18 octobre 2017

La curée

Mâchoire massive noyée dans un double menton au gras hirsute débordant de l’encolure, regard mi-clos de saurien à l’affût, sourire carnassier et bedaine triomphante, l’allure du producteur hollywoodien Harvey Weinstein n’incline guère à la sympathie naturelle.
On imagine sans mal que les manières soient à l’image du personnage et que vis à vis de la gent féminine il soit capable d’abuser de sa position dominante pour obtenir des faveurs non consenties, pour parler par euphémismes.

Les accusations concordantes qu’on porte aujourd’hui sur lui peuvent difficilement être mises en doute, et le moins que l’on puisse en dire est qu’elles révèlent un comportement répugnant.
Mais dans cette affaire, ce qui frappe au moins autant que la conduite du personnage, c’est l’étrange soudaineté des témoignages à charge, leur nombre, ainsi que le délai qui les sépare des forfaits, datant pour la plupart de plus de vingt ans.
Car derrière le fait divers écœurant, on retrouve ce bon vieil instinct de l’âme humaine à déchaîner ses passions de manière grégaire. Il s’agit en l’occurrence de ce besoin irrépressible, si bien analysé par le philosophe René Girard, de désigner un bouc émissaire à la vindicte populaire, lorsqu’un fléau s’abat sur la société.
De ce point de vue, Harvey Weinstein est la victime expiatoire idéale de cette calamité sociétale très actuelle qu’est le harcèlement sexuel auquel le genre masculin est régulièrement accusé de se livrer vis à vis des femmes.

Dans cette histoire sordide, certains faits sont troublants. Certes il est bien compréhensible que des actrices débutantes puissent se sentir particulièrement vulnérables face au comportement obscène d’un producteur tout puissant.
En revanche, même si dans de tels cas la loi du silence s’impose hélas trop souvent, on pourrait tout de même s’étonner que ces jeunes femmes n’aient pas eu plus de réticence à répondre à ses invitations à le rejoindre dans sa chambre d’hôtel. Aucune réputation ne courait donc sur lui ?
On est encore plus surpris que certaines aient pu trouver la force, après avoir été agressées, de poser tous sourires au côtés de leur bourreau, voire que certaines aient accepté de coquettes sommes d’argent en échange de leur silence.

Un tel déluge d’accusations, alors que la plupart des belles outragées ont fait carrière et que la bête a perdu une bonne part de son pouvoir pose question. L’incroyable surenchère dans les témoignages qui s’accumulent les uns aux autres, évoque une assez vile curée.
Autrefois adulé, le seigneur de la Jet Set tombe en déchéance absolue d’un jour à l’autre. Les nuées de courtisans qui gravitaient autour de lui se transforment en ligues de vertus. Chacun  jette sa pierre sur le monstre, y compris nombre de gens qui n’en ont pas été victimes, et qui se reprochent, mais un peu tard et un peu hypocritement, d’être restés silencieux lorsque cela aurait été si utile qu’ils parlent…
A quoi tout cela peut-il bien servir en dehors d’assouvir un besoin de vengeance, laquelle comme chacun sait est un plat qui se mange froid ?
On voit ainsi dans le cortège des dénonciateurs de la vingt-cinquième heure, Jane Fonda, qui peut difficilement plaider la peur ou la faiblesse. Elle qui n’hésita pas en 1972, en plein conflit vietnamien dans lequel était engagé son pays, à poser fièrement à Hanoï sur un canon anti-aérien vietcong, pour soi-disant dénoncer la guerre... Elle qui fut la passionaria intrépide de tant de mouvements contestataires, et qui s’illustra précisément  dans la défense de la cause des femmes. Qui peut croire qu’elle fut intimidée par Harvey Weinstein ?
Il en est ainsi également du propre frère et associé de l’intéressé qui était mieux placé que quiconque pour apprécier ses écarts de conduite, et qui se livre aujourd’hui à un implacable réquisitoire, détaillant par le menu toutes ses turpitudes, tout en prétendant qu’il ne savait rien des faits de harcèlement sexuel…

Chaque jour amène un peu plus de déraison à cette histoire dont les développements envahissent l’actualité. Dimanche c’était le Président Macron qui  confiait aux journalistes qu’il venait d'engager une procédure de destitution de la Légion d’Honneur dont est détenteur l’infâme personnage. Le lendemain ce fut le ministre de l’Économie Bruno Lemaire qui fit l’objet d’une polémique pour avoir affirmé que jamais et en aucune circonstance, il ne se livrerait à quelque délation que ce soit, avant de se rétracter quelques heures plus tard en disant le contraire à propos de faits de harcèlement sexuel….
Et enfin, via “les réseaux sociaux”, c’est un appel à la dénonciation tous azimuts qui était lancé par deux journalistes sous la bannière peu ragoûtante mais suggestive #balancetonporc. Les auteur(e)s de cette initiative se défendent d’encourager à la délation mais demandent expressément que soient cités des noms avec tous les détails des forfaits…
La guerre des sexes fait rage. “La parole se libère” comme on dit, et des dizaines de milliers de témoignages affluent de toutes parts. Jusqu'où ira-t-on ?
Le harcèlement sexuel fait partie des travers abjects de la nature humaine, mais il n’est hélas pas le seul. Toutes les différences entre les individus, toutes les particularités sont sujettes à des agressions ou des humiliations, commises à l’abri de la loi du plus fort. La justice est là pour y remédier lorsqu’elle en est saisie. Elle est sans doute imparfaite mais il serait vain voire dangereux de la remplacer par les tribunaux expéditifs du nouveau puritanisme populaire.

