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13 octobre 2026

Morand, c'est un roman 5

Avec Fermé la Nuit, Paul Morand clôt le cycle de ses nouvelles de jeunesse. Les récits se situent dans l'immédiat après-guerre et après s'être beaucoup consacré aux femmes, il s'attache cette fois, à portraiturer quelques spécimens de la gent masculine, éparpillés aux quatre coins du globe, voyage oblige. On verra toutefois que l’éternel féminin n’est jamais loin…

Ça commence par La Nuit de Portofino Kulm, et l’histoire du truculent mais fictif poète irlandais Jeremy O’Patah, dont le narrateur, sculpteur, va faire la connaissance à New York, pour en faire le buste.
Dès la première rencontre, ce dernier impressionne, et dès les premières lignes du récit, on retrouve chez l’auteur, le trait qui fait mouche. Lorsqu'il toise quelqu'un, ce qui frappe en effet chez O’ Patah, ce sont ses yeux, “aisément reconnaissables, dynamiques, venant droit comme un jet de siphon.”

Passé le moment des présentations, et puisque l’objectif est de modeler le crâne du grand homme, celui-ci juge nécessaire que l’artiste “sache ce qui s’y passe”. Il se répand ainsi non sans emphase et moult digressions sur l’âme irlandaise assoiffée d’indépendance, évoquant entre autres “la grande semaine de 1916, restée chère à tous les cœurs dublinois. Pâques sanglantes, rebelles républicains contre la domination britannique.”
Il affirme partager la nature commune à celles de tous ses compatriotes : “nous demeurons fidèles, mais libres. Ici, où toutes les races se fondent, la forme des crânes irlandais demeure irlandaise”, précisant dans le même élan que “l’Irlande a toujours été internationale : romaine, française, américaine. Race guerrière, nous avons donné notre sang pour former les races conquérantes qui conduisent aujourd’hui l’univers.”
Très en verve, il ajoute sur le ton de la plaisanterie que “les Irlandais passent sans transition de la paresse au pathétique”, que “ la poésie est, avec le whisky clandestin et la contrebande des armes, leur plaisir le plus cher; sans oublier la liberté, ce plat national si coûteux.”
Enfin, sur le ton de la confidence, il révèle au Français qu’il est “amoureux d’un ange terrible”, précisant malicieusement qu'il s'agit d’une de ses compatriotes : “elle se nomme Ursule Cohen.”
A cet instant, les choses prennent un autre tour. Ladite Ursule, dont le narrateur fait brutalement la connaissance un peu plus tard, n’y va pas par quatre chemins. En guise de bienvenue, elle s’agrafe à lui et lui passe la langue sur les lèvres…
Tout retourné, le sculpteur entre quasi en transe : “Je n’indiquerai pas toutes les conséquences que ce baiser eut pour moi. Il faut dire qu’il était exceptionnel. Liquide et durable, comme un bol de lait chaud ; laissant si enivré qu’il fallait faire effort pour ne pas tomber. Ensuite, presque à votre portée, demeurait une bouche qui n’en finissait plus, entaille de hache, et, au bord des lèvres, une langue plate d’animal affectueux. Mais derrière cette espèce de sourire, le démentant, des yeux de panthère qui va bondir, mi-clos, guettant la défaillance du dompteur. Je n’ai jamais rien rencontré d’aussi félin qu’Ursule. Une charmante nature, qui attendait pour prendre à son tour tout son plaisir que le vôtre fut devenu de la souffrance.”

Une liaison s’établit alors, à la fois torride, exigeante et inquiétante. Par instant, le comportement impétueux d’Ursule lui fait se remémorer ce que lui en dit O’Patah : « Quand elle me fait les honneurs de son corps, je pense à un plancher d’échafaud, muet sur toutes les exécutions qui ont précédé la mienne. »
Mais la romance n’eut qu’un temps: “Ursule se donna de suite, puis se reprit si vite que je doutai de l’avoir eue…”
Un peu plus tard, le sculpteur retrouve le barde à Venise, très occupé à de nouvelles aventures sentimentales, fort peu morales. Une jeune admiratrice lui fait des avances auxquelles il résiste mais dans le même temps, il s'éprend de sa soeur cadette, âgée de 13 ans. ..
Plus tard, il apprend au cours d’un séjour à Nice qu’O’Patah avait eu une attaque, près de Portofino Kulm, sur la côte génoise, ou il résidait…

La Nuit de Charlottenburg, se situe à Berlin, la guerre s’achève, et l’auteur cherche un logement. Il le trouve chez un loueur de chambre, un peu particulier, banquier de son état, mais aussi joueur et collectionneur de serpents. Il n’exige pas de loyer mais la promesse de causeries en français avec son hôte.
La paix est enfin arrivée mais l’ambiance est au chaos et à la déraison, comme en témoigne ce dialogue : “ Dis-moi, banquier, pourquoi vends-tu de l’argent?
— Pour avoir plus d’argent.
— Mais avec de l’argent, que peux-tu donc acheter de moins avili que l'argent, puisque aux belles choses on n’assigne plus qu’une valeur marchande? »
La réponse révèle le noir fatalisme régnant alors dans les esprits :
“Ce qu’il nous faut faire en attendant, c’est dissocier, par des moyens artistiques et immoraux, un monde qui se hâte vers sa fin. Facilitons-lui sa perte, à cette saleté d’astre éteint. Je vous expliquerai d’ailleurs comment il faut s’y prendre.”

