06 octobre 2011

Perspectives Démocratiques


La vision que donne Walt Whitman (1819-1892) de la démocratie est échevelée, c'est le moins que l'on puisse dire. Dans ce texte peu connu *, traduit pour la première fois en français si je ne m'abuse, on retrouve à maints endroits le lyrisme sauvage et flamboyant de son fameux poème "Leaves Of Grass".
Il faut préciser d'emblée, que ce vibrant plaidoyer pour la Liberté et l'individualisme peut faire frémir à notre époque, où tout ce qui touche au libéralisme est systématiquement sali, dégradé, honni par les adorateurs du veau d'or social et du Big Government, qui préfèrent les dogmes à l'argumentation.

Qu'on se le dise, Walt Whitman est plus qu'ultra-libéral : il a la fibre libertaire !
Rien à voir avec l'anarchisme, mais plutôt avec une vision romantique de la démocratie, où l'individu est au centre de tout, incarnant à lui seul le paradigme du self-government : "L'homme, proprement formé dans la plus saine, la plus haute liberté, peut et doit devenir une loi, et une série de lois, pour lui-même, qui encadrent prévoient non seulement sa maîtrise de soi personnelle, mais toutes ses relations avec les autres individus et avec l'Etat."
Cette conception n'est pas si éloignée de celle de Kant, telle qu'elle apparaît dans son ouvrage "Qu'est-ce que les lumières". Alors que le philosophe allemand appelait ses contemporains à sortir de la "minorité" pour enfin devenir majeurs, en osant connaître et penser par eux-mêmes (Sapere Aude), le poète du Nouveau Monde exhorte à "entreprendre la grande affaire de son propre épanouissement, dont la fin (qui demandera peut-être plusieurs générations) sera, s'il se peut , la formation d'un homme ou d'une femme pleinement adulte".

Pour Whitman le poète, la démocratie n'est toutefois pas une invitation à n'importe quelle liberté. Elle est loi, et "loi des plus strictes, des plus largement contraignantes". Si elle fait appel au sens des responsabilités de l'individu, elle ne doit pas pour autant se cantonner à une approche terre à terre, trop bassement vulgaire de la société. Elle porte une espérance qui s'exprime par la spiritualité : "au cœur de la démocratie, en fin de compte, se trouve l'élément religieux". Et dans ce sentiment, c'est à une aspiration panthéiste qu'il invite le lecteur. Dans l'idée de Dieu, réside nécessairement la Nature, dont l'histoire, comme celle de la Démocratie, "attend d'être écrite..."
A l'instar de la conception transcendantaliste (Emerson, Thoreau...), la religion n'est pas ici celle des églises, des chapelles, des sectes, mais celle que chacun porte en lui. Car "les bibles peuvent transmettre, et les prêtres disserter, mais c'est exclusivement dans l'opération sans bruit, du propre de Soi, isolé, qu'on pénètre le pur éther de la vénération, atteint les divins leviers, et communie avec l'inexprimable."

Dotée de ces vertus, la jeune démocratie américaine semblait à la fin du XIXè siècle, bien armée pour affronter l'avenir et débordait de promesses, en dépit de quelques insuffisances de jeunesse.
La pire évidemment fut représentée par l'effroyable séisme de la guerre civile dont l'insoutenable déchaînement de violence avilit, tout en la régénérant, et en la fortifiant de manière nietzschéenne la jeune république : "La race la plus paisible et du meilleur naturel du monde, et la plus indépendante en ses personnes et la plus intelligente, et la moins faite pour se soumettre à l'agacement et à l'exaspération d'un régime de discipline, s'est précipitée au premier battement du tambour , pour prendre les armes – non pour le gain, pas même pour la gloire, ni pour repousser une invasion – mais pour un emblème, une totale abstraction – pour la vie, la sauvegarde du drapeau..."

Parmi les reproches que faisait Whitman à "son" Amérique, il y avait aussi le fait par exemple, qu'à la fin du XIXè siècle, elle n'avait "moralement et artistiquement rien fait d'original". Pas rédhibitoire, mais fâcheux si l'on convient qu'elle réclamait "une poésie qui soit audacieuse, moderne, et embrassant tout et kosmique (sic), comme elle l'est elle-même." Ou bien si l'on admet avec lui que la littérature est l'âme d'une nation.
Force est de constater que ces craintes furent dissipées. Lui-même acquérant le statut de chantre de ce nouvel âge et le jaillissement de la culture américaine se révélant si torrentiel et rayonnant qu'on a pu comparer New York à une Nouvelle Athènes.

On ne saurait terminer cette plongée dans la pensée whitmanienne sans préciser que si l'irrésistible montée de l'idée démocratique associe individualisme, religiosité, et culture artistique, elle ne s'appuie pas moins également sur des valeurs plus triviales, qui n'ont rien de honteux. Qu'on en juge par cette joyeuse et iconoclaste exaltation : "Je salue avec joie l'énergie océanique, bigarrée, intensément pratique, l'exigence de faits, et même le matérialisme des affaires dans l'époque en cours, en nos états."
En réalité, "comme le combustible pour la flamme, et la flamme pour les cieux, ainsi richesses, science, matérialisme – et même cette démocratie dont nous faisons tant de cas – doivent-ils infailliblement nourrir l'esprit élevé, l'âme."

Au total ces perspectives démocratiques forment une sorte de fleuve épique, charriant impétueusement les grandes idées, mais aussi parfois les contradictions, et les utopies.
Joint à l'incandescence du style, à la longueur des digressions, cet étonnant mélange des genres rend parfois le discours difficile à suivre (certaines phrases dépassent le cadre d'une page).
Elles ont toutefois le mérite de proposer une vision à la fois lyrique et réaliste, fondamentalement pacifique, de la révolution démocratique, aux antipodes des tempêtes dévastatrices menant aux bains de sang européens. C'est une re-fondation du Monde qui doit "promouvoir ses propres normes neuves, mais encore suffisamment anciennes, en admettant les anciens éléments pérennes, et en les combinant en groupes, en unités, appropriés au moderne, au démocratique..."
Pour aboutir à une société éclairée mais pragmatique, de laquelle doivent être exclues la grandiloquence et la médiocrité, "le principal étant la moyenne, l'organique, le concret, le démocratique, le populaire, sur lesquels toutes les superstructures du futur doivent reposer pour durer...".

