25 juin 2017

Macron, Acte III

Et bien c’est fait. Les légions “En Marche”, aux pieds légers et aux mains immaculées ont investi l’Assemblée Nationale !
On pourrait à l’occasion de cette razzia à l’allure de révolution molle, évoquer l’adage qui veut qu’à vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Tout semble aller tellement de soi qu'on devient fataliste, voire indifférent. Dans la chaleur de ce mois de juin, on croirait voir une marée languide monter en douceur et sans effort sur une plage offerte. Aucun obstacle, aucune digue à ce flux prévisible, mais  sans nom, ni étendard. Il n’y eut pas de combat, et à peine plus de controverse.

C’est un constat battu et rebattu, les partis traditionnels sont en pleine débandade. Plus aucun n’est en mesure à ce jour de mobiliser les électeurs. A l'occasion de ces élections législatives, ces derniers sont d’ailleurs restés chez eux pour le plus grand nombre, où bien ils ont renoncé à exprimer leur vote.
Avec le passage à l’Elysée du lénifiant et inconsistant Hollande, et la direction peu inspirée du hiérarque empesé Cambadelis, les Socialistes, qui l’ont bien cherché, sont ratiboisés. Exit Benoit Hamon, le frondeur, piteux candidat à la présidentielle, qui ne parvient même pas à passer le premier tour de l’élection législative ! Exit cette nomenklatura de l’ancien régime, balayée sans ménagement.
Les Républicains, dont l’emprise a rétréci comme peau de chagrin, auraient pu avec leurs alliés de l’UDI incarner un semblant d’opposition aux troupes en carton de Macron. Mais quoique défaits, ils ne pensent qu’à se diviser, histoire d'émietter un peu plus leur force de frappe. C’est devenu une armée mexicaine pleine de généraux, mais qui erre sans direction, sans programme et sans conviction. Les uns jouent les rebelles, par principe; les autres se veulent "constructifs" par opportunisme...
Résultat, le pouvoir est livré sans partage pour cinq ans à des candides dont la feuille de route est quasi vierge. Ils débarquent au Palais Bourbon comme une masse d’élèves déboussolés lors d’une rentrée scolaire. A l’autre bout, on voit s’agiter l’histrion Mélenchon, entouré de cancres hilares, auto-proclamés Insoumis. Ils font leur entrée théâtrale, le poing levé et l’esprit de revanche dégouline de leurs bouches tordues par les rictus de haine.

Dans ce brouhaha informe, le Président de la République, en dépit de son aura, rate complètement ses débuts. La nouvelle génération morale avec laquelle il entendait construire son action, s’effondre d’entrée de jeu comme un château de cartes. Un mois après avoir été nommés, quatre ministres, et pas des moindres, se retrouvent au tapis, pour de sordides affaires d’enrichissement douteux, de détournement de financement public ou d’emplois fictifs. Et ce n'est peut-être pas fini !

La “loi de moralisation de la vie publique” que nous promettait l’ineffable François Bayrou est rebaptisée à la hâte. Elle est devenue “loi pour la confiance dans notre vie démocratique”, mais ce n’est pas lui de toute manière qui la portera. On peut évidemment se réjouir de voir partir si vite en capilotade cette comédie montée par le président du Modem. C’était si mal joué qu’on ne pouvait y croire un instant
 
Mais on peut aussi s’interroger sur l’avenir : cet échec prélude-t-il à d’autres désillusions ? Une politique de reconstruction peut-elle être bâtie comme Venise sur des fondements sans consistance ?
Il va bien falloir un jour que le Président de la République précise la nature de la politique qu'il entend mener. Est-elle d'inspiration libérale ? Ou plutôt sociale ? De gauche ? de droite ? ou du centre ? De tout un peu et de rien beaucoup ? Le pied sur le frein ou l'accélérateur ou les deux à la fois ?
On ne sort paraît-il de l’ambiguïté qu'à son détriment, mais les atermoiements tuent à petit feu... Le nouveau gouvernement est au pied du mur. Il va falloir qu’il entreprenne quelque chose, mais quoi ? Que peut-on faire avec un programme bourré d’oxymores, de flatulences bien intentionnées, et de vides pusillanimes ?
Derrière les hausses d’impôts qui se profilent déjà et les trains de demi-mesures qu’on entrevoit au détour des belles paroles, y a-t-il encore de la place pour l’ambition, le courage et la volonté ? ça reste à voir...

24 juin 2017

Halte vénitienne

De retour de Venise, avant toute chose, c’est le bruit de la circulation automobile qui vous ramène aux dures réalités… Le rêve est bien fini.

Le long des canaux charriant les eaux lourdes d’une Italie hors d’âge, on oublie vite les horribles nuisances de notre univers contemporain. Les turbulents remous des vaporetti qui sillonnent sans cesse à toute allure ces boulevards liquides, la rumeur sourde de la foule qui se presse un peu partout ne parviennent à troubler le charme vénérable et fantasque de cette ville qui ne ressemble à aucune autre.

On dit qu’elle s’enfonce inéluctablement dans la lagune, cette laque tragique qui semble déjà se nourrir des reflets des voûtes marmoréennes des palais antiques, de leurs façades aux couleurs de fruits rouges, de terre et de sang.
Qui sait si les travaux gigantesques entrepris ou prévus pourront préserver ce trésor suspendu entre ciel et mer des lents ravages du temps. Venise est de toute manière une sorte de mirage; l’expression même de la vanité humaine. Paul Morand écrivait, en se comparant en toute modestie à la Sérénissime, qu’elle “résume dans son espace contraint, ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux foetales et celles du Styx”...
Plus loin, évoquant le fait qu'elle fut édifiée en dépit du bon sens : “elle a pris le parti des poètes, elle a bâti sur l’eau” (Venises, Gallimard 1971).
Par un paradoxe étonnant, elle a duré plus que maintes citadelles; elle a même très peu changé au fil des siècles. Devenue un musée à ciel ouvert, la cité lacustre a sans doute perdu de son faste et de son lustre. N’empêche, la fascination qu’elle exerce reste forte tant ses pierres savent faire naître l’émotion d’un passé majestueux.

