31 janvier 2007

Le livre de raison d'un roi fou


Pour tenter de sortir un peu du marais végétant et plutôt nauséabond dans lequel patauge la campagne présidentielle, je propose aujourd'hui aux personnes qui me font le grand honneur de lire ma médiocre littérature, une promenade de l'esprit un peu inhabituelle : je voudrais évoquer ce soir, au coeur de l'hiver, la vie extravagante de Louis II de Bavière (1845-1886) !
Il peut paraître étonnant de traiter un tel sujet ici.
Il s'agit d'un destin aristocratique en diable, qui paraît à mille lieues des concepts démocratiques et pragmatiques auxquels je suis si profondément attaché et que je tente d'explorer dans ce blog.
Mais il y a des choses qui ne s'expliquent pas... « Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas. »
Je suis tombé sous le charme de cet être lunatique en découvrant le portrait magnifique et désespéré que Luchino Visconti fit de lui dans son film Ludwig ou le Crépuscule Des Dieux.


Il se trouve que je viens de relire l'ouvrage étonnant d'André Fraigneau, qui servit selon toute probabilité de guide poétique au cinéaste, et qui raconte de l'intérieur si je puis dire, l'errance de cet ultime représentant des monarques de droit divin, égaré à la lisière de la civilisation technique et industrielle.
Et cette lecture fait remonter une nuée de souvenirs éblouis.
Ce livre de raison d'un roi fou, conçu comme un journal intime, retrace l'itinéraire magique de ce « règne pur », enchâssé dans la neige et dans la glace, ivre d'horizons montagneux, empli de l'indicible clameur wagnérienne, en quête d'un absolu de beauté.

Ce roi était-il fou ? La question ne sera probablement jamais tranchée tant sa folie toucha souvent au sublime, et tant elle interrogera longtemps encore du haut de ses châteaux extravagants, la médiocrité du quotidien, faite de banalité et de confort.
De quelqu'un qui se prend pour un roi, on dit qu'il est fou; mais Louis II, si d'aucun le jugent fou n'en était pas moins roi, doté malgré lui de fantastiques pouvoirs : « Je ne connaissais pas la force de mon coeur, ni que ma puissance de sentir fût sans limite. »
Ce fatum vertigineux qui échut à cet enfant de la Lune, sans qu'il l'ait demandé, il le prit très au sérieux. Et il fit le serment de l'accomplir de manière exemplaire.
Louis fut amoureux intransigeant de la beauté. Comme il eut le malheur de n'être pas doué pour la création artistique, mais qu'il bénéficia du privilège d'être roi, il voulut que son règne fusse donc l'apothéose de l'art : « Sous tous les cieux, dans toutes les races, les hommes pourront parvenir par la liberté réelle à une égale force, par la force au véritable amour, par le véritable amour à la beauté. Et la beauté active, c'est l'art. »

Il se vit en messie de l'Art, avec Wagner comme instrument de son ambition. Et puisqu'à l'Art il faut au moins des palais, il décida d'être bâtisseur comme Louis XIV. Si possible en surpassant en magnificence son modèle.
Mais cette quête se révéla vite insensée car elle le conduisit à chevaucher en dehors des voies de la sagesse. Elle l'écarta inéluctablement de la réalité. En faisant des cimes de l'esprit son royaume, il se condamna à mépriser tout ce que sa charge comportait de trivial. Il épuisa son entourage à force d'exiger d'eux ce qu'ils ne pouvaient donner tout en raillant la mesquinerie de leur existence.
Ses ministres le lachèrent bien sûr, mais aussi Wagner, l'Ami comblé qui le trahira, ses valets qu'il choisissait pour leur beauté et pour lesquels il éprouvait une trouble attirance, et même Elisabeth sa cousine adorée, qui le comprit, mais qui refusa de l'accompagner dans son odyssée féérique.
Il finit par répudier l'acteur Kainz dont il s'était entiché jusqu'à lui faire réciter jour et nuit et en tous lieux les grands classiques, mais dont il ne supportait plus la lassitude et la fatigue trop humaines : « avec ce visage malingre, banal, éperdu, je prenais congé pour toujours de l'humanité courante, celle qui s'efforce vers le meilleur, retombe recommence, émeut, irrite, se croit sauve vis-à-vis du Ciel et pavera l'Enfer, jusqu'à la fin du Monde, de ses bonnes intentions. »
Il comprit sans doute la déchéance vers laquelle il était irrémédiablement attiré, et selon l'opinion de Fraigneau, il se reprocha même de s'être abandonné à la malédiction : « Je ne suis plus qu'une poussière d'éclats brisés où rien ne se réfléchit plus et plus dangereux qu'un poison ou qu'une arme. Cette poudre de glace, brillante et coupante, ne sait plus que détruire. Par un bénéfice bizarre, elle est indestructible. Satan, c'est peut-être, au creux du Monde, au creux de l'infini, une pincée de verre pilé. »
Cependant, au moment de basculer dans l'infini, c'est l'espoir de rédemption qui fut le plus fort : « Je me sentirai réintégré, absous, admis. Et comme le promet Platon, je pourrai voir à la fin le soleil, non seulement dans les eaux et dans les objets où il se réfléchit, mais lui-même, à la place où il se trouve. »


Louis II qui avait 41 ans à peine, fut retrouvé noyé, avec son médecin le docteur Von Gudden, dans le lac du château de Berg où il avait été interné à peine 48 heures auparavant...

Il ne fut pas vraiment un mauvais roi puisqu'il n'avait aucune répugnance à déléguer les tâches dans lesquelles il ne s'estimait pas compétent. Il avait en horreur la guerre, et accepta de bonne grâce le grand dessein de l'unification allemande, sous la férule de Bismarck.
S'agissant de son parcours artistique, le bilan en fut plutôt éclatant. Il procura à Wagner toutes les facilités dont il pouvait avoir besoin pour exprimer son talent, il parsema son petit pays d'incroyables ouvrages architecturaux qui le ruinèrent temporairement mais qui font sa fortune touristique aujourd'hui encore : le charmant pavillon baroque de Linderhof et sa grotte romantique rococo, le monumental Herrenchiemsee aux proportions versaillaises, et l'inexpugnable nid d'aigle Neuschwanstein où il se retrancha avant d'être destitué.
Paul Verlaine fut sensible à la passion de Louis II, à son rêve inaccessible, qu'il évoqua dans un sonnet :
Roi, le seul vrai roi de ce siècle, salut, Sire,
Qui voulûtes mourir vengeant votre raison
Des choses de la politique, et du délire
De cette science intruse dans la maison,
De cette science, assassin de l’Oraison
Et du Chant et de l’Art et de toute la Lyre,
Et simplement ,et plein d’orgueil en floraison,
Tuâtes en mourant, salut, Roi ! bravo, Sire !
Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi
De ce siècle où les rois se font si peu de choses,
Et le Martyr de la Raison selon la Foi.
Salut à votre très unique apothéose,
Et que votre âme ait son fier cortège, or et fer,
Sur un air magnifique et joyeux de Wagner.

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