avec lui dans sa déchéance toute la clique disparate de courtisans et d’aigris qui gravitent autour de lui ? On n’ose l’espérer. En attendant, on a l’impression que tout peut arriver à tout moment. Il suffirait d’une étincelle pour embraser le paquebot France, qui pour l’heure continue de se paupériser, et qui n’en finit pas de s'abîmer dans les eaux glauques et froides du déclin.

04 mai 2016

Ça va mieux !

Avec son optimisme inoxydable le Président de la République affirmait il y a quelques jours que ça allait mieux en France.

De mieux en mieux en effet ! Dans un pays complètement bloqué (c’est le ministre de l'économie qui l’affirme), en proie à des flambées de violences de plus en plus fréquentes et intolérables (c’est le ministre de l’intérieur qui le déplore), dont bon nombre d’institutions publiques sont en ruine (c’est le ministre de la justice qui en fait le constat), où les inégalités se sont accrues en termes d’éducation (c’est la ministre concernée qui s’en fait l’écho), et dans lequel sévissent des communautarismes sectaires, créant de facto un véritable “apartheid territorial, social, ethnique” (c’est le premier ministre qui s’en émeut).
Ajoutons à ce tableau un chômage endémique, une dette abyssale, probablement insurmontable, une croissance anémique, des impôts confiscatoires, bref, le tableau d’un pays en plein marasme.
Face à ce désastre chronique, un chiffre mensuel relatif aux demandeurs d’emplois, trop beau pour être vrai, et deux ou trois contrats à l’export d’armements lourds, suffisent au chef de l’Etat pour s’auto-féliciter.
Le mois prochain, prenant la France pour une marquise un peu bêtasse, il annoncera sans doute que "Tout va très bien…"

Dans les rues de France, au quotidien c’est la chienlit comme disait de Gaulle. Entre manifestations corporatistes dont l’impact s’avère proportionnel à la capacité de nuisance, et désordres causés par des groupuscules insurrectionnels, c’est un navrant spectacle devant lequel les Pouvoirs Publics démontrent chaque jour un peu plus leur impuissance pour rétablir le calme et la sécurité.
La haine et l’intolérance se répandent un peu partout. Il y a quelques jours à Nantes, entre autres dégradations, des manifestants contre le projet de loi El Khomri incendiaient une Porsche qui avait le malheur de se trouver sur leur chemin. Ils épanchaient ainsi dans un feu d’artifice de bêtise et de méchanceté, leur haine des riches, leur aversion pour les “patrons” ! Tant pis pour le malheureux propriétaire du véhicule, qui n’était semble-t-il, qu’un jeune gars passionné de grosses cylindrées et qui avait mis toutes ses économies pour réaliser son rêve…
Les auteurs de cette infamie étaient-ils plus heureux après cette action ? Imaginent-ils que c’est en multipliant de telles exactions qu’ils vont améliorer leur sort ? Espèrent-ils légitimer leur cause de cette manière ?

Une fois encore les grandes aspirations idéologiques, sous la pression grégaire du groupe, rejoignent la plus abjecte crapulerie. Ces gens n’ont rien appris du passé et Nicolas Sarkozy n’a pas vraiment tort de dire qu’ils se comportent comme s’ils n’avaient rien dans la cervelle. 
Leur ignorance est à la mesure de leur rancoeur. De plus, ils nagent dans les contradictions. Tout en jetant aux orties les symboles de la société capitaliste, ils pillent les magasins pour s’emparer sans vergogne des biens de consommation qui en sont les produits les plus bassement matériels.

On peut se rassurer en se disant qu’il ne s’agit que d’une contestation très minoritaire, que les casseurs ne représentent qu'une petite frange des manifestants. Mais ces dérives n’en sont pas moins inquiétantes et déprimantes. L’Histoire a montré à maintes reprises que ces appels frénétiques au grand Soir et à la Révolution sont susceptibles à tout moment de déboucher sur une spirale insensée que rien ne peut arrêter lorsqu'elle est enclenchée. Comme le souligne Pascal Bruckner* dans son dernier ouvrage : On commence par détruire l’argent et on finit par détruire les hôpitaux, les écoles, les temples, et on rétablit l’esclavage et on traite les hommes en moyens de paiement…”


* Pascal Bruckner. La sagesse de l'argent. 2016 Grasset

30 avril 2016

Le péril radical

Le retour aux sources est à la mode. Cette propension à remonter à ses racines est séduisante de prime abord. On peut y voir l'expression d'un besoin plutôt sympathique d'authenticité. Il y a tant d'artificialité dans le monde moderne, qu'on est même enclin à trouver cette aspiration des plus légitimes…

Tant qu’il ne s’agit que d’une tendance, et quoique son aspect grégaire puisse prêter à sourire, il n’y a en tout cas pas lieu d’y trouver à redire. Elle est même parfois sous-tendue par un bon sens qui invite à réfléchir.
Là où cela devient plus ennuyant, c’est quand le penchant se transforme peu à peu en toquade, voire en lubie pour ne pas dire en obsession, et lorsqu’une opinion individuelle se mue en revendication, donnant lieu à un prosélytisme de plus en plus insistant, puis à des actions coercitives sur les autres pour les amener à penser de même.

