30 janvier 2026

Ubu à l'Assemblée

Par un étrange paradoxe, au sein du chaos politique et de l’impuissance législative qui règnent en France en ce moment, deux textes viennent d’être votés par l’Assemblée Nationale “à l’unanimité”.
Le dernier en date concerne la fin du devoir conjugal. Il est difficile de réprimer un soupir de dépit devant une telle mesure en forme de coup d’épée dans l’eau, relevant de l’absurdité la plus pure, dont se serait sans nul doute réjoui Père Ubu.
Plus prosaïquement, elle s’inscrit parfaitement dans les agissements de l’Etat-Providence dont Alexis de Tocqueville dénonçait avec une extraordinaire prescience “le pouvoir immense et tutélaire, absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux, qui se charge seul d’assurer aux citoyens leur jouissance et de veiller sur leur sort, en les fixant irrévocablement dans l'enfance.”
Ainsi la Puissance Publique s’invite aujourd’hui dans les chambres à coucher. Alors qu’il y a peu, elle institua “le mariage pour tous”, elle se plaît désormais à en rogner peu à peu le sens et la raison d’être, en ouvrant dans tout esprit normalement constitué, un abîme de perplexité.
Le devoir conjugal étant une notion étrangère au Code Civil, comment mettre fin à quelque chose qui n’existe pas ? Derrière ce vilain mot, s'agit-il de "l'œuvre de chair", vécue comme un pensum ? Le diable se nichant dans les détails, faudra-t-il préciser ce qu’on entend par relations sexuelles ? Où commencent-elles, où finissent-elles ? Selon quel rythme peuvent-elles être légitimement pratiquées sans abus ? Comment prouver le consentement systématique des partenaires ? A quoi bon se marier et/ou le rester si l’on est rétif à ces relations ? Et, in fine, comment espérer voir, avec de telles résolutions, le fameux "réarmement démographique" voulu par le président de la république ?
Autant de questions sortant de cette nouvelle boîte de Pandore bureaucratique, que juges, législateurs et censeurs tatillons perdront beaucoup de temps à trancher…

Peu de temps avant cet épisode grotesque, la même Assemblée Nationale s’était prononcée unanimement pour interdire l’accès aux réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans. Cette fois encore, sous couvert de bonnes intentions, on a inventé une usine à gaz, sans doute très complexe à mettre en œuvre, facile à contourner, et dans le meilleur des cas totalement inefficace pour réparer les fractures sociales déplorées un peu partout.

Le plus comique est de voir s’inscrire dans cette dérive autoritaire, des gens qui n’avaient autrefois que la libération des mœurs à la bouche et colportaient avec arrogance le slogan “qu’il est interdit d’interdire”…
Le pauvre Montesquieu n’a pas fini de se retourner dans sa tombe, lui qui affirmait que “les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires”.

illustration : Gens de Justice par Daumier

24 janvier 2026

Grateful Memories

Il est bien loin le temps (de 1965 à 1995) où le groupe Grateful Dead enchantait les scènes musicales américaines et internationales et faisait les beaux jours du Flower Power, mâtiné de parfums beatniks et hippies. En France, il n’était pas au top des hit parades mais il pouvait compter sur le soutien sans faille de ses aficionados, les Deadheads comme on les appelait.
Aucune autre formation ne déployait autant de charisme, porté en grande partie par le leader Jerry Garcia, à la silhouette barbue et joviale de Santa Claus, débordant de gentillesse et de générosité.
Auteur, compositeur, chanteur et guitariste, il avait tous les talents et son aura rayonnait sur toute la West Coast et bien au-delà. Au gré de mélodies accrocheuses, un tantinet planantes, ses riffs étincelants flirtaient avec le wah wah, le blues, le folk et le rock & roll et plongeaient les auditoires dans une sorte d’envoûtement collectif, fait de joie et de bien-être proche de la béatitude. Une vraie magie ! Jerry incarnait mieux que quiconque l’esprit de son époque, débridée, ivre de liberté. Autour de lui, ses compagnons, en parfaite cohésion, ne déméritaient nullement. Parmi les membres fondateurs, Phil Lesh tenait la basse avec une dextérité savante, Bob Weir, chanteur également, fournissait une superbe ligne rythmique à la guitare tandis que le beat était assuré par Bill Kreutzmann auquel fut associé le percussionniste Mickey Hart. Par la suite sont venus se greffer pas mal de musiciens de talent, dont Brent Mydland, particulièrement déchaîné aux claviers.