Epilogue
J'entendais récemment lors d'un débat télévisé**, le metteur en scène de théâtre Jean-Michel Ribes, déclarer qu'en matière politique il y avait deux voies : celle "de droite" selon laquelle, "quand l'individu va bien, la société va bien" et celle "de gauche" qui considère au contraire que "c'est quand la société va bien, que l'individu va bien".
A la lumière des propos de Whitman, rien ne renforce mieux l'idée que la voie "de droite" est décidément la meilleure, la plus rectiligne et la plus saine. Car elle part humblement de l'élément fondateur de la société, à savoir l'individu, avec ses imperfections mais aussi ses potentialités, et fait le pari qu'en lui conférant la liberté, il sera capable de s'élever. Tout le contraire en définitive, de la voie "de gauche" qui impose par la force et la contrainte, et par en haut, un système jugé bon a priori, dans lequel l'individu est prié de se conformer à un bonheur imposé...

* Perspectives démocratiques. Walt Whitman, traduction Auxeméry. Belin 2011.
** Ce soir ou jamais (27/09/11)

04 octobre 2011

Autumn : A Dirge


Etrange période où la tiédeur mordorée de l'automne, venant cueillir en douceur un été qui ne veut pas finir, forme un écho saisissant à la lente et désespérante déconfiture de notre médiocre société.
"Fin de règne" titrent Le Nouvel Obs et Le Point, réunis dans un affligeant consensus. De son côté, Marianne qui fait de l'invective son unique source d'argumentation, et qui en tira des rouges durant des années sur sa victime, se permet d'évoquer lourdement "Le boulet", à propos de la disgrâce dans laquelle patauge le Chef de l'Etat.
C'est peu de dire que le débat plane au ras des pâquerettes. A longueur de journée on entend les mêmes âneries sur les méfaits du capitalisme, sur la relance et autres fariboles d'inspiration plus ou moins keynésiennes. Pourquoi faut-il toujours entendre et réentendre de la bouche de piteux donneurs de leçons, les erreurs les plus grossières, ressassées sans souci des enseignements du passé ?

L'époque est troublée, sans nul doute. Vers quel destin sommes-nous embarqués ? Il est bien difficile de le prévoir mais l'inquiétude grandit à mesure que les fissures s'élargissent et que le sol se dérobe à chaque pas. Le yoyo des indices financiers, saluant avec l’énergie du désespoir toute nouvelle initiative des Etats empêtrés dans la crise, donne le tournis. Hélas, en dépit de sursauts, de plus en plus éphémères, rien ne semble y faire : la courbe n'en finit pas de s'effondrer.

Une chose en tout cas ne laisse pas d'étonner : l'impopularité dont fait l'objet Nicolas Sarkozy, pour ne pas dire la haine qui accompagne désormais la moindre de ses actions.
Durant cinq ans, un vrai déluge d'insanités partisanes fut déversé sur son compte. Depuis cinq ans, tout ce que le pays compte de hordes gauchisantes de tous poils et de toutes obédiences, se tordent de manière pathétique les boyaux à son seul nom (cf l'innommable pamphlet d'un certain Badiou).
Accusé de faire le jeu des "riches", de ses prétendus complices de la Finance Internationale, et du grand Capital, il est devenu le paradigme du Loup Garou pour les nostalgiques du Grand Soir. A ses pieds, ils jappent dans la fange d'une presse de caniveaux, comme des clebs excités par les remugles de leurs propres excréments. La seule question qui vaille, est de savoir si cet état d'esprit primitif a durablement déteint sur l'opinion publique.

C'est un curieux paradoxe que de devoir prendre la défense de quelqu'un qui vous a déçu, et qui relève de critiques qu'on juge diamétralement opposées à ce qu'on lui reproche communément !
Il serait vain sans doute de tenter de démontrer face au vent dominant, qu'il n'y a pas une once de libéralisme dans l'action du gouvernement français depuis 2007 (pas plus qu'auparavant, en tout état de cause). Qu'il n'a cessé de chercher à préserver envers et contre tout, à l'instar de tous ses prédécesseurs, l'Etatisme et le Modèle Social à la française, qu'il préconisa la relance dans le plus pur esprit socialiste-de-81, qu'il acheva de soviétiser le système de santé ...
En ré-entendant récemment lors d'un documentaire télévisé, les vibrantes déclarations de mai 2007 "Je ne vous décevrai pas.../... je ne vous trahirai pas...", je ne pouvais m'empêcher de penser que si des gens pouvaient se sentir floués par les temps qui courent, c'était bien ceux qui crurent un instant qu'une vraie "rupture" était sur le point de se produire; qu'enfin on allait un peu sortir des sentiers battus et rebattus de l'économie et de la pensée administrées...
L'échec, si ce n'est l'escroquerie, est certes patent. Pourtant un rapide tour d'horizon de ses opposants suffit pour se convaincre que si cette politique est la pire, c'est plus que jamais, à l'exception de toutes les autres...

The warm sun is falling, the bleak wind is wailing,
The bare boughs are sighing, the pale flowers are dying,
And the Year
On the earth is her death-bed, in a shroud of leaves dead,
Is lying...
Percy Bysshe Shelley (1792-1822)

29 septembre 2011

Cimetière des illusions


De crise en catastrophe et de dette en faillite,
Vingt ou trente nations frappées du même mal,
Se mettent à pousser un long cri animal
Au bord de l'abîme où le sort les précipite.

Des peuples enfumés par un étrange mythe,
Croyaient hier encore au bien-être intégral
Distillé par l’État et son Pouvoir Central.
Ils n'ont plus que leurs yeux pour pleurer, sans limite.

Comprendront-ils bientôt que ce grand trou béant
Qui pompe goulûment leurs illusions perdues
Fut creusé par le vent de promesses indues ?

Verront-ils à leurs pieds dans ce fatras géant,
Tels les éclats tombés d'un kaléidoscope,
Les restes sans dessein d'une introuvable Europe ?

Illustration : Salvador DALI. Vestiges ataviques après la pluie

18 septembre 2011

From Big to Self Government


Il semble aisé de concevoir que l'idée même de démocratie est faite pour s'accorder avec celle de liberté.
Il semble même logique de penser que les deux concepts se renforcent mutuellement, tout particulièrement lorsqu'il s'agit de libertés individuelles.
Il n'est pas moins indispensable de garder à l'esprit la nécessité pour un peuple, d'être gouverné, ne serait-ce que pour éviter le risque d'évoluer vers l'anarchie, ou vers l'odieuse tyrannie de la majorité.
De ce point de vue l'adage du philosophe Karl Popper (1902-1994) tient de l'évidence, tout en interrogeant sur l'équilibre vers lequel doit tendre une démocratie digne de ce nom : « Nous avons besoin de liberté pour empêcher l’Etat d’abuser de son pouvoir et nous avons besoin de l’Etat pour empêcher l’abus de liberté »

Tout le problème est de déterminer à quel niveau le point d'équilibre doit se situer. Et la réponse ne peut être univoque dans un système ouvert, par nature enclin au progrès.
Dès lors la question qui se pose est de savoir si ce dernier passe par le renforcement de l'influence de l'Etat ou bien au contraire, s'il pousse à l'émancipation progressive des citoyens.
De toute évidence, la seconde proposition de l'alternative est la plus désirable... Plus un peuple est éclairé, plus il gagne en maturité et en sagesse, et moins il a besoin de la tutelle gouvernementale.
Et qui peut le mieux aider à cette évolution, si ce n'est le l'Etat lui même ?
Tocqueville (1805-1859) ne disait pas autre chose lorsqu'il affirmait que: «Le plus grand soin d'un bon gouvernement devrait être d'habituer peu à peu les peuples à se passer de lui» (De la Démocratie en Amérique).