On voit alors des opinions ne reposant en réalité que sur des croyances, se transformer en certitudes de plus en plus arrogantes, avec au bout du chemin la porte ouverte sur le fanatisme. Le retour aux origines n’est rien d’autre en ce cas qu’une radicalisation, c’est à dire l’expression d’une pensée extrémiste, intolérante et bornée.


Les religions constituent le terreau classique de ces dérives terribles de l’esprit humain. 

On croyait ce danger à peu près écarté mais force est de constater qu’il ressurgit hélas brutalement sous nos yeux. Les atrocités commises par les nouveaux barbares invoquant le nom d’Allah sont de ce point de vue hallucinantes. Mais ces horreurs ne sont pourtant que la partie émergée d’un mouvement de fond au moins aussi inquiétant, qui propage dans les cervelles et dans les comportements un obscurantisme et un sectarisme dévastateurs.

La politique est également un domaine où sévit trop souvent cette arrogance intellectuelle. Le Socialisme représente sans doute de ce point de vue la pire des calamités “laïques” que le genre humain ait engendrées. Sous toutes ses formes, et sous toutes les latitudes il n’a jamais amené rien d’autre que la misère, l’oppression et la désertification spirituelle.
Dans de telles circonstances, on est frappé par l’aveuglement de gens, pourtant dotés d’une éducation solide et parfaitement informés, donc en position d'avoir une opinion la plus objective possible. 

Ainsi, lorsque sévissait la grande famine provoquée par Mao, au nom de son prétendu "Grand Bond en Avant", qui fit plus de 50 millions de morts dans les années 1958-1962, François Mitterrand de retour de Chine en 1961, confiait benoitement au magazine l’Express, sa certitude que "Mao n’était pas un dictateur mais un humaniste et qu’il n’y avait pas de famine en Chine…"
Pareillement, il est bien difficile d’expliquer la raison qui poussa le Président Giscard d'Estaing à gratifier cette immonde crapule du titre de “phare de l'humanité”, au moment de sa disparition en 1976.
On se souvient des prétendus intellectuels qui encensèrent successivement Lénine, Trotski, Staline, Castro, Mao, and co., et qui applaudirent à la soi-disant libération du Cambodge par les hordes de Khmers Rouges...
Autant de sottise confine à la complicité de crime contre l’humanité !

Ces exemples paraissent caricaturaux mais ils sont révélateurs de la fragilité de la société et du progrès face à la radicalisation des esprits. Or nombre de débats agitant la pensée contemporaine sont en proie à un extrémisme grandissant. Même si ce dernier est souvent le fait de minorités, elles sont de plus plus agissantes et leurs actions témoignent d’une intolérance et d’une violence croissantes. Au surplus, les médias, si friands de scoops, amplifient artificiellement leur importance.
Il en est ainsi du mouvement “Nuit Debout”, animé par des groupuscules hétéroclites, crispés de manière frénétique sur un vague projet de loi, supposé apporter un peu de liberté dans la jungle bureaucratique qui étouffe le travail, au prétexte de le réglementer.
On a vu aux Etats-Unis des initiatives similaires avec Occupy Wall Street, et en Espagne avec les Indignés.

Le point commun de ces “soulèvements populaires” est le rejet primaire de la société ouverte et libre, sous-tendu par une argumentation de nature “révolutionnaire” où se télescopent tous les poncifs de l’anti-capitalisme, de l’anti-libéralisme, de l’anti-mondialisme... Ils réunissent sous des slogans simplistes et haineux, nombre d’obédiences d’une gauche archaïque et une frange arrogante de la population vociférant de manière confuse contre tout ce qui fait la prospérité de nos sociétés.
Est-ce la faute des politiciens, incapables de proposer de grands desseins, de grandes perspectives, depuis la mort des idéologies ? Est-ce le fait d’une lassitude paradoxale à l’égard d’un bien-être matériel qu’on ne sait plus apprécier ? Est-ce cette fascination morbide que manifestent souvent les êtres humains pour la destruction ?