La Nuit de Babylone n’est guère plus optimiste. La scène se passe cette fois à Paris. C'est le soir de la Saint-Sylvestre. Le réveillon s’est achevé. L'heure est aux ébats si l'on peut dire : "voici l'instant où, dans Paris, tant de femmes se déshabillent sans aimer et tant d’hommes aiment sans se déshabiller.”
Le narrateur n’est rien moins que le ministre de l’intérieur. Ses invités sont partis, mais on sonne à la porte. Il ouvre et se trouve nez à nez avec une jeune créature qui dit s’appeler Denyse, se dit avoir été conviée par des amis et s’excuse d’être un peu en retard.
Évidemment le ministre tombe rapidement sous le charme de cette jeune personne, qui ne tarde pas à devenir sa maîtresse. L’inclination semble réciproque : “A la façon dont ses yeux devinrent troubles, comme l’anis dans l’eau, je sentis qu’elle m’aimait.”

Pendant ce temps, le sort du gouvernement se joue à l’Assemblée Nationale, au cours de débats houleux et de manigances dont on ne comprend qu’assez vaguement la teneur.
Un jour, ou plutôt une nuit, la séance se termine en chaos, aboutissant à la démission générale dont le ministre fera évidemment les frais, contraint d'abandonner ses fonctions.
Le récit s'achève sur un aveu désabusé du politicien déchu :
“Grâce aux talons du carnet à souche, je revois les dix mois de mon Ministère. Que de démarches, d’intrigues, de visites, de promesses! Si encore c’était pour construire, pour laisser quelque chose derrière soi, un pays plus heureux, des finances saines, moins de gêne, de haine…”
Quant à l’amour, il paraît bien dérisoire dans tout cela…

Avec la Nuit de Putney, la fantaisie la plus débridée revient en force. On est à bord d’un bateau traversant la Manche, en direction de l’Angleterre. Le narrateur retrouve un certain Habib, rencontré un peu plus tôt dans le train parti de Paris. Il noue des liens amicaux avec son compagnon de voyage et comprend qu’il est du genre guérisseur à mi-chemin entre médecin et charlatan.
Habib, dit Bibi est levantin, comme on disait à l'époque, et on le devine d’origine turque. Il rejoint Londres où il a un cabinet de soins en tous genres qu’il pratique essentiellement sur des femmes de l’upper class: “Les femmes de l’armée des Indes avec le décolleté tuméfié, la peau éclatée par le polo, au soleil ; les chasseresses de l’Ouest africain avec des rides blanches dans le visage noir ; les épouses de fonctionnaires égyptiens aux abattis cuits par les sables ; celles des employés des Douanes chinoises percluses de goutte et de gravelle, 4 cause des cocktails; et les goitres de Rhodésie, les maladies de peau australiennes, pour m’arrêter là…"

Le narrateur se laisse entraîner par son nouvel ami dans toutes ses pérégrinations médico-chirurgicales. Il le fait assister aux soins variés qu’il prodigue, des plus anodins aux plus extravagants.
Ainsi lors d’une journée type, "pour Mrs. Harpye : un ressemelage facial ; ensuite Paméla Moyss, électricité générale…/… Ensuite, ça recommence à cinq heures: Max d’Albanie; un ponçage de pieds pour une Chilienne ; cinq heures trente, une épilation ; six heures, grand jet pour la Grande-Duchesse, etc., etc."
Le clou de la nouvelle, c’est toutefois la visite du musée d'histoire de la médecine de Charles Vallery Succombes, homéopathe ami d'Habib où le narrateur découvre un invraisemblable bric-à-brac “d’instruments mauvais qui avaient poussé là, hors de toute académie : chaises. percées, fauteuils & accouchement, béquilles, ceintures de chasteté, avec un luxe de serrurerie inconnu de nous, siéges de torture chinois à couteaux dorsaux, masques de fer allemands pour marcher au supplice, fouets a clous espagnols, des appareils de fumeur d’opium saisis dans |’East End, des soufflets de forge du temps d’Elisabeth pour ranimer les asphyxiés, des cannes de médecins avec des stupéfiants dans le pommeau démontable, des ex-voto en terre cuite figurant des paquets d’intestins, des hernies, des ovaires, des langues; des bras mécaniques forgés, délicat travail du XVIIème siècle où l'on retrouvait la grâce sévère des meubles de l'époque; des urinals syriaques dont les reflets irisés sortaient de l’ombre, de sinistres poupées pour les envoûtements, percées d’aiguilles de cactus ; une collection de tous les objets ayant traversé le corps humain, verres, cuillers, encriers ; des oeufs de crocodiles empoisonnés pour le suicide dis chefs de caste, des bols contre la maladie du sommeil, des poires a lavements de cuir noir rehaussé d’or pour faciliter les déjections royales et des. cocos testiculaires pendus au plafond des harems pour provoquer la fécondité.”

