27 septembre 2026

Intermède papal

Depuis Pierre, les papes se suivent. Se ressemblent-ils ? La question vaut sans doute d’être posée.
A voir leur silhouette blanche, immaculée, peu ou prou voûtée sous le poids des ans, soutenant une tête affable, ornée d’un sourire empreint de modestie autant que de componction, on serait tenté de déduire qu’il existe au Vatican, une fabrique de papes, tous bâtis sur un modèle unique.
Toujours est-il que ces messieurs caducs, sages et respectables, devenus souverains pontifes, portent comme une marque de fabrique le sceau de la sénescence. Par voie de conséquence, lorsqu’on prend conscience qu’on est plus âgé que le Saint-Père, on peut y voir le signe indiscutable qu’on est devenu vieux…

Question rituelle, quoique très païenne : à quoi sert un pape ? Son rôle se réduit-il à représenter une religion, ses dogmes, ses espérances et une histoire montueuse, faite de cimes exaltantes mais aussi d'abîmes horrifiques ? A-t-il la légitimité d’exprimer ses opinions personnelles, par essence discutables ?
Il est clair que le pouvoir dont il est dépositaire, relève du symbole et son action se résume grosso modo à émettre des vœux pieux, plus ou moins inspirés, mais dont l’effet n’est guère plus perceptible que celui des vagues se brisant sur les rochers de la réalité.
Pourtant, le fait est que le pape déplace encore et toujours les foules et suscite un bel enthousiasme comme en atteste la visite de Léon XIV en France.
Il y a du merveilleux dans cet élan populaire, incarnant et magnifiant ce qu’on nomme la foi du charbonnier. Qu’on soit croyant ou pas, c’est indicible.
Face à cette marée humaine, débordant de joie et de ferveur, le Pape, à la fois sérieux et ravi, se répand en mots d’amour et d’espoir. A voir son visage serein, on pense au fameux vers hugolien : “mon père, ce héros au sourire si doux…”
C’est tout simplement pour cela, sans doute, que le Pape est grand.
Et Dieu, dans tout cela ? C’est une autre histoire…

19 septembre 2026

Morand, c'est un roman 2

A l'évocation du nom de Paul Morand, le premier livre auquel on pense est évidemment L'Homme Pressé.

Important succès littéraire dès sa publication en 1941, il fut adapté au cinéma en 1976 par Edouard Molinaro avec Alain Delon dans le rôle-titre. L'acteur y incarne avec élégance et brio Pierre Niox, l'infatigable voyageur, boulimique de découvertes et toujours préoccupé d'anticiper les événements en espérant gagner du temps, à défaut de pouvoir le remonter. Ce faisant, il croit mieux embrasser le réel, mais il ne voit du monde que ce qu'un passager aperçoit du paysage, à travers la fenêtre du train, ou pire encore par le hublot de l'avion. Tout est lointain et ça défile à toute vitesse, ne laissant dans l'esprit que des impressions impalpables, sans chair ni substance. Comme d’une drogue, il en faut toujours plus.


Pierre Niox est-il le double de l'auteur que certains se plaisaient à portraiturer de manière un peu simpliste sous les traits d’un dandy impatient et superficiel ? Sans doute un peu, mais le moins qu'on puisse dire est que ce dernier ne brosse pas un portrait très élogieux de son personnage, qui fonce droit devant, sans état d’âme, courant de manière effréné après le temps, cherchant à être en avance sur tous les événements de sa vie, et négligeant avec dédain les avertissements de son entourage. Cherchant à stopper cette fuite éperdue, Hedwige, sa femme, épousée à l’occasion d’un bref moment de répit sentimental, l’interroge, en vain : “A quoi reconnaître qu’on est arrivé si l’on ne s’arrête jamais ?”

Hélas, le héros ne prête qu’une attention distraite aux êtres qu’il côtoie, même à ceux qui ont de l’affection pour lui. Il les regarde sans les voir, il les entend sans les écouter. S'il donne parfois l'impression de ralentir, c'est pour mieux repartir.

Résultat, il passe à côté de l'essentiel et se retrouve gros-jean comme devant lorsque le temps le rappelle à l’ordre brutalement. La course ne peut être perpétuelle. Elle s’achève un jour en forme de drame dans lequel il entre sans vraiment réaliser qu’il “était arrivé au pied de l’éternité”.

En somme, ce roman échevelé illustre à merveille l’adage selon lequel rien ne sert de courir, il faut partir à point. Loin d'être un hymne à la vitesse, on peut y voir une  critique acérée du monde moderne et de la technique.

L'homme Pressé est en fin de compte l'anti roman de la vitesse. S'agissant de l'écriture, son rythme syncopé, fait de phrases courtes, percutantes, fait irrésistiblement penser au mot de Louis Ferdinand Céline qualifiant Morand de premier écrivain à avoir "jazzé la langue française"....

11 septembre 2026

Morand c'est un roman 1

L’actualité politique, philosophique, culturelle et artistique est d’une si grande platitude qu’il devient difficile de trouver un sujet de réflexion qui vaille la peine d'être creusé.
Où qu’on se tourne, n’émergent que vaines polémiques, slogans ineptes, querelles idéologiques rétrogrades, et vaste indifférence.
En somme, c’est le moment rêvé de revoir ses classiques et de faire ses universités d’été, comme disent les politiciens.
Au diable la rentrée dont le maudit spectre se profile à l’horizon.

