19 octobre 2019

L'erreur et l'orgueil

En émergeant du foisonnement de références et de concepts passés au tamis de la critique par Roger Scruton, dans son ouvrage intitulé l’Erreur et l’Orgueil, je suis quelque peu abasourdi.
Cette plongée dans la jungle de la Gauche Moderne a de quoi déconcerter et l’on peut à certains moments s’y égarer.
La thématique principale, qui est l’infiltration depuis 1945 de toutes les strates culturelles de nos sociétés par la pensée de gauche, n’est pourtant pour ma part pas vraiment une révélation. C’est d’ailleurs une telle évidence qu’il faudrait être bien mal-voyant pour qu’elle vous échappe. A moins de vérifier l’adage qui dit qu’il n’y a pas plus aveugle que ceux qui ne veulent pas voir…

Le premier chapitre est en forme d’interrogation : Qu’est-ce que la gauche ?
A l’origine, une appellation des plus triviales pour qualifier en France le Tiers État, installé à la gauche du Roi lors des États Généraux de 1789 (la Noblesse se trouvant placée à droite).
Depuis cette date, des révolutions ont éclaté, des têtes sont tombées, beaucoup de sang a été versé au nom de l’idéologie, et beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Mais une question reste, fascinante pour l’auteur : “Comment expliquer qu’après un siècle de catastrophes socialistes, et avec un héritage intellectuel qui a volé en éclats à maintes reprises, la position de la gauche demeure, comme toujours, la position par défaut autour de laquelle gravitent automatiquement les intellectuels quand on leur réclame une philosophie globale ?”

C’est donc l’objet de l’ouvrage, de montrer comment ce mode de pensée est parvenu à s’imposer si durablement et si profondément dans les esprits. Pour cela, l’auteur s’attache à démonter méthodiquement les discours et les thèses propagés par les intellectuels peu ou prou liés "à la cause" à travers un engagement qui a une fâcheuse tendance à s’arroger “le monopole du cœur”. Ce travail est également l’occasion de mettre à jour la plupart des subterfuges de raisonnement et de langage sur lesquels s’appuie leur dialectique et donc l’idéologie.

La gauche est championne en matière de récupération et fonde une bonne partie de son apparente légitimité sur le ressenti victimaire. Les malheureux dont il fallait originellement prendre la défense étaient principalement les pauvres. Mais le concept s’est peu à peu relativisé à mesure que le progrès matériel et la prospérité s’étendaient et de moins en moins de gens croient encore objectivement au Grand Soir des riches pour améliorer leur situation. Toutefois, comme le fait remarquer Scruton, ”l’émancipation des victimes est un puits sans fond”, et de nouvelles thématiques de luttes surgissent continuellement à l’horizon: “libération des femmes de l’oppression masculine, des animaux de la maltraitance, des homosexuels et des transsexuels de l’homophobie, même des musulmans de l’islamophobie…”
Tous ces combats dressant les uns contre les autres, auxquels il faut ajouter celui de l’écologie, qui se targue de protéger la planète des prétendus méfaits du capitalisme ont été intégrés aux derniers programmes de la gauche, qui n’a pas pour autant abandonné ses objectifs chimériques de réduire toujours plus les inégalités et de faire régner une fois pour toutes ce qu’elle appelle avec de gras sanglots de bonne conscience, la “justice sociale”.
Scruton à cette occasion souligne les contradictions profondes dans lesquelles pataugent la gauche et tous ses thuriféraires. Si l’égalité et la liberté prônées par la révolution française s’opposent clairement, l’émancipation est tout aussi incompatible avec le concept de justice sociale. En effet, "si l’émancipation implique la libération du potentiel individuel, comment empêcher les ambitieux, les dynamiques, les intelligents, les beaux et les forts d’avancer, et quel degré de contrainte devons nous nous permettre d’exercer sur eux ?"
Ces contradictions expliquent selon Scruton la spirale croissante de violence inéluctable qui accompagne les transitions révolutionnaires entreprises au nom de la gauche, et qui conduit invariablement à l’échec : “il faut une force infinie pour mettre en œuvre l’impossible…”

Tout l’art des penseurs de gauche est de faire disparaître ces contradictions derrière la révolte, la rébellion ou l’insoumission face aux hiérarchies, aux institutions traditionnelles, à l’ordre bourgeois… C’est précisément l’objectif de la plupart des intellectuels dont la rhétorique artificieuse et répétitive est disséquée dans cet ouvrage.

Dès son origine, le mouvement socialo-communiste a en effet mené le combat du langage, élaborant avec opiniâtreté une novlangue habile mais sournoise, qui lui a permis entre autres falsifications de faire passer le marxisme pour une science et de parer la révolution de romantisme.

C’est en Grande-Bretagne que Scruton trouve les premiers idéologues qu’il accroche à son tableau de chasse, à savoir Eric Hobsbawm et E.P. Thompson. Assez oubliés aujourd’hui, ils étaient les compagnons de route du parti communiste britannique. Si le premier s’en désolidarisa en 1956 lors de l’invasion de la Hongrie par les Soviétiques, le second resta fidèle à sa ligne officielle même après qu’il fut dissous en 1990, et il continua jusqu’à sa mort en 2012 à approuver toutes les atrocités commises au nom du socialisme. Ce faisant il prétendait avoir “le coeur lourd” ce qui témoigne d’une hypocrisie monstrueuse qui “montre jusqu’où il est possible d’aller dans la complicité lorsque le crime est l’oeuvre de la gauche.” Et de démontrer combien l’ouvrage “historique” que Hobsbawn consacra à la révolution russe est un chef d’oeuvre de désinformation partisane.

Il est assez jubilatoire de suivre l’analyse scrupuleuse que l’auteur fait ensuite de nombre de penseurs ou d’intellectuels ayant peu ou prou servi les idéaux de gauche. Il y a les américains Galbraith et Dworkin que nous connaissons peu en France mais qui ont contribué à accréditer au coeur même du pays du capitalisme l’idée que ce dernier était aussi oppressif que le communisme et à faire croire que la liberté à l’anglo-saxonne n’était qu’un asservissement aux diktats de l’industrie et des lobbies. Il y aurait beaucoup à dire également sur la vision du système judiciaire proposée par Dworkin, proche parfois de celle du “libéral” John Rawls, qui tente d’infléchir le droit fondé sur la jurisprudence et le pragmatisme vers une conception privilégiant l’objectif “globalisant” de justice sociale.

Il y a de nombreux Français dans la série de portraits qui suit. De Sartre à Badiou, ils sont légions à avoir propagé la critique de l’ordre bourgeois, du capitalisme, et du libéralisme (dans sa définition française derrière laquelle on trouve tout ce qui fonde le système démocratique américain).
Tous n’ont pas revendiqué leur adhésion au modèle protéiforme du socialisme, mais tous penchent peu ou prou à gauche, et ont souscrit à un moment ou à un autre de leur existence à l’engagement intellectuel dit "de gauche".
A la vérité, selon Scruton, "deux accusations se sont glissées dans la tête des intellectuels étudiés dans ce livre: la première veut que la société capitaliste soit fondée sur le pouvoir et la domination; la seconde qu’il signifie la marchandisation processus par lequel les individus seraient réduits à l’état de choses, et la fétichisation des choses en tant qu’agents."
En fin de compte, tous souhaitent "une société débarrassée de tout ce qui rend une société possible: le droit, la propriété, la coutume, la hiérarchie, la famille, la négociation, le gouvernement, les institutions…"
Il en est ainsi des philosophes, mais également des sociologues, et de ceux qui ont gravité autour de la sphère psychiatrique, des psychologues aux psychanalystes: Althusser, Foucault, Deleuze, Lacan, Derrida, Baudrillard, Guattari
Tantôt le discours se pare d’arguties d’allure scientifique (les mathèmes de Lacan repris et enjolivés par Badiou, les rhizomes de Deleuze…), tantôt il esthétise la révolution ce qui permet d’occulter les souffrances des peuples qui la subissent, tantôt il noie l’attention dans une forêt de concepts plus inintelligibles les uns que les autres (la “machine à non sens” comme l’appelle Scruton).
En Europe dans la pléiade d’auteurs qui ont relayé ces divagations, aussi emphatiques que nébuleuses, Scruton s’emploie à décortiquer la rhétorique de gens comme Adorno, Lukacs, Habermas, Zizek. Retenons entre bien d'autres exemples, cette réflexion sur Adorno selon lequel, la seule alternative au capitalisme serait l’utopie. Autant dire qu’il n’y a pas d’alternative !

