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12 juin 2015

Loti japonisant

Le style de Pierre loti, élégant et laqué, empreint de grâce hautaine, sied très bien à l'exotisme qui caractérise sa vie et sa littérature.
En racontant ses souvenirs glanés pendant les quelques mois qu'il passa au Japon à la toute fin du XIXè siècle, cette faconde fait souvent merveille.
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De fait, le récit promène avec jubilation le lecteur au sein de ces palais silencieux et déserts, figés dans une beauté hiératique. Dans ces grands espaces, où "il n'y a pas de meuble, mais seule la précieuse laque d'or qui s'étale uniformément partout..."
Loti s'extasie par exemple devant "la nécropole des vieux empereurs japonais au pied du mont Nikko, au milieu des cascades qui font à l'ombre des cèdres un bruit éternel, parcourant une série de temples enchantés, en bronze, en laque aux toits d'or, ayant l'air d'être venus là à l'appel d'une baguette magique.../... personne alentour hormis quelques bonzes gardiens qui psalmodient, quelques prêtresses vêtues de blanc qui font des danses sacrées en agitant des éventails.../... La Mecque du Japon, le cœur encore inviolé de ce pays qui s'effondre à présent dans le grand courant occidental."

L'écrivain est impressionné par les manières pleines de distinction et de raffinement du "peuple le plus poli de la Terre". Il est sous le charme de ces adorables jeunes filles au charme mutin qu'on appelle mousmés.
Il s'amuse des djin (djin-richi-cha), ces tireurs de pousse pousse secs et musclés qui trimballent à toute allure leurs passagers, en gesticulant "comme des diablotins", "en poussant des cris de bêtes" pour se donner du courage et écarter les passants.
A Kyoto, il s'amuse également au spectacle plein de préciosité de la prostitution à la mode nipponne. De "l'exposition des femmes, alignées en devanture, derrière de petites barrières en bois ; assises, très parées, très éclairées par des lampes ; blanches comme du linge blanc, à force de poudre de riz mise à paquets sur les joues ; les yeux agrandis de noir et avant, sous la lèvre d'en bas, un rond de peinture rouge qui leur fait comme l'exagération de ce qu'on appelle chez nous la bouche en cœur.."

Au sein des paysages d'extrême orient, il est ébloui par la splendeur du Fuji Yama : "le géant des monts japonais, le grand cône régulier, solitaire, unique, dont on a vu l'image reproduite sur tous les écrans et sur tous les plateaux de laque ; il est là dessiné en traits d'une netteté profonde, surprenante – avec sa pointe blanche trempée dans la neige."
D'une manière générale, il est fasciné par la nature sauvage et fleurie qui sert d'écrin aux temples chargés d'histoire qu'il visite avec une admiration teintée de nostalgie. Il évoque ces tapis de chrysanthèmes aux douces couleurs qui ornent à perte de vue les jardins sacrés à la manière de fleurs  héraldiques qui au Japon, équivalent à nos fleurs de lys.
En plein mois de novembre, il remarque les kakis, arrivés à maturité, "seul fruit qui au Japon mûrisse en abondance, semblable à une orange un peu allongée, mais d'une couleur plus belle encore, lisse et brillant comme une boule en or bruni."

Mais le point d'orgue de ce voyage, c'est assurément la réception donnée par l'impératrice, à laquelle il a la chance d'être invité. Il n'aurait voulu rater ça pour rien au monde : "Tant que je vivrai, je reverrai cela... dans le recul profond de ces jardins, cette lente apparition, si longtemps attendue ; tout le reste de la fantasmagorie japonaise s'effacera de ma mémoire, mais cette scène, jamais..." 
Après un long moment d'attente qui lui semble une éternité, la souveraine enfin apparaît entourée de nombreuses dames de compagnie. "Elles sont très loin, très loin ; il leur faudra plusieurs minutes pour arriver jusqu'à nous ; vues de la colline où nous sommes, elles paraissent encore toutes petites comme des poupées – des poupées très larges par la base, tant sont rigides et bouffantes leurs étoffes précieuses qui ne font du haut en bas qu'un seul plis. Elles semblent avoir des espèces d'ailes noires de chaque côté du visage – et ce sont leurs chevelures gommées, éployées suivant l'ancienne étiquette de cour. Elles s'abritent sous des ombrelles de toutes couleurs, qui miroitent et chatoient comme leurs vêtements. Celle qui marche en tête en porte une violette, ornée de bouquets blancs qui doivent être des chrysanthèmes : c'est elle évidemment, l'impératrice !..."