On peut s’interroger face à cette montée disparate mais réelle de l’intolérance, de la subjectivité, de la radicalité, et devant ces mouvements qui n’ont de cesse de s’attaquer aux piliers d’un système bâti sur tant de sacrifices, d’efforts, d’opiniâtreté, et qui procure en dépit de ses défauts, un bonheur matériel inégalé dans toute l’histoire de l’humanité.
On accuse parfois Descartes d’avoir promu le principe de la tabula rasa, consistant à faire table rase du passé, mais il s’agissait avant tout pour lui de pratiquer le doute méthodique qui consiste à « abandonner les croyances des choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables aussi prudemment que celles qui sont entièrement fausses »
Manifestement, nombre de révolutionnaires ignorent cet enseignement, pour leur plus grand malheur et pour celui des gens qu’ils entraînent dans leur folie...

25 avril 2016

Un pensée très compliquée

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Voilà qui pourrait peut-être résumer le cheminement intellectuel suivi par Edgar Morin dans cette Introduction à la pensée complexe, qui bien que succincte, s’avère d’un abord des plus ardus, tant les notions exposées frisent souvent l’inintelligible.

Sont-ce les idées ou bien la manière de les présenter ? On penche assez rapidement pour la seconde hypothèse, tant l’auteur semble fuir la simplicité, par crainte peut-être de tomber dans le simplisme.
Il annonce d’ailleurs la couleur dès les premières pages : « Nous vivons sous l’empire des principes de disjonction, de réduction, et d’abstraction dont l’ensemble constitue ce que j’appelle le paradigme de simplification. »
A le croire, le responsable de cette schématisation excessive de la pensée, ce serait le bon vieux Descartes, qui aurait commis une faute majeure “en disjoignant le sujet pensant (ego cogitans) et la chose étendue (res extensa) et en posant comme principe de vérité les idées claires et distinctes...”

Le cher Edgar n’annonce rien de moins qu’une nouvelle révolution dont il serait en quelque sorte le porte-étendard. Elle consiste à substituer au “paradigme de disjonction/réduction/unidimensionnalisation”, celui de “distinction/conjonction”, qui permettrait d’après lui “de distinguer sans disjoindre, d’associer sans identifier ou réduire.”
Ressentant probablement la nécessité de préciser sa réflexion, il se lance dans une délicieuse digression au sujet de ce nouveau paradigme, “qui comporterait un principe dialogique et translogique, qui intégrerait la logique classique tout en tenant compte de ses limites de facto (problèmes de contradictions) et de jure (limites du formalisme). Il porterait en lui le principe de l’Unitas multiplex, qui échappe à l’Unité abstraite du haut (holisme) et du bas (réductionisme).”

Autant le dire tout de suite, même avec la meilleure volonté du monde, il devient vite très difficile de suivre le philosophe, sauf à vouloir se perdre dans une forêt de concepts tous plus nébuleux les uns que les autres, et dont on voit de moins en moins à mesure qu’on avance, les débouchés pratiques. Cette opacité est d’autant moins tolérable qu’elle se teinte d’un mépris assez épais pour tout ce qui précède la nouvelle ère dont il serait le prophète. Ainsi Edgar Morin n’hésite pas à affirmer que “nous sommes dans la préhistoire de l’esprit humain”, et qu’à ses yeux, “seule la pensée complexe nous permettrait de civiliser notre connaissance.”
Le problème est que cette “pensée complexe” ressemble sous sa plume, à une sorte de grand foutoir où tous les contraires s’affrontent, et dans lequel les circonlocutions et les périphrases masquent mal le fait qu’on tourne en rond. 

Lorsqu’il veut prendre de la hauteur, ce n'est pas mieux car il se met alors à généraliser à tout-va : “si le concept de physique s’élargit, se complexifie, alors tout est physique…/… et la biologie, la sociologie, l’anthropologie sont des branches particulières de la physique…/… Et si le concept de biologie s’élargit, se complexifie, alors tout ce qui est sociologique et anthropologique est biologique…”

Au bout du compte, à travers cette optique globalisante, tout repère s’efface, tout relief s’estompe, et si tout devient possible, rien ne prend vraiment forme. On apprend par exemple que “le monde est à l’intérieur de notre esprit, lequel est à l’intérieur du monde” ce qui nous fait une belle jambe, ou que “la biologie de la connaissance nous montre qu’il n’y a aucun dispositif dans le cerveau humain qui permette de distinguer la perception de l’hallucination , le réel de l’imaginaire…” Édifiant n’est-il pas ?
Mais à quoi bon vouloir progresser sur le chemin de la connaissance, quand rien ne nous permet de savoir si nous sommes sur la bonne voie ? Comment espérer conduire un raisonnement qui vaille si nous ne pouvons même pas tabler sur la cohérence de notre intellect ?