S’agissant du cas Weinstein, comme de tant d’autres, “tout le monde savait” paraît-il... Comment ne pas faire le parallèle avec celui d’un homme politique français, adulé des médias, chouchou des sondages, et qui était donné comme gagnant à coup sûr de la présidentielle, alors que sa réputation était archi-connue de tous, sauf de ceux qui ne voulaient pas savoir ?
Il fallut de sa part un geste aussi ignoble qu’insensé, et l’intervention musclée des services de police américains, pour révéler au grand jour sa dépravation. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ce colosse au pied d’argile chuta de son piédestal doré et se retrouva plongé dans la boue.
O tempora o mores...

14 octobre 2017

Dans le ventre de l'hôpital

Décidément le sujet du malaise hospitalier s’impose comme une triste mais très actuelle réalité dans les médias. Après la vision caricaturale donnée par madame Lucet, Arte diffusait ce 3 octobre un édifiant reportage signé Jérôme le Maire, consacré au bloc opératoire de l’hôpital Saint-Louis à Paris.
Ce film témoigne de 2 années passées sous les scialytiques, dans le tumulte organisationnel d’une structure comportant 14 salles d’opérations. Il révèle avec acuité les tensions et surtout la morosité des personnels. Fait troublant, il reflète assez exactement une situation qui peut être généralisée, non seulement à d’autres structures du même genre, mais également à quantité d’établissements.

Partout, on constate les mêmes symptômes, révélant comme le dit un des professionnels interrogés, “un monde désenchanté.”
Si les médecins, chirurgiens et anesthésistes sont les plus nombreux à s’exprimer, on entend également des infirmières, des aides-soignants, des cadres de santé et même des directeurs. Tous les propos concordent et confirment que quelque chose ne tourne plus rond “dans le ventre des hôpitaux”...
Ce n’est pas qu’ils aient manqué de moyens, ce n’est pas non plus que les recrutements aient fait défaut. Alors de quoi s’agit-il ?

Ce reportage a le mérite de ne pas asséner les explications à la manière dogmatique de madame Lucet. A aucun moment il ne cherche à porter la moindre accusation contre qui que ce soit. Tout au plus peut-on dire qu’il tend à objectiver une maladie très actuelle : le burn-out. Et de ce point de vue, l’intérêt de ce type de reportage filmé “caméra au poing”, est évident : il donne la parole aux gens de terrain, la plupart du temps dans le feu de l’action. Certains propos sont bien plus révélateurs que de longs discours ou de savantes démonstrations.

Pas moins d’un an de repérages ont été nécessaires au réalisateur pour prendre la mesure de son sujet.
Il faut dire qu’au sein d’un hôpital, le Bloc Opératoire est une vraie ruche. A Saint-Louis, pas moins de 250 personnes y travaillent pour réaliser une moyenne de 60 à 80 interventions par jour. La caméra qui s’attarde en introduction sur les locaux montre qu’ils sont en apparence quasi neufs, et le moins qu’on puisse dire est que l’équipement ne paraît pas manquer.
Les conditions matérielles de travail semblent donc plutôt bonnes voire excellentes. Sont-elles adaptées à la quantité d’activité, c’est la première question qui vient à l’esprit lorsqu’on entend une surveillante égrener avec dépit : “salle 1, on déborde, salle 2 on déborde, salle 3 ça déborde, salle 4 ça déborde… Salle 7, il faut prendre les urgences qui ont été reportées...” 
Sont-elles bien organisées ? On peut en douter lorsqu’on voit un chirurgien, au sommet de sa carrière, et professeur d’université de surcroît, se colleter avec un ”cadre de santé” qui lui refuse de pratiquer sur “cinq minutes pas plus”, l’excision d’un abcès de fesse, dans la foulée de l’intervention qu’il vient de finir !

C’est peut-être à l’occasion d’un tel incident qu’on met le doigt là où précisément ça fait mal, là où le diable instille ses maléfices...
Car pour faire fonctionner une structure aussi complexe, il faut que chacun trouve sa place. Et le sentiment qui s’impose rapidement à entendre les différents protagonistes de cette aventure, c’est le manque de considération qu’ils ressentent chacun à leur niveau. “Nous ne sommes plus que des pions qui faisons tourner la machine” s’exclame une anesthésiste en évoquant le “torchon” qui lui est remis chaque semaine en guise de planning.
Dans ce contexte, la dépersonnalisation apparaît comme un vrai fléau. “Nous sommes désormais interchangeables” déplore un autre praticien désabusé, “les équipes ne sont plus aussi soudées, il n’y a plus d’interactions intuitives comme auparavant.” Sans doute fait-il allusion à ces plannings mécaniques qui cassent la continuité des prises en charges. Sans doute fait-il allusion également à la confiance qui se délite au fil des procédures, censées tracer le moindre fait ou geste, et qui imposent un cadre contraignant aux soins en bridant les initiatives individuelles.