Pourtant au fil des pages s'installe un sentiment curieux, mélange de fascination et de satiété devant cette profusion de trésors, de dédain et d'incompréhension pour ce peuple qui vit sous ses yeux, mais dont il ne parvient à percer l'âme. Il l'avoue d'ailleurs dés le début du récit : "J'ai l'impression de pénétrer dans le silence d'un passé incompréhensible, dans la splendeur morte d'une civilisation dont l'architecture, le dessin, l'esthétique me sont tout à fait étrangers et inconnus."
D'ailleurs, lorsqu'il rencontre des autochtones au cours des cérémonies et nombreuses réceptions qui émaillent son parcours, "Nous nous dévisageons les uns les autres avec ces curiosités froides et profondes de gens appartenant à des mondes absolument différents, incapables de jamais se mêler ni se comprendre...."
On songe d'abord à Stendhal devant les merveilles de Florence : "à la longue, on éprouve une lassitude à voir tant d'or, tant de laque, tant d'étonnant travail accumulé ; c'est comme un enchantement qui durerait trop..."
Mais au fond, c'est plus grave, car si Loti éprouve un profond respect pour le Japon d'hier, il raille celui de son temps, déja perverti selon lui, par les moeurs occidentales. Une phrase parmi cent, suffit pour s'en convaincre "c'est dimanche aujourd'hui – et on s'en aperçoit parfaitement : ils commencent à singer nos allures et notre ennui de ce jour là, ces païens. C'est surtout la mauvaise manière qui leur a servi de modèle, à ce qu'il semble, car beaucoup de boutiques sont fermées et beaucoup de gens sont ivres..."
Plus terrible encore, ce commentaire un tantinet réducteur et franchement méprisant dans lequel il se dit "agacé pas ces sourires , ces saluts à quatre pattes, cette politesse fausse et excessive. Comme je comprends de plus en plus cette horreur du Japonais chez les Européens, qui les ont longtemps pratiqués en plein Japon ! Et puis la laideur de ce peuple m'exaspère, ses petits yeux surtout, ses petits yeux louches, bien rapprochés, bien dans le coin du nez, pour ne pas troubler les deux solitudes flasques de joues.."

On se demande ce qu'il aurait pensé du Japon qui peu de temps après ce témoignage, se lança dans une politique brutale de colonisation, et provoqua des conflits insensés ? Qu'aurait-il dit en voyant à la suite de cette folie expansionniste, ce pays vaincu, détruit, ruiné, renaître tout de même de ses cendres, accéder à la démocratie et devenir un phare du progrès technique ?
Aurait-il pensé que ce peuple avait définitivement perdu son âme, ou bien serait-il parvenu à l'idée qu'il avait en définitive réussi à surmonter ses vieux démons en restant lui-même, au terme des terribles mutations et des mésaventures qu'il endura, beaucoup par sa faute ?

Pour rester sur une impression moins défavorable, qu'il soit permis de terminer en évoquant un petit souvenir, microscopique mais touchant. Alors qu'il se promène aux alentours de Nikko, il croise un enfant déguenillé d'une huitaine d'années. Ce dernier vient vers lui. "Il porte attaché sur son dos, un petit frère naissant, emmailloté et endormi. Il me fait une grande révérence de cérémonie, si inattendue, si comique, et si mignonne en même temps, que je lui donne des sous. 
Plus tard dans la journée, il le rencontre à nouveau, et l'enfant lui tend avec un sourire craquant,  un bouquet de campanules pour le remercier : "c'est le seul témoignage de cœur et de souvenir qui m'ait été donné au Japon, depuis tantôt six mois que je m'y promène.../... seul souvenir désintéressé qui me restera de ce pays."


Pierre Loti. Japoneries d'automne. La Découvrance éditeur. 2014.