Tout au long de son ouvrage, Roger Scruton, qui revendique la position de conservateur, secoue donc vigoureusement le cocotier de la Révolution. Son analyse est aussi profonde que décapante, et parfois féroce. il traite Sartre de marxiste rétrograde, Lacan de charlatan fou, Foucault de mythomane paranoïaque, Althusser de vacuité fondamentale, Habermas d’écrivain confus et bureaucratique dont la plupart des pages ne mérite que la corbeille à papier...
Pour certains c’est de la pure provocation pour ne pas dire du blasphème et l’auteur dut affronter une belle levée de boucliers parmi les notables acquis à l’idéologie maltraitée. Il prétend que ce livre dont la première publication remonte à 1985 fut préjudiciable à sa carrière. On veut bien le croire lorsqu’on voit l’ostracisation qui frappe quiconque s’oppose au mainstream qu’est devenue la bien-pensance de gauche.
On peut craindre hélas qu’un tel pavé dans la mare reste pour longtemps sans conséquence positive. Il est si facile et reposant de se laisser porter par le courant, voire d’en rajouter pour se donner l’illusion d’avancer plus vite sur la voie du progrès...
* Roger Scruton L'erreur et l'orgueil. L'Artilleur 2019

03 octobre 2019

So Lonely...

Le cheveu en bataille et l’œil morose du fauve lassé par tant de chasses vaines, il continue envers et contre tout de ferrailler sans repos.
Il y a peu de temps, il fut porté triomphalement au pouvoir par ses amis. Aujourd’hui, il ne compte plus les trahisons ni les obstacles qu’on met en travers de sa course. Celle-ci paraît insensée, mais au fond qu’en est-il ?
Il est à la tête d’un pays que les contradictions et l’indécision ont mené dans une impasse. Dans la nasse tout le monde s’agite, ça crie à hue et à dia mais ça n’avance plus d’un iota. Au dessus de la mêlée, Boris Johnson règne, mais la tunique dont on l’a revêtu est celle de Nessus. Comment faire pour s’en défaire et sortir de ce guêpier ?

Il souhaitait sans doute que le royaume restât dans le giron européen, mais le peuple en a décidé autrement. David Cameron, l’homme par qui le drame est arrivé s’en est allé, fort démocratiquement certes, mais la queue entre les jambes quand même. Il fallait bien prendre la relève. Theresa May y a usé son énergie et sa foi dans les institutions. C’est à lui désormais qu’il revient de trouver la solution…
A ses yeux, elle est simple. Il s’agit de mettre en pratique au plus vite la volonté du peuple. Trois ans que la comédie dure, c’est sans doute un peu pour ça que l’écheveau est devenu aussi inextricable.

Il a décidé de geler transitoirement le parlement, pour faire taire les parlottes inutiles. Il faut dire que ce dernier s’obstinait depuis des mois à réclamer qu’on parvienne à une sortie à l’amiable, tout en refusant avec la même opiniâtreté toutes les propositions allant dans ce sens !
Excédé, il a exhorté le dit parlement à accepter des élections anticipées, avec l’espoir qu’elles brisent ce nœud gordien et qu’elles confortent sa position.

Pour l’heure, il a tout perdu. Les parlementaires offusqués, accrochés sans doute à leurs prébendes plus qu’à tout, ont refusé qu’elles soient remises en jeu par le fait du Prince. Pire, ils ont obtenu de la Cour Suprême le droit de siéger à nouveau. Ils pérorent donc de plus belle à l’image de leur clownesque aboyeur John Bercow, et réclament du premier ministre qu’il trouve avant un mois les termes de l’impossible accord. De l’autre côté de la Manche on dit haut et fort qu’il n’est plus question de négocier...
Malgré les revers quasi quotidiens, Boris tient bon. Il vient encore de proposer un nouveau “compromis juste et raisonnable”, qu’il veut irrévocable et définitif, et déjà contesté. Mais le temps passe, qui use toute chose. Qui craquera le premier ? Sera-ce l’homme gagné par la fatigue ou bien le système perclus de vermoulure ? Dans le premier cas, il ne restera plus qu’à se raccrocher à l’adage qui dit qu’il n’est pas de problème que l’absence de solution ne finisse par résoudre...

27 septembre 2019

Sans la Liberté

La publication toute récente d’un petit essai au titre provocateur*, que je reprends en tête de ce billet, vient d’attirer mon attention.
Signé par l’avocat François Sureau, il s’attache à démontrer tout en le déplorant, que notre époque est en train de perdre le goût et pire encore, le désir de liberté.
N’étant pas loin de penser la même chose, je ne pouvais qu’aborder avec intérêt un tel ouvrage, rapide à lire puisqu’il ne compte qu’une soixantaine de pages, venant d’un fin connaisseur du monde législatif, et qui au surplus serait lié d’amitié avec le Président de la République. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’épargne guère la gestion du gouvernement actuel, même si ses reproches concernent au moins deux décennies...

Selon l’auteur, la situation est grave, car “nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté”, ce qui nous amène de facto à “remplacer le blanc de notre drapeau par le gris préfectoral...”
En cause, les lois promulguées depuis quelques années, bien intentionnées sans nul doute, mais liberticides en diable.

Par exemple, la “loi anti-casseurs” d’avril 2019, qui revient selon lui à confier au Parquet la faculté de trier les bons et les mauvais manifestants, et donc in fine d'interdire à certains d’exprimer leur opposition à la politique de l’Etat.
Dans la même veine, il évoque également le récent texte réprimant les fake news en période électorale, qui risque en plus d’être inefficace, de se révéler nuisible. Qu’est-ce qu’une fake news ? Voilà la question à laquelle devra répondre le juge des référés à la place des citoyens, considérés comme trop bêtes pour le faire eux-mêmes. Il est probable qu’il lui sera souvent difficile de démêler le vrai du faux,  ce qui pourra conduire, avec le sceau de l'Etat, à faire prendre pour vraie une fausse nouvelle, à moins que cela ne soit l’inverse...
Enfin, la petite dernière, datant de 2 mois à peine, s'attachant à réprimer les discours de haine sur internet. Pour M. Sureau la notion sera là aussi sujette à controverse, la république elle-même ne fonde-t-elle pas ses origines sur "la haine des tyrans”? Pire, en faisant planer la menace de sanctions sur les gestionnaires des fameux “réseaux sociaux”, elle risque de devenir “un puissant encouragement à la censure.”

Parallèlement, force est de constater que les mesures visant à garantir la sécurité et la quiétude des citoyens relèvent de plus en plus d'une logique militaire. Ainsi, on peut selon l’auteur s’effrayer de voir que pour encadrer une manifestation d’à peine quelque centaines de personnes, il faille des effectifs de police aussi nombreux si ce n’est plus, armés et harnachés comme des soldats engagés au Kosovo, en Afghanistan ou en Irak.
Très justement, l’auteur souligne qu’une telle démonstration de force est “aussi insultante qu’absurde, surtout pour qui se souvient de l’incapacité, faute d’ordres donnés en ce sens, pour les forces en question, de répliquer de manière appropriée…”

La liberté est donc menacée, grignotée, étouffée, par le législateur c’est certain. Quant aux mesures sécuritaires, légitimes face au terrorisme bien réel, elles sont trop souvent dévoyées, aboutissant au même résultat. Il n’est que de voir la législation de l’état d’urgence, supposée combattre le terrorisme, qui “a servi pour assigner à résidence des écologistes...”


Même s’il sonne juste, on peut juger le constat fait par M. Sureau un tantinet excessif. Les entorses à la liberté restent pour l’heure vénielles par rapport à ce qu’on a pu connaître en France par le passé, pas forcément très lointain, ou présentement dans certains pays. Le plus grave est sans doute ce qu’elles révèlent de la santé de notre société démocratique “avancée”, pour reprendre la terminologie utilisée jadis par Valéry Giscard d’Estaing.
Sur le sujet, M. Sureau n’est guère optimiste puisqu’il estime que “Nous avons réussi le prodige d’asservir le citoyen en diminuant dans le même temps l’efficacité de l’État.” En cause selon lui, la multitude de bonnes raisons que nous nous donnons pour méconnaître les droits de l’homme, et la prolifération d’une administration bienveillante mais omniprésente, à la manière de ce pouvoir “absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux” qu’avait prédit Tocqueville.

Malheureusement, faute de place peut-être vu le format de l’ouvrage, M. Sureau ne s’étend pas trop sur cette thématique. On peut le regretter car l’érosion de la liberté n’est qu’un symptôme auquel il semble vain de s’opposer si l’on ne s’attaque pas aux racines du mal.
Or ce mal est profond et insidieux.
Comment redonner du sens à notre modèle de société afin qu’il ne sombre pas dans le désastre moelleux de l’Etat-Providence, dont la tutelle croissante et indéfinie transforme peu à peu l’âme citoyenne en ersatz sans substance ?
Cette interrogation sous-tend d’autres questions qu’il sera bien difficile d’affronter collectivement vu l’état actuel des mentalités, corrompu par des décennies de démagogie et de chimères:
Il s’agit de savoir avant tout si nous sommes encore prêts à payer le prix de la liberté, ce qui suppose d’accepter d’être responsable de ses actes et en partie de son destin, et qui peut aller en certaines circonstances jusqu’au sacrifice de la vie.
Il s’agit d’accepter la primauté de la liberté sur toute autre valeur, y compris l’illusoire égalité, notamment des conditions.
Il s’agit d’être capable de distinguer la liberté de ses trompeurs avatars dont la permissivité, source de laisser-aller et d’avilissement.
Il en découle l’impérieuse nécessité pour une société libre de savoir sanctionner à bon escient et de manière efficace les crimes et délits plutôt que de se perdre en réglementations et législations préventives. Comme le souligne M. Sureau, “Une chose est de sanctionner a posteriori un exercice incivil de la liberté; autre chose est de remettre à un tiers public, la définition a priori des formes acceptables qu’elle peut prendre.”