Mais il y a pire. Il y a la sensation extrêmement pénible de voir disparaître la signification de sa mission. “Mon travail n’a plus de sens” est une sorte de leitmotiv qui sort de la bouche de presque toutes les personnes tout au long du film. “Avant je n’avais pas l’impression de travailler lorsque je faisais mon métier” confie un chirurgien, en ajoutant très las : “Désormais ce dernier me pèse, je travaille pour vivre, et si je le pouvais financièrement, je cesserais mon activité sans regret.”
La mécanisation des soins engendre une pression sourde, invisible, insidieuse, mais elle est partout. On s’agite beaucoup dans ce bloc, mais s'il y a de l’effervescence, on perd le feu sacré. L’objectif est de boucler la journée sans temps mort et sans trop de débordement mais il n’y a plus d’âme, plus de passion, plus d'enthousiasme. La ligne directrice est floue, l’autorité est dispersée, sans visage, et pas seulement à cause des masques que chacun porte ici. On obéit au protocole plus qu’à une hiérarchie désincarnée. “Il n’y a plus aucune discussion avec les gens qui travaillent…”

Une des conséquences palpables de ce système est la montée diffuse de l’irritabilité, générant des tensions et des conflits inter-personnels. On parle "d’incivilités" qui se répètent et la qualité du travail s’en ressent. Souffrant de frustration, certains disjonctent et portent des accusations sur leurs collègues : “durant 25 ans il n’y avait aucun problème, tant que les gens faisaient bien leur boulot. Maintenant, ce n'est plus le cas" s’exclame le professeur Emile Sarfati.

Face à cette crise, la Direction de l’Hôpital propose un expédient devenu classique, voire incontournable : l’audit !
Le principe est de faire intervenir un tiers extérieur, en règle un cabinet conseil, pour établir un “diagnostic objectif et indépendant”, supposé distinguer ce qui fonctionne bien de ce qui pose problème. Mais, destiné au départ à évaluer “la qualité de vie au travail”, il dérape rapidement vers une étude “d’efficience.” En définitive, il se borne à produire nombre de tableaux de bords et quantité d’indicateurs chiffrés, destinés à guider une introuvable réorganisation.
Confrontés à cette approche, les acteurs de cette tragédie sont au mieux dubitatifs. Certains n’hésitent pas à faire part de leur déception. On reconnaît ainsi le professeur Mimoun, spécialiste reconnu de chirurgie plastique et reconstructrice, qui interpelle sans ménagement la Directrice : ”Si on en reste là, nous sommes venus pour rien. Je ne me suis pas levé de bonne heure pour entendre dire qu’il faut s’organiser mieux…”

Force est de constater qu’arrivé au terme de ce parcours, les solutions pragmatiques manquent. Puisque l’accroissement du volume d’activité ne parvient à s’inscrire dans un schéma organisationnel “à visage humain”, il est proposé par certains de ralentir les cadences, car disent-ils : "il y a une injonction contradictoire à demander de faire toujours plus d'activité sans en donner les moyens".
Cette option ne satisfait toutefois pas les dirigeants qui s’inquiètent de voir diminuer en parallèle les ressources financières et par voie de conséquence la possibilité de procéder à des recrutements. Ils craignent une spirale infernale tirant vers le bas l’ensemble de la structure.
En désespoir de cause, une “boîte à suggestions” est mise en place par l’équipe afin de recueillir anonymement tous les états d’âme, toutes les récriminations, et toutes les suggestions. Mais comme le redoutait un des chirurgiens, on a ouvert la boîte de Pandore. C’est un inventaire à la Prévert qui en sort : “il y a des trous dans les pyjamas de bloc”, “l’équipe de matin travaille plus que celle d’après-midi”, “le local poubelle est à déplacer”, “les IBODE ne sont pas que des ouvre-boîtes en attente d’une pause repas”, “il faut embaucher plus de personnel”, “il faut favoriser le travail d’équipe et une plus grande communication entre collègues”, “respecter les horaires”, “les pauses repas s’éternisent”, “problème de brancardage”, “titulariser les CDD...”
Bref, comme le dit avec un brin d’optimisme madame Becq, l’anesthésiste qui joue un rôle pivot dans ce petit monde et qui s’est montrée particulièrement impliquée dans la quête de solutions innovantes : “c’est un début, ça ne fait que commencer…”

10 octobre 2017

Lettre à Elise

Le 7 septembre dernier Elise Lucet a gratifié les téléspectateurs d’une de ces enquêtes qui ont fait sa marque : racoleuse, partisane et agressive. Pour tout dire, de fort mauvaise foi...
Elle s’en prenait aux nouvelles méthodes de gestion des hôpitaux publics en affublant son reportage d’un titre qui révélait sans nuance et sans ambiguïté la teneur de son propos : “Hôpital Public, la loi du marché”.
Il n’est pas trop difficile de résumer la thèse : à partir du constat que rien ne va plus dans les établissements de santé publics, il s’agit de déverser un feu roulant d’accusations, toutes dirigées contre “la  logique économique digne d’une entreprise privée qui s’est peu à peu mise en place dans les établissements.”
Or s'il est vrai qu’un malaise règne dans les hôpitaux, il n’est pas nouveau et ses causes sont bien loin d’être expliquées par le discours sectaire de la journaliste en mal de scandale.