19 juin 2011

La magie Courbon

En pénétrant sur le site du château de la Roche-Courbon, en Charente Maritime, on éprouve une sorte de stupéfaction ravie. Établi fièrement sur un solide éperon rocheux et entouré de forêts, il surplombe des jardins dignes des plus beaux palais.
Bien qu'ils ne fussent a priori pas très hospitaliers, et bien qu'ils soient restés à l'écart des métropoles et des grands circuits touristiques, ces lieux sont chargés d'histoire.
Au pied du massif pierreux se lovait depuis la nuit des temps un modeste cours d'eau, le Bruant, faisant un trait d'union entre la Charente et de vastes et pestilentiels marais environnants.
L'endroit fut habité depuis la préhistoire comme en témoignent des grottes gardant les vestiges d'aménagements mobiliers. Durant le Moyen-âge, une première place forte fut édifiée, dont il ne reste quasi rien sinon un monumental mur d'enceinte. La guerre de cent ans eut raison de l'édifice.
Il fallut attendre le début du XVIIè siècle pour que l'audacieux et inspiré marquis Jean-Louis de Courbon, se mettre en devoir de transformer ces ruines en un élégant domaine, empreint des harmonies puisées au meilleur classicisme.
En contrebas, le terrain vallonné et humide se prêtait idéalement à la création de jardins. Bien avant Versailles, un magnifique parc fut ainsi créé pour servir d'écrin à la noble et puissante demeure.
Hélas, avec la Révolution puis l'Empire, commença une nouvelle époque de déclin. Ni les bâtiments, ni les jardins ne furent entretenus et les forêts furent mises en coupe réglée au bénéfice du juteux commerce du bois.

Au début du XXè siècle, Pierre Loti, qui depuis l'enfance passait ses vacances dans le village de Saint-Porchaire tout proche, se prit de tendresse pour l'endroit qui lui évoquait le château de la Belle au Bois Dormant. Désespéré par l'inexorable déchéance des lieux, il se fendit d'un vibrant appel à la générosité de mécènes, publié en 1908 par le Figaro. Sa supplique fut entendue par un riche fabricant de conserves alimentaires du pays, Paul Chénereau.
Cet homme que le métier avait habitué à des tâches bien plus triviales et qui avait sûrement avant toute chose, le souci de rentabilité chevillé au corps, abandonna par un étrange mystère toute "raison raisonnante", et tout esprit pratique, en décidant de relever le gant de cette aventure insensée.
Il lui fallut plus de dix ans pour donner une nouvelle jeunesse à l'ensemble, en restaurant de fond en comble les bâtiments, en même temps que les jardins étaient entièrement redessinés, gagnant notamment de splendides bassins dans lesquels la demeure peut se refléter en majesté.
Nonobstant le succès de cette entreprise, beaucoup de déconvenues suivirent hélas cette remise en état, notamment le retour imprévu des marais qui submergèrent les pièces d'eaux et dévastèrent allées, terrasses, gazons et balustrades. Il fallut tout reprendre à zéro en stabilisant le terrain par l'immersion de milliers de pieux en bois enfoncés parfois jusqu'à plus de 10 mètres de profondeur dans le sol. Qui peut se douter lorsqu'il se promène dans les belles allées et qu'il laisse aller son regard vers la délicate ligne de fuite s'élevant gracieusement vers un charmant belvédère orné d'une cascade, qu'il s'agit d'un jardin de conception "suspendue" défiant l'entendement ?
Grâce à ces gigantesques travaux, le domaine est redevenu un havre délicieux, imprégné de l'atmosphère du Grand Siècle. Et grâce à un partenariat intelligent entre les actuels propriétaires et les Pouvoirs Publics, le sauvetage semble cette fois pérennisé.
Moyennant une modeste contribution, chacun peut s'y promener et songer à ce qui illustre le mieux ce qu'on appelle l'esprit français. J'aime la douceur typiquement saintongeaise qui imprègne ce site magique. J'aime cette belle pierre blanche qui fait vibrer la lumière, j'aime ces nobles perspectives où l'ordre est au service de l'harmonie, et j'aime en ce début de juin, l'odeur douce des fleurs de tilleuls tombant sur ma tête lorsque je flâne dans les contre-allées, desquelles le spectacle est une douce féerie.

Cette promenade trouve d'inattendus prolongements dans l'actualité, à propos de la fortune dont jouissent certains privilégiés et du caractère néfaste qu'elle revêtirait par nature.
Il ne s'agit pas d'évoquer ici l'affaire Bettencourt sur laquelle les médias s’appesantissent avec une morbide satisfaction. Plutôt les déclarations d'intention faites récemment par Xavier Bertrand, ministre du travail, de l'emploi et de la santé, suivies de celles du premier ministre François Fillon. Le premier déclare envisager "d'encadrer les rémunérations extravagantes", le second carrément de taxer les sociétés qui les versent à leurs patrons.
J'avoue ne pas comprendre le zèle décidément insatiable que met l'Etat, tous partis confondus, à s'ériger en institution moralisatrice et en régulateur tatillon de tous nos faits et gestes.
Loin de choquer, l'histoire du château de la Roche-Courbon offre une occasion de se réjouir et en ce qui me concerne, je m'émerveille de voir des fortunes aussi bien employées. Ne serait-il pas judicieux pour les gouvernants d'encourager ce genre d'action plutôt que de sanctionner par avance et sur des critères arbitraires, des individus dont le seul tort est de gagner beaucoup d'argent ?