Au total, pour reprendre les termes de l’auteur de cette intéressante réflexion sur une des problématiques majeures de notre monde, la liberté est avant tout “une manière d’être”. Il faut espérer qu’il soit encore possible de lui redonner vigueur. “Il n’y faut après tout que du souffle et de la patience. Les inconvénients de la liberté, même chèrement payés, ne l’emporteront jamais sur ses avantages, puisque c’est elle et elle seule qui soutient la vocation de l’homme.”


* Sans la liberté, de François Sureau, « Tracts », Gallimard n° 8

24 septembre 2019

Patrimoine et Passion de la Liberté

Les journées du patrimoine permettent de s'offrir à peu de frais de sympathiques surprises. Un récent passage à Bordeaux fut ainsi l’occasion d'une visite au musée des Beaux-Arts.
En dépit de la noblesse des deux ailes cernant un joli jardin, il n’est certes pas immense. On peut également regretter le manque d’éclairage sur certains tableaux, notamment une intéressante collection de Hollandais du XVIIè siècle. Quelques beaux paysages signés Ruysdael pâtissent ainsi du clair obscur dans lequel ils sont plongés.
J’ai apprécié en revanche particulièrement le mur consacré à Odilon Redon, natif de la cité girondine. Une vue du Pont de Pierre et une autre d’une rue de Saint-Georges de Didonne traitées avec la grâce aérienne qui caractérise le peintre ont retenu mon attention. Une apparition céleste du char d'Apollon, mélange de pastel et d’huile, témoigne du symbolisme ardent qui fit son originalité et sa renommée.
Albert Marquet dont j’aime la technique épurée et la sûreté du trait et des couleurs est également à l’honneur, avec une bonne demi-douzaine de paysages.

On peut remarquer egalement la présence de quelques vues maritimes intéressantes d'Eugène Boudin.
Enfin j’ai découvert Alfred Smith (1854-1936), artiste bordelais au style impressionniste très maîtrisé, proche de Monet. Une splendide perspective des quais sous la pluie, attire l’attention, avec l’antique tram et les majestueuses colonnes rostrales de la place des Quinconces, tout en dégradés et ombres chinoises.
A quelques enjambées du musée proprement dit, se trouve la Galerie des Beaux Arts où se déroule jusqu’au 13 octobre une exposition intitulée La Passion de la Liberté: des Lumières au romantisme.
Impossible bien évidemment de louper ça.
Organisée en lien avec le Louvre, elle propose une intéressante rétrospective, peuplée de tableaux, de sculptures, de porcelaines, de tapisseries et d’objets divers. La Grèce sur les ruines de Missolonghi par Delacroix rappelle la lutte désespérée pour recouvrer en 1826 l’indépendance de la nation hellène soumise à l’empire ottoman. C’est aussi l’occasion de se souvenir de l’engagement de Lord Byron à cette cause, qu’il paya de sa vie après avoir contracté une mauvaise fièvre dans la ville martyre.
L’expo rappelle le rôle majeur des Intellectuels français dans l’essor des idées de liberté, c'est à dire du libéralisme. On trouve ainsi un volume de la fameuse encyclopédie de Diderot et l’édition originale de l’Esprit des Lois par Montesquieu. Un portrait de Germaine de Staël souligne l’importance de cette dernière dans le combat pour la liberté et notamment pour l’émancipation des femmes.
On perçoit un peu moins ce que signifie ici la composition sinistre de David, représentant Marat, gisant assassiné dans sa baignoire, avec la légende troublante: “N’ayant pu me corrompre, ils m’ont assassiné”. On veut comprendre que le destin funeste de ce tyran en puissance ouvrait l’espoir de recouvrer la Liberté, après les excès la Terreur dont il fut un des plus zélés artisans, dût-ce être payé du sacrifice de Charlotte Corday.

L’exposition invite par ailleurs le spectateur à la réflexion sur plusieurs thématiques. La liberté est déclinée sous tous ses aspects: aussi léger que le libertinage, qualifié de liberté des sens, aussi illusoire que l’utopie, en tant que liberté d’imaginer, ou plus sérieux lorsqu’il s’agit de voir dans la liberté, l’irremplaçable moteur de la création en matière de commerce, d’art, de science, et plus généralement la source de la raison, du progrès et de la responsabilité...

Pour accompagner le cheminement de l’esprit, quelques pièces symboliques à valeur artistique sont proposées, parmi lesquelles on remarque une collection d’amusantes assiettes révolutionnaires, la reproduction du Génie de la Liberté qui orne la colonne de Juillet, place de la Bastille, et qu'on doit au sculpteur Auguste Dumont, et quelques belles tapisseries des Gobelins ou de Beauvais.
Une heureuse initiative en somme à une époque où le terme même de liberté apparaît de plus en plus galvaudé, et où nombre de nos contemporains peinent à mesurer sa valeur. L’occasion également de rappeler qu’elle figure en tête des valeurs cardinales de la République et qu’il y aurait grand péril à cesser de la chérir comme telle...

17 septembre 2019

A Song For Europe

L’été qui semble ne pas vouloir finir porte toujours pour moi dans ses sublimes journées dorées une joie étrange, mélange de quiétude et de nostalgie. Sans doute le temps qui s’écoule malgré tout, dans la torpeur languide des dernières chaleurs estivales, y est-il pour beaucoup.
Sans temporalité, pas de sentiment, pas de sensation, ni regret, ni remords.

Au diable les miasmes, les turpitudes et autres innombrables infortunes qui le peuplent, je vois le monde qui fuit doucement comme un vaisseau fantôme, irrémédiablement entraîné par le courant des jours qui passent. Je vois ma vie, indissociablement liée à ce monde fluctuant, errer sans retour vers je ne sais quelle extrémité… Déchirant mais il faut s’y faire en somme.

Par un curieux hasard une chanson me revient dans les oreilles.
A Song For Europe, interprétée par le groupe Roxy Music et son charismatique et classieux leader Bryan Ferry, m’enchanta lorsque j’étais plus jeune, c’est à dire il y a plus de 45 ans déjà ! Ses accents tragiques étaient empreints d’une puissante déréliction. Que signifie-t-elle, je m’interroge. Histoire d’amour détruite dans la douleur peut-être, térébrante solitude, chagrin d’avoir irrémédiablement perdu quelque chose ou quelqu’un d’important, qui sait ?
Adressée à une femme aussi bien qu’à l’Europe, elle entre en résonance avec les interminables atermoiements, les récurrents sursis et la mortelle indécision dans lesquels le destin de notre continent ne cesse de se perdre. La tragi-comédie à l’anglaise qu’on nous joue sur l’air du Brexit donne évidemment le ton. Mais à bien y regarder, ce n’est que la rémanence de la lente décrépitude d’une belle idée, un signe de plus de l’effondrement des desseins communs, si tant est qu’il y en eut. Il est bien loin le Discours à la Nation Européenne incarné de manière vibrante par Julien Benda en 1933. Depuis cette date, et nombre de fois par le passé, l’Europe s’est suicidée par le feu des guerres. Aujourd’hui elle s’étiole sans énergie, sans conviction, sans espérance. Certains doutent même qu'il faille encore protéger le mode de vie européen, tandis que d'autres paraissent n'avoir qu'une seule ambition : organiser le grand soir fiscal contre les GAFA !
Puisque Bryan Ferry termine son élégiaque scansion en français, je ne saurais faire mieux que transcrire ici ses paroles chargées de sens, et de prémonitions…

"Tous ces moments
Perdus dans l’enchantement
Qui ne reviendront
Jamais
Pas d’aujourd’hui pour nous
Pour nous il n’y a rien
A partager
Sauf le passé..."