Hélas, c'est une préoccupation qui s'est bien amoindrie avec le temps, et que le culte de l'Etat Providence a contribué à asphyxier progressivement, sous une avalanche de bonnes intentions.
Il est facile en effet de montrer que plus l'Etat se pique de protéger les citoyens, plus il les contraint, et en définitive, plus il les déresponsabilise. L'idéal démocratique en souffre nécessairement et le spectre d'un délitement de la liberté surgit tôt ou tard.

Pour s'en convaincre, il n'est que de se pencher sur deux avancées sociales considérées comme majeures, mais dont la nature progressiste tient surtout du trompe-l'oeil : les congés payés et la sécurité sociale. Loin de viser à leur émancipation, les deux concepts laissent penser en effet qu'ils concernent des citoyens incapables de prendre en charge les aléas de leur propre existence.

S'agissant des congés payés, obtenus de haute lutte au moment du Front Populaire, il faudrait imaginer pour conclure à un vrai progrès, que les employeurs aient hérité d'une corne d'abondance magique qui leur permettrait de payer leurs salariés, même quand ils ne travaillent pas.
Évidemment c'est une chimère. Ils sont tout simplement obligés de prélever de manière implicite durant onze mois sur l'ensemble de la masse salariale, les sommes qu'il leur seront nécessaires pour payer sans mettre en péril l'entreprise, le mois de vacances de chacun des membres du personnel.
Cela signifie que les salaires pourraient être plus élevés si cette tâche de simple prévoyance était dévolue aux intéressés eux-mêmes.
En définitive, non seulement le système est injuste et discriminatoire, puisqu'il laisse de côté les travailleurs indépendants obligés de se débrouiller seuls, mais il est déresponsabilisant pour les autres, qu'on n'incite vraiment pas à prévoir l'avenir, même à court terme, et même s'il ne s'agit que de loisirs.

La Sécurité Sociale relève du même genre de perversion. En instituant un régime monopolistique de cotisations obligatoires, dont la majeure partie est à la charge des employeurs, avant versement des émoluments, les Pouvoirs Publics ont mis en place une diabolique machinerie menant au mythe de "la santé gratuite".
On voit aujourd'hui plus que jamais la gigantesque catastrophe financière à laquelle ce système a mené, en dépit de ses beaux principes égalitaires. On voit aussi les abus innombrables auxquels il a ouvert en grand la porte, sans pour autant tenir les objectifs de protection universelle annoncés au départ. On voit enfin comme il est difficile de le réformer tant les mauvaises habitudes qu'il a engendrées sont désormais considérées comme des acquis définitifs...
N'y avait-il pas moyen dans une société éclairée, de faire progressivement des citoyens, des acteurs pleinement responsables de leur santé ? Si le principe de l'assurance est sans conteste le meilleur pour garantir la solidarité, ni la tutelle de l'Etat ni la coercition ne s'imposent, sauf à considérer le peuple comme définitivement immature.

Certes on objectera que cette tutelle généralisée "prévoyante et douce" évite sans doute la survenue de quelques situations dramatiques, mais quel gâchis d'ensemble, quel gluant marasme, dont on peine aujourd'hui à se sortir.
L'Etat Providence est hélas bien devenu ce que l'économiste Frédéric Bastiat (1801-1850) redoutait, à savoir : "Cette grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde..."

Illustration : Promethée enchainé par Gustave Moreau

15 septembre 2011

Confusion des genres


Certains débats contemporains ont la vanité de querelles byzantines.
La récente polémique sur l'enseignement de la "théorie du genre" aux lycéens en est l'illustration édifiante. Alors que l'ensemble du système éducatif de notre pays est en plein naufrage, cette insane controverse est proprement hallucinante.

Pour mémoire, il s'agit de concevoir l'identité sexuelle, non pas comme une réalité anatomique et physiologique, mais comme la résultante d'une conjonction complexe de facteurs sociaux-culturels et environnementaux, formant une "histoire de vie"... Pour paraphraser la fameuse lapalissade de Simone de Beauvoir : "On ne naît pas femme, on le devient..."
Il est bien difficile de déterminer l'utilité de cette élucubration fumeuse, même s'il est prétendu qu'elle serait de nature à décomplexer tous ceux qui sont mal dans leur peau, en déconstruisant tout concept trop normatif, et toute évidence trop clairement imposée par la nature.

A l'âge où les enfants ne savent rien ou quasi de la réalité des chromosomes et qu'ils n'ont de leur propre schéma corporel qu'un sentiment confus, on entreprend donc de jeter le trouble sur une notion qui semblait établie depuis le début du monde.
Le pire est qu'on ait choisi le manuel de science naturelle (pardon, SVT...) pour exposer cette cogitation intellectuelle, qui relève au mieux de la spéculation philosophique.

Car au plan physiologique, quoi de plus évident, quoi de plus aisé à percevoir que la spécificité sexuelle qui distingue les individus ? C'est d'ailleurs heureux car il serait fâcheux d'avoir des doutes à chaque fois qu'on rencontre quelqu'un. Comment par exemple pourrait-on mettre en œuvre la fameuse parité s'il fallait s'enquérir auprès de chaque individu de son orientation intime en la matière ?
Même l'homosexualité ne pose en règle aucun problème. Car en dépit de leur attitude équivoque, les gays restent des hommes ou des femmes.
Il reste évidemment l’ambiguïté anatomique, sous-tendue par des désordres génétiques, qui est une vraie énigme, et surtout un drame pour les malheureux qui en sont victimes. Et le malaise psychologique de quelques personnes qui n'assument pas le sexe que la nature leur a donné, et qui seront bien avancées de savoir qu'il n'y a là rien anormal... Préféreront-elles comme remède, ce beau cataplasme métaphysique, ou bien l'aide d'un traitement hormonal ou chirurgical ?