Au nom de quoi l'Etat s'arroge le pouvoir de définir le niveau adéquat des salaires ? Le SMIC, qui fait partie du même catalogue de bonnes intentions pharisiennes est à bien des égards pervers, puisqu'il offre aux employeurs une occasion inespérée d'aligner les rémunérations sur le niveau le plus bas. Peut-on honnêtement imaginer que la limitation par le haut des revenus soit de nature à libérer les initiatives, à vaincre la cupidité ou à éteindre les jalousies ? Une chose est sûre : ce faisant, on tue le rêve...

Venant d'un gouvernement dit de droite, et parait-il ultra-libéral, cette nouvelle vexation d'inspiration typiquement socialiste est particulièrement absurde. Totalement inefficace au plan économique, elle n'est certainement pas de nature à restaurer la confiance. Elle témoigne hélas de l'aversion tenace de la France pour ses entrepreneurs, pour ses riches et pour tout ce qui est libre et indépendant de l'emprise étatique. Et elle fait craindre que même après la mort du communisme, le nivellement par le bas reste la référence incontournable de la politique en France...

13 janvier 2011

Chine morte, Chine transfigurée

Lorsque Pierre Loti (1850-1923), à la fin du mois de septembre 1900, aborde le golfe de Petchili, par où l'on accède  par voie maritime à Pékin, un été terrible s'achève. Quelques mois auparavant, la révolte furieuse des Boxers avait en effet mis cette région à feu et à sang.
Né au sein d'une confrérie influente d'adeptes du Kung Fu, et dirigé initialement contre les derniers héritiers de la dynastie des empereurs mandchous, accusés d'avoir laisser déchoir le pays, ce brusque soulèvement se tourna avec une particulière violence vers les étrangers et par extension vers les Chrétiens, jugés coupables de piller les ressources du pays depuis près d'un siècle.

En ce début d'automne, au terme du fameux siège de Pékin, long de 55 jours, la rébellion vient d'être matée et sévèrement réprimée par l'alliance conjoncturelle de huit nations, dont la France.
Le monde que va découvrir Loti porte encore la marque nauséabonde de ces horreurs. Le spectacle est consternant. Dans les jardins de l'évêché de la ville impériale par exemple, "les puits dévastés remplissent aujourd'hui le voisinage d'une odeur de mort. C'étaient trois grands puits ouverts, larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu'on l'envoyait de loin chercher pour le service des légations. Les Boxers les ont comblés jusqu'à la margelle avec les corps mutilés des petits garçons de l'école des frères et des familles chrétiennes d'alentour. Les chiens tout de suite sont venus manger à même l'horrible tas qui montait au niveau du sol; mais il y en avait trop; aussi beaucoup de cette chair est-elle restée, se conservant dans la sécheresse et dans le froid, et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre cuisse a été zébrée de coupures, comme des entailles faites sur les miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n'a plus d'ongle. Et voici une femme à qui l'on a tranché avec quelque coutelas une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la bouche, où les chiens l'ont laissée entre les mâchoires béantes..."

Derrière ces décombres fumants, les vestiges d'une civilisation vieille de trente siècles vont pourtant s'imposer au nouvel arrivant à la manière d'une révélation sublime et tragique.
La Chine à l'orée du XXè siècle est un paysage étrange, où la mort et la désolation côtoient sans cesse les merveilles du passé.
La mort est en effet partout. Celles des récents massacres avant tout. Mais aussi les tombeaux qui peuplent cet univers laqué : "Des tombeaux, toujours beaucoup de tombeaux; la Chine, d'un bout à l'autre, en est encombrée".
Et d'une manière plus générale, la poussière "soufflée par les déserts de Mongolie", qui envahit l'atmosphère et semble couvrir le pays d'une sorte de linceul : "la poussière, l'éternelle et souveraine poussière, confond les objets, les gens, la foule d'où s'échappe un bruit d'imprécations, de gongs et de clochettes, dans un même effacement d'image estompée."