On peut certes s’interroger sur les paradoxes apparents et les incertitudes que la science moderne fait surgir, mais que peut-on réellement attendre de concret d’une démarche qui “loin de tenter une unification rigide”, se fait fort “d’assurer une connexion souple, mais indispensable, entre ouverture systémique et brèche gödelienne, incertitude empirique et indécidabilité théorique, ouverture physique/thermodynamique et ouverture épistémique/théorique ?”
Et comment peut-on entrevoir une issue pragmatique aux problématiques qui assaillent le monde si l’on admet comme ce discours nous y invite, “que la relation anthropo-sociale est complexe parce que le tout est dans la partie qui est le tout…”
La boucle semble bouclée, mais au bout de ce périple qui promettait de joindre l’alpha et l'oméga, le voyageur fait le constat qu’il n’a pas décollé du point de départ !


Cet opuscule, précisons-le, n’est qu’un concentré des solutions ébauchées dans les six épais volumes de ce qu’il a intitulé “La Méthode”, peut-être par analogie avec le discours du même nom, d’essence cartésienne.

Il faut admirer la patience des lecteurs qui ont pu parvenir au bout d’un tel pensum, sans doute écrit avec ce style plombé et redondant dont cet ouvrage donne un aperçu. On peine à réprimer un sourire lorsque, sans doute pour excuser les incessantes références à sa propre oeuvre, Edgar Morin déclare avec gravité : “Je suis un auteur qui s’auto-désigne”, tout en précisant non sans fausse modestie: “Je veux dire que cette exhibition comporte aussi de l’humilité…”
Il est enfin permis de s’interroger sur un homme qui dit “étouffer dans la pensée close, la science close, les vérités bornées, amputées, arrogantes” (Le Paradigme Perdu), ou qui affirme que “la maladie de la théorie est dans le doctrinarisme et le dogmatisme, qui referment la théorie sur elle-même et la pétrifient.”
Comment occulter que dans le même temps, il ne s’est jamais vraiment échappé de la pensée marxiste, si simplificatrice, si arrogante, si sectaire, affirmant notamment en 2012: “je vois clairement que j'étais marxien avant d'être marxiste, puisque je suis redevenu marxien avant de devenir méta-marxiste.” Et un peu plus loin: “j'ai toute ma vie, dans toute mon oeuvre, été fidèle à la perspective marxienne de mon adolescence.” (Introduction à l’ouvrage pour et contre Marx).
Comprenne qui pourra...

Je pense à mon ami Jeff qui m’a fait découvrir cette pensée complexe, dont je n’ai pour ma part pas saisi grand chose. J’espère ne pas l’avoir déçu avec ce commentaire un peu acide et j’espère qu’il pourra m’en dire un peu plus un jour...

17 avril 2016

Philippe de Villiers, l'imprécateur

Le récent livre de Philippe de Villiers a ceci de particulier, qu’il échappe à la retape pré-électorale dans laquelle s’inscrivent nombre d’insipides opuscules politiciens. Il relève bien davantage à l’évidence du pamphlet qui fut un genre prisé lorsque les opinions n’étaient pas encore devenues de vains mots.

Quoique un peu désabusé, car témoignant d’une destinée quasi révolue, le propos fait souvent mouche car il a du style et du panache. Philippe de Villiers écrit bien et cette qualité mérite à elle seule des éloges.
On retrouve la classe, la fougue et la sincérité du chouan, vibrant plus que jamais de toutes ses racines aristocratiques et de son tempérament rebelle. Mais on trouve également beaucoup d’excès, de convictions à l’emporte-pièce, et toutes les œillères idéologiques qui bridèrent son parcours en dents de scie, dont on retient avant tout le beau succès du Puy-du-Fou, et pas mal de ratages plus ou moins magnifiques.

Il est difficile de situer Philippe de Villiers sur l’échiquier politique. Ni vraiment à droite, sa famille naturelle, mais de laquelle il a souvent fait sécession, ni à gauche, qu’il exècre, mais avec laquelle il est prêt à certains compromis dès qu’elle exalte le concept de la nation souveraine. Pour la même raison, il côtoya souvent de très près le Front National sans jamais s’y associer… Enfin, comme cet ouvrage le démontre, il n’a pas grand chose d’un libéral.
En réalité Philippe de Villiers peine à se départir de ses gènes, qui le conduisent tantôt à se montrer sous un jour chevaleresque et quelque peu “vieille France”, et tantôt à se comporter de manière méprisante, si entière, si rentre-dedans, qu’il décourage toute sympathie durable.

