En 1942, alors qu’il croyait tout perdu, Stefan Zweig se retournait en un ultime ouvrage, vers le Monde d’Hier (1, 2), pour regretter un temps révolu et blâmer l’inconscience et l’aveuglement des populations et de leurs dirigeants, qui avaient conduit le monde au cataclysme.
Quelque vingt années plus tôt, durant l’entre-deux guerres, il s’interrogeait au contraire, sur les temps à venir, évoquant les risques d’une modernité conquérante, imposant le règne d’une technique implacable et l’uniformisation généralisée des nations et des cultures. Les essais, articles et conférences qu’il produisit durant ces années-là ont été rassemblés sous le titre Le monde de demain.
On y trouve tout le panache et l’érudition de l’écrivain et la hauteur de vues du penseur, mais on peut s’interroger parfois sur la clairvoyance de son propos et sur un certain nombre de contradictions dont il est émaillé. Comme on le sait, Stefan Zweig compte parmi les plus ardents défenseurs du concept d'États-Unis d’Europe pour contrecarrer la montée des nationalismes jugés comme dangereux par nature. Mais dans le même temps, il se livre à une critique virulente et paradoxale des Etats-Unis d’Amérique et de l'American Way of Life.
En 1929, pour Zweig, l’évènement “le plus brûlant, le plus capital” est en effet à ses yeux l'uniformisation du Monde qui suscite en lui “un sentiment d’horreur silencieuse".
Il en voit les symptômes inquiétants un peu partout : “dans la danse, la mode, le cinéma, la radio. ..”
Il voit les gens “se laisser happer par le courant chaud qui les entraîne vers le néant, et se jeter dans l’esclavage, cette passion de l’auto-destruction qui a ruiné toutes les nations”. “C'est maintenant le tour de l’Europe”, regrette-t-il, ajoutant que si “la guerre a été la première phase, l’américanisation est la seconde.”
Avec beaucoup d'affliction, il constate que si l’Humanité sombre de plus en plus dans l’ennui et l’uniformité, “il ne lui arrive rien d’autre que ce qu’elle désire au plus profond d’elle-même.”
A aucun moment le chantre d’une Europe supranationale ne songe à en décalquer les contours sur ceux de la fédération américaine. Il cite Goethe annonçant que « les temps de la littérature nationale sont révolus, celui de la littérature mondiale commence » et loue la prescience de Nietzsche réclamant « qu’on mette fin à l’idolâtrie patriotique » pour créer une conscience au dessus des nations. Mais il oublie étrangement Kant qui vanta sans réserve avant eux le modèle fédératif dont l’Europe aurait pu s’inspirer.
En 1932, il constate que “deux conceptions, nationalisme et supranationalisme, s’affrontent directement dans leur lutte ultime” et redoute que “les Etats d’Europe persistent dans leur attitude actuelle d’hostilité réciproque politique et économique”. A l’évidence, il craint une évolution contre laquelle on ne peut lui reprocher de n’avoir assez mis en garde, mais on comprend d’autant moins son aversion pour le monde anglo-saxon vers lequel il choisira d’ailleurs de s’exiler.
Autre sujet d’étonnement, après son retour de Russie où il séjourna en 1929, dix ans après la révolution bolchévique, il ne voit pas vraiment l’émergence du péril socialiste. Au contraire, sitôt arrivé à Moscou il découvre avec un certain émerveillement “les larges banderoles au-dessus des halls et des gares” qui ne font “pas de réclame pour des objets de luxe, des parfums, des automobiles de grande marque et autres futilités, mais des slogans officiels pour accroître la production, des appels non pas à consommer, mais à développer le sens de la discipline et de la cohésions sociale”.
Plus fort, il voit “le drapeau rouge et ardent qui flotte au sommet de ce qui était la résidence des tsars”, comme “un fanal qui signale le début d’une ère nouvelle, pensé comme un symbole grandiose”.
Il hésite certes à “célébrer ou à réprouver la réquisition brutale des collections artistiques privées” par les soviets, mais se réjouit du fait que “les visiteurs étrangers et les amateurs d’art jouissent désormais du résultat”.
Enfin, il fait un contresens majeur en affirmant “qu’un prolétariat, un monde paysan de 140 millions de personnes tenues en esclavage s’est soulevé, a conquis le pouvoir et s’est libéré”.
Et en guise d’épilogue, il regrette le mépris des Occidentaux pour la Russie, qu’il attribue aussi bien “à un préjugé à l’égard du tsarisme” qu’à “un rejet du bolchévisme”. Il déplore que trop peu d’intellectuels européens “ont vu de leurs yeux la nouvelle Russie et sont en mesure de la comparer à l’ancienne” et en appelle à “l’admiration de la dimension humaine d’une nation faisant preuve d’une aussi grandiose patience, acceptant avec un tel héroïsme, au nom d’une idée, autant d’innombrables sacrifices !”
Même s’il reviendra plus tard sur cet enthousiasme un peu naïf, on peut dire hélas qu’il ouvrit la voie à nombre d’intellectuels qui firent après lui le voyage en URSS, et dans nombre d’autres “paradis socialistes”, sans voir ce qui relevait pourtant d’une évidence criante…
Heureusement Stefan Zweig vaut bien davantage que ces erreurs d’appréciation, qu’il fit d’ailleurs en toute sincérité et sans parti pris idéologique. Ses romans et ses nombreux ouvrages biographiques restent passionnants. Dans le présent recueil, il se déleste d’ailleurs de quelques analyses très pertinentes sur de nombreux écrivains. On retient celle pénétrante, admirative mais sans complaisance portant sur Tolstoï. On peut lire également avec intérêt celles concernant Marcel Proust, Ben Johnson, Romain Rolland, Rainer Marie Rilke, Hermann Hesse, Thomas Mann, Joseph Roth et James Joyce.
Et pour finir, si Zweig fut hélas très sensible au désespoir, on peut lui reconnaître une grande aptitude à la sagesse, dont témoigne cette exclamation, en 1929, “Puisqu’on ne peut sauver la valeur de l’individu dans le monde, il ne nous reste qu’à la défendre en nous-mêmes ; la plus haute réalisation de l'être humain reste toujours la liberté, la liberté par rapport aux autres, aux opinions et aux choses”.

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