Certes, il suffit de se rendre sur place pour ressentir une certaine morosité du personnel, voire comme le dit la voix off du reportage, de constater que “les infirmières les aides-soignants, les médecins sont souvent débordés, exténués.”
En revanche, s’il y a un problème assurément, c’est abuser que de conclure à propos du cas certes dramatique d’une infirmière, que “leur désespoir peut même les conduire au suicide.”
D’emblée le ton est pourtant donné. Tout ce qui sera montré par la suite relève de la caricature, voire de la désinformation.

Certes le système de gestion financière des établissements de santé a connu quelques mutations. De la facturation aux prix de journées qui était en vigueur jusqu’en 1983, on est passé au Budget Global jusqu’en 2003, puis à la Tarification à l’Activité en 2004 (on dit aussi T2A). Mais établir un lien direct de causalité entre celle-ci et le vécu difficile sur le terrain relève de l’extrapolation hasardeuse, à laquelle madame Lucet et son équipe n’hésite pas à se livrer, révélant ainsi ses arrière-pensées idéologiques bien plus que son prétendu souci de fournir des explications rationnelles.

On ne peut raisonnablement accuser la T2A d’avoir bouleversé si négativement le système, surtout si on la compare aux modalités qui l’ont précédée. On se souvient en effet des effets pervers induits par les antiques prix de journées qui ne distinguaient très grossièrement que deux ou trois types de prestations différentes et poussaient les gestionnaires à garder les lits occupés pour optimiser les recettes.
Le budget global quant à lui introduisit la rigidité et l'arbitraire, enfermant dans un carcan nombre d’établissements dynamiques, et distribuant à d'autres l'argent avec une prodigalité excessive.
On peut certes reprocher à la T2A d'avoir failli à son objectif principal qui était de simplifier les règles de facturation grâce à une évaluation forfaitaire du coût des séjours. On peut déplorer son caractère inflationniste puisqu'elle pousse à multiplier les prestations. On peut enfin juger absurde le fait qu'elle soit malgré tout contrainte par une enveloppe financière nationale inextensible, le fameux Objectif National de Dépenses de l'Assurance Maladie (ONDAM).
Mais en dépit de ses défauts, l’attribution des ressources financières en fonction de l’activité décrite à partir d’indicateurs médicalisés est sans doute la moins mauvaise façon de procéder, et la plus équitable.
Là n’est donc pas le problème. 

S'agissant de l’exigence, en matière de santé comme ailleurs, d’atteindre l’équilibre financier, elle n’est pas non plus quelque chose qu’on pourrait qualifier d’indécent. Il faut être un doux rêveur ou bien totalement irresponsable pour affirmer que la santé n’est pas une marchandise monnayable, et qu’elle ne doit pas être soumise à l’impératif de rentabilité.
Est-il donc si extravagant de se préoccuper de trouver les recettes financières qui permettront de rémunérer les personnels dévoués aux soins, qui ne peuvent se contenter pour vivre, d’un peu d’amour et d’eau fraîche ?
Lorsque, se réclamant du défunt économiste de gauche Bernard Maris, Patrick Pelloux préconise “d’effacer la dette de la Sécu, et tant pis pour les rentiers de la dette”, il ne fait que souligner l’imbécillité profonde de l’utopie bien-pensante qui n’a que faire de la réalité. Il s'inscrit également dans le raisonnement à sens unique dont est friande madame Lucet.
Hormis deux ou trois malheureux directeurs d’établissements, pris au dépourvu par les “enquêteurs” et sommés de s’expliquer sur les dérives du système de gestion de leurs établissements, tous les témoins sont à charge. Il n’y a qu’un son de cloche, et il ne fait que ressasser les vieilles antiennes anti-capitalistes et anti-libérales, cela va de soi.
Dès lors, le pseudo-débat s’enlise dans les poncifs de l’alter-économie à visage humain, généreux, solidaire, et tout le toutim classique des culs-bénis de la justice sociale. Leur rhétorique simpliste se borne à réclamer toujours “plus de moyens” à l’Etat, massacrant sur l’autel du Service Public, toutes les initiatives privées et naturellement les Laboratoires Pharmaceutiques, bêtes noires obligées.