Le récit échevelé s’achève par un dîner mondain auquel assistent les deux compères. Mais Habib est appelé au téléphone pour une urgence. Une de ses clientes est victime d’une hémorragie durant sa grossesse. Il file auprès d’elle avec son compagnon qui va assister à des manœuvres savantes, exténuantes, qu’il exécute avec un calme impressionnant.
A la fin, le praticien se lève, “peint comme un boucher. Un sourire. Le sang ne coulait plus. Déjà la vie revenait. Il demeurait immobile, sûr de sa force, fier de sa vitalité, de cette énergie qui lui faisait oser et vaincre, traiter-la Mort en familière, la reconduire chez elle à coups de savate.”
Quant à son assistant, il s’assied “accablé de fatigue, le cœur tourné.”
Mais déjà Habib était rhabillé s’exclamant : “Dépêchons-nous, dit-il, j’ai promis au ministre d'être revenu à temps pour son poker…”

Epilogue

Selon Faulkner, trois qualités sont nécessaires à un écrivain : l’observation, l’imagination et le style, mais deux peuvent suffire. Comme ces nouvelles le démontrent, Morand coche toutes les cases et y ajoute une vaste érudition, le goût du voyage et une mémoire prodigieuse.
Tant de qualités frise le trop plein et leur étalage insolent dans ces premiers écrits ont pu rebuter certains lecteurs, notamment de nos jours où l'on est accoutumé au style plat, dénué de toute fantaisie ou extravagance et à la grande pauvreté intellectuelle.
Si l'on franchit le cap où frémissent tant de turbulences littéraires et parfois d'artifices et d’outrances, alors on rentre dans un monde extraordinaire, fait de couleurs, de sensations, d'arômes et de visions enchanteresses. Après la période des exercices de style, éblouissants mais un peu futiles, va venir celle, fastueuse, des romans, des récits historiques, et des grands voyages.

08 octobre 2026

Morand, c'est un roman 4

Après le premier jet décapant des Tendres Stocks, Paul Morand publie le recueil de six nouvelles intitulé Ouvert la Nuit en 1923. Elles tournent toutes comme son nom l’indique autour d’aventures nocturnes. Même s’il émane une vraie poésie de ces récits, elles n’ont pas grand chose à voir avec les nuits de Musset. Il ne s’agit pas ici de saisons, mais plutôt de lieux : à chaque épisode, un univers différent, au sein d’une Europe à peine sortie de la guerre.

La Nuit Catalane débute dans le train Lausanne-Paris. Lorsque le convoi s’ébranle, le narrateur est assis face à face avec une dame, ce dont il se réjouit intérieurement : “Belle, belle, jolie, curieuse. La fortune compensait d'un coup les déceptions de tant d'autres départs où c'est la femme avec laquelle on eût souhaité voyager qui reste sur le quai, tandis que prend place près de vous le monsieur qui l'accompagnait, sans qu'on ait pu, jusqu'au dernier moment deviner lequel partirait, tant ils étaient tous deux également émus, pleins d'élans et habillés d'une étoffe de fantaisie.”
Se présentant mutuellement l’un à l’autre, il apprend que cette femme aussi pulpeuse qu’extravagante s’appelle Remedios, et qu’elle est une sorte de pasionaria gaucho-anarchiste espagnole. Elle est en plein deuil de son compagnon Ruig, leader politique révolutionnaire tué par la police.
Il s’entiche immédiatement de cet être au charme magnétique et se met en tête de la suivre dans ses pérégrinations jusque dans Barcelone, espérant plus ou moins confusément qu'elle se donne à lui, ne serait-ce qu’une nuit.
Mais la belle, aussi captivante soit-elle, ne se livre qu’à demi et ne révèle que des fragments de ses aventures périlleuses. Elle lui échappe sans cesse et le jour où ils se donnent enfin un vrai rendez-vous, son soupirant l'attendra en vain, avant d'apprendre pourquoi elle lui a posé un lapin…

La Nuit Turque, comme la précédente, commence dans un train et se situe en 1918. Il s’agit cette fois du Simplon-Orient-Express, en route vers le Sud. Celui-ci “traînait dans la nuit son public tri-hebdomadaire. Le même, toujours. Les couturières françaises et les modistes, moins âgées, rentraient à Constantinople après un voyage de réassortiment ; à Laroche, le parfum de Paris se dispersa tandis que réapparurent les odeurs tenaces d'Orient : la rose et la bergamote poivrée.”
L'action démarre lorsque le convoi arrive à son terminus, Constantinople (qui n'était pas encore Istanbul). Ce n'est qu'une étape pour le narrateur, qui y fait halte dans un hôtel du quartier historique de Péra , avant de prendre le bateau.
Rien ne prêtait à s'y reposer agréablement a priori :“L'hôtel était intolérable, orné de faces veules, bouches molles, nez gras, mentons fuyants, paupières de crêpe charbonnées, yeux coupants de Péra. L'orchestre partait comme un coup de feu, jouant des valses aux divans du fumoir couverts de faux Boukharas, aux lampes de mosquée faites de bouteilles à soda, à l'état-major grec, palikares anglomanes, tout en galons d'or et en poils noirs. Les portes-revolvers étaient gardés par des boys-scouts juifs. On m'indiqua, pour y dîner, les restaurants russes.”
C'est alors que le voyageur rencontre Anna, réfugiée russe, qui opère comme serveuse. Le courant passe, un dialogue s'établit. Elle révèle qu'elle a fui les désordres qui secouent son pays. Elle est en plein désarroi mais garde un petit espoir: “La Russie ne peut pas mourir, peut-être le malheur lui forge-t-il en ce moment une âme nouvelle, plus grande et plus pure?”
Hélas, sur le port, “les Russes, par groupes, causaient, lisant les dépêches, annonçant l'arrivée des paquebots de Crimée. Tous ensemble venaient se pencher au bord de cet abîme sans fond qu'est la Russie rouge d'où ne parviennent que des cris, des coups de feu, des claquements de fouet et jamais aucune nouvelle de ceux qui y sont enfermés, aucune lueur d'espoir.”
Consciente qu’elle ne reverra jamais son pays, Anna confie à son interlocuteur qu'elle ne restera pas là où son infortune l'a conduite : “J’irai à Paris pour moi toute seule. ..”