Mais dans ce monde qui semble désespéré, au sein de la confusion et du désastre, se dessinent pourtant peu à peu des formes d'une surprenante beauté. Et pour le bonheur du lecteur, l'écrivain excelle dans l'art de dépeindre les sensations qui croissent en lui à mesure qu'il fait la connaissance de cet environnement stupéfiant auquel tant de "barbares d'Occident" sont restés hermétiques : "Au-dessus de l'invraisemblable poussière, rayonne une clarté blanche et dure, et resplendit cette froide et pénétrante lumière de Chine, qui détaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'éloigne du sol et de la foule se précise par degrés, prend peu à peu en l'air une netteté absolue. On perçoit les moindres petits monstres, au faîte de ces arcs de triomphe, si haut perchés sur leurs jambes minces, sur leurs béquilles, sur leurs échasses qui semblent se perdre en dessous, se diffuser, s'évaporer dans le grouillement et dans le nuage. On distingue les moindres ciselures au sommet des stèles, au sommet des hampes noir et or qui montent piquer le ciel de leurs pointes; et même on compterait toutes les dents, les langues fourchues, les yeux louches de ces centaines de chimères d'or qui jaillissent du couronnement des toits."

En découvrant les temples et les palais de la ville impériale, Loti est ébahi. Il a "la révélation d'un art chinois, que l'on ne soupçonne guère en Occident, d'un art au moins égal au nôtre, bien que profondément dissemblable. Portraits d'empereurs en chasse ou en rêverie solitaire dans des forêts, dans des sites sauvages qui donnent l'effroi et le nostalgique désir de la nature d'autrefois, du monde inviolé des rochers et des arbres. Portraits d'impératrices mortes, peints à l'aquarelle sur des soies bises, et rappelant un peu la grâce candide des Primitifs italiens; portraits pâles, pâles, presque incolores, comme si c'étaient plutôt des reflets de personnes, vaguement fixés et prêts à fuir; la perfection du modelé, obtenue avec rien, mais toute l'intensité concentrée dans les yeux que l'on sent ressemblants et qui vous font vivre, pour une étrange minute, face à face avec des princesses passées, endormies depuis des siècles sous les mausolées prodigieux... Et toutes ces peintures étaient des choses sacro-saintes, que jamais les Européens n'avaient vues, dont ils ne se doutaient même pas. "

Il s'émerveille du talent, de l'imagination et de la précision diabolique dont ont fait preuve les artistes chinois pour faire parler les matières : "même dans les mille détails des broderies, des ciselures, dont la profusion ici nous entoure, combien cet art est habile et juste, qui, pour rendre la grâce des fleurs, en exagère ainsi les poses languissantes ou superbes, le coloris violent ou délicieusement pâle, et qui, pour attester la férocité des êtres quels qu'ils soient, voire des moindres papillons ou libellules, leur fait à tous des griffes, des cornes, des rictus affreux et de gros yeux louches... Elles ont raison, les broderies de nos coussins : c'est cela, les roses, les lotus, les chrysanthèmes! Et, quant aux insectes, scarabées, mouches ou phalènes, ils sont bien tels que ces horribles petites bêtes peintes en reliefs d'or sur nos éventails de cour... "

"Le grand luxe inimitable de ces salles de palais, c'est toujours cette suite d'arceaux d'ébène, fouillés à jour, qui semblent d'épaisses charmilles de feuillages noirs. Dans quelles forêts lointaines ont poussé de tels ébéniers, permettant de créer d'un seul bloc chacune de ces charmilles mortuaires? Et au moyen de quels ciseaux et avec quelle patience a-t-on pu ainsi, en plein bois, jusqu'au cœur même de l'arbre, aller sculpter chaque tige et chaque feuille de ces bambous légers, ou chaque aiguille fine de ces cèdres, — et encore détailler là dedans des papillons et des oiseaux"

Au printemps 1901, au moment de quitter cette Chine dans laquelle le sentiment dramatique se mariait si étroitement à l'extase, Loti fait un constat déchirant : "Cette « Ville impériale », c'était un des derniers refuges de l'inconnu et du merveilleux sur terre, un des derniers boulevards des très vieilles humanités, incompréhensibles pour nous et presque un peu fabuleuses."