L’argumentation se résume en règle à des slogans dans le plus pur style syndical. Par exemple on entend une personne s'exclamer : "Tandis qu'on humanise de plus en plus les robots, on nous transforme en robots."
Pourtant, par un paradoxe étonnant, c’est précisément la négation du coût des soins qui est sans doute une des causes principales de la déshumanisation des établissements de santé !
A force d’avoir laissé filer les déficits (plus de 100 milliards d’euros cumulés sur une quinzaine d’années pour l’Assurance Maladie), à force d’avoir laissé penser à la population que la santé était gratuite, on a contribué à fragiliser le système. Chacun estime depuis trop longtemps avoir le droit d’en profiter, sans avoir à le payer. 
Les gouvernants ont trop flatté  et depuis trop longtemps ces penchants, en proposant par exemple dernièrement la généralisation du fameux tiers payant, ou le remboursement intégral des lunettes et des soins dentaires.
Aujourd’hui l’endettement de l’Etat est devenu si massif qu’il impose des révisions déchirantes. Et si les plans d’économies semblent tellement douloureux, c’est qu’après tant de démagogie, les Pouvoirs Publics rechignent toujours à dire la vérité, et parce que bon nombre de médias préfèrent aux enquêtes réalistes, celles qui flattent les illusions ou nourrissent des indignations stériles.

Curieusement, c’est à ce moment délicat, où s'esquisse une tentative de redressement financier, que la confiance si indispensable au bon déroulement de soins se met à s’effriter.
Alors que la médicalisation a envahi progressivement la vie quotidienne au point que tout ou presque relève désormais de la médecine, tout dérape. Les exigences de moyens ont été remplacées par celles de résultats. On tolère de plus en plus difficilement  les aléas, ou simplement les limites et les incertitudes de la science. Un climat de défiance s’est installé entre les patients et leurs soignants et une dérive procédurière se répand, favorisé par l’écho médiatique surdimensionné donné à chaque incident, à chaque impondérable.
Encore plus surprenant, les rumeurs les plus infondées, et les charlataneries les plus stupides se répandent comme trainées de poudre. On reproche à la science de ne pas tout résoudre et on s'abandonne aux pires croyances. Quelle époque étrange !

Confronté à tous ces défis qu’il ne sait plus résoudre avec bon sens et pragmatisme, le système sécrète à un rythme effréné, des réformes et des normes tous azimuts.
Les hôpitaux et cliniques sont certes poussés à la productivité et à l'industrialisation des soins, et à l’instar de la grande distribution, ils sont soumis à la compression des coûts et des marges bénéficiaires.
Et tandis qu'on compte les sous, le monopole sans partage de la Sécurité Sociale masque sa faillite et ses insuffisances sous des flopées de règles, aussi complexes et changeantes que la météo, et se livre à des contrôles aussi tatillons qu'inefficaces.
Pour tenter de faire perdurer un modèle à bout de souffle, l’Etat grand maître-d’oeuvre, change sans cesse l’organisation hospitalière.
Après avoir durant des décennies cherché à la décloisonner et à la déconcentrer, il a entamé un vaste mouvement concentrationnaire qui n'ose dire son nom. Les Agences Régionales de Santé, qui constituent les bras armés de l’État, sont chargées de décliner sur le terrain cette politique aussi veule que calamiteuse. Face à ces mastodontes administratifs sans âme ni visage, les Directeurs d’établissements de soins ont perdu à peu près tout pouvoir et toute marge de manœuvre. Ils sont condamnés à mettre en œuvre une stratégie qui étouffe à bas bruit les petites structures noyées dans les normes ubuesques de fonctionnement et condamnées de facto à générer des déficits budgétaires incontrôlables. Pendant qu’elles meurent à petit feu, on pérennise le gigantisme des CHU et des mégalopoles.
A l’heure où l’on pourrait espérer tant de souplesse dans la couverture hospitalière, grâce aux télécommunications, on assiste à une désertification sans précédent. Et plus l’échec de la planification devient patent, plus on la renforce...
La qualité des soins pour laquelle on a créé spécialement l’emblématique “Haute Autorité en Santé”, passe désormais par des procédures arides qui quantifient tout et imposent que tout soit écrit et tracé en bonne et due forme, c'est à dire insipide et pasteurisée. Loin de faciliter la prise en charge des patients cet envahissant arsenal médico-légal s’avère surtout responsable d’une irrépressible inflation  bureaucratique.
Confrontés à cette furieuse soviétisation stakhanoviste, il n’est pas étonnant que les personnels, qualifiés par le volapük technocratique de simples “ressources humaines”, s’épuisent, et se découragent.
En bref, ce qui se passe est à peu près à l’inverse de la thèse soutenue par madame Lucet. Le système se meurt par manque de liberté, par manque de confiance et par l’écrasement systématique des initiatives locales par le marteau pilon de l'Administration Centrale. Tout le contraire en somme du libéralisme bien pensé, qui pourrait s’opposer à cette effrayante usine à gaz ressemblant toujours plus à la “machine à décerveler” de Père Ubu...

03 octobre 2017

Exquise pompe fiscale

Le sujet des impôts est un de ceux où l’imagination humaine peut fleurir indéfiniment.
En France, nous sommes incontestablement les champions grâce à une administration pléthorique et à des politiciens de profession, parfaitement aiguisés en la matière. Au surplus, le bain idéologique dans lequel nous pataugeons joyeusement, favorise la fermentation des dispositions les plus compliquées, les plus farfelues et les plus absurdes pour toujours mieux pomper le Contribuable.