La Nuit Romaine est évidemment italienne. Le narrateur se trouve dans la Capitale où il rencontre une vieille amie, en villégiature. L’ambiance est un peu déconcertante : “Dans le jardin de l’hôtel, des chats chantaient. Un chien les accabla d'aboiements puis revint, tendant une langue bleue, d'avoir mangé des mûres ou des stylographes.”
La dame, en partance, demande à son ami de prendre sous sa protection, sa nièce Isabelle, jeune femme délicieuse mais un brin fantasque.
Le fait est qu'elle est très libre et fort peu farouche : “le soir même de notre première rencontre, au théâtre Valle, elle me dit que j'avais l’air d'un sycomore et nous fûmes l'un à l'autre dans la voiture qui la reconduisait chez sa mère.”
“Isabelle m'avoua peu après qu'elle ne négligeait en aucune occasion ce don spontané de sa personne.”
La frivolité, l’insouciance et l’amour de la liberté de la jeune femme rendront la tâche de chaperon difficile à son compagnon occasionnel, et fatalité oblige, un jour, ou plutot une nuit, un drame surviendra…

La Nuit des Six Jours relate, à Paris, la rencontre du narrateur avec Léa, amoureuse du coureur cycliste Petitmathieu, participant à un compétition s'étalant sur plusieurs jours. Au long des étapes de l’épreuve, une complicité naît évidemment avec celui qui se trouve sur les lieux par curiosité mais dont le regard est attiré par cette troublante aficionada en jupon. Bientôt, une vraie idylle naît sous les yeux du coureur un peu jaloux mais peu regardant tant il est préoccupé par sa course. Ce qui est attirant chez elle, “ce n'était pas son dos lacté, sa robe de jais, tremblante pluie noire, un excès de bijoux d'onyx, dont des yeux étirés et noués aux guignes de l'oreille”, étonnamment, “c'était plutôt son nez aplati, le bondissement de sa poitrine, son beau teint juif de vigne sulfatée, cet isolement un peu louche.”
Au cours d’un moment intime, le narrateur ne peut s’empêcher de s’interroger sur le contraste physique opposant Léa et son prétendant à vélo :”Tant de peau douce, apaisée de baumes, lavée d'onguents, tant de bijoux, de mets précieux, de teintures, de drogues, de tendresses, au service de ces cuisses velues, fortes, comme des bielles…”
Après bien des pédalages et quelques rétropédalages si l’on peut dire, la belle sera sur le point de céder à son soupirant, le sixième jour, se délestant presque furtivement d’un “Je suis à toi”.
Contre toute attente, le céladon se dérobe alors, comme mu par un sursaut de conscience, et répond en la caressant : “Rien ne pouvait me faire plus de plaisir hier encore. Et peut-être demain. Mais aujourd'hui tout mon cœur est ici : je suis la proie d'une seule pensée qui est la victoire de Petitmathieu. Je ne m'appartiens pas ; vous non plus. Nous sommes devenus une partie du vélodrome, un instant de la course, l'attente de la victoire.” Reste à savoir si ce scrupule signe la fin d’une aussi tendre romance…

La Nuit Hongroise est la plus courte, peut-être aussi la plus tragique. Faite encore de voyage et d’hôtel, cette fois, de Vienne à Budapest. Le narrateur et son ami Jean sont au début de leur périple, lorsqu’ils font la connaissance de Zaël, jeune fille découverte dans un bar-cabaret où elle officiait comme danseuse. Elle se livre facilement. Elle est juive, originaire de Pesth, partie est de Budapest. Tout en elle suggérait une jeunesse encore fragile, mais pleine de promesses : “elle maintenait avec peine et sans équilibre sur sa chaise un corps de sylphe israélite, sans poitrine, avec une peau précieuse, le dos rond, et des mains nerveuses et pratiques, trop formées pour leurs dix-sept ans.”
Souhaitant ardemment rejoindre Pesth, pour voir son grand-père malade, elle supplie ses nouveaux amis de l'emmener avec eux, ce qu’ils acceptent volontiers. Le trajet se fera sur l’eau du Danube. Arrivés en Hongrie, ils constatent que l’atmosphère de la ville est des plus inquiétantes : “ Forts de l’impuissance des autorités, des bandes d'officiers sans solde tenaient les rues, rançonnaient les passants, assommant les Juifs et les étrangers à coups de boudins de sable.”
On leur conseille de ne pas s’écarter, le soir, de L'hôtel.
Ayant pris sous leur aile protectrice la jeune fille, ils réservent à l’hôtel, trois chambres contiguës, Zaël se trouvant au milieu. Mais le lendemain matin, elle ne répond pas à leurs sollicitations. Zaël a disparu. Dans sa chambre règne une étrange odeur…

