A bientôt 85 ans, Bob Dylan continue inlassablement de parcourir en chantant les scènes internationales.
Pourtant, il lui arrive de s’arrêter pour consacrer un peu de son temps à d’autres projets.
Un jour il se fait peintre, un autre ferronnier, et un autre encore, distillateur de whisky. A quelque moment perdu, il propose l'interprétation d’un vieux standard folk (Don’t fence me in) pour nourrir la BO d’un film consacré à Ronald Reagan (totalement ignoré des critiques et du public…).
En 2021, l’épidémie de COVID-19 l'épargne mais le contraint pour un temps à rester comme tout un chacun confiné.
Il ne reste pas inactif pour autant. L’idée lui vient de réenregistrer quelques-unes de ses chansons, parmi les plus anciennes.
S’entourant d’amis choisis, il réalise alors une petite session intimiste que la cinéaste Alma Har’El va immortaliser dans un clair obscur noir et blanc très travaillé.
La scène se déroule dans un bar virtuel aux relents interlopes rappelant la pochette de son dernier album Rough and Rowdy Ways, sorti en 2020. Le film est intitulé "Shadow Kingdom", sous-titré "The early songs of Bob Dylan”.
Et, un petit miracle se produit. Les chansons sont transfigurées par cette ambiance crépusculaire. L’accompagnement est déroutant, sans batterie ni percussion, rythmé par une contrebasse chaleureuse et puissante, un accordéon nostalgique, des guitares acoustiques juste interrompues par quelques riffs électriques cinglants, et naturellement l’emblématique harmonica... Le tout est délivré dans une savante pénombre par des musiciens masqués*. Devant eux, un public minimaliste navigue entre les fumées de cigarettes, les vapeurs de Bourbon mêlées à la mousse des bières, s'ébaudissant en danses languides.
Le chanteur est là, silhouette efflanquée de desperado sur le retour mais vêtu avec un chic simple et très personnel. Sa longue veste est rehaussée de quelques sequins dorés et de chamarrures dessinant des arabesques élégantes, un tantinet précieuses.
Le visage est émacié, nimbé d’un voile hirsute arachnéen et creusé de ravines témoignant du passage tragique des ans, mais le regard est intense. On y devine des bleuités métalliques tandis que la voix s’échappe de ce visage torturé non sans quelques écorchures. Malgré les raucités, les intonations ont des accents poignants. Le héros est fatigué, revenu de tout, porteur sans doute d’amères désillusions. Mais de lassitude point. La rage de vivre est intacte tout comme le besoin impérieux de toujours chanter pour ne pas avoir à pleurer.
Comment résister au charme envoûtant de cette exquise rocaille vocale qui vous emplit les oreilles en même temps que l’esprit, faisant sortir de la nuit tant de souvenirs en les illuminant d’un jour nouveau. Entre autres, Most likely you go your way and I’ll go mine, I’ll be your baby tonight, Watching the river flow, Just like Tom thumb’s blues, It’s all over now baby blue, Pledging my time, To be alone with you, défilent comme autant d’extases tendrement revisitées. Le point d’orgue de cette session reste évidemment cette version renversante de Forever young. Comme si ce vieillard à l’allure frêle et chenue, crispé dans l’ombre sur sa guitare, sublimait les ravages du temps dans une supplique désespérée adressée à l'éternelle jeunesse de l’âme…
* Musiciens crédités au générique : Alex Burke, Janie Cowen, Joshua Crumbly, Buck Meek, Shahzad Ismaily


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