L’impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) dont l’appellation même, révèle l’esprit qui règne dans notre pays, est ce qu’on pourrait appeler une perle dans le genre. Inventé par les Socialistes il y a une quarantaine d’années, il est devenu une institution autour de laquelle se brisent toutes les velléités réformatrices d’une législation décidément indémerdable.
Alors que tous les pays un peu sensés, qui s’y étaient aventurés en sont revenus, la France reste la seule à s’accrocher à cette lubie soi disant "redistributrice".
Soyons honnête, il y eut bien une tentative pour supprimer cette verrue fiscale, en 1986. A cette époque s’ouvrit timidement une fenêtre libérale lors de la première cohabitation de la cinquième république, sanctionnant l’échec de la politique socialiste de François Mitterrand. L’audacieux gouvernement de l’époque dirigé par Jacques Chirac et Edouard Balladur, osa supprimer l’ISF !
Cela ne lui porta pas chance puisque deux ans plus tard il perdait l’élection présidentielle, en partie paraît-il à cause de cette mesure, et François Mitterrand, réintégré dans la plénitude de ses fonctions, par un peuple plus incohérent que jamais,  s’empressa de rétablir cette ponction…

Aujourd’hui, tout le monde ou presque s’accorde à dire que cet impôt est un symbole, mais qu’en termes pratiques, il s’agit d’une pure ineptie. Il ne rapporte quasi rien de plus que ce qu’il coûte à collecter et à contrôler, et pousse les gens les plus fortunés à quitter le pays. Sept cent foyers échappent ainsi au Fisc chaque année...
Avec sa fiscalité de plus en plus contraignante, doublée d’une permissivité incontrôlée en matière d’immigration, la France peut se targuer d’exporter des riches tout en important des pauvres...

Pourtant, l’imagination des gouvernants semble sans limite pour donner l’impression qu’on allège la pression fiscale tout en l’augmentant. On se souvient du fameux "bouclier" proposé par Nicolas Sarkozy pour limiter l’inflation fiscale, mais qu’il ne put même pas pérenniser sur la durée de son mandat.
On se souvient de l’usine à gaz du Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE) du calamiteux Hollande, supposé alléger un peu l’alourdissement massif des contributions qu’il avait commencé par mettre en œuvre dès le début de son quinquennat.

Après tant de volte-face, les contribuables les plus aisés sont désormais vaccinés. Ils ne croient plus aux promesses des gouvernements et préfèrent quand ils le peuvent, plier bagage à l’instar du chanteur Florent Pagny dont on a beaucoup médiatisé l’exil vers le Portugal.
La suppression de l’ISF voulue par Emmanuel Macron a peu de chances d’être plus efficace. D’abord elle n’est que partielle puisqu’elle n’exclut du champ du super-impôt que les revenus de la spéculation. L’ISF devient Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI) et réserve désormais ses foudres aux seuls gens qui s’échinent à vouloir encore posséder et entretenir un patrimoine immobilier...
A l’instar de ses prédécesseurs, le gouvernement actuel pense sans doute que la richesse peut être segmentée et qu’il peut amener les gens à faire ce qu’il souhaite, simplement en faisant varier les taux et l’assiette de ce qu’on appelle “prélèvements obligatoires”. Vaste plaisanterie...
Pire, à peine la mesure entérinée, les ministres délégués à l’économie (Messieurs Lemaire, et Darmanin) annoncent qu’ils s’apprêtent à augmenter la sur-taxation des signes ostentatoires de richesse tels que yachts, voitures de luxe, jets privés et autres chevaux de course ou objets d’art… Et voilà comment on donne d’une main ce qu’on reprend de l’autre !

Comme le juge non sans fatuité, Joël Giraud, rapporteur du budget : “Un yacht, c'est m'as-tu-vu, ce n'est pas productif pour l'économie…”(Le Figaro)
Là est le problème, le sens de l’impôt est tellement dévoyé qu’on ne s’intéresse plus à son utilité ni à son efficacité, mais uniquement à sa vertu et à son prétendu sens moral. Comment punir les riches d’êtres riches, voilà la préoccupation première.
Dans un pays où l’on continue à considérer tout allègement de la spoliation fiscale, comme “un cadeau”, il y a peu de chances qu’on puisse convaincre Florent Pagny et consorts à revenir de sitôt. Ils continueront donc de faire la fortune d’autres pays, et la France pourra toujours se lamenter sur le coût de l’évasion fiscale...

30 septembre 2017

L'Europe à la Sorbonne

Pour avoir plusieurs fois émis des réserves sur le programme et sur l’action du nouveau Président de la République, Emmanuel Macron, je me dois également de saluer les initiatives qui me semblent heureuses ou au moins prometteuses.
Il en est ainsi de son Discours tenu à la Sorbonne le 26 septembre dernier, sur le devenir de l’Europe.
Il s’en est fait le fervent défenseur, c’est un fait. Et en cela, il confirme l’engagement et les déclarations d’intentions qu’il avait martelés durant la campagne électorale.