Le titre de l'ouvrage le dit sans détour, pour l'auteur la Chine millénaire avait vécu ses dernières heures et il faut bien dire que sa vision de l'avenir avait de quoi inquiéter : "Mon Dieu, le jour où la Chine, au lieu de ses petits régiments de mercenaires et de bandits, lèverait en masse, pour une suprême révolte, ses millions de jeunes paysans tels que ceux que je viens de voir, sobres, cruels, maigres et musclés, rompus à tous les exercices physiques et dédaigneux de la mort, quelle terrifiante armée elle aurait là, en mettant aux mains de ces hommes nos moyens modernes de destruction!... Et vraiment il semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de vengeance. "

De fait, après la terrible révolte des Boxers, vint l'écroulement définitif de l'Empire, les débuts très tourmentés de la République, la défaite humiliante face au Japon, puis l'avènement monstrueux du communisme, et de nouveaux morts, cette fois par dizaines de millions.
Même si les sombres prévisions se sont donc révélées assez justes, il est difficile de déterminer dans quelle mesure l'analyse de l'écrivain, qui contenait en germe la culpabilité du monde occidental, le fameux "sanglot de l'homme blanc", était juste. Même si elle eut à souffrir de certaines menées impérialistes européennes, la Chine ne dut la plupart de ses malheurs qu'à elle-même.
Que dirait Loti, aujourd'hui que se dresse fier et arrogant, sur les ruines de l'ancien, et après tant de misères, un nouvel Empire ? Le verrait-il avancer en paix vers plus de liberté et de maturité, et en capacité de contribuer à nouveau au progrès du Monde ? Le croirait-il en mesure de tirer parti des merveilles de civilisation dont témoignent les vestiges de son passé, si lumineusement et si amoureusement évoqués ici ?

23 juillet 2010

L'ivresse aseptisée

Le Figaro du jour évoque une problématique intéressante, à la une de son site web : "Bachelot réfléchit à des salles de shooting..."
Il s'agit de décider s'il faut ouvrir ou non, sur recommandation des "experts" de l'INSERM, et à l'instar d'autres pays européens (Allemagne, Pays Bas, Suisse, Espagne...), des "salles d'accueil et de consommation de drogues à moindres risques", permettant aux toxicomanes, à la condition expresse qu'ils soient "réguliers et dépendants", de se shooter en toute sécurité, sous surveillance médicale rapprochée.
Ce nouvel avatar de l'Etat Providence m'a tout de suite fait penser aux bonnes vieilles fumeries d'opium qui avaient pignon sur rue en Chine, jusqu'à l'orée du XXè siècle.
Sauf évidemment qu'elles n'avaient pas pour vocation principale de garantir, entre les quatre murs blancs et froids d'une infirmerie, de bonnes pratiques hygiéniques,  mais plutôt de mettre en scène de manière savante et sophistiquée, une sorte de rite consacré à la rêverie et à la détente...
Sauf qu'elles n'étaient pas placées sous tutelle gouvernementale et que leur financement ne dépendait pas des contribuables...
Sauf enfin, qu'elles fournissaient aux consommateurs les ineffables boules d'opium destinées à être fumées, contrairement aux nouvelles drogueries aseptisées qui demandent aux clients, avec un délicieux sens jésuite, de venir avec leur came, achetée clandestinement sur le trottoir d'en face, tout en promettant de ne pas les questionner pour savoir d'où elle vient ni où elle les mène...

Hélas, décidément ce monde est en train de perdre les pédales du bon sens, et tout ce qui donnait un peu de panache et de consistance à la tragique existence humaine.
Avec ces dispensaires d'un genre assez stupéfiant, on est évidemment bien loin des fumeries à l'ancienne. Je ne peux m'empêcher de ressentir une indicible nostalgie en pensant à ces paradis perdus, tant ils me suggèrent, à tort ou à raison, une certaine idée de la convivialité et de l'évasion intellectuelle. Pierre Loti, habitué de ses divins lieux de perdition, les avait magnifiquement évoqués dans son ouvrage sur Les Derniers Jours de Pékin : "Étendus très mollement sur des épaisseurs soyeuses, nous regardons fuir le plafond, l'enfilade des arceaux de bois précieux sculptés en dentelles, d'où retombent les lanternes ruisselantes de perles. Des chimères d'or brillent discrètement çà et là sur des soies jaunes et vertes aux replis lourds. Les hauts paravents, les hauts écrans de cloisonné, de laque ou d'ébène, qui sont le grand luxe de la Chine, font partout des recoins, des cachettes de luxe et de mystère, peuplés de potiches, de bronzes, de monstres aux yeux de jade qui observent en louchant…"

