Avec Fermé la Nuit, Paul Morand clôt le premier cycle de ses nouvelles de jeunesse. Les récits se situent dans l'immédiat après-guerre et après s'être beaucoup consacré aux femmes, il s'attache cette fois, à portraiturer quelques spécimens de la gent masculine, éparpillés aux quatre coins du globe, voyage oblige. On verra toutefois que l’éternel féminin n’est jamais loin…
Ça commence La Nuit de Portofino Kulm, et l’histoire du truculent mais fictif poète irlandais Jeremy O’Patah, dont le narrateur, sculpteur, va faire la connaissance à New York, pour en faire le buste.
Dès la première rencontre, ce dernier impressionne, et dès les premières lignes du récit, on retrouve chez l’auteur, le trait qui fait mouche. Lorsqu'il toise quelqu'un, ce qui frappe en effet chez O’ Patah, ce sont ses yeux, “aisément reconnaissables, dynamiques, venant droit comme un jet de siphon.”
Passé le moment des présentations, et puisque l’objectif est de modeler le crâne du grand homme, celui-ci juge nécessaire que l’artiste “sache ce qui s’y passe”. Il se répand ainsi non sans emphase et moult digressions sur l’âme irlandaise assoiffée d’indépendance, évoquant entre autres “la grande semaine de 1916, restée chère à tous les cœurs dublinois. Pâques sanglantes, rebelles républicains contre la domination britannique.” Il affirme partager la nature commune à celles de tous ses compatriotes : “nous demeurons fidèles, mais libres. Ici, où toutes les races se fondent, la forme des crânes irlandais demeure irlandaise”, précisant dans le même élan que “l’Irlande a toujours été internationale : romaine, française, américaine. Race guerrière, nous avons donné notre sang pour former les races conquérantes qui conduisent aujourd’hui l’univers.” Très en verve, il ajoute sur le ton de la plaisanterie que “les Irlandais passent sans transition de la paresse au pathétique”, que “ la poésie est, avec le whisky clandestin et la contrebande des armes, leur plaisir le plus cher; sans oublier la liberté, ce plat national si coûteux.”
Enfin, sur le ton de la confidence, il révèle au Français qu’il est “amoureux d’un ange terrible”, précisant malicieusement qu'il s'agit d’une de ses compatriotes : “elle se nomme Ursule Cohen.”
A cet instant, les choses prennent un autre tour. Ladite Ursule, dont le narrateur fait brutalement la connaissance un peu plus tard, n’y va pas par quatre chemins. En guise de bienvenue, elle s’agrafe à lui et lui passe la langue sur les lèvres…
Tout retourné, le sculpteur entre quasi en transe : “Je n’indiquerai pas toutes les conséquences que ce baiser eut pour moi. Il faut dire qu’il était exceptionnel. Liquide et durable, comme un bol de lait chaud ; laissant si enivré qu’il fallait faire effort pour ne pas tomber. Ensuite, presque à votre portée, demeurait une bouche qui n’en finissait plus, entaille de hache, et, au bord des lèvres, une langue plate d’animal affectueux. Mais derrière cette espèce de sourire, le démentant, des yeux de panthère qui va bondir, mi-clos, guettant la défaillance du dompteur. Je n’ai jamais rien rencontré d’aussi félin qu’Ursule. Une charmante nature, qui attendait pour prendre à son tour tout son plaisir que le vôtre fut devenu de la souffrance.”
Une liaison s’établit alors, à la fois torride, exigeante et inquiétante. Par instant, le comportement impétueux d’Ursule lui fait se remémorer ce que lui en dit O’Patah : « Quand elle me fait les honneurs de son corps, je pense à un plancher d’échafaud, muet sur toutes les exécutions qui ont précédé la mienne. »
Mais la romance n’eut qu’un temps: “Ursule se donna de suite, puis se reprit si vite que je doutai de l’avoir eue…”
Un peu plus tard, le sculpteur retrouve le barde à Venise, fort occupé à de nouvelles aventures sentimentales, fort peu morales. Une jeune admiratrice lui fait des avances auxquelles il résiste mais dans le même temps, il s'éprend de sa soeur cadette, âgée de 13 ans. ..