Nombre de commentateurs ont relevé avec raison, qu’il fallait un certain courage et une vraie détermination pour brandir ainsi l’idéal européen, à l’heure où l’on entend surtout les contempteurs du système.
Lorsqu’il ne s’agit pas des souverainistes plus ou moins entichés du concept tiède d’Etat-Nation, ce sont les Nationalistes purs et durs, nostalgiques de la grandeur passée, ou bien les soi-disant Insoumis, et autres écolo alter-mondialistes, qui se targuent d’imposer au monde leur modèle, plus ou moins inspiré des dogmes insanes hérités de la révolution…

Emmanuel Macron revendique une Union forte et n’hésite pas pour tendre vers cet objectif à souhaiter une “Europe à plusieurs vitesses”. Il voudrait une assemblée élue sur un scrutin supra-national et il préconise une commission réduite à 15 membres, ce qui suppose, sauf à créer une nouvelle instance, d’éliminer pas mal de canards boiteux de celle en place...
Il accroche résolument notre pays à la locomotive allemande, quitte à flagorner madame Merckel qui selon lui, et malgré ses récents déboires électoraux, « ne sera ni le repli ni la timidité, mais l’audace et le sens de l’histoire... »
Il propose enfin de mutualiser nombre de fonctions. On trouve ainsi pêle-mêle, la création d’une force commune d’intervention, d’un parquet anti-terroriste, d’un budget de défense commun, d’une académie du renseignement, d’un office européen de l’asile, d’une police des frontières, d’un ministre des finances de la zone euro, d’une agence de l’innovation, et bien sûr en guise de cerise sur le gâteau, il demande la généralisation de la fameuse taxe sur les transactions financières, que la France est à ce jour, seule à avoir mise en place.

Que l’engagement européen de M. Macron soit réel et sincère, il n’y a pas en douter. Qu’il soit dicté par une ambition débordante, c’est probable. Qu’il soit pragmatique, c’est une autre histoire...
Car les propositions ressemblent pour l’heure assez furieusement à un catalogue de vœux pieux. Au surplus, la plupart d’entre elles n’apparaissent pas de première fraîcheur. On pourrait même dire qu’elles furent maintes fois entendues.

Les paroles sont exaltées : “nous sommes bousculés, l’audace est notre seule réponse...”, “il faut sortir l’Europe de la glaciation, la rendre au peuple...”, mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
Car il faut tout d’abord convaincre les partenaires du projet, et ce n’est pas gagné, lorsqu’on pense aux réactions pour le moins mitigées de certains pays, dont la Pologne, aux propos quelque peu méprisants du président français à leur endroit.
Il y a également les doutes plus ou moins exprimés par l’Allemagne et d’autres nations quant à la capacité de notre pays à aller au delà des envolées lyriques, et à tenir ses engagements.
Nous sommes devenus le plus mauvais élève de la classe Europe, et le moins qu’on puisse dire est que nous ne sommes plus en position de faire la leçon à qui que ce soit
Enfin, pour les partisans résolus d’une Europe fédérale, dont je suis, M. Macron ne va pas assez loin. Il en fait d’ailleurs lui-même le constat : "Ce que je vous propose, ce n'est pas le fédéralisme..."
Est-ce la crainte de heurter l’Opinion Publique, est-ce le manque de conviction, toujours est-il qu’il y a donc une forte probabilité que le modèle reste encore longtemps bancale. Les fondations solides n’ont pas été posées à l’origine, il paraît très compliqué de changer les choses sans déconstruire tout ce qui est sujet à malfaçon.
Dans la situation où nous nous trouvons, avancer, c’est risquer une instabilité croissante, et revenir en arrière, c’est provoquer l’incompréhension des peuples.

Si on compare le modèle européen à d’autres plus anciens et éprouvés, force est de constater des différences fondamentales. Le modèle américain par exemple, s’est construit progressivement, de bas en haut, avec à chaque instant le souci de rester unis selon la belle devise E Pluribus Unum. Le nôtre a fait le chemin inverse et n’a jamais vraiment sacrifié les souverainetés nationales à l’Union.
Une chose est certaine, pour être convaincante, la France devrait en rabattre un peu de sa morgue et de sa prétention. Notre propre modèle national est hyper-centralisé, anti-libéral, et très bureaucratique; il n’inspire pas beaucoup de sympathie aux autres.

On peut donner quitus à M. Macron de ses belles idées et du courage qu’il a de tenter de remettre à l’honneur l’idée européenne, mais malgré son vibrant discours à la Sorbonne devant un parterre trié sur le volet, la Nation Européenne appelée par des visionnaires comme Immanuel Kant, Julien Benda ou Aristide Briand n’est malheureusement pas pour demain...

15 septembre 2017

Darwin à Bordeaux

Ça se passe sur la rive droite de la Garonne à Bordeaux. Ça s’appelle Darwin Eco-système et c’est une sorte de grand happening permanent, occupant le site de l’ancienne caserne Niel. On parle de friche militaire et le terme en forme d’oxymore définit assez bien le lieu.
Ce genre de bric-à-brac insolite donne à ces austères bâtiments, très partiellement rénovés, un look décadent, dans lequel une foultitude d’objets de récup en tous genres voisine avec fresques, tags et graffitis peints ou “bombés” à même les murs.
On entre dans ce microcosme hyper branché par une sorte de grande arche métallique tendue entre deux vénérables bâtiments. L’enseigne, c’est une accumulation de planches suspendues intitulée “Vortex”. Le soir, elles s’illuminent. Effet garanti.