La Nuit Nordique, dernière du cycle, se situe probablement en Norvège, où se trouve le narrateur, au terme d’un périple passant par le Danemark et la Suède. Par curiosité, il avait répondu à une annonce intrigante vantant les mérites d’un club très spécial, géré par un certain docteur Vulpius, consacré au culte de la beauté “en costume de paradis”. Arrivé à l’endroit dit, il est très dépaysé. Dès le vestiaire d’entrée, il comprend qu’il est nécessaire de changer de tenue, et d’opter pour la plus simple qui soit :”des pancartes au mur le disaient sans doute, mais comment comprendre ces mots à visage de crapauds ou d'insectes, tout garnis de piquants, et qui portent sur le dos d'innombrables trémas comme des pustules ou des ballonnets d'air ?”
Après avoir été intronisé et initié aux pratiques de ce lieu étrange, comprenant moult exercices physiques et naturistes, ablutions diverses et pratiques dévolues à l’hygiène corporelle, il fera plus ample connaissance avec la charmante secrétaire de l'institution, répondant au doux nom d’Aïno. Il ne fallut pas bien longtemps pour qu’il tombe sous son irrésistible charme scandinave : “ma sympathie, à l'instant, appareilla. Elle avait des yeux bleus bordés de cils noirs; égaux comme les effilés d'une frange, une bouche courtoise, des cheveux courts chamarrés de reflets pâles.”
Au fil du séjour, se noue une relation virant bientôt d’amicale à sentimentale, voire davantage.
Entre autres péripéties dans lesquelles elle l’entraîne, elle veut lui faire vivre la fête de la Saint-Jean. Après une virée urbaine épique en motocyclette et side-car pilotée par l'intrépide amazone, les deux jeunes gens s’embarquent pour une île énigmatique. Peu encline au puritanisme ni à la pudibonderie, elle n’hésite pas à lui révéler alors “qu’elle aime les Français parce qu'ils ne laissent jamais les femmes tranquilles”.
Face à un tel aveu, il espère profiter de l’escapade et que la fin de la journée soit propice aux effusions charnelles, mais le Grand Nord réserve parfois des surprises : “Je la pris dans mes bras. Elle y demeura tout le reste de la nuit, c'est-à-dire dix minutes à peine, car le soleil, après une rapide ablution, s'empressait déjà.”

En introduction à cette série de nouvelles, Paul Morand, confesse avoir tenté de mieux maîtriser son imagination débordante, son vocabulaire pléthorique, et sa propension à perdre le lecteur dans le temps et l’espace. Il y est parvenu en partie, et a notamment peaufiné les portraits des personnages quasi exclusivement féminins. Il ajoute que, connaissant ou croyant bien connaître les Françaises, il voulut par ces aventures européennes savoir si elles étaient “si dissemblables de leurs sœurs lointaines”. Probablement pas en définitive, et les nuits d'amour qu'on pourrait imaginer torrides, sont peuplées, ici comme là,de plus de mots que d'actes. N’empêche, le lecteur doit faire preuve d’opiniâtreté pour maintenir son attention pour suivre le fil en apparence décousu de sa fantaisie et s’en délecter, quitte à y revenir pour mieux s’en imprégner…

04 octobre 2026

Morand, c'est un roman 3

Si Morand est un roman, c’est par le genre de la nouvelle qu’il acquiert sa notoriété.
Il y crée des univers dans lesquels l’esprit perd parfois pied tant il est emporté par la force du courant véhiculant langage et style enivrants. Les phrases, hachées comme le déferlement de vagues courtes mais acérées, laissent à peine au lecteur le temps de respirer. Chaque texte est un écrin en soi, riche de mille éclats qui jaillissent dès qu’on y jette un œil.

Après quelques essais poétiques sans lendemain, trois recueils marquent cette première période de l’écrivain : Tendres Stocks, Ouvert La Nuit, Fermé La Nuit.
Le premier est lui-même un triptyque de nouvelles, dont l’essentiel se déroule en Angleterre, avant et pendant la Grande Guerre, et dont chacune porte le nom d’une jeune femme : Clarisse, Delphine, Aurore.
Les détracteurs de Morand, à l'affût du moindre écart de langage, ont vu dans le titre du recueil la preuve irréfutable d’une coupable misogynie. En réalité, tel l’idiot qui regardant le sage montrant la Lune ne voit que le doigt, ils ne s’attachent qu’à l’apparence. Et chez Morand Dieu sait que les apparences sont trompeuses.