Plus tard, il apprend au cours d’un séjour à Nice qu’O’Patah avait eu une attaque, près de Portofino Kulm, sur la côte génoise, ou il résidait…
La Nuit de Charlottenburg, se situe à Berlin, la guerre s’achève, et l’auteur cherche un logement. Il le trouve chez un loueur de chambre, un peu particulier, banquier de son état, mais aussi joueur et collectionneur de serpents. Il n’exige pas de loyer mais la promesse de causeries en français avec son hôte.
La paix est enfin arrivée mais l’ambiance est au chaos et à la déraison, comme en témoigne ce dialogue : “ Dis-moi, banquier, pourquoi vends-tu de l’argent?
— Pour avoir plus d’argent.
— Mais avec de l’argent, que peux-tu donc acheter de moins avili que argent, puisque aux belles choses on n’assigne plus qu’une valeur marchande? »
La réponse révèle le noir fatalisme régnant alors dans les esprits :
“Ce qu’il nous faut faire en attendant, c’est dissocier, par des moyens artistiques et immoraux, un monde qui se hâte vers sa fin. Facilitons-lui sa perte, à cette saleté d’astre éteint. Je vous expliquerai d’ailleurs comment il faut s’y prendre.”
La Nuit de Babylone n’est guère plus optimiste. La scène se passe cette fois à Paris. C'est le soir de la Saint-Sylvestre. Le réveillon s’est achevé. L'heure est aux ébats si l'on peut dire : "voici l'instant où, dans Paris, tant de femmes se déshabillent sans aimer et tant d’hommes aiment sans se déshabiller.”
Le narrateur n’est rien moins que le ministre de l’intérieur. Ses invités sont partis, mais on sonne à la porte. Il ouvre et se trouve nez à nez avec une jeune créature qui dit s’appeler Denyse, se dit avoir été conviée par des amis et s’excuse d’être un peu en retard.
Évidemment le ministre tombe rapidement sous le charme de cette charmante personne, qui ne tarde pas à devenir sa maîtresse. L’inclination semble réciproque : “A la façon dont ses yeux devinrent troubles, comme l’anis dans l’eau, je sentis qu’elle m’aimait.”
Pendant ce temps, le sort du gouvernement se joue à l’Assemblée Nationale, au cours de débats houleux et de manigances dont on ne comprend qu’assez vaguement la teneur.
Un jour, ou plutôt une nuit, la séance se termine en chaos, aboutissant à la démission générale dont le narrateur fera évidemment les frais, contraint qu’il est à la démission.
Le récit s'achève sur un aveu désabusé du politicien déchu :
“Grâce aux talons du carnet à souche, je revois les dix mois de mon Ministère. Que de démarches, d’intrigues, de visites, de promesses! Si encore c’était pour construire, pour laisser quelque chose derrière soi, un pays plus heureux, des finances saines, moins de gêne, de haine…”
Quant à l’amour, il paraît bien dérisoire dans tout cela…
Avec la Nuit de Putney, la fantaisie la plus débridée revient en force. On est à bord d’un bateau traversant la Manche, en direction de l’Angleterre. Le narrateur retrouve un certain Habib, rencontré un peu plus tôt dans le train parti de Paris. Il noue des liens amicaux avec son compagnon de voyage et comprend qu’il est du genre de guérisseur à mi-chemin entre médecin et charlatan.
Habib, dit Bibi est levantin, comme on disait à l'époque, et on le devine d’origine turc. Il rejoint Londres où il a un cabinet de soins en tous genres qu’il pratique essentiellement sur des femmes de l’upper class: “Les femmes de l’armée des Indes avec le décolleté tuméfié, la peau éclatée par le polo, au soleil ; les chasseresses de l’Ouest africain avec des rides blanches dans le visage noir ; les épouses de fonctionnaires égyptiens aux abattis cuits par les sables ; celles des employés des Douanes chinoises percluses de goutte et de gravelle, 4 cause des cocktails; et les goitres de Rhodésie, les maladies de peau australiennes, pour m’arrêter là…"
Le narrateur se laisse entraîner par son nouvel ami dans toutes ses pérégrinations médico-chirurgicales. Il le fait assister aux soins variés qu’il prodigue, des plus anodins aux plus extravagants.