Bien que la "théorie du genre" vienne parait-il des Etats-Unis, il n'est pas étonnant qu'elle trouve des développements en France, où l'on adore couper les concepts en quatre et mettre du sexe en toute chose, quitte à engendrer de cocasses incohérences. D'où par exemple, une table tient donc sa féminité puisqu'il ne s'agit au fond que d'un meuble ? Et de quel genre est donc le sexe masculin puisqu'on l'appelle tantôt le pénis, tantôt la verge ? Quant au vagin, ce n'est qu'une cavité, tandis qu'un testicule ou un ovaire représentent chacun une gonade...
Autant dire que la théorie du genre empoisonne la vie des écoliers depuis des lustres ! Elle avait même accru sa maléfique pression il y a quelques années lorsque les satrapes du Gouvernement, épaulés par les experts d'une obscure "Commission Générale de Terminologie", crurent bon de féminiser quelques appellations restées neutres. On a donc vu, entre autres fantaisies, surgir tout à coup des "professeures", des "proviseures", des "auteures" …
O tempore o mores...

11 septembre 2011

9/11 : Entre Tristesse et Espoir


Dix ans après le cataclysme qui ébranla la naïve insouciance du monde occidental et frappa cruellement les New-yorkais dans leur chair, force est de constater que les archaïsmes sont restés très présents dans une bonne partie de l'opinion publique.
En Europe et particulièrement en France, le consensus anti-américain est toujours solide, sous le voile d'hypocrisie que l'élection d'Obama a tendu au dessus de cette montagne de mauvaise foi haineuse. Grattez un peu et vous retrouverez tous les poncifs du genre. Par exemple, en lisant les nombreux commentaires au récent billet d'Yvan Rioufol, on peut s'en faire une idée assez précise. La théorie du complot généralisé a encore de nombreux adeptes. Comme celle qui prétend que les Etats-Unis ne peuvent justifier leurs interventions armées que par des mensonges délibérés, ou bien qu'ils n'ont pour objectifs que la poursuite du pétrole ou de sordides considérations mercantiles.
Depuis 2001, le monde a beaucoup changé malgré les dénégations arrogantes et confuses de nombre de songe-creux, arc-boutés sur leurs lubies irresponsables. Il a changé à tel point qu'il est bien difficile d'expliquer l'opiniâtreté avec laquelle ils cultivent envers et contre tout des clichés construits sur la base de rumeurs ou de fantasmes, alors que l'information est disponible en abondance. C'est un grand mystère qui caractérise notre époque, sur lequel s'interrogeait en son temps Jean-François Revel (La Connaissance Inutile). Mais c'est un fait, le grégarisme tient lieu désormais d'attitude, et la reprise en boucle de slogans fait trop souvent office de raisonnement.
Curieusement, pour beaucoup de ces gens, l'incapacité maladive à voir les réalités telles qu'elles sont, n'a d'égale que l'indifférence qu'ils manifestent pour le monde qui les entoure. Pire encore est le mépris quasi systématique pour tout ce qui touche ou se fait à l'étranger, dont la tentation protectionniste est une des navrantes et chauvines formes d'expression.

Le Monde a changé et probablement va changer encore profondément dans les années qui viennent. L'Occident est en train de perdre sa prééminence, c'est un fait. Mais au nom de quoi faudrait-il souhaiter que perdure une situation dans laquelle notre bien-être s'apparentait à une égoïste sinécure, ignorante de la misère dans laquelle végétait, et parfois était littéralement enfermée, une grande partie de la planète ?
Les socialistes de tout poil et les alter-mondialistes, soit disant généreux et altruistes, prétendent que le modèle de la société ouverte capitaliste approfondit les inégalités et propage la pauvreté à travers le monde. Dans le même temps ils s'insurgent contre la concurrence déloyale que les pays émergents imposent aux pays développés.
Ils ne veulent donc pas voir avec leurs yeux de taupes, qu'à l'inverse de leurs refrains, la prospérité est en train de faire irruption dans nombre de pays ayant fait le choix du capitalisme. Ils ne voient pas non plus que le protectionnisme qu'ils réclament à corps et à cris ne ferait que rétablir les affreuses barrières derrière lesquelles tant d'horreurs et d'injustices ont été commises.

Les prosélytes du paradigme "progressiste" se sont trop longtemps accommodés de terribles disparités pour aujourd'hui continuer à donner des leçons d'égalité. Leur inspiration froidement matérialiste a trop montré d'arrogance envers toutes les religions pour accuser l'Amérique, un des pays les plus tolérants, de sectarisme bigot et de fanatisme anti-islamique.

Les tragiques événements de 2001 ont ébranlé le monde. Mais cette orgie insensée de violence a provoqué une brutale et sans doute salvatrice prise de conscience.
La coalition internationale menée par les Etats-Unis a permis de faire des progrès considérables dans la lutte contre le terrorisme qui gangrenait le monde. Elle a qu'on le veuille ou non, instillé un parfum de démocratie dans tout le Moyen-Orient, et même au delà. Et certains commencent manifestement à y prendre goût.
Tout ça est bien fragile et l'actuel bouleversement des grands équilibres économiques n'arrange pas les choses. Mais plus que jamais l'avenir est ouvert. Il dépendra de ce que nous en ferons.

Les récents propos du Président Obama montrent qu'en dépit des difficultés conjoncturelles, l'état d'esprit outre-atlantique n'a pas vraiment changé. C'est encourageant. Il conserve, comme à l'époque de George W. Bush, une bonne dose d'optimisme et de foi, nécessaire pour tirer tous les enseignements d'un drame qui s'éloigne mais dont la trace restera à jamais présente :
"Ceux qui nous ont attaqués le 11 septembre voulaient creuser un fossé entre les Etats-Unis et le reste du monde. Ils ont échoué. En cette dixième commémoration annuelle, nous sommes unis avec nos amis et partenaires dans le souvenir de tous ceux que nous avons perdus dans ce combat. En leur mémoire, nous réaffirmons l'esprit de partenariat et de respect mutuel dont nous avons besoin pour réaliser un monde où chacun vivra dans la dignité, la liberté et la paix" (Le Figaro)

05 septembre 2011

Pauvre comme Job

Avec la crise, qui n'en finit décidément pas, la complainte sur la paupérisation devient plus lancinante que jamais.
Ces derniers jours l'INSEE annonçait une fois de plus que la pauvreté gagnait du terrain en France. Selon les comptes de cet organisme, 8,17 millions de personnes vivaient sous le "seuil de pauvreté" en 2009, c'est à dire avec moins de 954 euros par mois.
Histoire d'en rajouter une couche, Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités, précisait : "la pauvreté augmente dans notre pays depuis 2002. C'est un tournant historique".
Curieuse coïncidence, tout ça est accordé avec la ritournelle incessante sur les Riches et les Banques "qui s'en mettent plein les poches", qu'on entend au sein de l'Opposition en ces temps préélectoraux (sic dixit Martine Aubry sur France 2 samedi 3 septembre).

Admettons donc que la pauvreté progresse dans notre pays. Ne soyons pas dupes : cela fait des décennies qu'on en entend parler. Entre autres exemples, il n'est que de se rappeler la création, dans l'urgence, des "Restos du Coeur" en 1985...