04 septembre 2019

Hong Kong entre deux feux

Que se passe-t-il à Hong Kong ? On voit depuis des semaines des manifestants “pro-démocratie” arborant des parapluies, se confronter de plus en plus violemment aux forces de l’ordre.
Jusqu’à présent, pas d’effusion de sang. Mais que penser de ces troubles ? Où cela va-t-il mener ?
Pour essayer de répondre à ces questions, encore faut-il se remémorer l’histoire de ce bastion démocratique “à l'occidentale”, enclavé dans la forteresse communiste chinoise. Il faut tenter de comprendre ce que sous-tend vraiment ce statut de “région administrative spéciale”, obtenu lors du traité de rétrocession de Hong Kong par le Royaume Uni à la République Populaire de Chine en 1997. Le fait est que cette province avait la garantie grâce à cela de conserver une relative autonomie durant cinquante ans, c’est dire jusqu’en 2047.
Il est hélas évident que Pékin se fait chaque jour plus présente et pressante dans les affaires de cet étrange condominium, souhaitant probablement homogénéiser les règles et les institutions avant l’échéance fatidique.

On appelait autrefois Hong Kong le Port aux Parfums, mais pour l’heure c’est une odeur de roussi qui flotte dans l’air et voilà plusieurs années que les habitants inquiets manifestent pour le maintien de la démocratie dans leur cité. Un obscur projet de loi proposant l’extradition de délinquants qui s’y seraient réfugiés, vers le lieu de leur crime, à savoir la Chine continentale mais également Taiwan, ou Macao, a mis cette année le feu aux poudres.
Il n’y avait pourtant rien d’extraordinaire dans une telle mesure judiciaire mais aux yeux de certains elle faisait courir le risque que les citoyens de Hong Kong ne puissent bientôt plus bénéficier de leur propre justice.
Le mouvement pacifique dit “des parapluies” s'est tout à coup transformé en véritable insurrection. Plus d’un million de personnes (un huitième de la population !) défilèrent début juin et les manifestations se succédèrent ensuite quasi quotidiennement, devenant de plus en plus violentes. Le 1er juillet le Parlement fut mis à sac et les images de ce désordre se mirent à ressembler aux turbulences que nous avons connues avec les Gilets Jaunes !
La réponse policière monta en puissance. Gaz lacrymogènes, canons à eau entrèrent en action, faisant craindre une escalade de plus de plus dangereuse. On entendit dire que l’armée populaire de la Chine massait ses troupes à proximité, prêtes à intervenir.

On ne peut rester insensible à ces évènements lorsqu’on est épris de liberté. Hong Kong constitue une illustration brillante de la supériorité du modèle de la démocratie capitaliste sur celui où prévaut le socialisme. C’est la troisième place financière au monde, la qualité de vie y est incomparablement meilleure qu’en Chine populaire, même après que celle-ci se soit entrouverte à la propriété privée, au commerce et au capitalisme grâce à Deng Xiao Ping. La rébellion actuelle de ses ressortissants montre clairement dans quel type de société ils veulent vivre. A l’instar de l’Allemagne et de la Corée, cette région du monde a connu expérimentalement les deux systèmes: capitalisme démocratique et socialisme totalitaire. En termes de résultat, il n’y a pas photo comme disent les commentateurs sportifs. Ce qui est ahurissant, c’est qu’on puisse encore se poser la question…
Hong Kong rayonne sur toute l’Asie et son dynamisme a même profité aux régions proches, encore sous tutelle communiste. Ainsi le développement rapide de Shenzhen lui doit probablement beaucoup et fait espérer que la Chine dite populaire, prenant exemple de cette réussite locale, se laisse peu à peu gagner par l’esprit de liberté. Les progrès réalisés depuis la disparition de l’infâme Mao et la mort de son régime abject qui fit tant régresser cette nation, si riche d’histoire et de culture, laissent entrevoir un espoir. Il y a certainement encore beaucoup à faire, mais on ne gouverne pas un pays d’un milliard quatre-cent-millions d’habitants comme celui qui n’en compte que quelques dizaines de millions. Il ne faudrait donc pas que la sévérité avec laquelle on juge le régime actuel égale ou dépasse en intensité l’indulgence si ce n’est la complaisance coupable avec laquelle on considéra dans nos démocraties dorées l’immonde "timonier" ainsi que tous ses coreligionnaires...
La question qui vient aux lèvres à l'occasion du soulèvement actuel est la suivante: est-il encore permis de penser que Hong Kong demeure l'avant poste de la liberté en Chine, et que cette belle aventure fasse tache d'huile sur le continent ?

31 août 2019

L'arroseur arrosé

La publication du dernier “roman” de Yann Moix* a donné lieu à de virulentes polémiques. Il faut dire que l’ouvrage, en forme d’autobiographie, est plus qu'explicite à l’égard des parents de l’auteur, décrits comme véritables bourreaux d’enfants.
Ce n’est pas la première fois que Yann Moix évoque les maltraitances dont il aurait été victime, mais cette fois il est allé tellement loin que ses progéniteurs ont vivement réagi par presse interposée, contestant formellement les sévices auxquels il fait allusion. Le frère cadet de l’auteur en a rajouté, affirmant que le véritable tortionnaire en l’occurrence c’était Yann en personne, et décrivant les atrocités qu’il lui aurait fait subir par pure jalousie. On ne lave bien son linge sale qu’en famille si l’on en croit le dicton…

Là où l’affaire se corse, c’est lorsqu’on apprend que le dit frère aîné se serait également rendu coupable dans sa jeunesse, de publications à contenu violemment antisémite et négationniste. La cabale sort du champ familial et touche aux tabous sociétaux les plus sensibles. Les faits sont d’autant plus troublants que Yann Moix revendique aujourd’hui une profonde sympathie pour le peuple juif et l'état d'Israël et se veut le contempteur intransigeant de tous ceux qui émettraient la moindre contradiction sur le sujet.
Peu importe dès lors les qualités littéraires supposées de l’ouvrage, peu importe même le fond de la sordide histoire familiale ainsi étalée en public. Ce qui choque le plus, c’est la réaction de “l’écrivain”, dans son rôle d’arroseur arrosé.
D’abord il ment comme un politicien, niant tout en bloc. C’est seulement lorsqu’il est confondu par d’irréfutables pièces à convictions qu’il rend les armes et qu’il avoue ses forfaits, mais en plusieurs fois, au fil des révélations.
Le censeur qui se plaisait à distribuer les bons et les mauvais points lors de ses laborieuses et sentencieuses chroniques télévisées, se trouve brutalement pris en défaut, de la pire manière.

Tout en reconnaissant à grand peine les faits qui lui sont reprochés, il contre-attaque en traitant son frère de “balance”, agissant par pur esprit de vengeance. Un peu fort de café pour quelqu’un qui déballe avec force détails, sans que personne ne le lui demande, et avec beaucoup de retard, des accusations terribles contre ses parents.
Mais là ne s’arrêtent pas les objections qu’on peut opposer à Yann Moix.
S’il a menti, d’abord par omission, puis par dénégation au sujet de ses peu reluisants écrits de jeunesse, comment savoir s’il dit la vérité au sujet des conditions dans lesquelles il vécut son enfance ?
S’il se dit soulagé d’un poids dont il n’était pas parvenu à se délivrer lui-même, n’ajoute-t-il pas à ses tares la lâcheté ? Il sait bien que faute avouée est à demi pardonnée, surtout lorsque l’aveu est spontané....
Et si après avoir tout avoué il fait acte de contrition, sa repentance est tellement outrée qu’elle n’est guère crédible mais plutôt risible. C’est en effet lui-même à présent qui se qualifie de “raté”, “d’être méprisé et méprisable”. “J’ai le dégoût de moi-même” affirme-t-il.
Trop c’est trop, d’autant plus que ces larmes de crocodiles ne l’empêchent pas d’affirmer comme pour se dédouaner, que s’il a bien commis des dessins et des écrits antisémites, il n’est pas antisémite pour autant. Pire, il se croit autorisé à affirmer selon la bonne vieille méthode des procès en sorcellerie que “ces révélations sont téléguidées par l'extrême droite”. Comprenne qui pourra...
En dernière ligne de défense,  M. Moix invoque sa jeunesse lors des faits: “'l’âge de 20 ans, c'est fait pour se tromper.../… à l’époque avec trois ou quatre cons, on était des types complètement paumés.”
Mais à cet âge, faut-il rappeler qu’on est majeur, qu’on peut voter et même mourir pour la patrie. L’excuse n’est donc pas recevable et fait surtout penser en définitive à Brassens: “Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con…”
* Orléans. Yann Moix 2019 Grasset.

30 août 2019

Y a Urgences...

Comme il existe une multitude de couleurs dans l’arc-en-ciel, on pourrait définir quantité d’états différents derrière la notion d’urgence, en matière médicale s’entend.
Un de mes bons maîtres affirmait que le concept était tout simplement inexistant, et qu’il n’y avait en fait que des gens pressés ! Les médias qui vivent dans l’immédiateté nous ont habitués quant à eux à galvauder le terme. Leur dernière trouvaille est celle “d’urgence absolue” dont ils nous rebattent les oreilles à chaque événement traumatique émaillant l’actualité.
A travers le prisme du sensationnalisme, tout devient excessif et par la même, insignifiant. Dans la même logique, pour mieux faire sentir l’effet du chaud ou bien du froid on invente la notion de température “ressentie” qui ne veut objectivement rien dire. Peu importe, l’essentiel est de marquer les esprits !