Ainsi lors d’une journée type, pour Mrs. Harpye : un ressemelage facial ; ensuite Paméla Moyss, électricité générale…/… Ensuite, ça recommence à cinq heures: Max d’Albanie; un ponçage de pieds pour une Chilienne ; cinq heures trente, une épilation ; six heures, grand jet pour la Grande-Duchesse, etc., etc.
Le clou de la nouvelle, c’est toutefois la visite du musée d'histoire de la médecine de Charles Vallery Succombes, homéopathe ami d'Habib où le narrateur découvre un invraisemblable bric-à-brac “d’instruments mauvais qui avaient poussé là, hors de toute académie : chaises. percées, fauteuils & accouchement, béquilles, ceintures de chasteté, avec un luxe de serrurerie inconnu de nous, siéges de torture chinois à couteaux dorsaux, masques de fer allemands pour marcher au supplice, fouets a clous espagnols, des appareils de fumeur d’opium saisis dans |’East End, des soufflets de forge du temps d’Elisabeth pour ranimer les asphyxiés, des cannes de médecins avec des stupéfiants dans le pommeau démontable, des ex-voto en terre cuite figurant des paquets d’intestins, des hernies, des ovaires, des langues; des bras mécaniques forgés, délicat travail du XVIIème siècle où l'on retrouvait la grâce sévère des meubles de l'époque; des urinals syriaques dont les reflets irisés sortaient de l’ombre, de sinistres poupées pour les envoûtements, percées d’aiguilles de cactus ; une collection de tous les objets ayant traversé le corps humain, verres, cuillers, encriers ; des oeufs de crocodiles empoisonnés pour le suicide dis chefs de caste, des bols contre la maladie du sommeil, des poires a lavements de cuir noir rehaussé d’or pour faciliter les déjections royales et des. cocos testiculaires pendus au plafond des harems pour provoquer la fécondité.”
Le récit échevelé s’achève par un dîner mondain auquel assistent les deux compères. Mais Habib est appelé au téléphone pour une urgence. Une de ses clientes est victime d’une hémorragie durant sa grossesse. Il file auprès d’elle avec son compagnon qui va assister à des manœuvres savantes, exténuantes, qu’il exécute avec un calme impressionnant.
A la fin, le praticien se lève, “peint comme un boucher. Un sourire. Le sang ne coulait plus. Déjà la vie revenait. Il demeurait immobile, sûr de sa force, fier de sa vitalité, de cette énergie qui lui faisait oser et vaincre, traiter-la Mort en familière, la reconduire chez elle à coups de savate.”
Quant à son assistant, il s’assied “accablé de fatigue, le cœur tourné.”
Mais déjà Habib était rhabillé s’exclamant : “Dépêchons-nous, dit-il, j’ai promis au ministre d'être revenu à temps pour son poker…”
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Selon Faulkner, trois qualités sont nécessaires à un écrivain : l’observation, l’imagination et le style, mais deux peuvent suffire. Comme ces nouvelles le démontrent, Morand coche toutes les cases et y ajoute une vaste érudition, le goût du voyage et une mémoire prodigieuse.
Tant de qualités frise le trop plein et leur étalage insolent dans ces premiers écrits ont pu rebuter certains lecteurs, notamment de nos jours où l'on est accoutumé au style plat, dénué de toute fantaisie ou extravagance et à la grande pauvreté intellectuelle.
Si l'on franchit le cap où frémissent tant de turbulences littéraires et parfois d'artifices et d’outrances, alors on rentre dans un monde extraordinaire, fait de couleurs, de sensations, d'arômes et de visions enchanteresses. Après la période des exercices de style, éblouissants mais un peu futiles, vient celle, fastueuse, des romans, des récits historiques, et des grands voyages.

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