06 décembre 2007

Ivresses



Je m'interroge souvent sur l'attitude que doit adopter la Société vis à vis de l'usage de ce qu'on appelle communément les « drogues ».
Etant libéral par nature, j'imagine qu'il est sot et vain d'interdire à des gens responsables des expériences dans ce domaine. Nombre de personnes éminentes et respectables ont essayé les paradis artificiels sans causer de tort à personne, et n'ont pas craint de relater publiquement leurs impressions : Ernst Jünger, Aldous Huxley, Charles Baudelaire, Thomas De Quincey, Edgar Poe, Henri Michaux, Pierre Loti, Jean Cocteau, Claude Farrère...
Les drogues, mystérieuses, envoûtantes constituent souvent de merveilleux médicaments. Elles permettent de lutter contre la douleur, et donnent l'apaisement à ceux qui souffrent désespérément. Et si on les considère comme une source de sérénité pour l'esprit, ou comme un moyen d'élargir la fameuse porte des perceptions, il n'y a pas lieu de les rejeter comme choses maléfiques, définitivement proscrites ni même d'en faire un tabou.
La vie est courte et les occasions de s'élever sont si rares qu'il semble bien légitime d'essayer les provoquer. « Rarely, rarely comest thou spirit of delight », se lamentait Shelley...
Les drogues à mon sens s'apprécient un peu comme les parfums des fleurs. D'ailleurs elles leur sont souvent liées. Elles doivent sublimer la réalité, jamais l'occulter. Ce qui est fascinant, c'est l'idée de se doter de nouveaux pouvoirs sensoriels et spirituels, tout en gardant une pleine conscience de son existence. De s'affranchir de certaines pesanteurs liées à la matière et à la médiocrité du quotidien.
Car entre autres vertus, l'ivresse possède souvent la caractéristique de transcender la durée. Jünger* l'affirmait : « dans l'opium vous disposez d'un temps inouï, une nuit peut durer mille ans. L'homme qui possède du temps est un homme libre ». L'opium pourrait donc constituer une sorte d'épanouissement...
Mais sitôt dit cela, il faut bien convenir que deux périls gigantesques menacent celui qui tente d'ouvrir la Porte : perdre le sens du réel, et s'abîmer dans l'accoutumance. Dans les deux cas, c'est la descente aux enfers qui attend l'imprudent voyageur. Et le retour est quasi impossible. On sort rarement indemne d'une telle déchéance et les exemples de ce genre de malédiction pullulent hélas.
L'approche des drogues ne peut donc se concevoir que dans une perspective où à chaque instant, on veille à rester maître de soi-même. Il faut rejeter catégoriquement toute ivresse qui ferait perdre l'esprit. Qu'y a-t-il d'ailleurs à espérer n'être plus soi-même ?
Pour ces raisons, personnellement, je n'apprécie que très modérément les effets de l'alcool. Le spectacle de gens perdant totalement la raison, se livrant à des actes ridicules, grotesques ou délictueux, et ne se souvenant plus le lendemain de leurs frasques, m'effraie.
L'alcool ne procure au mieux qu'une éphémère levée des inhibitions. Au surplus, l'euphorie est rapidement suivie dans mon cas par une sorte de capharnaüm intérieur : une griserie anarchique, désordonnée, qui s'empare à la fois du corps et de la pensée, qui cède peu à peu la place à une sorte de barre lourde, qui broie lentement la tête, provoque la nausée et fait tanguer le monde comme lors d'un mauvais voyage sur une mer agitée, froide et grise. Au bout du compte, mon crâne éclate et je ressors vidé, un peu honteux et insatisfait.
Pour tout dire, mon expérience des drogues est limitée : à part quelques inhalations d'éther, de Nitrite d'Amyle, elle est faite essentiellement de Zamal. Ce dernier n'est rien d'autre que la Marijuana qu'on appelle ainsi dans l'île de la Réunion où elle pousse aussi facilement que du chiendent. Pendant les quelques mois que dura mon Service National, il y a 25 ans, j'avoue m'être adonné assez régulièrement à ce plaisir illégal. Comme quoi l'armée mène à tout !
L'expérience ne combla pas vraiment mes espérances. En dépit de sensations très agréables, d'une douce euphorie, et de séances hilarantes, je ne fus pas touché par la grâce qui m'eut permis d'écrire des poèmes ou de réaliser des dessins inspirés.
Ce n'est pas qu'on n'éprouve aucune idée, mais hélas tandis qu'on est sous l'emprise de la substance, plus rien ne paraît important hormis l'extase, et surtout pas l'effort surhumain qu'il faudrait faire pour s'asseoir à une table et tenter de coucher sur le papier tout ce qui passe par l'esprit. De toute manière, il est clair que la drogue, qui illumine le champ du réel, ne procure en aucune manière le génie...
Tant que j'étais au milieu de l'Océan Indien, j'aurais volontiers succombé aux délices de l'opium. Autrefois la Réunion et l'île Maurice, qui comptent dans leurs populations beaucoup de personnes d'origine chinoise, recelaient de nombreuses fumeries plus ou moins clandestines. Aujourd'hui elles semblent avoir disparu.
N'ayant pas ressenti personnellement les effets du pavot, je prends la liberté de relater ici les impressions de mon grand père maternel qui fut officier en Chine au début du XXè siècle, telles qu'il les décrivit dans ses souvenirs. Sa carrière militaire répondait avant tout à un besoin d'aventure. Il n'est donc pas étonnant que sa curiosité l'ait poussé à tenter l'expérience. Je ne l'ai hélas pas connu, mais je sais qu'il n'avait rien d'un mystificateur et qu'il était d'une grande droiture. Son témoignage m'a ému car il m'a démontré qu'avec de la volonté et une bonne connaissance de soi-même, on pouvait aisément franchir les limites des convenances.



« J’ai quelquefois fumé l’opium, en Chine, en Cochinchine et même à Madagascar. Et malgré tout le mal que disent des fumeurs les gens qui ne les connaissent pas, je déclare que je ne m’en repens pas. Il est vrai que j’ai toujours pu me défendre d’une absorption de ma vie par cette drogue. Jamais l’opium ne m’a empêché de monter à cheval, de travailler et de chasser des journées entières.
Les vrais fumeurs d’opium ne sont jamais ni des farceurs, ni des noceurs, ni des fanfarons de vices; on n’y rencontrerait pas d’ivrognes. Ils se recrutent parmi les gens d’une distinction à petit bruit, les personnages enclins à l’intellectualisme, à la philosophie, aux conversations à mi-voix, et aussi et surtout, à la rêverie en solitaire. Le plus souvent ils fument seul; la fumerie à deux se justifie par la présence d’un invité, lui-même fumant, ou bien parce qu’on ne veut pas faire soi-même ses pipes.../...
Le regard se fixe sur la petite boule mordorée qui virevolte au dessus de la lampe, le corps s’allège et se détend comme si la fumée lui avait enlevé une partie de son poids, les narines se dilatent à l’odeur tiède, pénétrante et tout doucement enivrante de la fumerie. On sent l’effet de l’opium se répandre par tout le corps comme un velours. La vie se ralentit et se concentre autour de la petite flamme jaune. Le décor de la pièce s’estompe et va finir par se dissoudre dans la pénombre environnante, pas un bruit, ni dehors, ni dedans, que le léger grésillement de la pipe qui se consume sous l’aspiration du fumeur: c’est l’état de grâce qui commence.
Alors disparaît, comme par enchantement, toute impression de fatigue physique. J’ai souvent fumé après une journée passée à cheval et deux pipes suffisaient à m’enlever toute trace de courbature. J’étais plus dispos qu’au matin. C’est, en mieux, l’effet d’un bain tiède. On se sent devenir immatériel, comme si l’on n’avait pas de corps, plus de vêtements, plus rien d’autre qu’un esprit détaché de toutes les contingences d’ici-bas. Les sens réalisent ce paradoxe d’être à la fois assoupi et aiguisé: assoupi, parce qu’on se trouve dans une sorte d’état de sur-veille qui fait qu’il est impossible de se rendre compte si on sommeille ou si on veille; aiguisé, parce que la pensée se creuse, s’affine, s’hypertrophie comme dans un rêve qui ne serait jamais absurde.
L’opium ne s’accommode guère des excités; il se venge d’eux en les rendant malades; c’est un vice de gens réfléchis, bien élevés, discrets et de tendances spiritualistes; c’est le plus intellectuel et le plus philosophique des vices. Le vrai reproche qu’on puisse lui faire, à mon avis, c’est de finir par absorber son homme au point de le rendre incapable de s’intéresser à autre chose qu’à sa fumerie.
On prétend que rien n’est difficile et aléatoire comme de désintoxiquer un habitué des paradis artificiels, qu’il y faut des mois, des dosages et des précautions infinies. Eh bien, j’ai fumé plus de deux mille pipes d’opium en quatre ou cinq ans de pratique, et je m’en suis déshabitué tout seul, du jour au lendemain, sans aucun secours et sans en souffrir le moins du monde. Il est vrai que ma vie n’a jamais cessé d'être active... »
* Entretiens d'Ernst Jünger avec Frédéric de Towarnicki
** Souvenirs. Michel Alerme