La Nuit Catalane débute dans le train Lausanne-Paris. Lorsque le convoi s’ébranle, le narrateur est assis face à face avec une dame, ce dont il se réjouit intérieurement : “Belle, belle, jolie, curieuse. La fortune compensait d'un coup les déceptions de tant d'autres départs où c'est la femme avec laquelle on eût souhaité voyager qui reste sur le quai, tandis que prend place près de vous le monsieur qui l'accompagnait, sans qu'on ait pu, jusqu'au dernier moment deviner lequel partirait, tant ils étaient tous deux également émus, pleins d'élans et habillés d'une étoffe de fantaisie.”
Se présentant mutuellement l’un à l’autre, il apprend que cette femme aussi pulpeuse qu’extravagante s’appelle Remedios, et qu’elle est une sorte de pasionaria gaucho-anarchiste espagnole. Elle est en plein deuil de son compagnon Ruig, leader politique révolutionnaire tué par la police.
Il s’entiche immédiatement de cet être au charme magnétique et se met en tête de la suivre dans ses pérégrinations jusque dans Barcelone, espérant plus ou moins confusément qu'elle se donne à lui, ne serait-ce qu’une nuit.
Mais la belle, aussi captivante soit-elle, ne se livre qu’à demi et ne révèle que des fragments de ses aventures périlleuses. Elle lui échappe sans cesse et le jour où ils se donnent enfin un vrai rendez-vous, son soupirant l'attendra en vain, avant d'apprendre pourquoi elle lui a posé un lapin…
La Nuit Turque, comme la précédente, commence dans un train et se situe en 1918. Il s’agit cette fois du Simplon-Orient-Express, en route vers le Sud. Celui-ci “traînait dans la nuit son public tri-hebdomadaire. Le même, toujours. Les couturières françaises et les modistes, moins âgées, rentraient à Constantinople après un voyage de réassortiment ; à Laroche, le parfum de Paris se dispersa tandis que réapparurent les odeurs tenaces d'Orient : la rose et la bergamote poivrée.”
L'action démarre lorsque le convoi arrive à son terminus, Constantinople (avant qu’elle devienne Istanbul). Ce n'est qu'une étape pour le narrateur, qui y fait halte, avant de prendre le bateau, dans un hôtel du quartier historique de Péra.
Rien ne prêtait à s'y reposer agréablement a priori :“L'hôtel était intolérable, orné de faces veules, bouches molles, nez gras, mentons fuyants, paupières de crêpe charbonnées, yeux coupants de Péra. L'orchestre partait comme un coup de feu, jouant des valses aux divans du fumoir couverts de faux Boukharas, aux lampes de mosquée faites de bouteilles à soda, à l'état-major grec, palikares anglomanes, tout en galons d'or et en poils noirs. Les portes-revolvers étaient gardés par des boys-scouts juifs. On m'indiqua, pour y dîner, les restaurants russes.”
C'est alors que le voyageur rencontre Anna, réfugiée russe, qui opère comme serveuse. Le courant passe, un dialogue s'établit. Elle révèle qu'elle a fui les désordres qui secouent son pays. Elle est en plein désarroi mais garde un petit espoir: “La Russie ne peut pas mourir, peut-être le malheur lui forge-t-il en ce moment une âme nouvelle, plus grande et plus pure?”
Hélas, sur le port, “les Russes, par groupes, causaient, lisant les dépêches, annonçant l'arrivée des paquebots de Crimée. Tous ensemble venaient se pencher au bord de cet abîme sans fond qu'est la Russie rouge d'où ne parviennent que des cris, des coups de feu, des claquements de fouet et jamais aucune nouvelle de ceux qui y sont enfermés, aucune lueur d'espoir.”
Consciente qu’elle ne reverra jamais son pays, Anna confie à son interlocuteur qu'elle ne restera pas là où son infortune l'a conduite : “J’irai à Paris pour moi toute seule. ..”