Revenons à nos moutons. A la porte des hôpitaux se pressent donc tous les patients “urgents”, de celui qui se plaint d’un rhume ou d’un banal bobo à celui qui est victime d‘une vraie détresse vitale, en passant par la noria infernale des problèmes sociaux : alcoolisme et toxicomanie, dépression nerveuse, perte d'autonomie, maltraitance, violences…
Ils sont tous urgents, nécessairement pourrait-on dire, puisque les services destinés à les accueillir portent sur leur fronton, l’appellation emblématique “Urgences” ! A l’instar de la météo, l’urgence est désormais avant tout celle qui est ressentie. Dans l’esprit des “usagers” du système de santé, tout ou presque devant être résolu au plus vite, ils sont toujours plus nombreux à y recourir à toute heure du jour ou de la nuit, s’apparentant de plus en plus à un raz-de-marée, face auquel les malheureuses équipes soignantes et les structures paraissent de plus en plus débordées.

Le problème n’est pas nouveau. On pourrait même dire qu’il est récurrent. Pour avoir travaillé six années dans l’un de ces enfers, il y a déjà un quart de siècle, je me souviens qu’il était déjà plus qu’aigu à l’époque. C’est dire qu’il a peu de chances de trouver sa solution dans les propos lénifiants de madame Buzyn vantant une n-ième réforme, ni dans l’aumône de 100 euros qu’elle accorde en guise de prime aux personnels épuisés, démotivés, brisés parfois...

En caricaturant à peine, on pourrait affirmer que ce désastre a été organisé, voire planifié par les Pouvoirs Publics, à force de contraintes, de normes, de réglementations, de lois en tous genres. C’est tout le système qui s’asphyxie.
Plusieurs facteurs se conjuguent, mais on pourrait en retenir trois principaux :
- La centralisation bureaucratique tout d’abord qui a conduit à discréditer les structures de taille modeste. Faisant fi des progrès de la télémédecine, une vaste campagne d’intoxication intellectuelle fondée sur des principes fumeux a fini par imposer l'idée qu’on ne pouvait se faire bien soigner que dans de grosses usines hospitalières. Des normes de fonctionnement ubuesques, des règles de facturation aussi complexes qu’absurdes, ont accompagné comme à dessein ce procès d’intention et abouti à vider les petits hôpitaux de leur substance, faisant converger en rangs serrés les patients vers les grandes métropoles.
- En parallèle, la médicalisation excessive qui a été promue durant des décennies par l’État a eu pour conséquence une pénurie apparente de médecins. Dans ce contexte, la planification arbitraire de leur nombre par une sélection aride à l’entrée des études, fut une vraie catastrophe. Résultat, la France qui dispose d’un nombre de médecins plutôt plus élevé que la moyenne des pays de l’OCDE, est confrontée au constat affligeant qu’ils ne sont ni dans les bonnes spécialités, ni dans les bons endroits ! Facteur aggravant, dans le même temps, les professionnels para-médicaux, dont les études deviennent également de plus en plus sélectives, longues et ardues, n’ont bénéficié d’aucune délégation de tâches, a contrario de nombre de pays autour de nous. Les médecins “de ville” sont débordés par quantité de contraintes administrative et une bonne partie de leur temps de travail est consacrée à des actes anodins qui pourraient être aussi bien réalisés et à moindre coût par des infirmiers, des kinésithérapeutes, des orthoptistes etc… Les Urgences n’échappent pas à cette lourdeur organisationnelle et à cette surmédicalisation. SAMU, SMUR, services d’Urgences fourmillent de médecins mais souvent jeunes et donc exclus de beaucoup de responsabilités par des ukases légaux irréalistes, tandis que le nombre des plus expérimentés n’est jamais suffisant pour répondre à l’objectif inepte de "seniorisation", face à une demande de soins toujours plus pressante. Quant à leurs confrères installés en ville, ils rechignent de plus en plus à s'occuper des soins urgents. Confrontés au risque croissant de poursuites judiciaires, et revendiquant à juste titre le droit aux 35 heures, ils sont de plus en plus rares à accepter de prendre des gardes et adressent de plus en plus souvent les patients à l'hôpital, à la moindre difficulté. Ces derniers de leur côté, ont tendance à shunter désormais cette étape en s'y rendant directement...
- Enfin nombre de mesures gouvernementales fondées avant tout sur la démagogie, ont provoqué une déresponsabilisation générale. L’utopie de l’égal accès aux soins pour tous dont le tiers payant généralisé est une des clés de voûtes, fait des ravages. Plus personne ne paie directement ses médicaments en pharmacie et dans bien des cas les gens ignorent même totalement le coût des soins. Dans leur immense majorité, ils sont d’ailleurs convaincus, grâce à l’inconséquence de l’État Providence, que la santé est gratuite ! Pourquoi donc se priver ? Non seulement ils en abusent, réclamant les prestations les plus sophistiquées, souvent les plus onéreuses, parfois de manière itérative, et se montrant de plus en plus exigeants en termes de résultats.

Ce n’est donc de toute évidence pas le manque de moyens qui est en cause dans la crise actuelle des Urgences, contrairement à ce qu’on entend de la bouche de syndicalistes peu inspirés. Des moyens, les hôpitaux n’en ont pas manqué assurément. Ni matériels, ni humains. La plupart des établissements français ont fait l’objet de vastes programmes immobiliers et les équipes ont très largement été étoffées depuis un quart de siècle. A tel point d’ailleurs qu’on peine de plus en plus à trouver des candidats pour occuper les postes vacants et qu’il faut souvent aller les chercher à l’étranger. Au surplus, leur temps de travail s’est considérablement allégé, tant pour les médecins que pour les personnels non médicaux. Réduction du temps de travail, repos de sécurité, récupérations, ont assoupli les plannings et diminué le temps de présence au travail.
Pourtant, sur le terrain, les équipes sont de plus en plus mal en point, démotivées, en perte de repères et de sens dans leur métier, soumis à toutes sortes de pressions, de bouleversements, de réorganisations épuisantes, de restructurations douloureuses, et in fine, de frustrations. Qui saura mettre à plat ces problématiques et qui aura assez de courage et d’esprit pratique pour affronter une réalité qui se fait chaque jour plus dure à force de démissions, d’abandons, de laisser-aller ? C’est bien là toute la question...

22 août 2019

Le grand barnum du G7

C’est désormais une sorte de rituel des temps modernes. Les “sept pays réputés être les plus grandes puissances avancées du monde” se réunissent en G7 et en grande pompe pour leur symposium annuel. Cette fois c’est Biarritz qui sera l’arène de ces nouveaux jeux du cirque. Comparaison d’ailleurs guère appropriée car le spectacle est un huis clos claquemuré à l’abri des regards. De fait, durant les festivités, la moitié de la ville se transforme en cité interdite pour permettre aux grands de ce monde de deviser en toute tranquillité.
Le peuple des gueux est tenu pour sa part à distance, repoussé jusqu’en Espagne. Il se compose de hordes disparates d’altermondialistes, d’écologistes, d’anti-capitalistes, dont le point commun est une profonde détestation de ce que représentent ces chefs d’états.
Vous dire exactement pourquoi serait une gageure, tant c’est confus, utopique et bourré de contradictions. A travers les slogans éculés et les banderoles mitées, c’est une sorte de désespoir qui s’exprime, véhiculant un nihilisme d’autant plus virulent qu’il n’a rien d’autre à proposer que la chimère “d’un autre monde.”

Pour contenir cette fange gesticulante, les Pouvoirs Publics ont prévu la mobilisation de plus de 13.000 policiers et gendarmes !
On se demande jusqu’où l’on poussera ces coûteuses absurdités. Quel est donc l’intérêt d’un tel spectacle où l’on voit quelques dirigeants s’auto-congratuler à l’intérieur de leur petit club très fermé, tandis que des foules de plus en plus ensauvagées vocifèrent aux portes de leur palais, face aux forces de l’ordre dont le nombre semble inversement proportionnel à la capacité d’empêcher les saccages, les pillages et les destructions, que les médias quant à eux prennent un plaisir évident à filmer, en long en large et en travers.

Il y a quelques années, la Russie fut exclue des ces happy few pour d’obscures raisons. On se demande bien pourquoi elle avait été admise puisqu’elle n’a jamais été une démocratie et qu’elle ne figure qu’en dixième position en termes de PIB. Pourquoi la Chine, guère plus démocratique mais seconde puissance économique mondiale n’eut jamais son ticket d’entrée. Pourquoi l’Inde, septième au palmarès du PIB et authentique démocratie, des plus peuplées qui plus est, n’a jamais été conviée… Et pourquoi cette multitude de petits pavillons européens aux côtés de celui, unique, supposé les rassembler ?
Cette année l’Italie déchirée aura bien de la peine à envoyer un représentant pour poser sur la photo de famille. And then they were six...
Et tout ça pour quoi ? Pour parler d'après ce que nous en dit le ministre de l'intérieur, des inégalités hommes/femmes, de l’avenir du climat et du risque terroriste. La belle affaire qui, a n’en pas douter, va contribuer à l’augmentation du bonheur des nations et à la prospérité de tous...