La vraie question est : pourquoi donc, et à qui la faute ?
Depuis plus de trente ans, absolument tous les élus, tous les gouvernements n'ont eu de cesse de clamer que la lutte contre ce fléau était, avec la création d'emplois, leurs priorités absolues. On a vu se succéder au pouvoir à peu près toutes les tendances politiques, du Parti Communiste à la Droite "républicaine" en passant par les Socialistes, les Centristes, les Ecologistes. Seul le Front National en fut écarté (inutile de le déplorer, car la probabilité qu'il eusse fait mieux est infinitésimale...).

Objectivement, il est difficile de prétendre que ces Gouvernements, tous si bien intentionnés, n'aient rien fait. Le problème est qu'ils n'ont en définitive, tous partis confondus, pas vraiment brillé par leur efficacité.
Globalement la politique poursuivie s'est inscrite, à quelques variations près, dans un seul et unique modèle: celui de la social-démocratie, basée sur un Etat très protecteur mais hélas par voie de conséquence, déresponsabilisant (à force de tout vouloir régenter, il pénalise le travail, décourage l'initiative et fait perdre jusqu'au sens de la solidarité).

Ainsi, les Gouvernants ont inventé l'impôt "redistributif", qui paraît-il serait la panacée en matière de lutte contre les inégalités sociales, et qui passe par un accroissement indéfini du poids des prélèvements obligatoires, donc des impôts, taxes et cotisations en tous genres (cf graphique).

Le pionnier de la méthode fut le président Giscard d'Estaing (5 points de PIB de taxations supplémentaires en un septennat). Mais depuis les années 80, la proportion de la richesse nationale ponctionnée par le fisc a continué de progresser pour se stabiliser autour de 44%. Soit environ dix points de plus que la moyenne des pays de l'OCDE (qui elle même augmente régulièrement).

Parallèlement, les dépenses, notamment sociales de l'Etat n'ont cessé de croître. Nombre de dispositions ont été promulguées dans le but affiché de soulager la misère et de redistribuer cette fameuse richesse aux plus démunis. On a vu successivement s'améliorer l'indemnisation du chômage, augmenter les dépenses de sécurité sociale, avec notamment l'institution de la CMU, puis les lois emblématiques accordant la retraite à 60 ans, le passage aux 35 heures de travail hebdomadaires, le RMI, puis le RSA, sans compter quantité d'allocations et de subventions diverses...

Résultat, l'Etat, qui prélevait beaucoup mais qui dépensait encore plus, a accumulé une dette faramineuse, en grande partie structurelle, c'est à dire quasi impossible à résorber, tant il est difficile de revenir sur des mesures à caractère social.
Si toutefois la situation sociale du pays s'était améliorée comme promis, on serait tenté d'accorder quelque circonstance atténuante à cette stratégie ruineuse.
Hélas, c'est tout le contraire qui s'est produit, et la rengaine un tantinet démagogue, est paradoxalement plus que jamais d'actualité : "les Riches sont toujours plus riches et les Pauvres toujours plus pauvres".

Donc malgré tous les efforts, si l'on écoute aujourd'hui les politiciens, principalement dans les rangs de l'opposition, la situation n'a jamais été pire !
Pourtant tous ces gens peuvent s'accuser mutuellement, car ils ont tous peu ou prou pris part à cette séraphique dérive budgétaire.
En définitive, tandis qu'on tentait par tous les moyens de rendre moins riches les Riches, on ne parvenait qu'à appauvrir toujours plus les Pauvres... Tout en dopant par la multiplicité hallucinante des taxes et des contraintes, les fraudes en tous genres, notamment le travail au noir, lequel accentue la pauvreté apparente...

Le pire est que les candidats putatifs à la succession sont à peu près tous d'accord pour continuer sur la même calamiteuse pente ! Le seul credo entendu est grosso modo de continuer à augmenter les impôts, de taxer toujours plus fort ce qu'il reste de "Riches" et parallèlement d'augmenter les dépenses à caractère social ou destinées à provoquer une hypothétique relance de la croissance et de l'emploi...

Quant aux Gouvernants en place, bien qu'ils soient systématiquement accusés par leurs adversaires de faire le jeu des plus fortunés, force est de constater qu'ils restent globalement sur la même politique. Étrangement d'ailleurs, moins il y a de différences entre les politiques proposées, plus les attaques se radicalisent...
Les quelques timides et peu convaincantes remises en cause du système, amorcées en début de mandat par Nicolas Sarkozy, ont été progressivement invalidées.
Au motif de la crise, le Chef de l'Etat, tout comme ses prédécesseurs, fait le contraire de qu'il soutenait mordicus, en risquant de s'aliéner une partie de son électorat naturel, sans rien gagner en face... Le pire étant que même ces idiots de "Riches" semblent le contredire !
Mais pour quelle raison ce qui devait marcher avant la crise deviendrait inopérant pendant ? Y a-t-il réaction plus stupide et désastreuse après l'échec d'une démonstration, que de jeter aux orties les théorèmes sur lesquels elle tentait de s'appuyer maladroitement ?
Une chose est sûre : la politique de relance et de dépenses tous azimuts est comme c'était prévisible, un échec cuisant.
Quant à la crise elle n'est pas vraiment survenue de manière inopinée. C'est une évidence criante, sauf pour les aveugles : il s'agit de la faillite de l'Etat Providence, et on peut dire qu'on a tout fait pour qu'elle arrive.

Ne serait-il pas enfin temps d'essayer quelque chose de vraiment différent ? Avant que tous les riches, et les moins riches, soient devenus définitivement pauvres...

illustration: Job et sa femme, par Latour.

28 août 2011

La foire aux taxes, et aux dinosaures...

La France, dans un monde secoué par une crise qui dure, démontre une fois encore sa singularité, et une étonnante propension à l'incohérence et aux chimères.

La publication récente d'une supplique signée par 16 personnalités fortunées appelant à payer plus d'impôts est le signe irréfutable de cette curieuse inconstance (Nouvel Obs).
Il est impossible que ces gens ignorent la vanité d'un tel appel, et surtout l'inefficacité qu'aurait l'alourdissement de la fiscalité "raisonnable" qu'ils proposent. Proposition d'autant plus absurde d'ailleurs que certains d'entre eux demandèrent à bénéficier du bouclier fiscal, et même furent accusés d'évasion fiscale... D'ailleurs on peut s'interroger sur la raison qui pousse ces gens à exprimer aussi bruyamment leur envie d'être davantage ponctionnés. Pourquoi ne donnent-ils pas spontanément l'argent qui leur est manifestement superflu et qui ferait tant de bien au pays selon eux ?
Est-ce le souci puéril d'obtenir la garantie que les autres seront également mis à contribution ?
Ou bien, à la manière des aristocrates de la nuit du 4 août votant l'abolition des privilèges, espèrent-ils se donner une image avant-gardiste en anticipant la fatalité, et en montrant leur empathie avec le peuple ?

Peu importe après tout. Ce qui devait arriver arriva. Le gouvernement s'est empressé d'exaucer leur vœu. Les "Riches" (plus de 500.000€ de revenus annuels) qu'on venait à peine d'exonérer en partie de l'ISF, viennent de récolter un prélèvement "exceptionnel" de 3% qui va les réjouir. A moins qu'à l'instar des bourgeois rassis du PS, ils ne trouvent pas cela suffisant...

Avec la suppression de l'insane et volatile bouclier fiscal, avec l'augmentation des taxes sur les plus-values immobilières, sur les revenus du capital et de l'épargne, et la remise au goût du jour de la vieille lune représentée par la taxe sur les transactions financières, c'est un vrai festival !
Ainsi Nicolas Sarkozy aura consciencieusement détricoté la quasi totalité de son fameux "paquet fiscal", dit encore loi TEPA.
Pour un revirement, c'est un revirement !
Mais ce n'est pas tout. Comme s'il en était réduit à faire les fonds de tiroirs, le gouvernement continue de raboter opiniâtrement les niches fiscales qu'il avait lui-même savamment élaborées. Sur les heures supplémentaires, avec une logique de savant Cosinus, il reprend d'une main ce qu'il avait donné d'une autre. Et tous azimuts, il ajoute des taxes aux taxes : sur les Mutuelles de santé, sur l'alcool, le tabac, et même les billets d'entrée dans les parcs de loisir, ou les sodas "avec ajout de sucre" (sic) !
Résultat sur deux ans, 12 milliards d'euros grappillés sur la richesse nationale (et non économisés comme on voudrait le faire croire). Face aux 1600 milliards de la dette, ça laisse encore de belles perspectives. D'autant qu'elle s'est récemment alourdie de 15 milliards supplémentaires pour sauver la Grèce, et qu'il faudra sans doute y ajouter les conséquences de l'augmentation du chômage, de l'inertie durable de la croissance, elle-même sans doute aggravée par le poids de ces nouvelles contributions.

Pendant ce temps, avec des taux de prélèvements obligatoires inférieurs de 10 points par rapport à la France, et sans ISF ni taxation exotique, l'Allemagne a presque totalement résorbé son déficit (moins de 1,5% du PIB prévu en 2011 contre au moins 6% pour la France).
Et pendant ce temps les "dinosaures" du Parti Socialiste tiennent leur université d'été. Rescapés de la préhistoire, c'est en tout cas comme ça que les voit le magazine The Economist cette semaine. Il faut dire que la crispation idéologique dont ils font preuve en chœur (en dépit de féroces haines mutuelles) illustre bien l'adage qui veut qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas. C'est le grand soir fiscal qui est promis aux derniers ci-devant riches, par François Hollande, le retour à la retraite à 60 ans et davantage de fonctionnaires par Martine Aubry, l'interdiction des stock-options, de la "spéculation sur la dette" par Ségolène, et pour finir, la dé-mondialisation claironnée par Montebourg, En résumé, "Plus de taxes mais pas moins de dépenses est leur credo". Seul Manuel Valls échappe à ce jugement. Mais il lui manque le charisme...

Face à la crise et à quelques mois de l'élection présidentielle la richesse du débat et l'originalité des projets a donc de quoi rasséréner. D'autant qu'en France, c'est maintenant devenu une tradition que de faire une fois élu, le contraire de ce qu'on avait annoncé...
Comme dirait l'autre le Progrès fait rage, et le futur ne manque pas d'avenir.


Illustration : Les diplodocus par Mathurin Meheut

25 août 2011

Réflexions sur la beauté

Le mystère de la beauté est un des plus excitants qui soient. Y a-t-il seulement un être doué de conscience qui puisse y rester totalement insensible ? Imprimé au plus profond des fibres de l'être humain, il ne cesse de l'interroger, tout en provoquant son émerveillement. Pourtant, toute tentative d'analyse objective ou de démonstration logique se brise sur ce mystère, comme la houle acharnée sur les rochers impassibles. La beauté s'éprouve, elle ne se prouve pas disait le vénérable Kant.

Qu'est-ce donc que la beauté ?
Un vers du poète anglais John Keats fournit à mon sens une réponse magnifique, dans son évidente simplicité : "A thing of beauty is a joy for ever..."
Ainsi la beauté, tirée du réel (a thing), est conçue comme une source de joie, révélant par là même, l'expression de l'harmonie liant l'être humain au Monde. Quelque chose entre le Tao des Chinois, le Nirvana des Hindous, ou bien la béatitude chrétienne, ou encore la sérénité du sage. En d'autres termes, la beauté est au cœur de la problématique existentialiste, qu'on ne saurait mieux exprimer que par les mots du philosophe Schelling : "à travers l'Homme la nature ouvre les yeux et s'aperçoit qu'elle existe..."
Car sans nul doute, la beauté a besoin du regard de l'Homme pour avoir un sens. A quoi rimeraient de belles choses s'il n'y avait aucune intelligence capable de les apprécier ? On pourrait même aller plus loin, en affirmant qu'ici bas, seul l'Homme est en mesure de conférer à la beauté sa plénitude, en l'élevant au sublime. L'Homme donne son sens au monde et la Beauté donne son sens à l'Homme...

Pourquoi la Beauté est-elle si bouleversante ?
Kant encore lui, avait longuement porté son attention sur cette question et sur la double problématique du beau et du sublime qui la sous-tend, en précisant d'emblée ce qui les distingue : "Le beau charme, le sublime émeut" (Observations sur la nature du Beau et du Sublime). Le beau, isolé, ne serait en définitive qu'une aimable sensation, tandis que le sublime pourrait dans certaines circonstances n'être que de l'effroi. "Le jour est beau, la nuit est sublime" écrivait-il pour préciser sa pensée. Autrement dit, si les deux se renforcent mutuellement, tout ce qui est beau n'est pas sublime, et tout ce qui est sublime n'est pas nécessairement beau.
Une grande solitude a quelque chose de sublime sans être à proprement parler, belle. Un doux paysage champêtre dégage une indéniable beauté sans être sublime.
D'une manière générale, le plus fabuleux des spectacles donnés par la Nature n'est au mieux qu'une belle image : c'est la sensibilité du spectateur qui lui apporte la note sublime.
Seule l'association du beau et du sublime est donc vraiment bouleversante. Et c'est le propre du génie humain que de pouvoir catalyser cette alchimie, en donnant à ce qui est naturellement beau, la force du sublime.
Ainsi des notes de musique vont s'ordonner sous la volonté de Jean-Sébastien Bach pour donner le chef-d'oeuvre représenté par les variations Goldberg. Ainsi des pierres extraites laborieusement d'une carrière vont être sculptées et assemblées pour former une cathédrale. Ce qui peut faire dire à Saint-Exupéry qu'une telle construction "est bien autre chose qu'une somme de pierres. Elle est géométrie et architecture. Ce ne sont pas les pierres qui la définissent, c'est elle qui enrichit les pierres de sa propre signification". Le travail humain et la magie de l'inspiration transforment la beauté naturelle de la matière en quelque chose de sublime, auquel ils donnent une dimension tragique : "On meurt pour une cathédrale, non pour des pierres " (Pilote de Guerre)

Cette dernière réflexion est révélatrice de l'essence du sublime. C'est ce par quoi la conscience mesure sa fragilité et sa finitude, et ce par quoi elle tente de s'élever au dessus de sa condition, de voir au delà du réel. C'est aussi le terrible vertige qui effrayait tant Blaise Pascal face au "silence éternel des espaces infinis". De fait, lorsque le terme de sublime est évoqué la mort n'est pas loin, ou en tout cas on sent la prégnance de l'indicible.

Ce frisson transcendant explique sans doute pourquoi on est souvent tenté de voir dans la beauté la manifestation de Dieu. Voire d'en faire une preuve de son existence.
Hélas, pas plus que le Bien, la Beauté ne révèle véritablement Dieu.
Car comme le Bien, et comme tant de choses ici bas, le Beau ne peut s'apprécier qu'au sein d'antinomies. Il est en effet impossible de l'imaginer sans son triste envers, la laideur. Et si Dieu était dans la beauté il serait également dans la laideur ce qui serait une aporie.
Et a contrario, ne pourrait-on alors gloser sur la beauté du diable ? Plus fort encore, ne dit-on pas non sans raison, que l'enfer est pavé de bonnes intentions ?

Nous ne pouvons exciper du beau pour attester du divin, et pas davantage statuer sur l'existence de Dieu car nous ne savons en définitive pas de quoi il s'agit, ni de quoi il pourrait être fait. "Dites moi comment vous définissez Dieu et je vous dirai s'il existe" expliquait Einstein ... "Donnez moi la matière, j'en ferai sortir un monde" avait de son côté affirmé Kant… Ces deux savants amènent non sans malice, le raisonnement à son point de rupture : personne ne peut définir Dieu, personne ne peut expliquer par quel sortilège se crée la matière.

Le mystère originel reste donc entier et la Beauté, au mieux, n'est qu'une voie, un passage. En y ajoutant le sublime, l'homme lui donne une direction, et en fait une espérance. Depuis l'antiquité, on sait bien que c'est le seul trésor laissé aux humains pour faire face aux fléaux, calamités, et misères dont ils ont hérité après que Pandore a laissé s'échapper le contenu de sa boite...


illustration : Pandore

17 août 2011

Ontologie florale



















Le long des grandes avenues
Les marronniers pleurent des fleurs
Tandis que des oiseaux piailleurs
S'ébrouent en tous sens dans les nues.

Les pétales jonchant les rues
Indiffèrent ces persifleurs
Alors qu'ils vibrent dans nos cœurs
Tel l'écho de vies disparues.

C'est un air de fatalité
Qu'a cette averse de pluie blanche
Où plane la mortalité

Mais pour le thyrse sur sa branche,
Qu'y a-t-il de plus important :
Être, ou fondre dans l'air du temps ?

16 août 2011

Promenons-nous dans les bois

C'est un fait, l'été n'est pas vraiment beau. Les experts, qui trop souvent voudraient plier la réalité du monde à leurs fantasmes, nous l'avaient pourtant annoncé caniculaire et particulièrement sec.
Résultat, les températures sont vraiment fraîches et le soleil bien timide. Il pleut souvent, et rarement on aura vu la campagne aussi verte en plein mois d'août ! En Charente Maritime notamment, ou la période estivale transforme habituellement l'herbe en aride paillasson, les prairies sont grasses et denses et on sent la terre imprégnée d'humidité. A quelque chose malheur est bon, l'année s'avère faste pour les champignons. Quelques journées ensoleillées alternant avec de fréquentes ondées ont fait sortir dans les bois des myriades de ces curieux végétaux chapeautés.
A défaut de pouvoir aller à la plage, des bataillons d'amateurs en goguette ont investi le moindre bosquet, à la recherche des rois du genre: les cèpes.
Très gourmet en la matière, mais peu intéressé par la cueillette, j'ai cédé à cet engouement qui a pourtant dit la Presse, causé pas mal d'intoxications et fourni une clientèle imprévue aux hôpitaux...
Émoustillés par l'abondante récolte de voisins aguerris, qui fort aimablement nous ont permis d'y goûter, et déniaisés par leurs explications rassurantes, nous nous sommes peu à peu enhardis à aller nous mêmes en quête de ces excellents comestibles.

Il est assez aisé de différencier les bolets, dont les cèpes font partie, de tous les autres champignons. Un simple coup d'oeil sous le chapeau permet de distinguer deux grands types de structure : l'une est faite de tubes verticaux qui donnent un aspect spongieux à la chair, l'autre est composée de lamelles radiées.
Dans le premier cas, il ne peut s'agir que de bolets, dont aucune variété n'est vraiment dangereuse. Tout au plus immangeable lorsqu'il s'agit de bolets amers, ou bien responsable de troubles gastro-intestinaux passagers lorsqu'il s'agit du fameux bolet de Satan. Aspect, couleur, odeur et bleuissement au contact permettent en théorie de faire la différence entre le bon grain et l'ivraie, mais ce n'est pas chose aisée, surtout si le suspect a déjà un peu vécu. Tout se confond plus ou moins dans un brunissement général et une vague odeur de tourbe. Par prudence, nous écartons les trop vieux individus surtout lorsque nous y distinguons des teintes rouges ou rosées, une odeur peu plaisante et un virage sombre de la chair à la pression du doigt.
Restent normalement les bons cèpes dont le paradigme le plus recherché est celui dit "de Bordeaux" : couvercle arrondi d'un beau brun régulier, chair serrée, ferme et bien blanche, parfum délicat de sous-bois. Dans la poêle, avec un peu d'ail, ils donnent des fricassées savoureuses dont on ne lasse pas, surtout si on les accompagne d'une bonne viande et d'un vin un peu capiteux...