Hélas, ces trips incessants n’allaient pas sans certains excès et la troupe s’est peu à peu dépeuplée au fil des accidents de parcours et des maladies. Mydland mourut d’overdose à 37 ans, en 1990. Garcia succomba à son diabète en 1995 alors qu’il venait d’en avoir 53. Le choc fut terrible et il fallut plusieurs années pour que la troupe reprenne le chemin des concerts. L’ère n’était plus à la création et à la fantaisie, mais grâce à l’apport revigorant de John Mayer, à la place de Jerry, on revit durant plusieurs années sur scène les rescapés de l’aventure, rebaptisés Dead & Company.
En 2024 Phil Lesh, devenu octogénaire malgré beaucoup de soucis de santé, passait l’arme à gauche, et le 10 janvier de cette année c’était le tour de Bob Weir, le brillant cadet devenu patriarche, qui venait d’entamer sa soixante-dix-neuvième année. Il ne reste donc plus que les batteurs…
Le coup est fatal. L’épopée s’achève. Une flopée de souvenirs extatiques remontent tout à coup dans la mémoire embuée de nostalgie…


21 janvier 2026

Algarades et mascarades

C’est du pain béni pour les adversaires de l’Occident démocratique. Entre alliés soi-disant indéfectibles, voici qu’on s’interpelle, qu’on s’insulte, et qu’on en vient à proférer des menaces guerrières ! Tout ça pour la possession d’une terre glacée pour laquelle personne ne manifestait le moindre intérêt avant que Donald Trump n’en fasse un objectif prioritaire de sécurité pour son pays. C’était pour tout dire une terra incognita, dont les quelque 50.000 habitants, pêcheurs pour la plupart, étaient rattachés administrativement au Danemark, tutelle qu’ils n’apprécient guère, paraît-il. Les déclarations du président américain annonçant son intention d’y planter la bannière étoilée, ont mis le feu aux poudres si l’on peut dire.

Il ne s’agit pourtant pas de quelque chose de vraiment nouveau puisque ce territoire a été plusieurs fois convoité au cours des siècles par les Etats-Unis. Ces derniers ont d’ailleurs acheté pacifiquement nombre de terres, dont la gigantesque Louisiane, cédée par la France en 1802 et l’Alaska, vendue par la Russie en 1867.
Sans doute le ton quelque peu péremptoire de Trump a-t-il contribué à prendre les Européens à rebrousse-poil, qui tentent bon an mal an de faire front à ce qu’ils font mine de considérer comme une agression.
C’est un fait, le Groenland, par sa position (et peut-être par les effets du réchauffement climatique…) risque de susciter un intérêt stratégique croissant et d’attirer beaucoup de prédateurs. L’implantation pérenne de forces américaines constituerait à l’évidence un rempart crédible et hautement souhaitable pour l’Europe et le monde libre dont les USA évidemment. Cet objectif s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans celui imaginé par Immanuel Kant : « Si par bonheur un peuple puissant et éclairé en vient à former une république (qui par nature doit tendre vers la paix perpétuelle), alors celle-ci constituera le centre d’une association fédérale pour d’autres états, les invitant à se rallier à lui, afin d’assurer de la sorte l’état de liberté des Etats conforme à l’idée du droit des gens. »

Mais voilà, on sait trop bien comment la susceptibilité et les malentendus peuvent être sources de dissensions profondes dans les familles les plus unies.
La France, sous l’égide d’Emmanuel Macron a pris la tête d’une croisade anti-américaine. Rien de bien nouveau là non plus. Notre pays a toujours cultivé une hostilité tenace, teintée de rancune et de jalousie pour notre allié “historique”, comme l’a bien montré Jean-François Revel. Elle s’exacerbe à chaque élection d’un candidat du parti républicain et s’est littéralement déchaînée dès 2016 contre Donald Trump.
Faut-il ajouter qu’il est toujours plus facile de s’attaquer à des dangers imaginaires qu’à des menaces réelles. Macron qui pourrait faire figure de nouveau Don Quichotte, a montré qu’il était de cette espèce de matamores, tout en paroles, tout en contradictions et sans la moindre conviction. Face au Goliath MAGA (qu’il n’hésite pas à qualifier de brute), il voudrait incarner David mais ne peut opposer que ses ridicules coups de mentons, puisqu’il n’est plus maître chez lui. Hélas, même sur un porte-avions, avec ses malingres rouflaquettes et ses lunettes de soleil façon ray ban, il fait moins Top Gun que mauvais genre.
Pendant ce temps, son pays est gouverné à la petite semaine par des ministères inconsistants, des assemblées couardes et démagogues, et d’innombrables fonctionnaires aussi zélés que récalcitrants. Pendant que le monde bouge, évolue, tremble et que des peuples opprimés souffrent à deux pas de ses portes, la France continue de revendiquer une grandeur disparue, et s’enlise dans des principes surannés qu’elle n’a même plus la force de défendre…

12 janvier 2026

La Liberté ou la mort

Le titre de ce billet résume cruellement l’alternative à laquelle est confronté, dans ces moments cruciaux de l’actualité, le peuple iranien.
Soumis à une dictature sanguinaire et rétrograde depuis un demi-siècle, ces malheureux se révoltent à nouveau, cette fois semble-t-il pour de bon. On se souvient avec quel sublime courage des jeunes femmes s’étaient rebellées il y a quelques années, au péril de leur vie, jetant aux orties le voile auquel elles étaient assujetties par des mollahs phallocentrés, imposant leurs immondes lubies au nom de Dieu.
Toute communication étant coupée, tout journaliste étant banni du pays, il est difficile de mesurer l’ampleur du soulèvement en cours, mais tout porte à croire qu’il est massif. Tout laisse penser hélas que la répression est des plus sanglantes. On évoque le chiffre de 200 morts mais il semble qu’il soit très largement dépassé après une quinzaine de jours de manifestations.

Face à ce drame terrible que nul ne peut feindre d’ignorer, les indignés et pétitionnaires traditionnels sont aux abonnés absents et la plupart des pays dits libres restent les bras ballants se limitant à des déclarations lénifiantes. A l’instar de je ne sais quel satrape de l’ONU, ils sont “choqués par un usage excessif de la force” et appellent les autorités iraniennes “à la plus grande retenue” face aux foules mues par l’énergie du désespoir. La France, qui porte une très lourde responsabilité dans la prise du pouvoir par les ayatollahs, est muette. Le ministre des affaires étrangères, de plus en plus étranger à ses affaires, bafouille un discours incompréhensible, la ministre des armées préfère évoquer une escalade gravissime au Groenland (elle y annonce avec une détermination sans faille la création d’un consulat !). Le Président de la République qui aime tant jouer aux petits soldats, n’a pour l’heure rien d’autre à faire que d’envisager la création d’un énième Haut-Commissariat, consacré à la diversité et à la diaspora.

Seul Donald Trump est à la manœuvre et tous sont suspendus à ses décisions, le pressant d’agir, en dépit de toutes les insultes et de toutes les critiques dont on le couvre habituellement. Fera-t-il quelque chose et quoi, nul ne sait malgré tous les commentaires plus ou moins avisés, mais il est probable qu’il fasse ce qu’il a dit.
En attendant, fasse le ciel, et Dieu s’il existe, que ce peuple qui aspire si fort à sa liberté, et qui pour l’heure ne peut compter que sur lui-même, soit aidé dans la reconquête de ce bien tellement précieux…

08 janvier 2026

Un casse à Caracas

Il fallait oser. Il a osé. D’aucuns diraient qu’il ose tout et que c’est à ça qu’on le reconnaît… Le fait est qu’avec l’arrestation de Nicolas Maduro, Donald Trump a réussi un coup extrêmement audacieux. L’échec n’était pas permis. On imagine sans peine les hurlements et le déchaînement de sarcasmes de ceux qui guettent le moindre faux pas du président américain.
Évidemment, les commentateurs y sont tout de même allés de leurs analyses “autorisées”. Peu importe que l'intervention fut un succès et qu’elle permit de destituer mano militari un dictateur infâme, ce qu’on entendit avant tout, c’est la violation du droit international, le caractère illégal de l'action et tutti. On s’interrogea gravement sur les réactions du peuple vénézuélien et les journaux télévisés montrèrent quelques partisans pro-Maduro suggérant s’il s’agissait d’une grande manifestation spontanée.
Sans surprise, la gauche fulmine : “Trump empire” titra Libération, “Trump preneur d’otage” imprima pour sa part l’Humanité. On pourrait sourire à ces jeux de mots s’ils ne révélaient une fois encore la nature désespérante de ces journaux qui ont fait de la falsification partisane leur fonds de commerce.
Parmi les plus gentils, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti Socialiste, déclara tout net que "quoi que l’on pense de Maduro, cet acte doit être unanimement condamné. La force ne peut remplacer le droit…"
La palme de l’hypocrisie revint toutefois au ci-devant Mélenchon qui dénonça la bave aux lèvres “un enlèvement odieux”, “une intervention militaire d’un autre âge” destinée à l’évidence à “s’emparer du pétrole”, “une violation de la souveraineté du Venezuela”. Où donc a-t-il vu une quelconque souveraineté à ce tyranneau qui se maintenait au pouvoir par la coercition en truquant grossièrement les élections et en réprimant dans le sang toute opposition ?

Tous ces gens effarouchés ont vite oublié le peu de cas que faisait Maduro du droit international. Ils ont oublié la sinistre comédie de l’élection présidentielle de 2024 et des législatives qui ont suivi en 2025. Ils ont déjà perdu la mémoire des manifestations monstres suivant ces nouveaux coups de force du pouvoir socialiste “à la bolivarienne” (qui se soldèrent par 25 morts, 192 blessés et menèrent à 2 400 arrestations). Ces bonnes âmes passent sur les innombrables forfaits de l’équipe Chavez, Maduro & Co, parmi lesquels figure, outre l’explosion du narcotrafic, l’appauvrissement généralisé du pays en dépit de ses fabuleuses ressources naturelles. Ils passent sur l’exil forcé d’un tiers de la population, dénoncé par Laurence Debray, qui connaît bien le sujet.

Maduro est désormais hors de nuire, tout amoureux de la liberté ne peut que s’en réjouir, en espérant que le peuple vénézuélien pourra profiter de la circonstance pour recouvrer un peu de ses droits fondamentaux. Peut-être reparlera-t-on sous peu de Maria Corina Machado qui reçut en 2025 le prix Nobel de la Paix et qui incarne un vrai espoir d’une évolution démocratique. ça bouge en Amérique du Sud, dans le bon sens. Pourvu que ça dure.

02 janvier 2026

Initiales B.B.

Deux lettres suffisent pour évoquer Brigitte Bardot (1935-2025).
Partout dans le monde, elles sont comprises et restent durablement ancrées dans les mémoires. Serge Gainsbourg avec lequel elle vécut paraît-il une brève mais intense liaison, s’en est servi pour un album de chansons auquel elle prêta d’ailleurs sa voix. Elle-même en fit le titre de ses mémoires, parus en 1996.
Ces deux lettres définissent de manière mythique l’archétype de la starlette des fifties et de la star des sixties, portant jusqu’aux antipodes une certaine idée de la France, faite de charme, d’élégance, de liberté.

A quoi tient une popularité aussi durable, alors que l'actrice avait cessé toute activité professionnelle dès le début des années 70, âgée d’à peine 38 ans, et qu’avec la meilleure volonté du monde, on ne compte guère de chefs-d'œuvres impérissables dans sa filmographie ?
Sans doute au fait que Bardot a marqué son époque, qu’elle l’a même incarnée et influencée par le seul magnétisme qui émanait de sa personne. Les jupes Vichy qu’elle portait avec une délicieuse grâce mutine firent les beaux jours de la mode du temps. Le petit coin de paradis de St-Tropez où elle avait élu domicile, et où elle espérait pouvoir vivre cachée, reste lié indéfectiblement à sa personne. S’agissant du cinéma, derrière les légendaires Et Dieu Créa la Femme et Le Mépris qui subliment sa plastique et magnifient son pouvoir de séduction, on retient tout de même sa performance dramatique impressionnante dans La Vérité de Clouzot. Sans doute, ne lui a-t-on pas toujours donné les rôles qu'elle méritait. Peut-être ne les a-t-elle pas toujours acceptés...

Elle était la beauté même et véhiculait, plus ou moins consciemment, mais avec une adorable malice et un naturel confondant, un féminisme élégant, léger et désinvolte, à la fois sage et insolent. On n’a rien inventé de mieux depuis, et les défenseurs de la cause ont hélas perdu en route la gaieté et l’esprit de liberté dont elle était prodigue.
Dire que B.B. était libre est presque un pléonasme tant elle irradiait par son allure et par son franc parler. Des opinions, elle en avait, déclarées sans tabou ni complexe. On souriait parfois du combat qu’elle mena pour améliorer la condition animale mais personne ne pouvait douter de sa sincérité ni de son bien fondé, hélas affaibli par des propos excessifs. On se gaussa assez bêtement des conceptions souvent pragmatiques qu’elle manifestait au sujet de la politique et de la société, loin des sentiers battus et rebattus par les moutons du showbiz bêlant leur engagement à gauche. On la jugeait réactionnaire, voire d’extrême droite, alors qu’elle se disait tout à la fois libérale et conservatrice.

Après avoir illuminé le quotidien du vulgum pecus durant près de deux décennies, harassée par une célébrité trop écrasante, elle avait choisi de s’effacer pour assumer sereinement le poids des ans et affronter loin des médias le naufrage de la vieillesse. Au moment où une année se termine et où une autre commence, elle disparaît presque silencieusement. Sa silhouette juvénile, si désirable, et son indomptable liberté resteront toutefois pour longtemps dans les esprits...

In memoriam Brigitte Bardot