La Nuit Romaine est évidemment italienne. Le narrateur se trouve dans la Capitale où il rencontre une vieille amie, en villégiature. L’ambiance est un peu déconcertante : “Dans le jardin de l’hôtel, des chats chantaient. Un chien les accabla d'aboiements puis revint, tendant une langue bleue, d'avoir mangé des mûres ou des stylographes.”
La dame, en partance prochaine, demande à son ami de prendre sous sa protection, sa nièce Isabelle, jeune femme délicieuse mais un brin fantasque.
Le fait est qu'elle est très libre et fort peu farouche : “le soir même de notre première rencontre, au théâtre Valle, elle me dit que j'avais l’air d'un sycomore et nous fûmes l'un à l'autre dans la voiture qui la reconduisait chez sa mère.”
“Isabelle m'avoua peu après qu'elle ne négligeait en aucune occasion ce don spontané de sa personne.”
La frivolité, l’insouciance et l’amour de la liberté de la jeune femme rendront la tâche de chaperon difficile à son compagnon occasionnel, et fatalité oblige, un jour, ou plutot une nuit, un drame surviendra…
La Nuit des Six Jours relate, à Paris, la rencontre du narrateur avec Léa, amoureuse du coureur cycliste Petitmathieu, participant à un compétition s'étalant sur plusieurs jours. Au long des étapes de l’épreuve, une complicité naît évidemment avec celui qui se trouve sur les lieux par curiosité mais dont le regard est attiré par cette troublante aficionado en jupon. Bientôt, une vraie idylle naît sous les yeux du coureur un peu jaloux mais peu regardant tant il est préoccupé par sa course. Ce qui est attirant chez elle, “ce n'était pas son dos lacté, sa robe de jais, tremblante pluie noire, un excès de bijoux d'onyx, dont des yeux étirés et noués aux guignes de l'oreille”, étonnamment, “c'était plutôt son nez aplati, le bondissement de sa poitrine, son beau teint juif de vigne sulfatée, cet isolement un peu louche.”
Au cours d’un moment intime, le narrateur ne peut s’empêcher de s’interroger sur le contraste physique opposant Léa et son prétendant à vélo :”Tant de peau douce, apaisée de baumes, lavée d'onguents, tant de bijoux, de mets précieux, de teintures, de drogues, de tendresses, au service de ces cuisses velues, fortes, comme des bielles…”
Après bien des pédalages et quelques rétropédalages si l’on peut dire, la belle sera sur le point de céder à son soupirant, le sixième jour, se délestant presque furtivement d’un “Je suis à toi”.
Contre toute attente, le céladon se dérobe alors, comme mu par un sursaut de conscience, et répond en la caressant : “Rien ne pouvait me faire plus de plaisir hier encorent. Et peut-être demain. Mais aujourd'hui tout mon cœur est ici : je suis la proie d'une seule pensée qui est la victoire de Petitmathieu. Je ne m'appartiens pas ; vous non plus. Nous sommes devenus une partie du vélodrome, un instant de la course, l'attente de la victoire.” Reste à savoir si ce scrupule signe la fin d’une aussi tendre romance…
La Nuit Hongroise est la plus courte, peut-être aussi la plus tragique. Faite encore de voyage et d’hôtel, cette fois, de Vienne à Budapest. Le narrateur et son ami Jean sont au début de leur périple, lorsqu’ils font la connaissance de Zaël, jeune fille découverte dans un bar-cabaret où elle officiait comme danseuse. Elle se livre facilement. Elle est juive, originaire de Pesth, partie est de Budapest. Tout en elle suggérait une jeunesse encore fragile, mais pleine de promesses : “elle maintenait avec peine et sans équilibre sur sa chaise un corps de sylphe israélite, sans poitrine, avec une peau précieuse, le dos rond, et des mains nerveuses et pratiques, trop formées pour leurs dix-sept ans.”
Souhaitant ardemment rejoindre Pesth, pour voir son grand-père malade, elle supplie ses nouveaux amis de l'emmener avec eux, ce qu’ils acceptent volontiers. Le trajet se fera sur l’eau du Danube. Arrivés en Hongrie, ils constatent que l’atmosphère de la ville est des plus inquiétantes : “ Forts de l’impuissance des autorités, des bandes d'officiers sans solde tenaient les rues, rançonnaient les passants, assommant les Juifs et les étrangers à coups de boudins de sable.”
On leur conseille de ne pas s’écarter, le soir, de L'hôtel.
Ayant pris sous leur aile protectrice la jeune fille, ils réservent à l’hôtel, trois chambres contiguës, Zaël se trouvant au milieu. Mais le lendemain matin, elle ne répond pas à leurs sollicitations. Zaël a disparu. Dans sa chambre règne une étrange odeur…
La Nuit Nordique, dernière du cycle, se situe probablement en Norvège, où se trouve le narrateur, au terme d’un périple passant par le Danemark et la Suède. Par curiosité, il avait répondu à une annonce intrigante vantant les mérites d’un club très spécial, géré par un certain docteur Vulpius, consacré au culte de la beauté “en costume de paradis”. Arrivé à l’endroit dit, il est très dépaysé. Dès le vestiaire d’entrée, il comprend qu’il est nécessaire de changer de tenue, et d’opter pour la plus simple qui soit :”des pancartes au mur le disaient sans doute, mais comment comprendre ces mots à visage de crapauds ou d'insectes, tout garnis de piquants, et qui portent sur le dos d'innombrables trémas comme des pustules ou des ballonnets d'air ?”
Après avoir été intronisé et initié aux pratiques de ce lieu étrange, comprenant moult exercices physiques et naturistes, ablutions diverses et pratiques dévolues à l’hygiène corporelle, il fera plus ample connaissance avec la charmante secrétaire de l'institution, répondant au doux nom d’Aïno. Il ne fallut pas bien longtemps pour qu’il tombe sous son irrésistible charme scandinave : “ma sympathie, à l'instant, appareilla. Elle avait des yeux bleus bordés de cils noirs; égaux comme les effilés d'une frange, une bouche courtoise, des cheveux courts chamarrés de reflets pâles.”
Au fil du séjour, se noue une relation virant bientôt d’amicale à sentimentale, voire davantage.
Entre autres péripéties dans lesquelles elle l’entraîne, elle veut lui faire vivre la fête de la Saint-Jean. Après une virée urbaine épique en motocyclette et side-car pilotée par l'intrépide amazone, les deux jeunes gens s’embarquent pour une île énigmatique. Peu encline au puritanisme ni à la pudibonderie, elle n’hésite pas à lui révéler alors “qu’elle aime les Français parce qu'ils ne laissent jamais les femmes tranquilles”.
Face à un tel aveu, il espère profiter de l’escapade et que la fin de la journée soit propice aux effusions charnelles, mais le Grand Nord réserve parfois des surprises : “Je la pris dans mes bras. Elle y demeura tout le reste de la nuit, c'est-à-dire dix minutes à peine, car le soleil, après une rapide ablution, s'empressait déjà.”
En introduction à cette série de nouvelles, Paul Morand, confesse avoir tenté de mieux maîtriser son imagination débordante, son vocabulaire pléthorique, et sa propension à perdre le lecteur dans le temps et l’espace. Il y est parvenu en partie, et a notamment peaufiné les portraits des personnages quasi exclusivement féminins. Il ajoute que, connaissant ou croyant bien connaître les Françaises, il voulut par ces aventures européennes savoir si elles étaient “si dissemblables de leurs sœurs lointaines”. Probablement pas en définitive, et les nuits d'amour qu'on pourrait imaginer torrides, sont peuplées de plus de mots que d'actes. N’empêche, le lecteur doit faire preuve d’opiniâtreté pour maintenir son attention pour suivre le fil en apparence décousu de sa fantaisie et s’en délecter, quitte à y revenir pour mieux s’en imprégner…