Ces nouvelles, écrites avant la trentaine, sont un peu comme les rayonnages d’un boutiquier chinois. On se perd dans les méandres et les détours de descriptions éblouissantes de virtuosité. Le jeune écrivain cherche manifestement à faire étalage de son savoir faire, notamment aux yeux de son mentor Marcel Proust. Ce dernier fut séduit, et accepta d’en rédiger la préface.
En matière de stocks, il s’agit surtout d’une invraisemblable collection d’images, de visions, et de choses glanées de ci de là, sans doute pour l’essentiel, au cours de lectures passionnées. Puisqu’il s’agit de faire des portraits féminins, on ne saurait lui faire grief de qualifier tout ce bric-à-brac de tendre.
On peut certes reprocher à ces envolées stylistiques d’être un peu clinquantes, de n’aborder les relations humaines que de manière superficielle, ce qui peut être considéré comme un péché véniel pour un débutant en littérature.

Première des trois femmes, Clarisse est très indépendante et frivole, elle aime les chats, les bibelots, les antiquités et mille autres “petits objets ne pouvant servir à rien”. Si l’ambiance est encore à l’insouciance des années folles, on sent que la guerre n’est pas loin : “Ce sont des Scandinaves, des Hollandais, des Américains. Ils échangent des coups d'œil d'intelligence et sous la nappe offrent deux cent mille Mauser livrables de suite en mer au large de Barcelone, ou sortent de leur poche-revolver des échantillons de tous les draps d'uniforme des armées belligérantes. Ils rachètent avec bonhomie les commandes refusées (les Russes les prendront bien), les contrats tardifs. Tous les ouragans de mitraille qui se déchaîneront un jour sur des hommes, sortent d'ici.”
La nouvelle croustille de descriptions cocasses : “Les femmes du sous-sol ont les ongles polis, la ligure bien peinte; on voit leurs aisselles. Des couples dansent, s'enroulant autour d'un axe imaginaire, tordant la valse comme un torchon d'où ruisselle la mélodie”. Déjà le romancier en herbe trouve des formules imagées qui font mouche : “Louisa va parler, ses yeux se meuvent lentement (elle a dû être élevée près d'une ligne où il ne passait que des trains omnibus)”.
D’autres sentent un peu l’artifice ou frisent la caricature : “Les figures des Français sont comme ces salons où il y a trop d'objets. On y trouve des moustaches, une barbe, des besicles, des verrues, des grains de beauté avec des poils follets”.
Les états d’âme sont esquissés d’un trait léger, dont la facilité confine presque à l’insolence:
“-Cette guerre est bien ennuyante, fait-elle. On doit bien s'ennuyer dans les tranchées. Le dentiste aussi, c'est bien ennuyant…”
S’agissant des sentiments c’est la même chose :
“-Vous m'aimez donc un peu, Clarisse?
-C'est-à-dire... cela m'agace quand vous décrochez le récepteur ou quand vous allez à Paris.
-Je n'en demande pas plus.
-Et vous, m'aimez-vous ?
-Non, mais vous êtes aux femmes ce que Londres est aux autres villes.
- ?
-Une ville qui ne vous satisfait pas entièrement, mais qui vous gâte toutes les autres.”

Dans Delphine, nouvelle non datée mais qu’on devine se dérouler en 1917, surgissent des descriptions évoquant les conséquences désastreuses de la conflagration : “les hôpitaux regorgeaient d'aveux singuliers en toutes langues, les trains sanitaires étaient cueillis par des dames comme il faut qui, à l'odeur des gangrènes ne se possédaient plus, des thés s'ouvraient autour de l'archevêché et le bord des routes s'ornait de grands parapluies sous lesquels des Annamites abritaient de jaunes unions.”
Delphine, le narrateur semble l’avoir connue autrefois, mais s’il la retrouve inopinément à Londres, il va la perdre à nouveau, sans comprendre grand-chose à cet être qui se dérobe en permanence. Elle se rappelle à son souvenir par un mot doux laissé à son hôtel. Elle est seule, mais avoue que “la compagnie des hommes et des femmes lui manque et lui répugne à la fois”. Elle fut tès malade, se croit folle, marquée par la douleur du veuvage, avoue sa sécheresse de coeur, et anticipe les avances du narrateur par un “je déteste les voluptueux, je vous en préviens”. Son désarroi semble incurable : “le soleil apparaît à travers un verre fumé, mes aliments ont un goût de phénol, je ne peux plus dormir, et je ne trouve une momentanée fraîcheur que la nuit, dans les parcs, ou grâce à la poudre, hélas bien mélangée de borax, d'une petite droguerie de Commercial Road.” Bref, durant tout ce récit étrange, malgré les efforts du narrateur, Delphine restera un mystère…