16 août 2019

La liberté d'être libre

La publication récente d’un texte inédit* de Hannah Arendt, retrouvé dans les archives de la Bibliothèque du Congrès à Washington DC et daté du milieu des années soixante, est l’occasion de mettre au jour d’intéressantes réflexions sur la vraie nature des révolutions et sur l’aspiration à la liberté qu’elles se font fort de propager habituellement.
Cet écrit entreprend de montrer que cette dernière est souvent un leurre, agité non pas par le peuple mais par ceux qui s’arrogent le droit de parler en son nom, lorsqu’ils font  par leurs écrits et leurs discours le lit de l’insurrection, ou lorsqu’ils parviennent au pouvoir de manière violente.
De fait, Hannah Arendt affirme “qu’aucune révolution, si largement qu’elle ait ouvert ses portes aux masses et aux miséreux - les malheureux, les misérables, les damnés de la terre, comme les désigne la grande rhétorique de la Révolution française -, ne fut jamais lancée par eux”.
La raison en est que “là où les hommes vivent dans des conditions de profonde misère, la passion pour la liberté est inconnue”; elle ne peut naître et prendre corps que chez “des hommes ayant des loisirs, des hommes de lettres n’ayant pas de maître et n’étant pas toujours occupés à gagner leur vie”.

Autre constat, aussi frappant que paradoxal, “les révolutions ne sont en règle pas la cause, mais la conséquence de la chute de l’autorité politique.” De manière plus générale, “aucune révolution n’est même possible là où l’autorité du corps politique est intacte, ce qui dans le monde moderne signifie là où l’on peut être assuré que les forces armées obéissent aux autorités civiles.”
En d’autres termes, les révolutionnaires ne s’emparent pas du pouvoir, ils ne font que prendre la place laissée libre par l’effondrement du précédent. Cela diminue singulièrement leur mérite, ce d’autant plus que l’expérience montre qu’ils peinent en général à le conserver dans les conditions qu’ils s’étaient fixées. Par une cruelle ironie du sort, la figure allégorique de “la Liberté guidant le Peuple”, le mène bien souvent à une nouvelle tyrannie, pire que celle dont il s’est affranchi !

Ces réflexions sont particulièrement prégnantes à notre époque, marquée par une crise profonde de la démocratie, où l’on voit l’autorité publique battre souvent en retraite ou faire preuve d'impuissance devant des factions de plus en plus virulentes, et où paradoxalement on l’accuse de plus en plus souvent d’être à l’origine de “violences policières”. N’y a-t-il pas là le début d’un pourrissement du Pouvoir, dont l’aboutissement pourrait mener au chaos et à tous les excès ?
Combien de fois entend-on critiquer le modèle de société dans lequel nous vivons ?

Aujourd'hui, contrairement à nos aïeux, nous avons la liberté d'être libres. Mais que faisons nous de cette liberté ? On n'a de cesse de la rogner !
Nous ne pouvons pas, tout au moins dans nos pays, prétendre combattre pour la liberté, puisque nous en jouissons comme jamais sans doute aucun peuple dans l’histoire. Que veulent donc les révolutionnaires de tout poil qui vocifèrent à nos oreilles leurs revendications ? C'est tragiquement simple : qu’ils appartiennent à la vieille garde socialiste, aux religions les plus rigoristes, ou bien aux nouvelles chapelles érigées au nom de l’écologie, ils exigent moins de liberté et plus d’intolérance !


Puisse ce texte exhumé par bonheur du cimetière des papiers oubliés, servir de leçon pour notre temps. Puisse-t-il également inviter à la réflexion objective et peut-être à plus de sagesse dans l’analyse des événements.
Comparant les deux révolutions française et américaine, quasi contemporaines à la fin du XVIIIè siècle, Hannah Arendt s’interroge: pourquoi la première, “qui se termina en désastre, devint un tournant dans l’histoire du monde”, alors que la seconde “qui fut un triomphe, demeura une affaire locale” ?

Vraie question à laquelle l’auteur tente de répondre en invoquant “la tradition pragmatique anglo-saxonne” qui aurait “empêché les Américains de réfléchir à leur révolution et d'en conceptualiser correctement des leçons…”
Sans doute y-a-t-il du vrai dans cette remarque, en filigrane de laquelle on perçoit avec inquiétude les dangers que font courir les idéologies, souvent préférées hélas au pragmatisme.
On ne peut que partager la sombre réflexion clôturant l’ouvrage, dans laquelle Hannah Arendt évoque “ceux qui sont disposés à assumer la responsabilité du pouvoir” : “Nous avons peu de raisons d’espérer qu’à un moment quelconque dans un avenir assez proche, ces hommes auront la même sagesse pratique et théorique que les hommes de la révolution américaine, qui devinrent les fondateurs de ce pays. Mais je crains que ce petit espoir soit le seul qui nous reste que la liberté au sens politique ne sera pas à nouveau effacée de la surface de la terre pour Dieu sait combien de siècles…”
Hannah Arendt : La liberté d'être libre. Payot 2019.

06 août 2019

Viva Zapata !

Au cœur d’un été splendide (le plus chaud de tous les temps à ce qu'il paraît...), le vol du flyboard de Franky Zapata au dessus de la mer fut un petit évènement assez réjouissant.
D’abord pour l’exploit réalisé par cet original surfeur des airs, à la fois concepteur et pilote de son intriguante planche volante.

Mais également parce qu’il tranche avec la sinistrose chronique que nous distille avec délectation chaque jour que Dieu fait, le concert monotone des médias.

Lorsqu'on vit le gars tout en noir s’élancer dans l’azur, on aurait dit un super héros américain, du genre Superman ou Batman. Mais ce n'était rien d'autre qu'un petit Français qui se portait audacieusement sur les traces prestigieuses de Louis Blériot !
Et cette fois, il l'a fait ! Cent-dix ans après son vénérable ainé, il a donc traversé la Manche avec sa drôle de machine.

Les pisse-vinaigre eurent tôt fait d'objecter qu'il s'agissait d'une action “climaticide” en raison de la quantité de kérosène consommé (70 litres pour faire 35 km ça fait plus de 200 aux 100, doux Jésus…). Ils ont fait remarquer qu’il ne s'agissait pas d’une réelle innovation puisqu’un homme fusée aussi performant fit à peu près le même numéro de haute voltige lors des jeux olympiques de Los Angeles, en 1984 ! Enfin ils ont émis des doutes quant aux débouchés pratiques d’un tel engin, si gros producteur de CO2 pour un rayon d'action ridicule, et très bruyant de surcroît. Il n'y a pour l'heure que l'armée et la police qui s'y intéressent ! Pas trop exaltant pour le bien-pensant moyen.  Pourtant, nul doute que plus d’un vacancier, plus d'un banlieusard, coincé dans les bouchons routiers rêverait d’échapper à l'enfer bituminé avec autant d'aisance et de panache. Et plus d’un migrant rêverait de disposer d’un tel appareil pour fuir Sangatte et gagner l’El Dorado britannique…

Bref, on retiendra envers et contre tout de ce funambule turbo-propulsé, son agilité à se mouvoir et la grâce aérienne de sa silhouette sillonnant l’immensité profonde. Le spectacle avait quelque chose d'indéniablement poétique et a probablement réveillé chez maint spectateur, le démon de la liberté, si malmené par les temps qui courent. Rien que pour ça, chapeau l’artiste !

04 août 2019

L'Impossible Monsieur Bébé


Bien que j'y aie déjà consacré un billet, il ne me semble pas superflu de revenir sur la problématique de la procréation médicalement assistée.
Derrière le texte de loi en préparation sur la PMA "pour toutes", que d'idéologie ! Que de contradictions également !
L'égalitarisme dit républicain, mais en réalité très démagogique, apparaît plus que jamais comme la clé de voûte de ce texte conçu dans la confusion, et qui engendrera sans nul doute toutes sortes de dérives, à commencer par celle du budget de l'Assurance Maladie déjà chroniquement et lourdement déficitaire.

"Pour toutes" révèle bien l'inspiration qui entoure ce nouveau projet de loi. Pour un peu, on se croirait revenu au temps du chef-d’œuvre d'hypocrisie du "mariage pour tous" concocté par le petit père Hollande dopé par le zèle doctrinaire de la passionaria Taubira...
D'une délicate procédure médicale permettant à certains couples stériles d'avoir un enfant on va passer à un gadget technique offert par l'État bienveillant à qui le souhaite, pour convenances personnelles.
On ignore où tout cela s’arrêtera, sur la pente savonneuse sur laquelle nous sommes engagés.