Les promenades en forêts sont donc un recours assez excitant lorsque la météo reste maussade. Attention toutefois. Les champignons vénéneux ne constituent pas le seul danger de ces asiles ombragés. Non pas qu'il faille craindre quelque bête agressive. Sangliers, biches et gibiers de toutes sortes ont tôt fait de fuir à l'approche des bipèdes fouineurs que nous sommes. Tout au plus rencontre-t-on d'inoffensives araignées dans les toiles desquelles la tête a une fâcheuse tendance à s'emberlificoter.
Il faut compter en revanche avec les branches pointues dont sont hérissés les taillis. Avec les piquants des aubépines et ceux des ronces, ils écorchent les imprudents court vêtus et risquent de blesser douloureusement les yeux non protégés par des lunettes.
Ah si, j'oubliais, de microscopiques ennemis menacent réellement les promeneurs. Il s'agit des tiques qui ont la curieuse habitude de se laisser tomber des feuillus et de s'accrocher à toute peau rencontrée durant leur chute. C'est à peine si l'on prête attention à ces parasites minuscules qui vous piquent à la manière de moustiques et qu'on prend facilement pour une croûte de grattage au centre d'une éruption prurigineuse. A bien y regarder ce petit point noir de la taille d'une tête d'épingle constitue une excroissance mobile sur le point de se détacher mais qui ne s'en va jamais...
Le problème est que cet animalcule tenace, en plus des démangeaisons qu'il provoque en vous suçant le sang, est capable d'injecter une bactérie assez malfaisante répondant au nom barbare de Borrelia Burgdorferi. Celle-ci est responsable de symptômes variés allant du simple syndrome grippal à la méningo-radiculite (heureusement sensible en général aux antibiotiques) !
De retour de notre dernière promenade, je m'en suis trouvé deux que je n'ai réussi à identifier qu'en les prenant en macro photo après les avoir extirpées à l'aide d'une pince à épiler. Je n'ai plus qu'à espérer que celles-ci étaient saines sans quoi je suis bon pour la maladie de Lyme. . .

13 août 2011

Plus d'Europe, ou plus d'Europe ?

A mesure que l'Europe s'enfonce dans la crise, et que les uns après les autres en cèdent les maillons, on perçoit de mieux en mieux la fragilité de cette chaîne, sans vraie homogénéité ni cohésion.
Si l'on fait le compte des pays encore en mesure de secourir les autres, on ne trouvera plus guère que l'Allemagne et la France ! Encore faut-il garder à l'esprit que la situation de cette dernière semble de plus en plus précaire. La croissance y est léthargique, le chômage élevé, la dette colossale. Facteur aggravant, aucun véritable effort pour réduire les dépenses publiques n'a été produit et malgré une fiscalité parmi les plus lourdes du monde, le déficit budgétaire est devenu une affligeante habitude depuis plus de 30 ans, atteignant une profondeur inquiétante. Pire, on ne voit guère le moyen d'inverser la tendance eu égard aux discours irresponsables, démagogues ou franchement utopistes de la plupart des dirigeants politiques.
L'Allemagne quant à elle, fait penser à une fourmi au milieu de cigales. Elle a consenti beaucoup de sacrifices pour réunir ses deux moitiés séparées par le communisme (sans demander la participation d'autres pays). Grâce à sa rigueur et à une conscience aigue des réalités, elle bénéficie aujourd'hui d'une forte croissance et d'une réduction significative de ses déficits. Elle reste malgré tout très endettée et ne pourra accepter sans contrepartie sérieuse de risquer d'altérer sa bonne santé actuelle.

C'est le mérite de Nicolas Sarkozy il faut le reconnaître, d'avoir réussi, en dépit de la faiblesse de sa position, à maintenir un axe fort Paris-Berlin. Et même de donner l'apparence d'un jeu égal avec le voisin d'outre Rhin.
Il serait pourtant illusoire d'imaginer que cette situation puisse perdurer très longtemps. Ni les coûteux plans de relance, ni les récents plans de sauvetage n'ont eu l'effet escompté et les ressources mobilisables deviennent de plus en plus virtuelles. Le dernier renflouement de la Grèce a alourdi la dette publique française de 15 milliards d'euros. Le comblement des dettes par la création d'autres s'apparente de plus en plus à de la cavalerie.

Au moment présent, plus que jamais l'Europe est au pied du mur.
La preuve est faite qu'elle ne peut plus affronter les périls en ordre dispersé. Elle ne peut plus s'abandonner à cette tiède cacophonie d'intérêts divergents, régie par une froide et tatillonne bureaucratie normative, dont le seul but semble être de distribuer des subventions.
Si le concept a un sens, il est grand temps que la Nation Européenne devienne autre chose qu'une simple façade. Et qu'elle réponde enfin a un dessein ambitieux, cohérent et solidaire.
Laissons de côté les oiseaux de malheurs qui réclament ou prophétisent la fin de l'euro et le retour des nations souveraines. Il est certain que cette issue ferait beaucoup plus de mal que de bien à la grande majorité des pays "libérés". Hormis l'Allemagne, la plupart se retrouveraient aussitôt appauvris et le passé nous a appris les dangers représentés par l'hégémonie d'une nation au sein d'un tel chaos.
Méprisons les gens qui vitupèrent contre les marchés, et qui exigent toujours davantage de dépenses et d'impôts (pour les autres qu'eux...) Ce sont soit des nostalgiques du Grand Soir, soit des nigauds qui imaginent sans doute qu'on leur cache une corne d'abondance quelque part.
Mais ne soyons pas dupes de ceux qui préconisent comme remède miracle la mutualisation des dettes accumulées en une seule, mesurable en euros-bonds. Cet artifice très "tendance" évoque furieusement les mirifiques rachats de crédits proposés aux personnes surendettées. Mais voilà : l'économie ne ment pas, comme le soutient Guy Sorman. La dette reste là, rendue juste un peu moins douloureuse parce qu'étalée sur plus longtemps ou bien répartie sur plus de débiteurs. Cet allègement apparent est même pervers car il pousse à pérenniser l'incurie budgétaire.
Au point où nous sommes rendus, la priorité est donc d'apurer la dette et de résorber les déficits qui l'entretiennent et pire, ne cessent de la faire enfler.
La mutualisation, pour avoir une chance de réussir, implique de resserrer une fois pour toute, les boulons de cette machine un peu déglinguée qu'est d'Europe. C'est à dire de faire enfin un pas décisif vers une vraie fédération. E pluribus unum...
Cela suppose d'accepter une perte significative des souverainetés nationales, une harmonisation des politiques économiques et fiscales, et in fine, la contrainte de devoir passer sous les fourches caudines d'une autorité de réglementation et de régulation dominée par l'Allemagne.
Il est évident que cette stratégie aurait dû être mise en œuvre bien avant la crise précisément pour en prévenir la survenue autant que possible.
Est-il encore temps de procéder à cette union sacrée, c'est la seule vraie question qui vaille par les temps qui courent.
Si le défi peut être relevé, au prix, n'en doutons pas, de gros efforts et de beaucoup d'humilité, alors nous aurons plus d'Europe, sur la voie laborieuse d'une prospérité retrouvée. Si c'est un échec, alors le risque est grand qu'il n'y ait plus d'Europe du tout...