On retrouve dans Aurore, écrit en 1916, le talent de Paul Morand pour dépeindre en touches subtiles et piquantes des femmes aussi charmantes qu’énigmatiques, qui entrent et sortent de leur histoire sans qu’on sache grand-chose d’elles. On retient de l’héroïne présente, qu’elle est danseuse, d’origine canadienne, voyageuse, et qu’elle n’aime que la nature, la chasse et la pêche.
Elle semble indifférente à tout ce qui touche à la chair :
“ - Vous aimez votre corps?
- C'est un dépôt qui m'est confié. Je n'y mets ni pensées ni nourritures sales, je le soigne, je le respecte, je le vêts simplement…”
En revanche, même si elle se sent mal dans sa peau, toute sa personne dégage une belle sensualité : “Elle se dévêt le plus simplement du monde, entre dans l'eau, se savonne, fait couler l'eau sur son corps. Corps parfait. Les muscles du dos courent comme des boules d'ivoire sous la peau hâlée, tendue, matière à la fois solide et précieuse comme la soie des dirigeables; on les lit aussi aisément que sur une planche d'anatomie, où ils couvrent nos organes de roses arborescences ; reins cambrés où ruisselle l'eau, seins de proue, et, dépouillées par la danse de toute lourdeur, des jambes longues, étirées aux chevilles, évidées à l'intérieur des cuisses, renflées à la souple charnière des genoux.”
A la fin, tout cela s’estompe et lorsque le narrateur voit Aurore s’éloigner, il se lamente in petto : “Je suis bien triste. Je sens que je n'aurai vraiment du chagrin qu'après-dîner.”

A bien y réfléchir, on pourrait qualifier ces nouvelles, décrivant les portraits de donzelles assez indépendantes, tantôt lointaines, tantôt insaisissables, guère enclines aux sentiments durables, de féministes avant l’heure…

19 septembre 2026

Morand, c'est un roman 2

A l'évocation du nom de Paul Morand, le premier livre auquel on pense est évidemment L'Homme Pressé.

Important succès littéraire dès sa publication en 1941, il fut adapté au cinéma en 1976 par Edouard Molinaro avec Alain Delon dans le rôle-titre. L'acteur y incarne avec élégance et brio Pierre Niox, l'infatigable voyageur, boulimique de découvertes et toujours préoccupé d'anticiper les événements en espérant gagner du temps, à défaut de pouvoir le remonter. Ce faisant, il croit mieux embrasser le réel, mais il ne voit du monde que ce qu'un passager aperçoit du paysage, à travers la fenêtre du train, ou pire encore par le hublot de l'avion. Tout est lointain et ça défile à toute vitesse, ne laissant dans l'esprit que des impressions impalpables, sans chair ni substance. Comme d’une drogue, il en faut toujours plus.


Pierre Niox est-il le double de l'auteur que certains se plaisaient à portraiturer de manière un peu simpliste sous les traits d’un dandy impatient et superficiel ? Sans doute un peu, mais le moins qu'on puisse dire est que ce dernier ne brosse pas un portrait très élogieux de son personnage, qui fonce droit devant, sans état d’âme, courant de manière effréné après le temps, cherchant à être en avance sur tous les événements de sa vie, et négligeant avec dédain les avertissements de son entourage. Cherchant à stopper cette fuite éperdue, Hedwige, sa femme, épousée à l’occasion d’un bref moment de répit sentimental, l’interroge, en vain : “A quoi reconnaître qu’on est arrivé si l’on ne s’arrête jamais ?”

Hélas, le héros ne prête qu’une attention distraite aux êtres qu’il côtoie, même à ceux qui ont de l’affection pour lui. Il les regarde sans les voir, il les entend sans les écouter. S'il donne parfois l'impression de ralentir, c'est pour mieux repartir.

Résultat, il passe à côté de l'essentiel et se retrouve gros-jean comme devant lorsque le temps le rappelle à l’ordre brutalement. La course ne peut être perpétuelle. Elle s’achève un jour en forme de drame dans lequel il entre sans vraiment réaliser qu’il “était arrivé au pied de l’éternité”.

En somme, ce roman échevelé illustre à merveille l’adage selon lequel rien ne sert de courir, il faut partir à point. Loin d'être un hymne à la vitesse, on peut y voir une  critique acérée du monde moderne et de la technique.

L'homme Pressé est en fin de compte l'anti roman de la vitesse. S'agissant de l'écriture, son rythme syncopé, fait de phrases courtes, percutantes, fait irrésistiblement penser au mot de Louis Ferdinand Céline qualifiant Morand de premier écrivain à avoir "jazzé la langue française"....

11 septembre 2026

Morand c'est un roman 1

L’actualité politique, philosophique, culturelle et artistique est d’une si grande platitude qu’il devient difficile de trouver un sujet de réflexion qui vaille la peine d'être creusé.
Où qu’on se tourne, n’émergent que vaines polémiques, slogans ineptes, querelles idéologiques rétrogrades, et vaste indifférence.
En somme, c’est le moment rêvé de revoir ses classiques et de faire ses universités d’été, comme disent les politiciens.
Au diable la rentrée dont le maudit spectre se profile à l’horizon.

Il suffit d’ouvrir un livre de Paul Morand (1888-1976) pour entrevoir un monde enchanté, baigné de beau style, embaumant l’aventure, l’exotisme et l’histoire.
Tout est roman chez Morand. Voyageur infatigable, il parcourut et raconta le monde et ses villes (Londres, New York, Venise, Bucarest…). Historien érudit, il transcenda les faits et les époques (Fouquet, Le Flagellant de Séville, Parfaite de Saligny). Ses romans puisent à toutes ces sources auxquelles il ajoutait une imagination débridée. Chroniqueur de son temps, il livra avec la même verve, biographies, journaux intimes, correspondance, réflexions.