En dépit de toutes les dénégations, la grossesse pour autrui (GPA) suivra évidemment, pour les mêmes raisons qui justifient la généralisation de la PMA. On pourrait même être choqué s'il en était autrement. Mais une multitude de questions se feront jour, auxquelles il faudra bien répondre ce qui laisse entrevoir de belles polémiques et de toniques empoignades.

Dès à présent, on voit céder les unes après les autres les vieilles digues morales s'opposant au cours irrésistible de la justice sociale. Elles relèvent de combats d'arrière garde pour les auto-prétendus progressistes. Il devient par exemple tout aussi ringard d'émettre des doutes sur le bien fondé de la PMA que de vouloir remettre en cause l'IVG "pour toutes".

Il en est ainsi du professeur Israël Nisand, gynécologue de son état, qui se targue d’avoir "le cœur à gauche". Il soutient l'extension de la PMA au nom d'une bio-éthique qualifiée par lui "d'ouverte", par opposition à la morale qui serait "fermée". Renvoyant les adversaires du nouveau texte à d'obscurs non-dits idéologiques (on traduit sans peine d'extrême droite ou encore catho-traditionaliste), il appuie son raisonnement sur des truismes assez stupéfiants de simplisme. Ainsi pour lui, la libéralisation de la PMA est légitime car "ça se fait ailleurs". Au surplus, il renvoie aux défenseurs de la famille traditionnelle que "personne ne peut prouver qu'il soit grave de n'avoir pas de père". Il balaie enfin les inquiétudes relatives aux éventuelles dérives, en affirmant que la loi sera si bien faite qu'il n'y aura aucun risque de dérapages marchands ou eugéniques. Comment peut-il en être si sûr le bougre ?
Et surtout, pourquoi serait-il choqué par ces évolutions après tout ?
Lui qui comprend qu'une femme accepte de porter l'enfant de sa fille ou bien de sa sœur par pur amour, comment peut-il douter de l’altruisme de celles qui le feraient pour rendre service à d’autres. Et comment peut-il s’offusquer qu’elles demandent une contribution financière ? La "marchandisation des corps" est un concept contre lequel il existe un vaste consensus, mais c'est surtout un vain mot lorsqu’il s’agit de restreindre la liberté et la responsabilité de son prochain. La peine endurée, les coûts endossés et le risque encouru par les mères porteuses justifie bien une gratification tout de même...
Selon le même principe, lorsque l'on comprend qu'on puisse mettre au baquet un enfant qu'on ne veut pas, comment peut-on s'offusquer qu'on demande à choisir la couleur des yeux ou de cheveux de celui qu'on désire ?
On voit bien là qu'on peut faire varier en fonction de l'humeur ou bien des circonstances les bornes de la morale comme celles de la vérité, "en deçà ou au delà des Pyrénées"...

A ces considérations morales si ce n'est éthiques, ajoutons l'écheveau de contradictions que font naître ces problématiques.
En tout premier lieu figure la question de l'anonymat des donneurs de sperme que madame Buzyn voudrait rendre facultatif. Il faut dire que son maintien signifie l'impossibilité définitive pour un enfant de remonter à son père et donc à une partie de ses origines. La suppression fait courir en revanche le risque de voir s'effondrer le nombre déjà faible de donneurs, par crainte de devoir un jour ou l'autre assumer une paternité embarrassante. Quant au ni-ni proposé par la ministre, il est la pire des solutions comme le fait remarquer non sans raison le Pr Nisand. Il conduirait en effet à la génération de 2 types d'enfants…
Autre contradiction, celle des Verts qui voudraient limiter le nombre d'enfants dans les pays développés, accusés d'être des surproducteurs en puissance de CO2, et dans le même temps qui ouvrent sans retenue la porte de la PMA au nom de l'égalité des droits ("qu'est-ce qu'on attend ?" s'exclame Jadot sur son site…).
Enfin, il y a quelque chose d'incohérent de la part des Pouvoirs Publics, à vouloir maîtriser le budget de la Sécu et en même temps à donner libre cours à de nouvelles dépenses non strictement médicales.

Cette politique déresponsabilisante se heurtera de toute manière sous peu à une déferlante de progrès techniques dont il sera de plus en plus illusoire de faire profiter tout le monde gratuitement: GPA, utérus artificiel, ectogenèse, modifications génétiques, gamètes artificiels….
Nul ne sait si c'est la sombre perspective du Meilleur des Mondes selon Huxley qui se profile, mais une question de morale très prosaïque va vite s'imposer, qu'on le veuille ou non: à la fin des fins, qui paiera ?

29 juillet 2019

L'été Meurtrier

Ouf, le dernier épisode caniculaire en date s’est achevé sans nous achever !
Il fut toutefois l’occasion de constater l’égarement inquiétant des mentalités et l’imbécillité récurrente des débats et de la réflexion qui minent notre société.
Selon sa bonne vieille et détestable habitude, la Presse s’est livrée à une surenchère éhontée de scoops. Chaque jour elle faisait état d'un “record” de température, accompagné d’une nouvelle vigilance par Meteo France, et des conseils et avertissements en forme d’évidences dispensés par l’Etat-Providence à la population : rester à l’ombre, bien boire, se ventiler et se doucher fréquemment... Le reste du monde pouvait aller se rhabiller. En France on suffoquait à en mourir, c'était l'affaire la plus grave, et de loin...
On en rajouta encore dans les gros titres accrocheurs, en révélant par exemple les conclusions très opportunes de chercheurs suisses affirmant que jamais notre planète n’avait connu pareil changement climatique depuis 2000 ans ! C’est en étudiant les cernes des arbres et divers indicateurs paléo-climatiques que ces savants sont parvenus à ces conclusions, aussi précises que péremptoires. Quelle perspicacité ! Naturellement on insista sur le fait que ce bouleversement était nécessairement causé par l’activité humaine.
Madame Masson-Delmotte, vice-présidente du GIEC annonça gravement de son côté sans hésitation qu’il y aurait 2 fois plus de canicules en 2050. Ce n'est plus de la science, mais de la prescience !

Au moment le plus étouffant, les députés recevaient dans les salons feutrés et climatisés de l’Assemblée Nationale un groupe d’adolescents, pour discuter avec eux de ce sujet de la plus haute importance. Il fallait voir nos chers élus. On aurait dit qu’ils prenaient une sorte de plaisir pervers à se faire remonter les bretelles pour leur inaction en matière de lutte climatique.
En tête de ce juvénile bataillon de redresseurs de torts dont le plus diplômé venait d’obtenir le bac, figurait telle une vestale, l’incontournable Greta Thunberg.
Cette jeune suédoise a quelque chose d’effrayant. Elle a une allure encore enfantine du haut de ses 16 ans, mais elle affiche une impressionnante maturité et une arrogance qui fait froid dans le dos, si l’on peut dire en la circonstance... Elle déclina les compliments que lui adressaient le parterre de responsables politiques subjugués par son charisme glacial et les enjoignit sèchement d’agir conformément “aux données de la science” dont elle se pose avec une implacable assurance comme dépositaire de facto. En la voyant, je ne pouvais m’empêcher de penser aux jeunes filles enrôlées par l’Angkar au Cambodge, qui jugeaient de la qualité des citoyens à leurs mains, n’hésitant pas prononcer l’arrêt de mort de ceux qui avaient les paumes trop lisses.
Pour l’heure, Greta juge les politiques selon les critères nébuleux de leur insuffisance écologique mais elle se garde bien de donner la moindre piste pratique pour ne pas risquer dit-elle, d’être accusée d'avoir un parti pris politique.
Voilà le niveau où nous sommes donc rendus à force de mélanger dans le bain tiède de la démagogie, les croyances et les faits objectifs, la théorie et la pratique, les fantasmes et la réalité…
Les représentants de l’extrême gauche présents n’ont pas manqué eux d’entonner au nom du climat leurs vieux refrains dogmatiques, condamnant pêle-mêle le libre-échange, le capitalisme, le libéralisme, et même la démocratie. L’inébranlable et si prévisible Quatennens s’est lancé dans une longue diatribe au sujet du traité en cours de négociation avec le Canada, dit CETA. Accusant sans vergogne nos cousins outre-atlantique de mauvaises manières écologiques, il réclama l’abrogation de l’accord obtenu à l’échelon européen, et le maintien de taxes douanières stupides freinant les échanges. Le sinistre Ruffin a quant à lui asséné que pour les Insoumis, l’écologie ne pouvait pas être “consensuelle”, insinuant qu’il fallait plus de mesures coercitives, punitives, en d’autres termes, que des têtes tombent...
Le socialisme ne faisant plus recette, ces enragés qui savent mieux que le peuple ce qui est bon pour lui, ont repeint leurs furieuses lubies en vert, mais l’horrible fripe couleur de sang du communisme est toujours omniprésente.