Lassé de la politique et ayant abandonné toute ambition, il met à jour dans son dernier ouvrage, au titre un peu ronflant, quelques turpitudes du monde politique, mais qui les ignorait vraiment ?
Il dézingue à tout-va, insistant sur le caractère fluctuant, contradictoire et veule des convictions affichées par ses congénères, mais dans le tourbillon qu’il provoque c’est le bébé qui part avec l’eau du bain. Tout y passe. La classe politique dans son ensemble est qualifiée de “crapaudaille”, qui “a déclassé la France et l’a précipitée dans une impasse alors qu’elle avait mandat de la rétablir en sa grandeur…”
Même les gens avec lesquels il fit cause commune, furent de faux-amis. Ainsi son alliance avec Philippe Séguin et Charles Pasqua, fut de son propre aveu bien plus circonstancielle que sincère. La foi du premier s’évapora en respectueuses lâchetés devant Mitterrand lors du référendum sur le traité de Maastricht. Pire encore, après avoir fustigé l’Europe de Bruxelles, Séguin s’en accommoda fort bien lorsque son intérêt personnel l’exigea. Quant au second, il apparaît sous la plume du Vendéen sous les traits d’un homme sans foi ni loi, à part la sienne…
Cela dit, Philippe de Villiers a tendance à occulter le fait que lui aussi participa au jeu. Et s’il pourrait presque convaincre qu’il fut le seul à être honnête, doté de convictions et fidèle à ses principes, il ne fera pas oublier que ce fut au prix d’une intransigeance cassante, de ruptures navrantes, et d’un enfermement idéologique confinant parfois à l’absurde.

Tout au long de ce livre, la charge la plus violente, lancinante, qui revient sans cesse au fil des pages, c’est celle qui vise la Mondialisation, le Capitalisme, le Progrès, et in fine l’Amérique.
Outre son caractère désuet, imprégné d’un parfum d’ancien régime, et d’une nostalgie vaine de la France de jadis, cette vindicte participe hélas du tsunami morbide dans lequel se perd un pays refusant de voir la réalité, et incapable de s’adapter au nouveau monde. Par exemple, lorsque le chevau-léger s’attaque au libre-échange et à la mondialisation, il sombre dans la caricature. Ainsi, critiquant le traité ALENA et la perspective d’un éventuel accord trans-atlantique entre l’Europe et les Etats-Unis, il n’hésite pas à affirmer “qu’il nous faudra supprimer ce qu’il reste de nos protections et nous mettre à parité avec le moins disant social, écologique, sanitaire et culturel américain. Entreront chez nous librement la viande aux hormones, les farines animales, les volailles lavées à l’acide et à la chlorine, gorgés de pesticides interdits…”

Son aversion du progrès le fait condamner sans nuance toutes les techniques utilisées par l’agriculture moderne, responsables selon lui d’un “empoisonnement général”. “Depuis l’eau qu’on boit, l’air qu’on respire, où flottent de fines particules, la nourriture qu’on ingère et qui est chargée de molécules neurotoxiques…” Il éructe sa haine autant que son incompréhension de manière plutôt confuse face aux projets des nouveaux “technoprophètes” de la Silicon Valley. Sans doute hanté par le péché originel dont son éducation l’a empreint, il va jusqu’à voir dans le logo de la firme Apple “la pomme du Livre, croquée, rongée jusqu’au trognon même…”

Au total, Philippe de Villiers maîtrise mal sa fougue. Certaines de ses imprécations sonnent juste, notamment lorsqu’il vilipende le mercantilisme, le matérialisme, la cupidité du monde et la lâcheté, la versatilité des politiciens.
Mais ces vices ne sont pas d’aujourd’hui.
Surtout, cela ne le met pas à l’abri de certaines contradictions. Lorsqu’il rappelle qu’il fut soutenu financièrement par Jimmy Goldsmith, devenu milliardaire grâce au capitalisme, à l’industrie et à la mondialisation. Ou bien lorsqu’il ramena fièrement de Los Angeles en 2012 le Thea Classic Award, qu’un jury international décerna au “plus beau parc du monde”, en l’occurrence la cinéscénie du Puy du Fou, sans doute son plus beau titre de gloire...