Écrivain prolixe, il préférait aux gros pavés en forme d'assommoir, les nouvelles brèves, écrites dans une langue vive, élégante, et chatoyante. Son style fut qualifié par Cocteau de “clair, rapide, sobre, riche comme Crésus et simple comme bonjour”.
Il fut élevé à bonne école, côtoya du beau monde, ne dédaigna pas les mondanités, parvint même avec beaucoup d’efforts à décrocher l’Académie Française. Il entetint de nombreuses amitiés dont celles de Proust, Cocteau, Giraudoux, Léger, Chanel, excusez du peu…

Pourtant, derrière ses récits très enlevés et toujours légers comme tracés à l'eau forte, se dissimulait une inaptitude maladive au bonheur selon les dires de sa femme Hélène.
Et sa verve romanesque n'était en somme qu'un moyen d'expression très libre pour le "visionnaire aux yeux grands ouverts sur la réalité" qu'il fut, selon Marcel Schneider. On pourrait ajouter que son regard incisif était celui d’un être désabusé, paresseux mais curieux de tout, de tempérament anarchiste, détestant les freins, mais profondément conservateur et discipliné dans ses manières, comme il l’avouait lui-même (Les nuits de France Culture, 1951).

Comment parler de Paul Morand ? Cet homme semble avoir tout vu, tout lu, tout entendu. Son imagination n’a d’égale que sa culture gigantesque. Son nom est hélas rarement évoqué de notre temps mais Dieu sait qu’il passionna, qu’il énerva, qu’il ensorcella, qu’il provoqua et qu’il déconcerta beaucoup de monde. Sa facilité insolente d’écriture, son style ébouriffant, sa désinvolture un brin condescendante et son indépendance farouche lui causèrent bien des inimitiés. Encore aujourd’hui, certains idiots à oeillères continuent à instruire à son encontre de misérables procès en sorcellerie (France Info).
Buffon affirmait que “le style, c’est l’homme”. En l’occurrence, chez Morand, quel style ! Les années passent, les siècles et les époques également mais le style demeure.
A-t-il du cœur ? C’est la question à laquelle on aimerait pouvoir répondre. Et pour cela, une incursion dans ses écrits peut être contributive, mais peut également s’égarer dans les illusions. Qu’importe au fond, lire ou relire Morand suffit à égayer l’âme…

A suivre, une déambulation dans quelques-uns de ses ouvrages, sans autre but autre que d’éprouver un peu de plaisir et d’envie …

09 juillet 2007

Paul Morand et la Grosse Pomme

Lu l’ouvrage de Paul Morand consacré à New York, qu’il a écrit à la fin des années 20. Belle écriture, sèche, rapide élégante ; une foule de détails croqués sur le vif et quelques aspects que je retiens tout particulièrement.
Cette jolie description notamment qu’il rapporte, l’attribuant à Sarah Lockwood : « New York est un jeune géant de trois cents ans, haut de vingt kilomètres et couché sur le dos ; ses pieds sont à la Batterie, sa colonne vertébrale, si droite, c’est la Cinquième Avenue, ses côtes sont les rues transversales, ses yeux sont Broadway et Park Avenue son foie ; son ventre, les deux gares ; sa tête est à Harlem ; ses bras s’étendent au dessus des rivières ; son argent, il le met dans sa botte, en un endroit sûr appelé Wall Street. Quant à son cœur, il n’en a pas…. ».
Sur le drapeau américain : « Rien ne se prête mieux à la décoration que l’étendard américain, avec ses étoiles sur fond bleu profond et ses belles rayures horizontales de l’époque Louis XVI » ou encore : « Le drapeau étoilé est partout, dans les prétoires, dans les églises, dans les matches, dans les ventes des grands magasins, à la campagne, au haut du mât des bungalows ; quelle fierté à le voir flotter ; et d’ailleurs il est si beau ! »

Sur l’esprit de l’Amérique enfin, qu’incarne New-York : « Un des bonheurs que nous attendons de New York, c’est de vivre là où ni le gaz, ni l’électricité, ni le télégraphe, ni le téléphone, ni les moyens de communication, ni l’éducation ne sont des monopoles d’Etat ou de municipalité, et, grâce à cela fonctionnent. » ou encore : « J’aime New-York parce que c’est la plus grande ville de l’univers et parce qu’il est habité par le peuple le plus fort, le seul qui depuis la guerre, ait réussi à s’organiser, le seul qui ne vive pas à crédit sur son passé ».

La lecture du premier tome du Journal Inutile ne m'a pas donné le même plaisir. Déception : le poids d’abord, du volume de 800 pages, mais également le caractère un peu superficiel et répétitif des annotations. Cet écrivain dont le style est si maîtrisé, si incisif et concis, se perd ici en banalités domestiques, en aphorismes faciles ou en jugements hâtifs. Peu de réflexions abouties. Plutôt des bribes. On reste sur sa faim et en même temps on éprouve assez vite une sorte de satiété.