Il suffit d’ouvrir un livre de Paul Morand (1888-1976) pour entrevoir un monde enchanté, baigné de beau style, embaumant l’aventure, l’exotisme et l’histoire.
Tout est roman chez Morand. Voyageur infatigable, il parcourut et raconta le monde et ses villes (Londres, New York, Venise, Bucarest…). Historien érudit, il transcenda les faits et les époques (Fouquet, Le Flagellant de Séville, Parfaite de Saligny). Ses romans puisent à toutes ces sources auxquelles il ajoutait une imagination débridée. Chroniqueur de son temps, il livra avec la même verve, biographies, journaux intimes, correspondance, réflexions.

Écrivain prolixe, il préférait aux gros pavés en forme d'assommoir, les nouvelles brèves, écrites dans une langue vive, élégante, et chatoyante. Son style fut qualifié par Cocteau de “clair, rapide, sobre, riche comme Crésus et simple comme bonjour”.
Il fut élevé à bonne école, côtoya du beau monde, ne dédaigna pas les mondanités, parvint même avec beaucoup d’efforts à décrocher l’Académie Française. Il entetint de nombreuses amitiés dont celles de Proust, Cocteau, Giraudoux, Léger, Chanel, excusez du peu…

Pourtant, derrière ses récits très enlevés et toujours légers comme tracés à l'eau forte, se dissimulait une inaptitude maladive au bonheur selon les dires de sa femme Hélène.
Et sa verve romanesque n'était en somme qu'un moyen d'expression très libre pour le "visionnaire aux yeux grands ouverts sur la réalité" qu'il fut, selon Marcel Schneider. On pourrait ajouter que son regard incisif était celui d’un être désabusé, paresseux mais curieux de tout, de tempérament anarchiste, détestant les freins, mais profondément conservateur et discipliné dans ses manières, comme il l’avouait lui-même (Les nuits de France Culture, 1951).

Comment parler de Paul Morand ? Cet homme semble avoir tout vu, tout lu, tout entendu. Son imagination n’a d’égale que sa culture gigantesque. Son nom est hélas rarement évoqué de notre temps mais Dieu sait qu’il passionna, qu’il énerva, qu’il ensorcella, qu’il provoqua et qu’il déconcerta beaucoup de monde. Sa facilité insolente d’écriture, son style ébouriffant, sa désinvolture un brin condescendante et son indépendance farouche lui causèrent bien des inimitiés. Encore aujourd’hui, certains idiots à oeillères continuent à instruire à son encontre de misérables procès en sorcellerie (France Info).
Buffon affirmait que “le style, c’est l’homme”. En l’occurrence, chez Morand, quel style ! Les années passent, les siècles et les époques également mais le style demeure.
A-t-il du cœur ? C’est la question à laquelle on aimerait pouvoir répondre. Et pour cela, une incursion dans ses écrits peut être contributive, mais peut également s’égarer dans les illusions. Qu’importe au fond, lire ou relire Morand suffit à égayer l’âme…

A suivre, une déambulation dans quelques-uns de ses ouvrages, sans autre but autre que d’éprouver un peu de plaisir et d’envie …

02 septembre 2026

La fin des amuseurs publics

La disparition, il y a un an, de Thierry Ardisson (1949-2025) et tout récemment de Philippe Bouvard (1929-2026), marquent la fin d’une époque, celle du divertissement et de l’amusement, à la télé comme à la radio (pour être juste, il faudrait également évoquer le souvenir de Jacques Martin (1933-2007)).
Outre la qualité de leurs productions respectives et une grande habileté dans le mélange des genres, ils avaient une liberté de ton des plus jouissives, qui faisaient leur succès et une popularité durable.
Tout le Monde en Parle pour Ardisson, les Grosses Têtes pour Bouvard, (sans oublier le Petit Rapporteur de Jacques Martin) restent dans de très nombreux esprits comme l’apothéose de leur savoir faire, et font éprouver la nostalgie d’une ère qui semble bien révolue.

Aujourd’hui, le rire et plus généralement l’expression sont encadrés par des légions d’intransigeants commissaires de moralité, des lois de plus en plus étouffantes et des comités de censure toujours plus puissants et intrusifs.
Cette monstruosité, bien intentionnée jusqu’à l’absurde, emprisonne la pensée et stérilise les talents. Il ne sort quasi plus rien de ce trou noir magmatique détruisant toute initiative jugée inconvenante ou déviante.
Le rire est devenu ricanement, l’art de la critique et de la caricature se sont mués en condamnations et anathèmes réducteurs et l’humour et l'impertinence ont fait place à un plat et désespérant conformisme, confinant à la bêtise et à l’abrutissement.
Sans doute faudrait-il, dans ces temps d’obscurantisme et d’obtusion, rappeler ce mot fameux de Beaumarchais :”je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer” et celui de Rabelais selon lequel “rire est le propre de l’Homme”.
Et pour finir avec Bouvard :”La mort est le châtiment suprême réservé aux personnes dont le seul crime fut de vivre…”