Il y a bien sûr l’incroyable profusion architecturale que ses hauts lieux vous jette aux yeux, où qu'ils regardent. Il y a cette basilique San Marco, ouvragée jusqu’à la folie, avec sa fabuleuse dentelle d’inspiration byzantine qui rappelle la puissance évanouie d’une religion, devenue l’ombre d’elle-même après avoir incarné le génie triomphant du christianisme. 
On compte paraît-il plus de 120 églises dans Venise, et leur style éclatant donne une idée de la puissance passée de la foi. Sur la façade de la basilique on trouve en hommage à l’apôtre évangéliste, les chevaux du fameux quadrige, que les Croisés ramenèrent de Constantinople. Volés par Bonaparte qui les plaça sur l’arc de triomphe du Carrousel, ils retrouvèrent en définitive la cité des doges lors de la déconfiture de l’Empire en 1815. Il y a également ce lion ailé, qui fut la représentation souveraine de l’apôtre avant de devenir celle de la ville.

Derrière toute la magnificence de ce spectacle éblouissant, aux pieds duquel grouillent les touristes, Venise recèle nombre d’endroits charmants qui en font un hâvre de paix et de méditation.
Il y a ces innombrables fondamenta courant le long des canaux qu’une multitude de ponts enjambent gracieusement.

Dès qu’on s’éloigne des endroits les plus fréquentés, on y trouve aisément le calme, juste troublé par le bourdonnement grave de quelque vaporetto et les apostrophes des gondoliers qui se croisent.
Ici ou là des lauriers roses font jaillir gaiement leurs efflorescences, des brassées de pétunias dégoulinent des balcons et des fenêtres, et des jasmins parfumés montent à l’assaut des murs ou bien forment des haies enivrantes comme celle qui borde le parc où siège la Biennale di Venezia...

Il y a cette belle allée maritime qui court vers la pointe de la Douane et fait face à l'île de Giudecca. On y voit l’élégante église du Redentore, qui fut construite à la fin du XVIè siècle pour célébrer la fin de l’épidémie de peste qui avait décimé près d’un tiers de la population. Sur la petite île éponyme, la basilique San Georgio Maggiore dessinée comme la précédente par le crayon céleste de Palladio, ferme la perspective avec la grâce du style Renaissance imprégné de classicisme antique qui constitue la marque de fabrique de cet architecte.

Ainsi, au fil des heures qui passent, le jour doucement décline et Venise s’assoupit dans une indicible et coruscante nostalgie. Il faut hélas s’arracher à cette cité unique en son genre, dont les richesses paraissent si fragiles, quand on pense aux millions de piliers de bois millénaires sur laquelle elle repose, enfoncés dans la lagune au prix de la sueur et des larmes. Est-elle le symbole d’une énergie indomptable, toujours en quête de nouveaux défis, ou bien celui d’un monde qui s’éteint dans les délices d’un matérialisme nihiliste ?
Profitons encore un peu de l’instant magique, immortalisé par Musset :

Dans Venise la rouge,
Pas un bateau qui bouge,
Pas un pêcheur dans l'eau,
Pas un falot.

Seul, assis à la Grève,
Le grand lion soulève,
Sur l'horizon serein,
Son pied d'airain.

Autour de lui, par groupes,
Navires et chaloupes,
Pareils à des hérons,
Couchés en rond,

Dorment sur l'eau qui fume,
Et croisent dans la brume,
En légers tourbillons,
Leurs pavillons...

10 juin 2017

The Ugly Duckling

Donald Trump est devenu le bouc émissaire de tout ce que notre pays et plus généralement l’Europe, voire le Monde, comptent de progressistes à la petite semaine. Ces gens sont prompts à s’enflammer en paroles pour défendre toutes les causes que Don Quichotte aurait sans doute fait siennes s’il avait été notre contemporain. Ils ont un coeur d’artichaut qui dégouline de bons sentiments et de belles intentions pourvu qu’elles n’impliquent pas leur petit confort personnel.

L’écologie est un de ces combats dans lequel ils expriment avec jubilation toute leur bravoure à deux balles, et qui leur permet de jeter des anathèmes aux contrevenants à l’idéologie consensuelle. Et nombre de Scientifiques, reproduisant hélas les vieux réflexes grégaires des anciens diafoirus, délaissent toute objectivité et humilité pour militer en masse au nom de principes.
Le bon vieux Socrate qui  avouait avec une tragique lucidité sa propre ignorance et le vénérable Kant, si attaché à la lumière de la raison et de l'esprit critique, doivent se retourner dans leurs tombes devant tant de forfanterie.


Quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, Donald Trump fait l’objet de quolibets, d’insultes et d’un mépris tenace de la part de ces ligues de vertu. Hormis le charisme, la truculence et les outrances du personnage, on serait tenté de l’appeler le vilain petit canard…

Passons sur cette grotesque histoire de connivence avec la Russie, à laquelle s’accrochent avec opiniâtreté les médias et le patron déchu du FBI, pour tenter de discréditer le nouveau président et d'installer dans les esprits l’idée qu’une procédure d’impeachment serait imminente à son encontre.


Elle n’est pas grand chose en somme face à cette somme de bêtise et d’hypocrisie qui entoura l’épisode du retrait de Washington des accords de Paris sur le climat.

Il faut être bien niais pour imaginer que ce pacte conclu à plus de 190 pays, sous l'égide de l'ineffable Laurent Fabius, soit autre chose qu’un pis-aller en forme de voeux pieux, un ersatz édulcoré d’accord sur un sujet qui lui-même ne vaut pas tripette.


Sur le point d’être balayés par la colonisation romaine, nos ancêtres les Gaulois craignaient dit-on que le ciel leur tombe sur la tête. Les Byzantins se querellaient sur le sexe des anges tandis que les Turcs s'apprêtaient à faire main basse sur Constantinople.

De nos jours, les villes un peu partout sont quotidiennement ensanglantées par des barbares dopés à l’islamisme, le Proche Orient est à feu et à sang, le Socialisme continue d’opprimer des millions de gens, et nous nous interrogeons gravement sur les méfaits supposés d’un hypothétique réchauffement climatique, causé paraît-il par notre mode de vie destructeur de la nature, mais auquel nous ne voulons déroger en rien. C’est toujours la faute des autres, et ces nantis d’Américains ont bon dos pour qu’on tape dessus.


L'anti-américanisme bourgeois calamistré trouve là une magnifique occasion d’aiguiser sa rhétorique versatile.

Il est navrant de voir notre sémillant président Emmanuel Macron prendre une posture néo-gaullienne pour emboucher la trompette de cette piteuse campagne.

Il fallait l’entendre débiter d’un ton docte et solennel, ce petit chef d’oeuvre de cuistrerie, mêlant le dithyrambe à la “très grande nation américaine” et les croche-pieds à son homologue qu'il s'amuse à narguer de manière infantile.
A croire M. Macron, “L'heure est grave”, le combat météorologique est “un des grands défis de notre temps qui s'impose avec une grande évidence à tous”.

Dans l’ivresse guerrière, les contre-vérités, les clichés et les slogans fusent comme des obus. 
Selon "le Marcheur" en chef qui aligna les truismes comme s’il s’agissait de certitudes révélées, “le réchauffement climatique affame, dévaste certaines régions, chasse les habitants de leur patrie, et annonce si nous ne faisons rien, un monde de migrations, de guerres, de pénuries de disparition d'archipels et de villes côtières”.

Comme si le douloureux problème des migrants relevait du climat, comme si les aléas de ce dernier pouvaient occulter la négligence des pouvoirs publics dans la prévention des risques élémentaires liés à la construction d’habitations “les pieds dans l’eau”. Et comme si l’on pouvait faire abstraction de la responsabilité des épouvantables dictatures dans la survenue de disettes qui ravagent tant de pays sous-développés !


Jean-François Revel reste décidément très actuel qui déplorait dans son ouvrage la Connaissance Inutile, l’inanité des connaissances et des preuves accumulées, lorsque personne ne veut les voir et que tout le monde regarde le doigt du sage plutôt que l’astre qu’il désigne (ce qui ne signifie pas pour autant que M. Trump soit ce sage)...

31 mai 2017

Baby Doll Art

Les frasques clinquantes de ce qu'il est convenu d'appeler l'art contemporain envahissent notre univers quotidien, qu'on le veuille ou non.
Ainsi les New-Yorkais ont pu contempler durant un mois la "ballerine assise" de Jeff Koons.
Cette gigantesque boursouflure en matière plastique de quinze mètres de haut a en effet pris possession du Rockfeller Center, affichant avec un indicible mauvais goût l'incroyable prétention de ceux qui font pleuvoir les dollars sur le marché florissant de l'art.
Il est vrai que cette sculpture éphémère est moins obscène que d'autres qui défrayèrent la chronique ("Tree", en forme de plug anal, de Paul McCarthy, érigé place Vendôme en 2014, ou bien le fameux "Dirty Corner" d'Anish Kapoor, élégamment rebaptisé "vagin de la reine", qui défigura les jardins du palais ee Versailles).
Elle ne revèle pas moins l'impasse dans laquelle s'est enferrée la création artistique.

Pour acquerir ces trésor factices, les gogos argentés se pressent, et n'hésitent pas à débourser les fortunes qu'une spéculation insensée fait monter vers des sommets vertigineux. Il y a 4 ans à peine, le "chef-d'oeuvre" débile de Jeff Koons intitulé Balloon Dog fut adjugé pour 58 millions de dollars.
Il y a quelques jours ce fut un horrible griffonnage du peintre Jean-Michel Basquiat représentant un "masque grimaçant sur fond bleu" qui dépassa les 110 millions de dollars.


Au début du mois de mai, c'était Damien Hirst qui faisait son show en ouverture de la Biennale de Venise, avec la complicité du mécène François Pinault. Sur plus de 5000m2, il expose un fatras de sculptures hétéroclites, qui lui coûtèrent paraît-il près de 60 millions d'euros à fabriquer et dont il espère un joli profit à la vente...
Combien de temps durera cette folie boursière sur des valeurs fondées sur le néant, la copie ou la répétition ?
Pourquoi  un tel déferlement de vanité, de naïveté, de cupidité qui fait injure à l'Art et qui pourrait faire penser à une véritable déchéance du sens artistique et de la culture ?
"Deux choses sont infinies", disait Einstein, "l'univers et la bêtise humaine. Mais pour le premier, je n'ai pas de certitude..."

19 mai 2017

Macron : Acte II

Sous une noria crépitante de flashes et de caméras, devant des forêts de micros affamés de scoops, dans un concert ronflant d'analyses et de commentaires lénifiants voire insipides, s'installe le nouveau Pouvoir, désigné en quelque sorte par le peuple, au terme d'un scrutin présidentiel des plus étranges.

Après l'intronisation « sans faute » mais un tantinet pompeuse du nouveau président, vient la nomination d'un premier ministre et de son gouvernement.
Quelques atermoiements en coulisse ont retardé l'évènement. Un délai causé officiellement par la patiente dissection des parcours, la décortication intransigeante du passé fiscal, judiciaire, moral des impétrants putatifs.
Mais enfin, ça y est ! Voici réunis les hommes et les femmes qui vont gouverner le pays, répartis selon une stricte parité sexuelle, et tout auréolés de leur quasi sainteté.
Ils sont censés, selon un dosage subtil, représenter toutes les composantes de la société et tous les horizons politiques ou presque.

Pour quoi faire, c'est désormais la question qui vient sur toutes les lèvres.
Il y a beaucoup de vœux pieux, et beaucoup de contradictions dans le programme bien intentionné qui fut porté par le candidat Emmanuel Macron. Il y a beaucoup d'oppositions entre les différentes tendances qu'incarnent toutes ces personnes, et la Presse cruelle a beau jeu de mettre à jour des incohérences au sein même des individus, dans leurs convictions affichées en fonction du temps...

Surtout, il y a l'échéance des élections législatives qui attend tous ces intrépides révolutionnaires en marche. Qu'en sortira-t-il ?
Certains prophétisent une majorité pour le Président.
L'effondrement des partis classiques auquel on assiste rend cette hypothèse probable, mais de quelle majorité s'agira-t-il ? Est-il possible de construire si vite sur des décombres fumants, quelque chose de solide ? Est-il possible d'engager des actions fortes et déterminées avec une équipe formée à la hâte, en piochant de ci de là des personnes caractérisées avant tout par leur sens de l'opportunité, la malléabilité ou l'indécision de leurs convictions, et qui furent parfois rejetées en leur nom propre clairement par les électeurs ?
Ce sont là toutes les questions qui se posent. Pour l'heure, 45% des Français seulement font confiance au président élu. L'état de grâce n'aura donc pas lieu. Mais rien n'interdit une éclaircie à venir, qu'il ne reste donc plus qu'à attendre et à espérer.
Le 18 juin inscrira le début d'un nouveau chapitre à cette aventure rocambolesque...

17 mai 2017

Kant parmi nous

Belle initiative de la part du magazine Le Point, que celle de consacrer un numéro hors série au philosophe allemand Immanuel Kant (1724-1804).

Le caractère rebutant et austère de ses ouvrages, dont le fameux pavé de quelques 600 pages de la Critique de la Raison Pure, empêche très probablement nombre de gens d’accéder à cette pensée dont la profondeur et la modernité ont été vantées par tant d’exégètes. Toute nouvelle approche de ce monument est donc bienvenue.
L’opuscule tient-il son objectif, cela reste à voir....


Oui sans doute pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus sur sa vie, son époque, son entourage, ses sources d’inspiration, ses disciples et sa postérité. L’opuscule se présente en effet de manière attrayante, richement illustrée, et fourmille d’anecdotes et d’encarts didactiques ou documentaires.
Lorsqu’il s’agit des aspects biographiques on reste un peu sur sa faim, tant la vie de l’homme paraît pauvre en péripéties, voyages, et autres aventures amoureuses, l’essentiel étant consacré à la réflexion.

S’agissant des parentés intellectuelles, on n’est pas beaucoup plus avancé. On savait que Kant puisa une partie de son inspiration chez Hume ou chez Rousseau, et s’agissant de la postérité, elle est évoquée plutôt nébuleuse ou trop générale, notamment des liens avec Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Heidegger, Deleuze, Lacan…


Quant à l’oeuvre elle-même c’est une autre aventure, car il s’agit d’une jungle difficilement pénétrable. Le risque était donc grand de rester à la lisière ou de ne pas parvenir à en retirer grand chose de nouveau par rapport aux innombrables exégèses existantes. Résultat, pas de révélations fracassantes mais tout de même quelques perles représentatives du trésor spirituel dont elles sont extraites.


La classique révolution néo-copernicienne qu’on attribue à Kant dans le champ philosophique est définie en quelques mots par Catherine Golliau : “l’homme n’est plus soumis à un ordre donné mais il utilise sa propre raison pour ordonner le monde.” Il s’ensuit qu’il ne tient qu’à lui “de définir ses propres règles par la force de sa volonté.” Autrement dit, l’homme est un être libre mais qui doit savoir se contrôler et s’auto-limiter, [pour être] l’acteur de sa vie en somme…”


Suit une analyse intéressante de Michaël Foessel selon laquelle Kant “libère la morale de la religion”. Il serait excessif d’y voir l’expression de l’athéisme, dont il n’était en rien le prosélyte, mais le souci de ne pas mélanger la foi et le rationnel, et de distinguer métaphysique et raisonnement scientifique. Point n’est besoin en effet, si l’on suit la théorie du sage de Königsberg, de poser l’existence de Dieu pour ressentir l’importance de la morale, aussi évidente pour lui que la voûte étoilée au dessus de nos têtes. Voilà expliqué le fameux impératif catégorique et qui débouche non sans une apparence de paradoxe, sur une vraie philosophie du libre arbitre.

Jean-Michel Muglioni précise en effet que “l’homme kantien se définit avant tout par la liberté” : il est son seul maître et par voie de conséquence, sa responsabilité est totale. “Telle est sa grandeur et sa dignité.../… la moralité réside dans un acte de la volonté qui ne doit rien à la sensibilité ou aux inclinations naturelles mais seulement à la raison.”

Loin de nier l’existence de Dieu, Kant ne fait en définitive que se garder de tout mélange entre le réel et l’hypothétique, entre la raison qui s’appuie sur le premier et l’espérance qui est permise par le second : “Nous ne pouvons savoir ce qu’il en est de Dieu et de l’immortalité de l’âme, notre science ne s’élevant pas au dessus de l’expérience. Mais il est permis d’espérer en l’accord de la moralité et du bonheur…”

En toute humilité, la philosophie kantienne peut se résumer en trois interrogations fondamentales : Que puis-je connaître. Que dois-je faire ? Que puis-je espérer ?


On pourra trouver convaincante également l’interprétation de la morale kantienne donnée par Eric Deschavanne. Notamment lorsqu’il s’attaque au nom de l’impératif catégorique au “droit de mentir… ou pas”, et qu’il montre l’erreur de Péguy moquant l’excès de morale du kantisme en s’écriant “qu’il a les mains pures, mais qu’il n’a pas de mains”. L’article reprend pareillement l’argumentation de Benjamin Constant s’opposant au prétendu extrémisme moral de Kant, en affirmant que “nul homme n’a le droit à la vérité qui nuit à autrui”, et justifiant par la même le droit de recourir dans certaines situations à de pieux mensonges.

Deschavanne montre bien qu’à aucun moment Kant n’a fait preuve de jusqu’au boutisme moral. Au contraire, selon lui, il a pris soin “de restreindre l’interdit du mensonge aux cas où celui-ci ne porte pas atteinte au droit d’autrui.” Cette absence de prohibition du mensonge ne vaut évidemment pas octroi d’un droit à mentir. Elle apporte simplement un peu de pragmatisme à un concept dont l’éblouissante évidence ne doit pas égarer.

On ne peut qu’approuver cette mise au point, car c’est l’ardeur imbécile à suivre “à la lettre” les principes émis par Kant qui poussa Michel Onfray à faire de celui-ci un précurseur de l’idéologie nazie, pervertissant ainsi de manière éhontée le message kantien.


On pourrait regretter toutefois que ne soit pas souligné suffisamment ce qui fait toute l’originalité de l’approche kantienne, qui se veut critique tout à la fois du rationalisme et de l’empirisme. On aurait pu espérer des développements plus consistants sur deux petits ouvrages, d’ailleurs pas les plus ardus et mais si actuels : “Qu’est-ce que le Lumières ?” où il insiste tant sur l’importance de penser par soi-même, ce qui suppose “d’avoir le courage de savoir”, et “Vers la paix perpétuelle” qui véhicule des idées si novatrices au sujet des formes modernes de gouvernement, notamment la défense éclairée du fédéralisme.


Mais ce qui paraît somme toute le plus discutable, c’est l’idée de confier à l’ancien ministre Luc Ferry le mot de la fin. Le titre de son article lui-même, “Le crépuscule d’un génie”, sonne étrangement au terme de cette hagiographie. Rien à voir avec la déroutante analyse clinique que fit Thomas de Quincey de la fin de la vie de Kant, empreinte de la fascination que le mangeur d’opium éprouvait pour le déclin intellectuel de celui qu’il considérait comme une génie.

Tout se passe comme si Ferry cherchait à minimiser la portée du message kantien, en l'assujettissant aux médiocres critères du conformisme intellectuel contemporain. Ainsi l’ancien ministre n’hésite pas reprocher au philosophe son “racisme colonial” qui aurait dénaturé “la belle construction de l’idée républicaine”. Il conteste l’idée kantienne, celles des Lumières, selon laquelle l’homme est un être en perpétuel progrès.

Constatant que certaines civilisations primitives se trouveraient selon lui très satisfaites de vivre “dans l’immobilisme des traditions”, dans “la préservation des coutumes et du passé” et dans “le rejet de l’innovation”, il accuse Kant de considérer ces tribus comme des sous-hommes, plus proches de l’animal que de l’être humain ! Même reproche adressé à Tocqueville et même à son aïeul Jules Ferry.
La seconde critique consiste à la confronter la doctrine kantienne aux évolutions sociétales modernes et à conclure qu’elle souffrirait de cette comparaison. C’est la cerise sur le gâteau si l’on peut dire ! 
On serait presque pris de fou rire lorsque très doctement Ferry définit par opposition à Kant et à sa morale intransigeante, un nouvel Humanisme fondé sur “la révolution de l’amour”, affirmant entre autres que “ce n’est pas seulement par devoir, mais bel et bien par amour que le sacré est descendu sur Terre”. Propos lénitif, bien dans l’air du temps, qui pourrait peut-être faire impression s’il était émis d’une chaire papale, mais qui passe complètement à côté du grand dessein kantien !

07 mai 2017

Souffler n'est pas jouer

Et bien c’est donc fait ! le pari est remporté sans suspense ni surprise.


Si le talent de séducteur d’Emmanuel Macron n’est évidemment pas étranger au triomphe romain que le peuple vient de lui accorder, ce succès  en trompe-l'oeil révèle également la maladie profonde dont souffre la démocratie française.

Passons sur le caractère météorique de la carrière du très jeune nouveau Président de la République. Passons sur le caractère nébuleux de son programme, rempli de vides prometteurs et plein de contradictions dans l’inspiration (ni de droite, ni de gauche ou plutôt de droite et de gauche comme il se plaît à le dire…). Passons enfin sur l’aspect très hétéroclite des troupes qui le soutiennent, aux premiers rangs desquelles on voit nombre de politicards rassis, quelques convaincus de la première heure sans doute, mais aussi beaucoup d’opportunistes et de ralliés par pur pragmatisme.

Le plus important pour l’heure est de constater l’effondrement des deux grands partis qui contrôlaient de manière bi-polaire l’essentiel du débat depuis des décennies.

La Gauche socialiste est à l'agonie. Minée par les divisions, décrédibilisée par l'échec du quinquennat Hollande, elle n'a pas su évoluer ni se rénover.
La Droite traditionnelle ne vaut guère mieux. Littéralement éparpillée par cette campagne calamiteuse, elle n’a plus que ses yeux pour pleurer. Sans vrai leader et sans ligne directrice, elle paraît au bout du rouleau. Elle peut faire mine d’imaginer s’imposer lors des prochaines Législatives, mais l’espoir est ténu car le désastre de la Présidentielle risque d'être suivi par une onde de choc qui n’a pas fini de secouer le Landerneau.

En réalité, elle doit sa défaite à l'indigence de son inspiration et à ses erreurs stratégiques, et celles-ci ne datent pas d’hier. Les affaires qui ont terni l’image de François Fillon et la désunion qui s'ensuivit ne sont qu’une petite partie du problème. Les causes de la déroute peuvent être recherchées beaucoup plus loin. Aussi loin sans doute qu’existe le Front National.


Ce parti créé en 1972 n’émergea réellement sur l’échiquier politique qu’au cours des années Mitterrand. On se souvient des efforts que ce dernier déploya pour en doper l’influence tout en veillant de manière machiavélique à le diaboliser.
La stratégie du vieux politicien retors qui avait ourdi ou participé à tant de combines était simple, consistant à plomber la Droite modérée avec un boulet équivalent pour elle à ce qu’avait représenté durant des décennies pour le Parti Socialiste, l’épouvantail du Parti Communiste.


Mitterrand était parvenu à neutraliser ce dernier en l’asphyxiant au sein du Programme Commun de gouvernement.

Mais alors qu’il avait sans scrupule fait alliance avec l’extrême gauche, la Droite elle, se laissa emprisonner dans l’impasse idéologique représentée par le Front National. Elle fit même du zèle pour tenter de démontrer qu’elle n'avait rien à voir avec lui, jusqu’à nier toutes les idées ou propositions qui en émanaient, même si certaines étaient défendables. 

A contrario, dans le but de séduire certains électeurs, les dirigeants de la Droite classique se mirent à d'autres moments à renchérir sur le langage du FN (on se souvient du “bruit et des odeurs” de Chirac, du “kärcher” de Sarkozy.
Mais comme dans le même temps ils maintenaient leur ostracisme, ils ne firent que déboussoler un peu plus les gens. Et incapables de traduire en actions leurs propos provocateurs, ils ne firent que se décrédibiliser un peu plus, comme Sarkozy avec sa “ligne Buisson” et son piteux débat sur l’identité nationale.


Aujourd'hui, nous nous trouvons à la fin d’un cycle. Il est trop tard pour la Droite d'espérer phagocyter le FN, devenu plus gros qu'elle. De l'autre côté, les deux Gauches sont qualifiées "d'irréconciliables". Près de 50% des électeurs votent pour les extrêmes, et en face, nous avons une sorte de magma idéologique raccroché au radeau de la méduse de la social-démocratie. Que peut-il sortir de tout ça ?


Partout, le libéralisme a marqué des points décisifs, même dans les pays scandinaves qui se sont débarrassés peu à peu de la gangue socialiste.
Emmanuel Macron sera-t-il l’héritier de Hollande, laissant dériver un peu plus le paquebot France vers je ne sais quels abîmes ?
Ou bien saura-t-il construire quelque chose de solide, pour faire suite au joli soufflé de son élection, et incarner un vrai renouveau fondé enfin sur l’esprit de liberté et l’ouverture au monde, that is the question...
Il y a un tout petit espoir pour ceux qui sont résignés à l’idée que ce renouveau ne peut venir dans notre pays que de la Gauche...

30 avril 2017

La Science en Marche

Je suis un lecteur plutôt assidu du magazine La Recherche
C’est à mon sens un bon stimulant intellectuel, même si je n’y trouve pas toujours mon compte, car la ligne éditoriale hésite un peu trop entre science pure et vulgarisation. De fait, les concepts sont tantôt franchement hermétiques, tantôt un peu trop réducteurs…

Dans le numéro d’avril, j’ai été attiré par un article au titre franchement polémique, mais pas trop difficile à comprendre cette fois pour un péquin moyen : “Les Chercheurs debout face à Trump !”

Il ne manquait plus que ça ! Même la communauté scientifique, réputée objective et sage, se laisse donc emmener dans le troupeau grégaire des anti-Trump primaires ! Et avec des arguties relevant davantage des palabres de cafés du commerce, que du constat objectif.


C’est ce qui ressort clairement de cet article dans lequel on apprend que de grandes marches sont actuellement organisées aux Etats-unis et un peu partout dans le monde, pour “réagir aux propos du président américain démontant des faits scientifiques avérés, tels que la réalité du changement climatique.”

Entre autres truismes ronflants, on peut lire que, face à ce qu’ils jugent attentatoire au progrès scientifique, les Chercheurs veulent “défendre la science et montrer les bénéfices qu’elle peut avoir pour l’ensemble de la société.”

Triste époque, qui voit les scientifiques descendre dans la rue pour vociférer des slogans caricaturaux, et asséner leurs pseudo-certitudes consensuelles sur un sujet aussi aléatoire que la météo ! Piètre raisonnement que celui qui consiste à considérer comme vraie une affirmation, pour peu qu’elle soit partagée par une foule de gens…


On pourrait se tordre de rire à voir certains gardiens du temple de la Science s’étrangler de rage lorsque Donald Trump renie sans vergogne les dogmes qu’ils croyaient établis. Quelle découverte ! Si les discours des politiciens étaient toujours fondés sur des faits scientifiques indiscutables ça se saurait. Quel bonheur ce serait ! Le Socialisme n’existerait tout simplement pas...


De ce point de vue le ralliement à ce nouveau mouvement "d'Indignés" du “Président et Directeur Général” du CNRS Alain Fuchs, est assez terrifiant. Sans doute un peu parce qu’il se place dans la contestation d’un chef d’Etat démocratiquement élu, lui le défenseur de ce système et représentant de l’Etat, mais bien plus encore parce qu’il déplore à l’appui de sa prise de position, le fait que “nous vivons une époque où les réalités objectives et la vérité scientifique sont contestées.”
De quoi parle-t-il au juste ? Y a-t-il donc à ses yeux une vérité scientifique définitivement établie ? Devrait-il donc être interdit de remettre en cause les postulats régnant dans l’opinion, fut-elle scientifique, au motif qu'ils sont intangibles ?

Lorsqu’une certaine Naomi Oreskes, présentée comme “historienne des sciences à Harvard” clame que “n’opposer à des hérésies que des faits avérés ne suffit plus”, il est permis de ressentir une vraie inquiétude pour l’avenir.
Doit-on comprendre que tout est permis, y compris les mensonges et les contre-vérités, pour contrer ceux qu’elle et ses coreligionnaires auraient excommuniés ?
Lorsqu’on sait que cette dame n’annonce dans ses ouvrages rien de moins que “l’effondrement de la civilisation occidentale”, on se rassure : il ne s’agit en somme que d’un avatar de plus du courant catastrophiste annonçant régulièrement la fin du monde.

Ne perdons pas de vue toutefois que s’ils persistent, ils auront tôt ou tard raison...

27 avril 2017

A la poursuite du vide spirituel

Lorsqu'un ouvrage se vante d’être un guide d'éveil spirituel et qu’il se vend à plusieurs millions d'exemplaires, il est assez naturel de se montrer curieux mais également un peu dubitatif sur son contenu.

C'est donc avec un mélange d'intérêt et de doutes que j'ai abordé la lecture du best-seller de la fin des années quatre-vingt-dix, Le Pouvoir du Moment Présent d'Eckhart Tolle, en m'efforçant de faire table rase d'éventuels préjugés. Et avec seul parti pris que toute quête spirituelle est louable en cette époque portée au matérialisme, qui voit les idéologies et les philosophies s'essouffler, tandis que les religions s'étiolent ou se radicalisent dangereusement.


Il faut sans doute ne pas trop s’appesantir sur la préface, signée par un certain Russel E. DiCarlo, car elle n’est pas vraiment faite pour éteindre toute appréhension. Elle loue en effet de manière dithyrambique le propos qu'elle introduit, en le plaçant dans le contexte un peu nébuleux des clubs de réflexion et d'approfondissement spirituel inspirés du mouvement hippie (Institut Esalen en Californie) ou dans le sillage pseudo-scientifique, auto-prétendu « post-quantique » de Jack Sarfetti, lequel s'est surtout illustré par ses digressions saugrenues sur  les expériences  de psychokinèse, de télépathie et autres voyages supraluminaux…

Eckhart Tolle, livre quant à lui, en préambule à son ouvrage, le contexte dans lequel ses théories lui furent révélées brutalement, après de longues années de dépression et de difficultés existentielles.
Lors d'une nuit particulièrement éprouvante, il ressentit soudain un grand vide en lui ; il se sentit aspiré par un « vortex d'énergie » qui le conduisit à abandonner toute résistance aux vicissitudes de la vie, et à se réveiller régénéré en quelque sorte. Dès lors le monde lui parut tout autre. Ses peurs avaient disparu, définitivement remplacées par une grande sérénité. C'est cette expérience extraordinaire qu'il relate et qu'il tente de faire partager.


La forme de l'ouvrage, fondée sur un dialogue faisant alterner questions/réponses est un grand classique depuis Platon et vaut sans doute mieux qu'un long discours. Cela permet de rendre le message plus fluide et plus accessible, et force est de reconnaître que le challenge paraît réussi, eu égard aux tirages impressionnants du bouquin.
Toutefois, le procédé ne permet pas vraiment d'occulter les redondances, voire les incohérences, et malgré sa division en 10 chapitres, force est de constater que le livre tourne autour de quelques idées, qui reviennent comme des antiennes.

De manière générale, les recettes et préconisations données par l’auteur s’inscrivent dans le registre assez traditionnel usité par les guides, gourous, mentors de tous poils : il s'agit de trouver au plus profond de soi une sorte de quiétude déconnectée de la réalité du quotidien et de tout ce qui parasite la pensée, nous empêchant d'accéder à une « conscience totale ».
Le chemin emprunté tient tantôt de la révélation religieuse, notamment par ses références fréquentes au Christ ou à Bouddha, tantôt de la méditation transcendantale, par sa recherche du « vide mental », de « l'illumination », sans oublier un zeste d’épicurisme, reprenant le principe du carpe diem et la libération « du corps de souffrance »...

Premier commandement de ce catéchisme spirituel : il faut lutter contre son mental, car c'est l'ennemi !
Pour asséner ce truisme, Eckhart Tolle n’y va pas par quatre chemins : « le mental ressemble à un navire qui coule, si vous ne le quittez pas , vous sombrerez avec lui ».
En d’autres termes, il faut faire le vide en soi pour se consacrer à l'essentiel. C’est plutôt conventionnel pour un maître en « zénitude », sauf que l'auteur pousse le raisonnement très loin, puisqu'il va jusqu'à prétendre que « le vide mental c'est la conscience sans la pensée.»
Autrement dit, pour « atteindre la conscience pure, l'état où l'on est totalement présent, condition qui élève les fréquences vibratoires du champ énergétique qui transmet la vie au corps physique », il faudrait s'affranchir de la pensée elle-même !
Plus fort, il affirme que « La conscience n'a pas besoin de la pensée, dont 80 à 90% est non seulement répétitif et inutile mais aussi en grande partie nuisible en raison de sa nature souvent négative voire dysfonctionnelle.»
De fait, Eckhart Tolle n'hésite pas à envoyer paître le bon vieux Descartes et son fameux « cogito ergo sum », qu'il qualifie “d'erreur fondamentale, confondant la pensée et l'être, et assimilant l'identité à la pensée”. Les émotions, qualifiées de “réaction du corps au mental” sont pareillement refoulées, et tant qu’on y est, il faudrait évacuer la notion de temps, trop « indissociablement liée au mental ». Ni passé, ni futur donc, il n'y a que le moment présent qui vaille.

Evidemment, après s’être émancipé du mental, de la pensée, des émotions et du temps, il ne reste plus grand chose pour vous tracasser, et les problèmes disparaissent, n'étant en somme « qu’une fiction du mental [qui a] besoin du temps pour se perpétuer ». 

Ainsi, "quand on n'offre aucune résistance à la vie, on se retrouve dans un état de grâce et de bien-être..." et de fait « les prochaines factures ne sont plus un problème », et même « la disparition du corps physique ne l'est pas non plus... »

Il ne reste qu’un pas à franchir pour basculer dans l’au-delà éthéré, et le Maître le franchit allègrement en révélant que le but ultime de la démarche, c’est de pouvoir lâcher prise, c’est à dire atteindre cet état spirituel qui conduit à "accepter l'inacceptable (mort d'un condamné, ou d'un malade...) à transformer la souffrance en paix, voire à mourir, à devenir rien, à devenir Dieu parce que Dieu est également le néant... "
De ce point de vue, "le secret de la vie c'est de mourir avant de mourir et de découvrir que la mort n'existe pas..."

Cette conception radicale des choses aboutit donc à une sorte de nihilisme mystique assez déconcertant. Ce qui importe en définitive c’est "la source invisible de toutes choses, l'Etre à l'intérieur de tous les êtres" qu’il nomme « le non manifeste » et qui le conduit à affirmer étrangement que « L'essence de toute chose c'est le vide. » 
On pourrait penser à la fameuse citation de Saint-Exupéry « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ». Mais pour Eckhart Tolle, point de sentiment, le monde visible n’est là que pour révéler le non manifeste qui a besoin de lui pour se réaliser, tout comme « vous ne pourriez être conscient de l'espace s'il n'était pas occupé par des objets. »

A force de dépouiller la conscience humaine de tous les attributs qui la définissent habituellement, l’auteur finit par ravaler l’être humain à un rang inférieur à celui des animaux ou même des plantes auprès desquels il faudrait selon lui prendre des leçons : “Observez n'importe quelle plante ou n'importe quel animal, et laissez-lui vous enseigner ce qu'est l'acceptation, l'ouverture totale au présent”.
Il est vrai comme il le fait remarquer, que pour un animal le temps n’existe pas. Les questions “quelle heure est-il”, “quel jour sommes-nous” n'ont pas de sens, puisque seul compte pour lui l'instant présent. Mais n’est-ce pas précisément parce qu’ils n’a pas conscience d’exister, différence ontologique fondamentale avec l’homme ? A contrario, n'est-ce pas la pensée, par son pouvoir d'imagination, sa capacité à s'interroger sur les choses et sur le temps qui passe, qui confère à l'être humain sa grandeur tragique et qui donne son sens au monde ?
Ce n’est pas vraiment le souci d’Eckhart Tolle pour qui “même une pierre a une conscience rudimentaire, sinon elle n'existerait pas…”


Une telle réduction relève de l’aporie. Elle limite hélas grandement la portée de la réflexion sur la conscience, qui tombe parfois dans les clichés, notamment lorsqu'elle énonce “qu’en se libérant de son identification aux formes physique et mentale, elle devient ce qu'on pourrait qualifier de conscience pure ou illuminée, ou encore de présence”.

Pour être gentil, on peut juste juger intéressant le parallèle avec le satori du bouddhisme, défini comme étant “un bref moment de vide mental et de présence totale.../... un avant-goût de l'éveil spirituel", et adhérer à l'extension du concept qui conduit à définir l’éternité, non comme un temps infini mais comme étant l’absence de temps.

Il y a certainement du bon à prendre dans ce livre pour ceux dont le stress grignote la sérénité. On peut y trouver des solutions pour approfondir sa vie intérieure ; des conseils qui peuvent aider, pour reprendre les termes de l’auteur, à être « semblable à un lac profond », à peine agité en surface par les circonstances extérieures et les misères de la vie, mais totalement et irrémédiablement paisible en dessous…
Mais il y a beaucoup d’irréalisme, sur lequel buteront celles et ceux qui seraient tentés d’en appliquer in extenso les préconisations, et in fine, il y a peu de recettes réellement novatrices par rapport aux nombreux guides qui peuplent les rayonnages du spiritualisme.
Au surplus, on trouve quelques réflexions l’inscrivant dans le fameux courant de pensée « New Age », hanté par une vision sinistre de la société moderne, industrielle.
Par exemple, on trouve ce concept rabâché et un tantinet culpabilisateur, faisant des humains « une espèce dangereusement désaxée et très malade. Ou encore cette « résistance au présent » qui serait responsable d’un dysfonctionnement collectif, constituant « le fondement de notre civilisation industrielle déshumanisée.../... tourmentée et extraordinairement violente qui est devenue une menace pour elle-même mais aussi pour toute vie sur la planète.../...
Ou encore ce raccourci, qui part d'un vrai constat, accusant la société moderne "de créer des monstruosités, et ce pas uniquement dans les musées d'art", mais également dans « nos aménagements urbains et la désolation dans nos parcs industriels », mais qui en attribue la responsabilité exclusive au "mental collectif", qualifié "d'entité la plus dangereusement démente et destructrice."

Il est difficile de suivre l'auteur dans ces affirmations excessives. Dommage, car d’autres sombres constats sonnent terriblement juste, tel celui qui stipule que “le temps psychologique, qui exprime le fait que notre bien se trouve dans l'avenir, et que la fin justifie les moyens, est une maladie mentale dont on peut trouver l'illustration dans le socialisme, le communisme, le nationalisme, certaines religions rigides : la croyance dans un paradis futur peut créer un enfer dans le présent.”

On peut enfin regretter que trop peu d’affirmations soient corroborées par des preuves tangibles. Il est certes difficile de “prouver ce qui s’éprouve” pour paraphraser Kant, mais lorsque l’auteur déclare que « la conscientisation du corps énergétique entre autres bienfaits, provoque le ralentissement significatif du vieillissement de corps humain », on est droit, à l’instar de l’interlocuteur imaginaire de l’auteur de lui poser la question : "Y a-t-il des preuves scientifiques ? " , et de ne pas forcément se satisfaire de la réponse en forme de tautologie « Essayez, et vous en serez la preuve... »
De même, on reste un peu sur sa faim lorsqu’à l’interrogation « Quand savoir que j'ai lâché prise ? » on se voit retourner : « Quand vous n'aurez plus besoin de poser cette question... »

Eckhart Tolle. Le pouvoir du moment présent : Guide d'éveil spirituel [« The power of now »], Outremont, Éditions Ariane, septembre 2000 (et dans la collection J'ai Lu)

24 avril 2017

Les jeux sont faits


Ainsi, comme en 2002, dès le soir du premier tour de l’élection présidentielle, nous connaissons le nom de celui qui sera vainqueur dans 15 jours.
Le jeu politique français est à ce point faussé, qu’il suffit d’être au second tour pour emporter à coup sûr la mise, puisque le Front National reste un parti frappé d’ostracisme, dont les électeurs sont condamnés à végéter encore longtemps dans une opposition virtuelle, confite dans la frustration.

Pour la quasi-totalité des candidats défaits, le seul objectif désormais est de faire barrage à Marine Le Pen, incarnation de Satan. Programme simpliste mais qui suffira pour cette fois encore à maintenir sous le fameux plafond de verre le parti à la rose bleue.
Pendant l’entre-deux tours, nous allons avoir le droit à la classique dramatisation qui suit les succès électoraux du FN, et l’on fera mine de croire que le pays est en péril. Le second tour sera donc comme en 2002 une mascarade et M. Macron sera élu triomphalement (avec peut-être un pourcentage de voix légèrement inférieur aux 82% de Jacques Chirac, qualifié encore quinze jours avant le scrutin de Supermenteur et de Supervoleur !). C’est grâce à cette attitude grotesque, à la fois pleutre et arrogante, que les partis de droite et de gauche réunis (sous l'appellation fameuse d'UMPS) sont parvenus à cristalliser durablement le Front National, en le poussant à se radicaliser, et en excluant au passage près d’un quart de l’électorat, ce qui constitue un problème démocratique majeur.

Ainsi se termine le quinquennat de François Hollande. Avec le culot des cancres, il affirmait il y a quelques jours « qu’il rendait le pays en bien meilleur état qu’il ne l’avait trouvé ». Le coquin, qui a pourtant profité d’une situation économique internationale excellente a réussi à plomber un peu plus celle de la France. Toutes les tares dont souffre le pays se sont aggravées, et il a tellement perverti le climat social et le débat politique qu’on peut lui coller la responsabilité de l’effondrement des partis traditionnels, dont le sien !
Il va passer la main à un golden boy surdoué qu’il peut se targuer d’avoir découvert et promu, mais c’est surtout à la conjoncture décadente et à son sens de l’opportunité, joint à un indéniable talent d’enchanteur, qu’Emmanuel Macron doit sa réussite.

Qu’adviendra-t-il maintenant ? Aurons-nous droit à une cohabitation molle, sans majorité, rassemblant des politiciens de tous bords, plus soucieux de conserver leurs prébendes que de porter des réformes audacieuses ? Verrons-nous au contraire se former une majorité nouvelle mais inexpérimentée, au service d’un président prisonnier de promesses démagogiques, quelque peu incohérentes ?
L’avenir est des plus incertains. Parions que la recomposition « en marche » fera progressivement tomber les tabous idéologiques qui gangrènent notre pays et asphyxient l’esprit d’ouverture et de liberté. C’est hélas peu probable au vu du programme évasif, contradictoire et pusillanime du futur président, et surtout lorsque l’on songe que près de 50% des électeurs se sont exprimés en faveur de solutions extrêmes, marquées par un archaïsme ressorti des affreux placards du nationalisme ou du socialo-communisme. Mais sait-on jamais ? Soyons fous…