Sitôt le porche franchi, on est accueilli par un immense dessin représentant un gorille patibulaire, cousin sans doute de King-Kong, portant une large banderole “Tous migrants.” Précisons qu’il s’agit du thème du dernier colloque, pardon Climax, qui vit défiler du 7 au 10 Septembre le gratin de la gent écolo-bobo-coco : José Bové, Audrey Pulvar en tête. Nicolas Hulot également prévu au programme, dut annuler son déplacement pour cause d’ouragan Irma. Le réchauffement climatique sévit déjà, il y a urgence…

C’est peu dire que le lieu se consacre à l’écologie. Ici, tout se mélange en fait : développement durable, célébration du bio, du végétarisme voire de la lubie végane, commerce équitable, entreprises responsables, décroissance économique, alter-mondialisme, récupération, recyclage, partage…
Né en 2010 de l’imagination de deux jeunes publicistes Philippe Barre et Jean-Marc Gancille, et concrétisé par l’acquisition de la caserne délabrée Niel par leur jeune société Evolution, ce concept occupe désormais 3 hectares, juste devant le Parc aux Angéliques.
Le coeur de l’éco-système ainsi créé, c’est le Magasin Général, véritable temple de la bouffe naturelle. A la fois supérette, café, réfectoire, on n’y trouve évidemment que des produits nobles. Le “manger local” et le “handmade” sont ici rois : des légumes issus de l’agriculture alternative aux insectes desséchés pour l’apéro, en passant par les bières artisanales, les vins biologiques et les fromages de la ferme...
On y mange en famille ou entre amis, assis sur de rustiques bancs de bois et accoudés à des tables en formica de la grande époque. il faut dire que l’esthétique post-industrielle qui règne ici s’appuie largement sur le style caisse-bobine-palette. Quelques canapés vieillots complètent cet ameublement très kitsch.

Dans ce complexe baroque, on trouve également une salle réservée aux conférences et à des concerts, un skatepark, des aires d’activités physiques diverses (yoga, polo-vélo...), des ateliers de bricolage, et quantité d’espaces destinés au co-working, à l’activité associative, ou hébergeant des micro-entreprises, et des start-up dont Darwin se veut une pépinière.

Devant un tel endroit des foules de questions viennent naturellement à l’esprit. Passé l’étonnement de la découverte, on hésite entre enthousiasme et circonspection. 
Certes les intentions des concepteurs sont excellentes. Face aux menaces que le progrès technique et l’industrialisation sont accusés de faire peser sur la planète, il s’agit selon Philippe Barre, de “réinventer la ville, d’occuper le terrain sans plus attendre les autorisations et les subventions”. L’état d’esprit est des plus sympathiques puisqu’il préconise “d’agir de manière joyeuse, déterminée, toujours en éveil, jamais dans le dogme”.
Quant à l’idée de partage qui fait vibrer les apôtres de cette nouvelle religion, elle s’impose tout simplement parce qu’on produit “plus de richesses par le collaboratif que par l’individualisme”.
Les résultats sont d'aiileurs déjà probants puisque selon le même Philippe Barre, interrogé par le journal Sud-Ouest en 2016, "un Darwinien émet cinq fois moins de gaz à effet de serre qu’un salarié tertiaire classique. 80% de nos déchets sont recyclés et toute notre électricité ne provient plus du nucléaire, mais d’Enercoop".

Il faudrait donc être grincheux pour être opposé a priori à une telle initiative. Ce n’est pas le cas du maire Alain Juppé qui soutient le projet depuis ses débuts. Il faut dire qu’il n'est pas totalement nouveau puisqu'il fut précédé par des réalisations similaires plutôt rassurantes aux Etats-Unis, notamment sur la côte ouest, ou bien en Europe dans les pays scandinaves ou en Allemagne.

Reste à savoir ce que deviendra ce modèle à moyen et long terme.
A lire et à entendre les slogans sur lesquels il s’appuie, on pourrait craindre une évolution sectaire, et un enfermement idéologique borné par des pseudo-certitudes, relevant parfois du fantasme voire de la névrose obsessionnelle.
A l’autre extrémité, une ghettoïsation et un pourrissement social pourrait être favorisé par l’absence durable de rentabilité. Le délabrement de certains espaces, le look post-moderne plutôt grunge, voire un tantinet trash, s’ils perdurent, pourraient faire le lit de telles dérives.
Ou bien ne sera-t-il pas tout simplement récupéré ou assimilé par le “mainstream”. Il subirait ainsi le sort de nombre de tentatives antérieures progressivement dévoyées par l’atténuation progressive de l’effet de mode, ou par l’embourgeoisement. La clientèle très bobo qui fréquente ce lieu témoigne déjà d’une certaine tendance...

Le mieux qu’on puisse souhaiter à cet éco-système évolutif, est de s’intégrer comme alternative originale dans l’offre commerciale et culturelle, pour conférer à l’univers urbain une forme d’humanisme moderne teinté de retour aux sources, sans se soustraire au progrès ni aux règles de bon sens, et sans pour autant renier totalement l’esprit originel.
A suivre...