Malheureusement leur discours radical n’est que le reflet aigu d’un courant de pensée qui menace d’emporter tout sur son passage, notamment le bon sens. L’opinion en forme de rhinocérite imprègne désormais quasi tous les débats et rares sont ceux qui osent enfreindre les idées reçues. En résumer la teneur en quelques mots est assez simple: le réchauffement climatique est une chose certaine, irréversible et qui ira nécessairement en s’aggravant, il est forcément mauvais en soi, et sa cause est évidente, c’est la faute au capitalisme et au libéralisme réunis ! Si l’on ne fait rien, ce sera l’apocalypse. Nous mourrons tous et nous connaîtrons avant l’heure, le feu brûlant de l’enfer.
Ainsi, il s’en est fallu de peu  (266 voix pour, et 213 contre) que l’Assemblée Nationale ne retoque le CETA, dont la France commence tout juste à enregistrer quelques effets positifs en termes d’exportations. Non seulement c'eût été stupide puisque ce traité s’exerce au niveau européen, mais cela traduit un mépris très offensant pour le Canada qui n’a démérité ni dans le domaine écologique, ni dans celui des conditions de travail.
Ainsi M. Lemaire, ministre de l’économie croit-il très malin d’annoncer “la mort du capitalisme des inégalités” qui serait selon lui “injuste moralement et en plus inefficace économiquement”. Il se targue donc de le remettre dans “la bonne direction”, de “le réinventer”, d’abord “pour protéger les ressources de la planète”.
Comment s’y prendre ? Sans doute en instaurant de nouvelles taxes comme celle qu’il veut imposer aux fameux GAFA. Vaste fumisterie qui inquiète, tant elle révèle de naïveté et d’absence d’imagination. Que des dirigeants aussi haut placés raisonnent de manière aussi simpliste est désespérant. Le cher Donald ne lui a pas envoyé dire, même si semblant ignorer notre pauvre Bruno il a ciblé son ami Emmanuel...

Dans un monde qui semblait enfin à peu près guéri des grandes guerres, des grandes épidémies et des grandes famines, en grande partie grâce au progrès scientifique et au modèle de société ouverte et démocratique, la fin du monde n’a jamais été aussi proche selon les nouveaux prophètes de malheur.
On retrouve dans ce vent de folie tous les poncifs les plus détestables jouant sur les peurs populaires. On n'hésite plus à employer quotidiennement les termes de “catastrophe”, “d’urgence”, de “panique” climatique, voire même de “fin du monde”. Tout est ramené à l’écologie, devenue maîtresse de nos destins en dépit de la nullité chronique des grands prêtres de cette nouvelle religion, et des contradictions insensées dans lesquelles ils pataugent lamentablement. On le voit avec leur impuissance à trouver des solutions pratiques (par exemple pour développer les transports ferroviaires ou fluviaux). On le voit également dans leur comportement, en règle très éloigné des principes qu’ils veulent imposer aux autres. On le voit dans les déchirements partisans qui font régulièrement exploser leurs formations politiques, en ôtant beaucoup de force et de crédibilité à leur combat. On le voit enfin dans les préconisations absurdes qu’ils parviennent à mettre en oeuvre lorsqu’ils sont influents, comme en Allemagne. Grâce au lobby écologiste viscéralement anti-nucléaire, nos voisins outre-Rhin émettent avec leurs centrales à charbon, près de 10 fois plus de gaz à effet de serre au KwH d’électricité produite que la France...

21 juillet 2019

69, Année Extatique

Le 21 juillet 1969 j'avais 15 ans. Je sortais de l'enfance tandis que notre civilisation occidentale arrivait peut-être à son apogée. Dans mon esprit c'était un tumulte confus de sentiments.

Un an plus tôt c'était mai 68 en France. J’ai vécu ça comme une tempête molle. Avec dans la tête une certaine ivresse de liberté sans doute mais surtout beaucoup d’écœurement et déjà de désillusions. L’autorité des maîtres était bafouée. D’un jour à l’autre on pouvait tout dire et presque tout faire. Au lycée, nous faisions en toute impunité des sitting pour narguer le Proviseur et je me souviens que mon prof de maths venait “travailler” en sandales, chemise à fleurs et chapeau de paille…
A Paris on s’y croyait. Les mao, les trotsko et tous les écervelés du socialisme manifestaient bruyamment leur croyance en un monde meilleur en glorifiant, benêts qu’ils étaient, les immondes tyrans qui torturaient leur peuple derrière le sinistre rideau de fer. François Mitterrand, toujours à l'affût de l'occasion d'accomplir enfin "son" destin national révélait avec emphase et solennité lors d'un meeting grotesque au stade Charlety qu'il était prêt à prendre le pouvoir. Illusion vite dissipée...

J’avais une conscience aiguë des contradictions régnant dans le pays, un profond dégoût pour ce que j‘ai toujours considéré comme un coupable aveuglement des intellectuels dits "de gauche".
J'étais en revanche envoûté par la quête du bonheur et de la liberté qu’exprimaient outre atlantique et en Angleterre les beatniks et les hippies mais je refusais d’y voir quelque connotation politique qui soit. La musique et la littérature étaient les ferments de cette émancipation. Après le Jazz et le Blues, c'était le Rock et la Pop Music.

Les Beatles chantaient Revolution et les Rolling Stones Street Fighting Man mais c’était un jeu sans conséquence ni prétention intellectuelle ou militante. Il y avait même une conscience aiguë du désastre dans les paroles signées Lennon/McCartney: "When you talk about destruction, Don't you know that you can count me out.../... When you want money for people with minds that hate, All I can tell you is : brother you have to Wait.../... If you go carrying pictures of chairman Mao, You ain't going to make it with anyone anyhow…/... You better free you mind instead..." Quant aux Stones, ils faisaient appel à la dérision pour ramener à de saines proportions la colère des révolutionnaires embourgeoisés qui crachaient dans la soupe capitaliste dont ils se gavaient sans vergogne : "Well now, what can a poor boy do, Except to sing for a rock n' roll band ?"

Mai 68 fut une piètre mascarade dont ne sont restés en définitive que les slogans futiles, les caprices d’enfants gâtés, et de pernicieuses vapeurs contaminant jusqu'à ce jour la société, notamment le débat politique, l’éducation, l’entreprise....

Pendant ces années d’insouciance et d’euphorie, l'Amérique dans la droite ligne de ses Pères Fondateurs, travaillait toujours à la recherche de nouvelles frontières. L’espace cosmique était devenu son terrain de jeu et de conquêtes. Elle entendait bien y montrer sa suprématie et y porter l'étendard étoilé du monde libre.
La saga Apollo fut une merveilleuse aventure en même temps qu’un hymne fabuleusement poétique au progrès technique. Elle commença par un drame, coûtant la vie à 3 hommes, lors d'essais préliminaires au sol. Mais après beaucoup d'efforts, le fameux cliché du “clair de terre” envoyé par les astronautes d’Apollo 8 révélait une beauté indicible. Encore aujourd’hui je le regarde avec émotion. Il dit tant de chose de notre soif d'aventure, de notre attirance pour l'inconnu, et de l'univers qui nous entoure…
Lorsque s'élevait la fusée Saturn V, dans un feu impressionnant de réacteurs, c'était toute l'humanité qui se dressait orgueilleusement vers le ciel. L’Homme triomphait en quelque sorte de la nature. La pesanteur était vaincue ! A l’instar des mots fameux de Neil Armstrong, après des millénaires de tâtonnements à petits pas, la science faisait des bonds de géants.
D’un côté le Flower Power, son romantisme échevelé, ses rêves d’amour, de musique et de paix. De l’autre ces aventuriers de l’espace, auréolés des rayons solaires qui rebondissaient joyeusement sur leurs magnifiques scaphandres blancs. Quelle époque !
On en oubliait que plus de la moitié de l’Humanité se morfondait dans le cauchemar socialiste ou sous la férule de dictateurs odieux. On en oubliait, quand on ne les méprisait pas, les soldats de la liberté embourbés dans les miasmes du Vietnam pour tenter de donner sa chance au modèle de société ouverte; Celui-là même auquel nous devions tant de prospérité et que tant d’idiots doctrinaires irresponsables vouent opiniâtrement aux gémonies.
 

1969 fut une année extatique. La conquête de la Lune fut son éblouissant paroxysme technique, le festival de Woodstock son point d'orgue dionysiaque (ainsi que le fabuleux et ultime album des Beatles, Abbey Road)...
Pour magnifier cette épopée, je ne saurais mieux le faire qu’en évoquant l’étincelant poème de José-Maria de Heredia que j’aime à me réciter lorsque je ressens quelque découragement:

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos, de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Où, penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles...