12 février 2026

Rory edged in blue

Il y a quelque trente ans, disparaissait Rory Gallagher (1948-1995). Les plus jeunes n’ont guère de souvenir sans doute de ce guitariste irlandais au charme décapant mais un brin déroutant. Son allure fruste, quelque peu débraillée pouvait rebuter. Sa timidité et ses névroses, il les dissimulait sous l’extravagance d’une musique souvent dévastatrice par ses excès. Des excès, il en commit d’ailleurs beaucoup pour s’aider à vivre. Alcool, cachets en tous genres, ça lui a foutu la santé à l’envers. Après avoir subi une greffe de foie émaillée de complications, il s’est définitivement évanoui à 47 ans.
Mais derrière l’image d’un rocker hirsute, très énervé, vociférant, éructant, il reste la trace d’un authentique musicien de blues, exprimant une sensibilité à fleur de peau. Dans le style, on pourrait songer à Jimi Hendrix, à Stevie Ray Vaughan ou à Johnny Winter.

Je ne le connaissais que par ses mauvais côtés et n’ai abordé que tardivement son répertoire, par une compilation. Elle fut une sorte de révélation, contenant à mes yeux une vraie pépite. Rien que pour le suprême Edged in Blue, ce disque reste un repère inextinguible dans le firmament du Blues. Il y a dans cette composition originale, extraite de l’album Calling Card, tout ce qui fait l’essence des musiques qui vous bouleversent jusqu’au cœur et vous remuent les entrailles. C’est chaud, vif, poignant comme un message qui vient d’ailleurs et vous affirme qu’il y a quelque chose d’indicible au-delà de la chair et de l’existence terre-à-terre.
De fil en aiguille, le répertoire prolifique de cet ange un peu maudit est apparu dans toute ses splendeurs, débordant largement les quelques trivialités dont il est également émaillé. Homme de scène, il délivra plus de 2000 concerts durant sa courte vie et nombre de disques ont permis de graver son nom dans le marbre immarcescible du blues.

En 2019, la famille de l’artiste a publié une collection de 36 blues, dont 32 inédits. Il les chante avec sa voix âpre, dont le filigrane est tout en tendresse et on trouve pour l’accompagner beaucoup de sublimes riffs électriques. D’autres sont du pur jus acoustique, nerveux, un peu acide, souvent adouci par des slides capiteux et les subtils lamentos de l’harmonica. Les derniers titres ont été capturés en public. Bref, il s’agit d’une petite merveille qui confirme le génie de ce gars là, confondant de spontanéité, d’imagination et de liberté.

Carburant au Rock et à la bière, le génial Rory est passé trop vite, à la manière d'une comète échevelée, zigzaguant follement dans un univers de stars bien rangées. Éteinte prématurément faute de n'avoir pas su ménager son énergie, sa trace émouvante et solitaire reste pourtant imprimée à jamais surtout dans les cœurs. Elle est certes un peu désordonnée parfois mais parsemée de concrétions brillantes comme des diamants. Edged in Blue est un de ceux-là assurément.